L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843
Part 3
On planta d'abord tout autour du _Télémaque_ d'énormes pilotis; puis, après avoir établi sur ces pilotis un échafaudage solide, on passa des chaînes sous la coque du navire dans laquelle on enfonça en outre un certain nombre de barres de fer; ces chaînes et ces barres de fer furent ensuite amarrées à une espèce de pont mobile, qu'on exhaussa insensiblement à l'aide de moyens mécaniques. En soulevant ce pont, on devait nécessairement soulever le _Télémaque_, puisqu'il y était solidement attaché. Au mois de décembre dernier, on l'avait ainsi amené jusqu'à fleur d'eau; mais le mauvais temps, la crainte des glaces, et surtout le manque d'argent forcèrent M. Taylor à cesser ces intéressants travaux. On redescendit le _Télémaque_ sur la couche de sable où il avait reposé pendant plus de cinquante ans, et on le débarrassa de tous ses liens. Les pilotis sont seuls restés debout à la place où on les a plantés. Poursuivi par ses créanciers, M. Taylor s'enfuit à Londres. Il paraît qu'il a trouvé de l'argent, car il vient de revenir en France, et il annonce la reprise des travaux de sauvetage pour le mois de mars prochain. On nous assure qu'il a renoncé au moyen dont nous avons donné la description, et qu'il se propose d'employer désormais des appareils de plongeurs récemment inventés en Angleterre; au lieu d'enlever le _Télémaque_ et de le conduire à terre, on le dépècera au fond de la mer, et on en retirera....... tout ce qu'il contient.
Revue des Tribunaux.
BELGIQUE.--M. CAUMARTIN ET M. SIREY.--Le 20 novembre 1842, un événement déplorable se passait à une heure du matin, dans la maison n° 11 de la rue des Hirondelles à Bruxelles, habitée par mademoiselle Catinka Heinefetter, artiste de l'Académie royale de musique.
Voici, suivant une version dont nous ne pouvons garantir la parfaite exactitude, les circonstances de ce drame:
Un jeune avocat du barreau de Paris, M. Caumartin, arrivé à Bruxelles depuis quelques heures, s'était rendu, le 19 novembre, chez mademoiselle Catinka Heinefetter, à laquelle il venait faire une réclamation importante. Mademoiselle Heinefetter chantait ce soir-là au concert de M. Laborde. M. Caumartin attendit son retour.--A onze heures mademoiselle Heinefetter rentra, accompagnée de plusieurs personnes qu'elle avait invitées à souper. Elle offrit à M. Caumartin de lui faire mettre un couvert, mais celui-ci refusa, sous prétexte qu'il était fatigué et resta assis, pendant tout le temps que dura le souper, auprès du poêle placé dans la cheminée.
A minuit et quelques minutes, les convives se retirèrent. Mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie quittèrent le salon, où M. Caumartin resta seul avec M. Sirey, le fils du jurisconsulte de ce nom, et M. Milord de Lavillette, son ami. Tout à coup M. Sirey, qui, le matin même, avait fait à mademoiselle Catinka Heinefetter un cadeau de la valeur le 1,700 fr., et qui avait occupé la place d'honneur à son côté pendant le souper, s'écria: «Il est temps d'en finir.» Rapprochant de M. Caumartin, il lui intima l'ordre de se retirer.--Une altercation s'ensuivit, M. Caumartin donna un soufflet à M. Sirey, qui l'avait traité de polisson, et un duel fut convenu pour le lendemain; alors M. Sirey, s'armant de sa canne, en appliqua plusieurs coups tellement violents à M. Caumartin, que le sang jaillit en diverses places, puis il se réfugia dans la chambre de mademoiselle Heinefetter.
