L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843
Part 6
A partir du moment où le gouvernement représentatif a été donné à l'Espagne, ses partisans se sont divisés naturellement en deux grandis fractions, celle des exaltés et celle des modérés; les premiers, énergiques, ardents, sont entrés hardiment dans les voies révolutionnaires, et veulent pousser l'Espagne le plus loin possible dans les voies de la démocratie; les seconds, au contraire, résistent à ce mouvement et se contenteraient volontiers d'un gouvernement modéré, mais ferme, et d'un régime de liberté sans licence Jusqu'à cette heure, ces deux partis se sont balances d'une manière à peu près égale dans la nation; mais les exaltés, par leur activité et leur audace, l'ont souvent emporté sur les modérés, et leur ont maintes fois enlevé par des coups de main hardis le pouvoir que ceux-ci ressaisissent ensuite par une lutte patiente. Les modérés ont eu leur plus ferme appui, jusqu'à la révolution de septembre, dans le pouvoir royal et dans la reine Christine; de plus ils comptent dans leur sein toute la noblesse, les hommes éprouvés par les affaires, tous les riches propriétaires qui ne sont pas carlistes, en un mot, tout ce qui, en Espagne, ressemble à une bourgeoisie, c'est-à-dire qu'ils ont pour eux tous les intérêts. Il était naturel que ces partis cherchassent un point d'appui dans les puissances étrangères les plus voisines, et qui depuis plusieurs siècles ont le plus influé sur l'Espagne, je veux dire la France et l'Angleterre. Les modérés tiennent pour l'alliance française, et cela n'est pas étonnant, puisque le noyau de ce parti s'est formé de tous les hommes compromis autrefois dans l'occupation impériale, et qui, après le retour de Ferdinand VII, ont été poursuivis pour la part qu'ils avaient prise à ce gouvernement, dont ils regrettaient les tendances libérales. Ensuite, c'est sur l'exemple de la révolution de 1830 qu'ils ont recouvré un régime libre et une constitution.
(_La suite et le portrait à un prochain numéro._)
Promenade du Boeuf-Gras.
Voici le Boeuf-Gras! Majestueux animal, l'espoir de l'éleveur et l'orgueil du troupeau, il broutait naguère les grasses herbes de la superbe vallée d'Auge. Hélas! il ne se doutait pas alors, l'infortuné, du dangereux honneur que trop d'embonpoint devait attirer sur sa tête. Gras ou maigre, il est vrai, il faut que tôt ou tard le quadrupède ruminant paie son tribut à l'abattoir. Mais, heureusement pour le bouvier, cette vérité désolante n'est point connue dans les herbagers. Celui-là croissait donc dans sa naïveté et son innocence première, grossissant chaque jour vers sa perte. Ainsi, toujours les plus belles choses ont le pire destin, et les plus nobles têtes, comme les plus hautes cimes, appellent les coups de la foudre.
Lorsqu'il eut enflé à souhait, il fallut dire adieu aux odorants sainfoins et aux vertes luzernes de la fertile Normandie pour s'acheminer vers Poissy, où l'attendait le rigide et impatient aréopage des bouchers de Paris, réunis à l'effet de choisir l'opime incarnation, l'exubérant emblème du carnaval de l'an de grâce 1843. A peine il a paru qu'un long frémissement de surprise et d'admiration court parmi les juges sanguinaires. Tout d'une voix, la double palme de la royauté et du martyre lui est sur-le-champ décernée. Il dépasse ses nombreux rivaux de toute la longueur des cornes; il rendrait un quintal métrique au plus gigantesque d'entre eux; il sera donc le Boeuf, que dis-je? une hécatombe aux modernes saturnales ou revit un instant le passé et où s'agite le présent sans un souci de l'avenir.
