L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843
Part 2
Cependant, tandis que ceci se passait dans la maison de l'époux, on préparait et on parait aussi la fiancée.... l'église. Dès le matin, les habitants l'avaient habillée de blanc pour ainsi dire; des draps semés de fleurs couvraient les murs; les parois intérieures, l'autel, le clocher même, étaient entourés de guirlandes; de l'église jusqu'au presbytère s'étendait un chemin tout jonché de branches d'ébéniers et de lilas, et de chaque côté de cette voie, s'échelonnant sur les divers plans du terrain et rouvrant la place entière, toute la population du village, toute en habit de fête, toute les yeux fixés sur la demeure du curé; les malades mêmes s'y étaient fait transporter, et, comme sur le passage des apôtres, on voyait là des paralytiques, des aveugles, des mourants, que n'y amenait cependant pas l'espoir de la guérison. Tout étant prêt, et la cloche de l'église ayant donné le signal, le vieillard quitta la maison nuptiale, les prêtres se rangèrent autour de lui, et au milieu de ce saint cortège, il traversa la petite prairie qui menait au village, d'un pas sûr, et chantant d'une voix ferme les saints cantiques. Il se croyait maître de lui-même; mais quand, au détour du sentier, il vit tout à coup la place si remplie.... quand il vit tout cet aspect de fête, quand il a aperçut cette petite église, seul but de tous ses pas depuis cinquante ans, où il avait tant prié, tant espéré, tant aimé Dieu et les hommes, et qui, elle aussi, s'était embellie pour le recevoir, son coeur se troubla, ses jambes fléchirent, et il arriva déjà ému à l'église. L'office commença.... c'était une messe d'actions de grâces.... et la sainte gravité du rituel, la présence de son Dieu, commençaient à raffermir son âme..., quand soudain, au moment du _O Sulutaris_, lorsque tout faisait silence.... soudain, dis-je, d'un des bas-côtés de l'église qui formait une sorte de chapelle... partit, s'élança un choeur de voix qui avaient toute la pureté des voix célestes et toute l'émotion des voix humaines; le vieux prêtre se retourna vivement; ce chant n'était pas celui de l'office, ce chant lui était inconnu.... Il fixe ses regards sur l'enfoncement un peu sombre.... debout, vêtues de robes blanches, huit jeunes filles chantaient; il les regarde, c'étaient de nobles demoiselles des châteaux environnants, qui étaient venues, quelques-unes de deux lieues, pour ce jour, avaient appris un chant composé à dessein pour cette cérémonie, et venaient offrir au vieillard qui les dirigeait ce qu'elles avaient de plus pur, leurs voix de dix-huit ans.... Ce fut le dernier coup: ébranlé déjà par tant d'émotions réprimées, frappé par cette joie imprévue, l'octogénaire perdit sa force sur lui-même; il chercha de la main le fauteuil placé près de l'autel, s'y laissa tomber.... et ses mains ayant couvert son visage, ses larmes s'échappèrent avec force. On interrompit le service; il ne pouvait le continuer; à quatre-vingts ans le bonheur est une fatigue et quelquefois un danger; on le porta dans la sacristie, et l'on fit écouler de l'église la population attristée et inquiète. Pendant les premiers moments, il fut agité d'un tremblement qui nous faisait peur, mais, peu à peu, de bons soins et de douces paroles l'ayant calmé, il demanda qu'on lui laissât prendre un peu de repos. Les ecclésiastiques sortirent pour aller porter de ses nouvelles aux habitants qui se pressaient à la porte de l'église, et il ne resta que moi auprès de lui.
Un magnifique soleil de juin éclairait la campagne, il me fit ouvrir la fenêtre.... s'assit en face, et bientôt je vis ses paupières se fermer, sa tête s'abaissa, et un sommeil pur comme son âme, profond comme le silence qui nous entourait, descendit sur lui.
Alors se passa une de ces scènes que l'on voit, que l'on sent, mais que l'on ne décrit pas plus qu'on ne les oublie.