Cependant, après s'être plaint vivement à M. Lavillette de l'odieux traitement qu'il venait de subir, M. Caumartin se disposait à regagner son hôtel, lorsque M. Sirey rentra dans le salon, «Ah! tu n'es pas encore parti, s'écria-t-il en s'adressant à M. Caumartin; eh bien! je vais te jeter par la fenêtre.» En même temps il s'avança vers son adversaire, séparé de lui par la table, et il s'arma d'un couteau rond. Une lutte s'engagea. Blessé à la cuisse d'un coup de couteau, M. Caumartin saisit sa canne qu'il avait déposée en entrant au coin de la cheminée, et il essaya de parer les nouveaux coups que cherchait à lui porter son adversaire. Malheureusement cette canne était une canne à dard. M. Sirey en saisit l'extrémité inférieure, c'est-à-dire le fourreau qui resta entre ses mains et se précipita imprudemment sur son adversaire, armé malgré lui d'un poignard.--Avant que M. Caumartin eût eu le temps de retirer sa main, M. Sirey s'enferra lui-même et tomba entre les bras de M. de Lavillette son ami, en disant: «Je suis blessé.» Quelques secondes après, il rendait le dernier soupir.
«Vous l'avez tué!» s'écrièrent mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie, accourues enfin au bruit de la dispute.--Éperdu, hors de lui, M. Caumartin alla aussitôt chercher un médecin; un quart d'heure après il ramenait avec lui, chez mademoiselle Heinefetter, M. le docteur Allard, qui le croyait fou. Arrivés à la porte de la maison, ils apprirent que M. Sirey était mort. A cette nouvelle, M. Caumartin donna à son cocher l'ordre de le conduire au ministère de la Justice. Cependant il changea d'avis en chemin; rentré à son hôtel, il prit sa malle, et se fit mener à Malines; de cette ville, des chevaux de poste le conduisirent en Hollande, et, peu de temps après, il revint à Paris, pour déclarer qu'il était prêt à se constituer prisonnier, et pour charger de sa défense le bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Chaix-d'Est-Ange.
Mademoiselle Catinka Heinefetter s'était d'abord retirée à Liège, chez sa soeur, mademoiselle Sabina; mais quatre ou cinq jours après la mort de M. Sirey, elle reparut sur le théâtre de Bruxelles. Le public habitué à l'applaudir, l'accueillit très-froidement.
M. Sirey était marié à une jeune femme et père de deux enfants. Il y a huit ans, il avait eu le malheur de tuer en duel, à la suite de discussions d'intérêt, un de ses parents. M. Durepaire.--Accusé d'homicide volontaire commis avec préméditation, il comparut le 26 août 1836 devant la cour d'assises de la Seine, M. Crémieux fut chargé de sa défense. Le jury l'acquitta, mais la cour, considérant qu'il était l'auteur de la mort de M. Durepaire, le condamna à payer par corps à la veuve de sa victime, en qualité de tutrice de sa fille mineure, la somme de 10,000 fr.
Le Code d'instruction criminelle belge exige qu'un accusé qui n'est pas détenu préventivement se constitue prisonnier un mois avant le jour indiqué pour l'ouverture des débats du procès. Dans une lettre en date du 19 février 1813, et publiée par les journaux judiciaires, M. Caumartin déclare que l'arrêt de mise en accusation ne lui a pas encore été notifié.
«Cependant, ajoute-t-il, au moment où je me disposais à partir pour Bruxelles, on fait annoncer dans les journaux de Belgique et répéter par la presse de Paris que la famille Sirey va, en vertu de l'art. 7 du Code d'instruction criminelle, me poursuivre devant les tribunaux français. Je ne veux pas, en quittant mon pays, avoir l'air de fuir devant une menace et perdre ainsi le bénéfice de ma comparution volontaire devant la justice belge; quelque pénibles que soient pour moi ces lenteurs, que je me suis toujours efforcé d'abréger, je vais encore attendre ici l'effet de cette menace déclarant à l'avance que j'accepte toutes les juridictions qu'on voudra choisir, et que je suis prêt à donner l'explication de ma conduite partout où l'on jugera à propos de me la demander.»