De tout temps le Boeuf-Gras fut cher à la bonne ville de Paris. Autrefois on le sacrifiait vers l'équinoxe du printemps, à l'époque où le soleil entre dans le signe vénéré du Taureau. Sa tête massive surmontée d'une branche de laurier-cerise, et portant sur sa croupe charnue un jeune enfant vêtu en Amour, qu'on nommait le _Roi des Bouchers_, il parcourait la capitale aux bruyantes acclamations d'une populace enthousiaste. Le jour de la promenade a changé, mais la joie est restée la même. Le gamin de Paris surtout a voué un culte au Boeuf-Gras; il lui faut son Boeuf-Gras, sinon il est tout prêt à dépaver les rues et à renverser une dynastie. Lorsqu'il n'est pas sage, il suffit, pour l'apaiser, de cette effroyable menace: «Tu n'iras pas voir le Boeuf-Gras!»
Le grand jour vient enfin de luire. Boeuf-Gras, il faut marchera la gloire, à la mort! Déjà la voix enrouée des colporteurs glapit dans tous les carrefours, comme lorsqu'un condamné s'avance vers le supplice, l'annonce du triomphe que suivra un inévitable trépas. A ce cri, chacun d'accourir sur le pas de sa porte et d'acheter _l'ordre et la marche_ du Boeuf-Gras moyennant la modique somme de 5 centimes. C'est le dimanche-gras, au matin, que commencent cet ordre et cette marche. Le magnifique cortège s'aligne et s'ébranle, ainsi disposé:
Un peloton de municipaux à cheval:
Deux coureurs en costume du temps de Louis XIV... superbes cavaliers qu'on dirait échappés à la toile de Vander Meulen;
Un tambour major, ses tambours, et les musiciens revêtus de costumes de la même époque, et coiffes, les premiers de chapeaux, les seconds de casques à plumes.
S'avancent ensuite, à cheval et en habit moderne:
M. l'inspecteur-général de la boucherie de Paris;
M. le sous-inspecteur;
L'éleveur qui a nourri le superbe animal;
Le boucher qui a eu la gloire de l'acheter, et aura le profit de l'abattre.
Après eux viennent aussi, à cheval:
Le maître des cérémonies, personnage important, en costume de chevalier de l'ordre de Jérusalem;
Deux hérauts d'armes, coiffés de chapeaux à la Henri IV, et portant des tabars aux armes de la ville;
Puis viennent, sur deux files, trente-six cavaliers en costume du temps de Charles VI, de Charles VII, de François Ier, de Henri III, de Louis XIII et de Louis XIV, précédant immédiatement:
Le grand-prêtre, ou sacrificateur, en longue robe blanche qui bientôt sera pourpre, couronné de feuillage--sans doute de laurier-sauce--et suivi d'un paysan breton ou bas-normand qui conduit.
LE BOEUF-GRAS, caparaçonné d'un tapis en lambrequin, orné de chaque côté d'une tête entourée de rinceaux: bride en lambrequin, banderole de lambrequin faisant le tour de la croupe; lambrequin partout. Autour de la tête que surmonte un magnifique panache, digne du plus beau tambour-major de la banlieue, le Boeuf-Gras porte un diadème, insigne de sa plantureuse et éphémère royauté, rattaché aux cornes par des bandelettes. A droite et à gauche il est tenu par deux sacrificateurs, qui portent des masses d'armes sur l'épaule, et, par-dessus leur costume antique des peaux de tigres dont la tête leur sert de coiffure.
Suit un nouveau peloton de garde municipale;
Et enfin le char, portant l'Olympe, s'avance majestueusement, traîné par quatre chevaux empanachés, emprisonnés des pieds à la tête par un immense caparaçon sur lequel on voit un écusson barré, dont un angle contient une tête de boeuf, et l'autre deux haches croisées.
Mercure en postillon, ou un postillon en Mercure, est monté sur le premier cheval de gauche.
L'attelage est conduit à grandes guides par la main vénérable du Temps, orné de sa faux symbolique, et debout sur l'avant du char, que décore une tête de taureau en relief entourée de guirlandes ou festons.