La sacristie avait une porte et une fenêtre donnant toutes deux sur une verte prairie qui descendait, par une pente douce, jusqu'à un large ruisseau d'eau vive; j'avais ouvert la porte et je m'étais mis sur le seuil, regardant la prairie, et gardant le vieillard. Après quelques instants écoulés, je vois poindre, au bas de la pente, deux jeunes filles qui avaient traversé le ruisseau sur une planche, espérant savoir si leur vieil ami se trouvait mieux; je leur fis signe qu'il reposait, et de s'éloigner; mais alors, derrière ces deux soeurs, arrivèrent trois jeunes femmes pressées de la même inquiétude, puis des jeunes gens, puis des vieillards... tous s'approchant pas à pas, et promettant le silence par leurs gestes. Je les maintenais à quelque distance...; «Il dort, mes amis, il dort.--Nous ne le réveillerons pas, laissez-nous approcher de la fenêtre... permettez-nous de le voir dormir...» J'accordai la fenêtre; et voilà tous ces visages qui se collent au grillage de la croisée, toutes ces têtes qui s'échelonnent les unes au-dessus des autres, toutes immobiles, silencieuses, ne vivant que pour regarder. De nouveaux venus étaient arrivés, qui avaient autant de titres que les premiers (ils l'aimaient), il fallut céder aussi le seuil de la porte; je me mis en dedans au lieu d'être en dehors, et l'embrasure se remplit comme la croisée. Cependant la foule augmentait par derrière, et pressait ceux qui étaient devant; une des plus avancées franchit le seuil et vient se coller à côté de moi, contre la muraille: «Vous ne m'attendiez pas, me dit-elle tout bas...» Bientôt une seconde suit qui fait reculer la première, puis une troisième, puis peu à peu se glissa le long des parois toute une rangée de jeunes filles qui se faisaient bien minces pour laisser plus d'intervalle entre elles et lui. Un second cercle s'ajouta bientôt au premier; le vieillard dormait toujours, et une de ses mains pendait le long du fauteuil; la chaleur avait donné à ses joues un coloris plus vif; sur son front presque chauve s'élevaient de légères gouttelettes de sueur qui brillaient dans ses rares cheveux blancs; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres comme s'il eût revu la cérémonie du matin. A ce moment, poussée par un besoin irrésistible de respect et de tendresse, la jeune fille qui était la plus proche de lui met un genou en terre; ce mouvement se communique à tous les assistants, et en une seconde, tous ces fronts s'abaissèrent, tous ces genoux se plièrent lentement en silence, et formèrent autour du vieillard un cercle d'enfants inclinés et appelant sa bénédiction... S'éleva-t-il alors quelque bruit qui arriva jusqu'à son oreille? s'échappa-t-il de toutes ces âmes qui volaient vers la sienne une émanation, un souffle, je ne sais quoi d'insaisissable qui alla le trouver jusqu'au sein du sommeil?... qui peut le dire? Mais à cet instant, un soupir sortit de sa poitrine, sa respiration qui était un peu hâtée se ralentit; ses lèvres entr'ouvertes s'agitèrent, et peu à peu, soulevant le poids qui les oppressait, ses yeux s'ouvrirent lentement. Oh! que fut ce premier regard jeté autour de lui? Étonné, stupéfait, il ne comprenait pas; il n'osait pas remuer; il croyait rêver encore! Enfin, ses idées se rassemblent; il s'appuie sur les bras de son fauteuil, et se lève. Un rayon de soleil, qui traverse alors la fenêtre, tombe sur lui et l'enveloppe tout entier d'une lumière qui semblait divine; ses mains tremblantes se dressèrent au-dessus de toutes ces têtes penchées, et retombèrent bientôt sur elles avec sa bénédiction et ses larmes.... Sa vie avait sa récompense.
On ne voulut pas qu'il retournât dans sa maison, on l'y porta, et tout le jour se passa dans des plaisirs que créa sa générosité et que sanctifia sa présence. Le soir venu, la fête terminée, nous rentrâmes au presbytère avec mon brave curé, et j'étais assis devant la fenêtre ouverte, regardant la nuit toute brillante d'étoiles, livré aux émotions nouvelles pour moi de cette journée..., et me taisant, quand il s'approcha de moi et il dit, en me frappant sur l'épaule: A quoi donc pensez-vous, mon jeune hôte?--Je pensais, lui dis-je, à votre vie, qui s'est écoulée comme cette lune s'avance dans le ciel, calme, pure, sans un souffle de vent, sans un nuage.
--Sans un nuage! sans un nuage! me dit-il en souriant; si ma vie est un astre, c'est un astre qui s'est bien obscurci un moment.
--Comment cela? Vous n'êtes jamais sorti de ce village.
--J'en suis sorti pendant trois mois; et dans ces trois mois, j'ai été médecin... célèbre... et guillotiné.
--Guillotiné!
--Du moins à ce que prétend plus d'un brave homme à Nantes: je ne le crois pas tout-à-fait, malgré cela; mais ils le soutiennent.
--Racontez-moi cette histoire.