De son côté, M. Sirey père vient de démentir cette nouvelle, et il somme M. Caumartin d'aller se constituer prisonnier à Bruxelles.
Le _Commerce Belge_ contenait, ces jours derniers, une note ainsi conçue: «Parmi les pièces à conviction qui seront produites dans cette affaire, se trouve l'arme avec laquelle le meurtre a été commis et la canne qui la renferme, ainsi que les habillements que portait M. Caumartin dans la fatale soirée. La canne est en bambou, surmontée d'une figure chinoise; elle est cassée à la partie inférieure; la lame a de 31 à 32 centimètres de longueur; le pantalon en drap noir et la chemise portent à l'endroit de la cuisse un trou formé par un instrument tranchant, et sur la partie de la chemise qui correspond à ce trou, on remarque une grande tache de sang, ce qui ferait présumer que M. Caumartin a été blessé à la cuisse, on remarque également des taches de sang à la manche gauche de la chemise: au gilet en velours, deux boutons sont arrachés et la doublure du dos est déchirée; l'habit, de drap marron, est arraché au parement gauche et près du collet. Ces pièces à conviction ont été transmises depuis quelques jours à la cour d'assises.»
ASSASSINAT DE M. DRUMMOND, SECRÉTAIRE DE SIR ROBERT PEEL, PAR M'NAUGHTEN--LES ASSASSINS DES MINISTRES ANGLAIS: FELTON(1628); GUISCARD (1710); BELLINGHAM (1812).--Le vendredi, 20 janvier dernier, à 7 heures du soir, M. Drummond, secrétaire particulier de sir Robert Peel, se rendait de son domicile aux bureaux de la trésorerie, lorsqu'un jeune homme lui tira, presque, à bout portant, un coup de pistolet.--M. Drummond, atteint à la partie inférieure du dos, tomba évanoui.--Pendant que les personnes accourues au bruit de la détonation s'empressaient de lui prodiguer les premiers secours, des policemen arrêtaient l'assassin, qui n'essaya même pas de fuir, et qui s'écria: «Il (ou elle) ne m'ennuiera pas plus longtemps.»
L'état de M. Drummond n'inspira d'abord aucune inquiétude. Les chirurgiens appelés auprès du blessé reconnurent que la balle avait traversé les côtes et s'était logée dans l'abdomen; ils en opérèrent l'extraction sans peine, mais ils commirent l'imprudence de saigner leur malade trois fois de suite. Épuisé par cette perte de sang, M. Drummond succomba le mercredi suivant, 25, à onze heures du matin. On avait craint une inflammation; pour la prévenir, on fit mourir le malade de faiblesse. C'est un moyen infaillible dont la médecine moderne se sert fréquemment; aussi la _Revue médico-chirurgicale de Londres_ vient-elle de publier un article de M. Wardrop sur les dangers des saignées avec cette épigraphe: _Le sang est la vie_.
Cependant l'assassin avait été conduit à la _station-house_ (maison d'arrêt) du bureau de police de Bow-street. Il déclara être Écossais, et se nommer M'Naughten, mais il refusa de révéler les motifs qui l'avaient déterminé à commettre un pareil crime.--On trouva sur lui:
Deux billets de 5 livres sterling...... 250 fr.
3 livres sterling en or........... 75
Un reçu de la banque de Glasgow de 7501. St. 18,550
Total........... 18,875
Dès le lendemain M'Naughten fut amené à l'audience du bureau de police de Bow-street. Après avoir reçu les dépositions des agents de police et des autres individus qui avaient été témoins du crime, M. Hall avertit le prévenu qu'il était libre de parler ou de se taire. «Je n'ai rien à dire,» répondit M'Naughten; mais un quart d'heure s'était à peine écoulé, qu'il demanda à être ramené à l'audience. «Oui, s'écria-t-il, les tories m'ont chassé de ma ville natale; ils m'ont poursuivi de ville en ville, car ils sont décidés à me perdre. Je ne puis être tranquille ni le jour ni la nuit. Ce sont les tories qui m'assassinent, je le prouverai.»