Derrière lui se pressent, dans le quadrige antique, en avant d'un dais élevé à l'autre extrémité du char:
La ville de Paris, coiffée de la couronne murale
L'Abondance, ornée de sa corne;
Apollon, qu'on ne s'attendait guère à voir paraître en cette affaire; mais il ne faut pas oublier que ce dieu, en des temps de jeunesse orageuse, a gardé les boeuf chez Admete. Il tient sa lyre d'une main, et semble quelquefois sous le coup d'un délire qui n'est pas toujours poétique;
La déesse Minerve, en mémoire sans doute de l'olympique coup de hache auquel elle dut sa naissance;
Hercule, en souvenir du fameux coup de main qu'il donna au tyran Augias;
Et enfin Mars, le dieu-boucher.
Aux deux côtés du dais dont nous avons parlé, se tiennent, sur l'arriére du char, la Folie grelottant, et Vénus tenant en main la pomme qu'un jeune et beau bouvier lui décerna jadis. Dignes compagnes de:
L'AMOUR, en ailes de pigeon, trônant sous le dais, avec son arc, son bandeau, son carquois et ses flèches classiques. N'oublions pas surtout sa torche incendiaire, qui contraste d'une cruelle façon avec la froidure mortelle dont ce pauvret parait transi sous son maillot couleur de chair et sa tunique blanche. Ce n'est pas là cet Amour rose que nous a retracé le pinceau des Boucher, des Vanloo et des Delatour. Il est violet, l'infortuné! Il se révolte de temps en temps, et ses cris troublent plus d'une fois la pompe solennelle du cortège. Pour le faire taire, Hercule, qui lui a gardé rancune depuis l'aventure d'Omphale, le menace de sa massue. L'Amour. épouvanté, redouble ses clameurs, et la Folie perd son latin à lui parler raison.
C'est avec cette suite imposante que le puissant roi du carnaval s'offre à l'admiration de ses nombreux sujets, le dimanche et le mardi-gras. Durant la première journée de cette marche triomphale, il va rendre ses devoirs à M. le président de la Chambre des pairs, et à celui de la chambre des députés, le pouvoir parlementaire avant tout, puis à MM. les ministres et les ambassadeurs des diverses puissances étrangères qu'il régale d'une sérénade, accompagnée en faux-bourdon de ses augustes musiciens. De là on se rend chez le boucher, heureux possesseur du Boeuf-Gras, où tout le cortège prend part à une ample collation: pain, viande et foin à discrétion. On reste à table jusqu'au soir, puis on s'achemine rue de Bondy, chez le costumier, M. Deblin, qui a habillé tout l'Olympe. On dépose chez lui l'Amour, et le cortège continue son chemin jusqu'à l'abattoir. Le mardi-gras a lieu ordinairement la présentation du moderne boeuf Apis au château des Tuileries. Cette année il n'y a pas été reçu. Il va ensuite rendre une visite à son concitoyen et émule entrelardé, le fameux Boeuf à la Mode de la rue de Valois, où tout le cortège se livre à une nouvelle collation (hélas! l'infortuné n'en sera pas plus gras), tandis que les musiciens se relaient pour jouer l'air de circonstance:
Où peut-on être mieux Qu'au sein de sa famille?
Après avoir suffisamment fêté et Bacchus et Comus, lesquels, bien qu'absents, n'ont pas tort, comme on voit, les dieux remontent sur leur char, les cavaliers sur leurs chevaux, et l'on mène le Boeuf-Gras chez M. le préfet de la Seine, M. le préfet de police, et diverses autres sommités administratives. Autrefois le Boeuf _viellé_, comme dit Rabelais, c'est-à-dire mené par la ville au son des vielles ou des violes, ne manquait jamais d'aller rendre visite à M. le premier président, voire le simple président à mortier du parlement de Paris. Or il advint, dit-on, qu'un jour M. Achille du Harlay ne s'étant point trouvé chez lui alors que le Boeuf-Gras venait de sonner à sa porte, le cortège qui stationnait devant la grande grille du palais, et qui s'impatientait d'attendre, gravit, y compris le boeuf, le grand escalier, et alla chercher M. le premier dans le sanctuaire de la justice. Une demi-heure durant, le boeuf se promena dans la salle des Pas-Perdus, au grand ébahissement de la basoche et des sergents, qui oncques n'avaient vu plaideur de cette taille et de cet organe. Le boeuf sortit enfin, je ne sais plus comment. Pendant tout le reste du carnaval, il ne fut plus question, parmi les badauds de Paris, que de l'ascension prodigieuse accomplie par l'oiseau de saint Luc.