La justice anglaise est plus expéditive que la justice française. A Paris les voleurs et les assassins restent souvent six mois en prison avant d'être jugés. Le 2 février, c'est-à-dire douze jours après la perpétration de son crime, l'assassin de M. Drummond comparut devant la cour criminelle centrale de Londres. Lecture faite de l'acte d'accusation, le greffier lui demanda, selon l'usage, s'il se reconnaissait coupable ou non coupable. M'Naughten sembla ne pas comprendre cette question; on fut obligé de la lui répéter. «J'étais désespéré,» répondit-il.
«Vous devez dire, répliqua le greffier, _guilty or not guilty_, coupable ou non coupable.»
M. Clarkson, avocat de M'Naughten, s'étant levé pour répondre, lord Abinger, le président de la cour, le pria de se rasseoir et de garder le silence, M. Clarkson obéit. M'Naughten demeura pendant quelques minutes plongé dans de profondes réflexions. Tout à coup il s'écria: «Je suis coupable d'avoir tiré un coup de pistolet.
--Vous êtes seulement coupable d'avoir tiré un coup de pistolet? lui demanda lord Abinger.
--Oui, milord, répondit M'Naughten d'une voix faible.
--Une dernière fois, je vous somme de me répondre, lui dit alors le greffier. Êtes-vous coupable ou non coupable?
--_Not guilty_,» répondit l'accusé.
Ces formalités préliminaires accomplies, la cour, sur la demande de M. Clarkson, qui n'avait pas eu le temps nécessaire pour préparer la défense de son client, prononça le renvoi de l'affaire à une autre session.
M'Naughten sera donc, selon toute probabilité, jugé dans la première quinzaine du mois de mars. Nous nous sommes contenté de raconter succinctement les faits tels qu'ils se sont passés; avant de rapporter les bruits contradictoires qui ont couru à Londres, nous attendrons que les débats nous aient révélé les mystères de ce crime incompréhensible. M'Naughten est-il réellement privé de l'usage de sa raison, ou avait-il conçu le projet d'assassiner le chef du ministère anglais, et a-t-il pris M. Drummond pour sir Robert Peel? Il est impossible, quant à présent, de répondre avec certitude à une pareille question.
«En Angleterre surtout, plus qu'en aucun autre pays, a dit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, s'est signalée la tranquille fureur d'égorger les hommes avec le glaive prétendu de la loi.» En effet, les Anglais ont toujours fait un usage immodéré du bourreau. Un autre historien a même prétendu que c'était à Jack Ketch,--ainsi s'appelle, au delà du détroit, l'exécuteur des hautes oeuvres,--d'écrire l'histoire de son pays. Toutefois, si les exécutions capitales ont été, à certaines époques, trop fréquentes en Angleterre,--il y en eut soixante-douze mille sous le seul règne de Henri VIII,--on n'y compta jamais qu'un très petit nombre d'assassinats.--Ainsi, parmi tous les hommes d'état qui se sont succédé sur le tronc ministériel depuis sir Thomas Mores jusqu'à sir Robert Peel, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles, trois seulement, le duc de Buckingham, Harley et M. Perceval, ont été assassinés, le duc de Buckingham avec un poignard, Harley avec un canif, M. Perceval d'un coup de pistolet. Le duc de Buckingham et M. Perceval expirèrent à l'instant même, Harley ne reçut qu'une blessure sans gravité.--Enfin les assassins de Harley et de M. Perceval, Guiscard et Bellingham, un espion mécontent et un fou, ne vengeaient que des injures personnelles, et ils se contentèrent de prendre la première victime que leur offrit le hasard. Felton seul, quand il frappa au coeur le duc de Buckingham, le trop célèbre mignon du roi Charles Ier, croyait, ainsi qu'il le déclara lui-même, sauver sa religion et son pays en exécutant l'homme que la plus haute cour criminelle du royaume, la Chambre des Communes, avait condamné comme traître.