Un des griefs populaires contre la république française fut la suppression du Boeuf-Gras, que Napoléon, premier consul, rendit à l'amour des Parisiens.
Cependant le triomphe touche à son terme; le malheureux boeuf, exténué, essoufflé, haletant, succombant sous le faix de sa gloire, achève péniblement sa seconde promenade, qui sera, hélas! la dernière. Si les pérégrinations auxquelles il vient d'être condamné devaient se prolonger une semaine, du plus gras des boeufs qu'il était, il en deviendrait le plus maigre. Aussi songe-t-on à lui épargner, dans la personne de son successeur, les fatigues de cette marche forcée, et il est sérieusement question de faire traîner, l'année prochaine, le Boeuf-Gras dans un char qui sera tiré par quatre boeufs maigres, ses rivaux efflanqués et désappointés. Ainsi rien ne manquera désormais au triomphe: ni le _far niente_ superbe et l'indolence du vainqueur, ni l'humiliation des vaincus.
La journée est terminée: le cortège la célèbre en s'attablant autour d'un festin pantagruélique, composé de toutes viandes de boucherie, où se boivent et se mangent les largesses prodiguées le mardi et le dimanche-gras à la bovine majesté. Quant à celle-ci, reléguée maintenant à l'étable, elle rumine sur le néant des grandeurs et des joies humaines, et elle n'attend plus que le coup fatal, et ce coup lui sera porté le surlendemain dès l'aurore!
Revue des Théâtres.
Ce ne sont ni les théâtres ni les salles de spectacles qui nous manquent; nous sommes très-riches dans ce genre-là. il y a même des esprits parfaitement sensés et dignes de foi qui prétendent que nous tombons dans la prodigalité. Voyez Rome, disent-ils; elle se corrompit et se dégrada par l'abus des richesses; Rome, au temps de sa nulle simplicité, était saine, vigoureuse et forte; le théâtre donne le même exemple que la grande république. Quand il était, pour ainsi dire, sous le chaume, jouant aux chandelles dans quelque coin du Palais-Royal ou de l'Hôtel de Bourgogne, il avait l'énergie de l'âge héroïque et de fiers élans de Cincinnatus: Corneille et Molière le conduisaient à la conquête; aujourd'hui, qu'il étale son fard à la lueur des lustres et possède des palais sur tous les points de la ville, il perd de plus en plus de sa vertu et de sa beauté.
Dans les simples demeures de sa première saison, les belles muses habitaient avec lui: c'était la comédie au fin sourire, qui lui révélait en riant les ridicules et les travers de l'espèce humaine; c'était la tragédie drapée dans les longs plis harmonieux de son manteau, qui lui enseignait à donner une voix et un accent poétiques à la passion.--Entrez dans ces salles élégantes et illuminées que le théâtre multiplie de tous côtés, qu'y trouvez-vous pour charmer l'esprit ou pour intéresser le coeur? Le vaudeville parlant l'argot des lorettes dans une veste de débardeur; le mélodrame et le drame tuant le bon sens et la langue dans les emportements de leur grossier pugilat. N'est-ce pas là, en effet, une image de cette décadence romaine que l'iambe du poète nous montre s'abandonnant à toutes les débauches du corps et de l'esprit? Le vaudeville est à la comédie ce qu'étaient, pour leurs glorieux ancêtres, ces jeunes libertins qui affectaient de parler la langue des carrefours et singeaient le ton des courtisanes. Et le drame, au point où le matérialisme de la scène l'a poussé, ne rappelle-t-il pas ces Scipion et ces Metellus, qui, trahissant les nobles enseignements de leurs pères, se ruaient dans les violences de l'orgie et du cirque? Si la muse, jetant sur nous un regard de compassion, n'avait point envoyé une jeune fille qui, renouant miraculeusement la tradition de l'art pur, a ramené le public aux sources abandonnées, le théâtre serait en proie tout entier aux coups de poing littéraires et à la cachucha, c'est-à-dire à la violence et à la sensualité.