Felton était un fanatique. Dans sa prison et à l'audience de la cour du banc du roi, il se glorifia de son crime commis, dit-il, pour le bien de son pays; il demanda comme une faveur que le bourreau lui coupât le bras droit avant de l'exécuter.
«Je ne puis faire droit à votre demande, lui répondit le président de la cour, car la loi ne punit de la perte de leur main que les assassins qui ont frappé leur victime dans le palais du roi, ou les prévenus qui ont jeté des pierres aux juges dans l'exercice de leurs fonctions. Vous _n'aurez donc que la loi et rien de plus_, vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!
--Je vous remercie, milord,» répondit Felton en faisant à la cour un profond salut.
Le roi Charles Ier joignit vainement ses supplications à celles du condamné; la cour demeura inflexible. Felton fut pendu à Tyburn, mais sans avoir pu obtenir du bourreau qu'il lui coupât la main droite.
Sous le règne de la reine Anne, le ministère anglais avait à sa solde un certain nombre d'espions étrangers, allemands, italiens, espagnols, polonais et français. Au nombre de ces derniers se trouvait un individu qui se faisait appeler le marquis de Guiscard, et qui touchait une rente annuelle de 500 livres sterling (12,500 fr.). On prétend qu'il devait cette pension à la libéralité de Saint-John, dont il avait plus d'une fois préparé et partagé les parties de plaisir. En 1711, le chancelier de l'échiquier Harley le réduisit de 100 livres sterling. Guiscard, furieux de cette diminution, offrit ses services à la cour de Versailles; mais une lettre qu'il adressait par la voie du Portugal à un banquier de Paris, nommé Moreau, ayant été interceptée, il se vit accusé de haute trahison, arrêté et conduit devant le conseil privé pour y être interrogé. Sa rage ne connut plus de bornes. A peine introduit dans la salle du conseil, il demanda à parler en particulier à Saint-John. Son ancien protecteur lui répondit qu'il ne pouvait pas accorder une pareille faveur à un homme accusé d'un crime d'État. Guiscard, de plus en plus exaspéré, s'avança alors vers la table auprès de Harley, comme pour lui parler, et il le frappa dans la poitrine avec un canif qu'il tenait à la main en s'écriant. «A toi donc.» Heureusement pour Harley, la lame du canif se brisa contre un os, à quelques centimètres du manche. Guiscard lui porta de nouveaux coups qui ne lui firent que de légères blessures, mais qui le renversèrent à terre.--Cependant, à la vue du sang qui s'échappait de la poitrine de son collègue, Saint-John s'était levé et avait tiré son épée en disant: «Ce misérable a tué M. Harley.» Les autres conseillers privés imitèrent son exemple, et se précipitèrent sur l'assassin. Guiscard se défendit en désespéré. Accablé par le nombre, il fut enfin forcé de se rendre, et on le transféra à Newgate, où il mourut quelques jours après des suites de ses blessures.--Le geôlier fit embaumer son cadavre, et le montra moyennant une légère rétribution, à tous les curieux qui se présentèrent pour le voir, jusqu'à ce que la reine eût ordonné qu'on l'ensevelit.
Ce coup de canif, habilement exploité, rétablit sur une base solide la fortune chancelante de Harley. Le chancelier de l'échiquier retarda à dessein sa guérison, et quand il reparut à la Chambre des communes, l'orateur lui adressa des félicitations ridicules.--La reine le nomma lord trésorier, et l'éleva à la pairie avec les titres de comte d'Oxford et de Mortimer.--A la mort de Rochester, il devint premier ministre. Enfin le Parlement fit une loi qui prononçait la peine de mort contre les individus coupables d'avoir frappé un conseiller privé dans l'exercice de ses fonctions.