Il est curieux, il est affligeant de voir avec quel laisser-aller le pouvoir favorise ce goût brutal ou effronté du théâtre actuel: il lui ouvre partout des voies nouvelles et lui fournit des moyens de se satisfaire. Le pouvoir se conduit avec le théâtre comme un tuteur qui s'associerait aux déportements de son pupille: grâce à ses complaisantes concessions, le vaudeville corrompu et le drame corrupteur continuent leur propagande; ils gagnent du terrain de jour en jour, pénètrent dans les quartiers les plus reculés et s'y bâtissent de petites citadelles avec permission et privilège du roi. C'est ainsi que le quartier du Panthéon, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel, ont fini par en être infestés. Le vaudeville et le drame ont chassé du boulevard du Temple toutes les innocentes récréations; les dernière marionnettes et la muscade ont disparu; la danse de corde n'a plus d'asile; madame Saqui elle-même, détrônée par l'invasion, a déposé son balancier. O fragilité des danses humaines!
Qu'on ne se trompe pas sur notre pensée; nous ne sommes point contraires à la multiplicité des théâtres: nous blâmons la légèreté ou la coupable indifférence qui prodigue les privilèges dramatiques, sans y attacher des conditions d'exploitation honorable et féconde. Le pouvoir concède le droit de bâtir une salle de spectacle, et puis tout est dit: c'est un magasin de couplets et de prose; dont il autorise l'ouverture, sans se soucier si l'on y débite de la bonne ou de la mauvaise marchandise. Mettre une arme si dangereuse et si puissante aux mains du premier venu, n'est-ce pas exposer la vie morale de la foule? Accorder sans garantie de tels privilèges, n'est-ce pas délivrer des lettres de marque pour courir sus impunément au goût, à l'honnêteté, au bon sens et à la pudeur publique?
Oui, sans doute, il faut des spectacles à cette ville immense; son prodigieux accroissement, l'aisance la plus générale, multipliant le besoin et le goût des distractions, rendent nécessaire et justifient cette augmentation des théâtres et des représentations dramatiques; qui pourrait surtout refuser aux classes laborieuses une part modeste dans ces plaisirs de la fiction, que la vanité élégante et riche se procure avec magnificence? L'ouvrier, après le travail de la journée, les aime et les recherche. Si une fable plaisante excite sa gaieté et fait éclater le rire, ne lui envions pas cet oubli de sa rude vie; ce n'est que l'oubli d'un instant; la réalité reprend son droit dès que la toile est baissée; elle attend et ressaisit notre homme à la porte.
Mais gardons-nous de corrompre le peuple, sous prétexte de lui donner du repos et de le distraire; ne le convions point à des plaisirs empoisonnés. Napoléon avait une autre pensée: il songeait à bâtir un vaste théâtre populaire, et à y donner en nourriture à la multitude les chefs-d'ouvre de la scène française. Napoléon connaissait le peuple, et voulait encourager ses bons penchants. Le peuple, en effet, n'aime pas les mauvais spectacles pour eux-mêmes; il ne les prend que faute de mieux. Aujourd'hui qu'on les lui prodigue sans scrupule, à quel drame donne-t-il encore la préférence? au drame qui excitera sa pitié par la lutte de la jeunesse et du malheur, de la passion et de la conscience, et le théâtre aimé de la foule par-dessus tous s'appelle le Cirque-Olympique, celui qui retrace les grandes journées de nos guerres nationales et brûle sa poudre en mémoire de nos temps héroïques.
L'autorité n'y songe pas assez: une bonne et noble impulsion, émanant d'elle et donnée aux théâtres, finirait par amener les plus heureux résultats. Il ne s'agit point de tomber dans la pruderie et de monter en chaire; les salles de spectacle ne sont pas faites pour y établir des maisons de pénitence; mais ne pas laisser pervertir la vive et charmante gaieté de l'esprit français par l'envahissement de la grossière licence; mais arrêter le drame à la limite ou il devient malfaisant et dangereux, voilà quel devrait être le soin des gardiens grands et petits, placés en vedette à l'entrée du royaume dramatique; et remarquez qu'ils ont entre les mains les armes nécessaires, et qu'ils s'en servent mal. Volontiers ils croiseront la baïonnette contre une pensée généreuse et libre, contre la satire éloquente et morale d'une corruption ou d'un vice, en s'écriant: On ne passe pas! Mais qu'un vaudeville puant le mauvais lieu et l'argot, au geste effronté, à la tournure déhanchée, se présente en dansant quelque danse lubrique, ils le laisseront aller, toutes portes ouvertes. Est-ce incapacité ou indifférence? Est-ce habileté machiavélique? Oserait-on croire qu'il est plus facile de gouverner un peuple peu à peu corrompu par ces spectacles d'un matérialisme brutal, où le coeur s'avilit, où l'esprit se dégrade?
Pour nous, notre tâche est toute tracée: nous visiterons successivement ces nombreuses salles que le théâtre occupe dans toutes les directions; espèce de forts détachés d'où il lance sur Paris ses projectiles de vers et de prose. Les occasions ne nous manqueront pas. Si la production dramatique n'est pas toujours d'un excellent goût, on ne peut du moins lui refuser la fécondité. Chaque semaine voit naître quelque demi-douzaine de vaudevilles et de drames. Ces nouveau-nés nous serviront naturellement d'introducteurs dans les différents spectacles de Paris; ils nous mèneront aux loges, à l'orchestre, au parterre; ils nous feront connaître le talent des acteurs et le sourire des jolies actrices; examen hebdomadaire des oeuvres nouvelles et des comédiens, qui deviendra pour le lecteur une sorte de statistique dramatique et morale où il puisera, d'après les textes authentiques, tous les éléments d'une opinion et d'une jurisprudence complètes sur l'état des théâtres et de l'art dramatique.
Il est bien entendu que nous ne serons pas les maîtres de choisir; le hasard des représentations désignera le théâtre dont nous devrons nous occuper. Certes, pour inaugurer notre début, le Théâtre-Français avait ses droits de haut et puissant seigneur; mais à cette loterie des pièces nouvelles, le théâtre du Palais-Royal est sorti le premier; il nous arrive monté sur ses _Deux Anes_. Que le théâtre du Palais-Royal soit donc le bienvenu!
Tout le monde connaît ce petit théâtre qui fait face à Véfour, restaurateur si cher aux provinces. Ce voisinage est une sorte de symbole et d'allégorie; Véfour, en effet, et le théâtre du Palais-Royal pourraient confondre leurs enseignes: on passe de l'un dans l'autre; on va de celui-ci à celui-là. On mange chez Véfour, on digère au théâtre du Palais-Royal; il possède un public particulier qui a toujours le cure-dent à la bouche.
Le théâtre du Palais-Royal accommode ses vaudevilles en conséquence; tous ou presque tous sont montés au ton grivois, comme le peuvent demander des spectateurs ruminant dans une stalle ou au fond d'une loge après boire. Folles intrigues, lestes amours, bouffonnes aventures, tel est le fond de la poétique du théâtre du Palais-Royal; Aleide Tousez en est le _gracioso_ burlesque, et mademoiselle Déjazet la piquante donzelle; jamais actrice ne fut plus parfaitement propre à remplir son rôle; rien ne lui manque: l'oeil égrillard, l'allure hardie, le pied leste, le propos plus leste encore; mademoiselle Déjazet est au grand complet: le théâtre du Palais-Royal n'a rien à lui réclamer. Depuis douze ans, elle l'enrichit; douze ans sur la tête de la plus folle grisette, c'est quelque chose! ce n'est presque rien pour mademoiselle Déjazet; toutefois, elle s'inquiète et prévoit le temps où il faudra compter. Pour éviter la qualité de demoiselle surannée, elle se fait homme. Mademoiselle Déjazet porte plus souvent au théâtre l'épée que l'éventail, et le frac que le cotillon. Et remarquez la singularité de la métamorphose! demoiselle, elle avait je ne sais quel ton et quel air de petit garçon; maintenant qu'elle joue les petits garçons, vous la prendriez presque pour une petite fille.