Cent deux ans après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 11 mai 1812, à cinq heures un quart, au moment où M. Perceval, alors premier ministre, franchissait le seuil du vestibule de la Chambre des communes, un individu embusqué derrière la porte lui tira, presque à bout portant, un coup de pistolet.--La balle entra par le côté gauche de la poitrine et traversa le coeur. M. Perceval fit quelques pas en avant et tomba. La mort fut presque instantanée. M. Smith et d'autres membres de la Chambre ayant relevé le premier ministre, le transportèrent dans les appartements de l'orateur, mais il ne donnait déjà plus aucun signe de vie.
Dés que l'émotion causée par ce fatal événement se fut un peu calmée, un des membres de la Chambre s'écria: «Où est le scélérat qui a tiré ce coup de pistolet?» A ces mots, l'assassin s'avança d'un pas ferme, et répondit avec un sang-froid extraordinaire: «Je suis ce malheureux.» Il n'essaya pas de fuir, et comme les personnes qui l'entouraient l'accablaient de questions, il ajouta: «Je me nomme Bellingham, c'est une injure privée... Je sais ce que j'ai fait... C'est un refus de justice de la part du gouvernement qui m'a porté à commettre ce crime.» On s'empara de lui, on le fouilla et on le conduisit à la barre de la Chambre. L'orateur ayant repris sa place sur son siège, le général Gascogne s'écria: «Je crois que je connais le meurtrier; il se nomme Bellingham.»
La nouvelle de l'assassinat commis sur la personne du premier ministre répandit d'abord une certaine terreur dans les deux Chambres du Parlement anglais. Les membres des Communes et les lords s'imaginèrent que le coup de pistolet tiré par Bellingham était le premier signal d'une insurrection prête à éclater: ils firent fermer toutes les portes, et ils se décidèrent à ne sortir qu'après s'être assurés qu'ils n'avaient aucun danger à redouter. Le lendemain, ils rédigèrent une adresse au prince régent, et quelques jours après ils votèrent à l'unanimité une pension de 200 livres sterling (50,000 fr.) pour la veuve de M. Perceval, et une somme de 50,000 livres sterling (1 million 250,000 fr.) pour l'éducation de ses enfants.
Le soir même de l'attentat, Bellingham fut interrogé par un comité de la Chambre des Communes. John Hippesley lui ayant demandé s'il n'avait rien à dire pour sa défense: «J'ai avoué le fait, répondit-il, je l'avoue encore; mais je désire vous soumettre mes moyens de justification. Le gouvernement a toujours refusé de faire droit à mes justes réclamations. Je suis le plus malheureux de tous les hommes, mais ma conscience m'absout.» Il ne paraissait nullement ému; seulement quand les témoins déclarèrent qu'ils avaient reçu le dernier soupir de M. Perceval, il versa quelques larmes. Transférée Newgate, il conserva la même impassibilité jusqu'au jour de son procès.
Bellingham avait alors quarante-deux ans. Né à Saint-Neot, dans le comté de Hunting, il entra, jeune encore, dans une maison de banque de Londres; puis il alla s'établir à Archangel en qualité de commis, chez un négociant russe. Des spéculations sur les bois le ramenèrent en Angleterre; mais il eut le malheur de voir ses espérances de gain trompées, et il retourna à Archangel, où il ne fut pas plus heureux. Fatigué de ses plaintes et de ses menaces incessantes, le gouvernement russe le lit mettre en prison. Dès qu'il recouvra sa liberté, il revint en Angleterre, se maria à Londres et alla exercer à Liverpool la profession d'assureur. A peine fixé dans cette ville, il demanda au ministère anglais la réparation du préjudice que lui avait fait éprouver le gouvernement russe. Les ministres lui ayant répondu que ses réclamations n'étaient pas fondées, il rédigea une pétition au Parlement, et il la remit lui-même à M. Perceval, qui la lui rendit peu de temps après avec un refus formel. Dès lors il ne songea plus qu'à tirer une vengeance éclatante de l'injustice dont il se prétendait victime: il jura de tuer le premier ministre que le hasard offrirait à ses coups.