--Je le veux bien, mon jeune ami. Et si jamais vous la racontez à votre tour, vous pouvez l'intituler _le Médecin malgré lui_. Je commence:
Pendant la Terreur, je fus dénoncé au tribunal révolutionnaire, et des soldats vinrent jusqu'ici pour me prendre; mais averti par mes chers paysans et même défendu par eux, j'eus le temps de m'enfuir. J'arrive à Nantes; on m'avait indiqué une maison cachée dans un faubourg de cette ville, à la porte de la campagne, et habitée par une pauvre jeune femme, mère de deux enfants. J'y prends une petite chambre, et, pour éviter même le soupçon du mystère, j'écrivis au-dessus de ma porte. _Aubry, médecin_. Un de mes amis m'avait prêté un diplôme. Mon étiquette me semblait une carte de sûreté, et je m'endormis tranquille: je comptais sans les clients.
E. LEGOUVÉ
(La suite à la prochaine livraison.)
Nouvelles diverses.
SUISSE.--La Suisse entre dans une phase nouvelle. En suivant la rotation prescrite par le parte fédéral entre les trois cantons directeurs, Zurich, Berne et Lucerne, la direction des affaires fédérales se trouve pour deux années, à partir du 1er janvier 1843, confiée au conseil d'état du canton de Lucerne. C'est à Lucerne que se réunira la diète, et c'est le chef du gouvernement de ce canton qui en sera le président. Or, le canton de Lucerne, qui, ainsi que Berne et Zurich, était au nombre des cantons radicaux, a subi récemment une contre-révolution; le clergé catholique y a repris tout l'ascendant qu'il avait perdu, et le nonce du pape, qui avait quitté le canton pour s'établir à Schwitz, est rentré dans Lucerne. Ces faits, qui seraient sans importance s'ils n'avaient d'influence que sur ce canton, acquièrent de la gravité à cause de la situation nouvelle de Lucerne, chef du gouvernement fédéral. Berne par ses opinions et ses tendances politiques, Zurich par ses croyances religieuses, seront en méfiance, et de cette situation délicate peuvent sortir de grands périls pour la Suisse, agitée par de profondes divisions.
Genève vient de voir encore la sédition troubler ses murs. Le grand conseil était occupé à délibérer, à l'Hôtel-de-Ville, sur un projet de loi, quand une émeute a éclaté; heureusement elle a été bientôt réprimée. Il y a une fraction de parti à Genève qui semble ne pas comprendre que le premier devoir des hommes qui se disent les amis par excellence de la liberté, est de se soumettre à la volonté de la majorité exprimée par les voies légales.
Angleterre.--La conduite habile du ministère de sir Robert dans l'Inde et à la Chine l'a affermi et lui assure un long avenir; ses forces et son autorité morale ont été doublées. Le traité avec la Chine va ouvrir au commerce et à l'industrie du Royaume-Uni des débouchés nouveaux. La Russie, la Hollande et les États-Unis profiteront des avantages que l'Angleterre a conquis, car l'Angleterre est de toutes les nations du monde celle qui redoute le moins la concurrence.
Un traité vient d'être conclu entre la Russie et l'Angleterre. Les avis sont partagés sur les avantages que peuvent s'en promettre les deux états contractants, et les rapports qui en résulteront pour eux. Les uns ont vu dans ce traité la preuve d'une liaison de plus en plus intime entre la Russie et l'Angleterre; à les entendre, une profonde pensée politique se cache sous une convention commerciale, et la Russie n'aurait dérogé à ses principe, administratifs que pour complaire à l'Angleterre et la détacher tout à fait de l'alliance française. D'autres, au contraire, n'ont vu dans cette convention qu'un acte fort insignifiant, un petit traité de navigation. Ce traité, il est vrai, ne modifie pas les tarifs et n'offre pas à l'Angleterre un débouché nouveau: mais il permet aux négociants et aux industriels anglais de s'établir en Russie, d'y apporter des capitaux, et pour une nation aussi habile et aussi entreprenante que l'Angleterre c'est un grand avantage, auquel la Russie ne saurait prétendre.
Le Parlement anglais s'est réuni. D'abord les discussions qui s'y sont élevées n'ont pas eu un grand intérêt. Elles ont seulement fait connaître que tout n'est pas fini entre l'Angleterre et les États-Unis, au sujet du droit de visite. La première ne veut pas renoncer au droit qu'elle s'arroge de visiter tout navire en pleine mer, pour s'assurer de la nationalité du pavillon. Les États-Unis soutiennent, au contraire, qu'en pleine mer aucun navire n'a droit de police sur un autre navire, et que celui qui se permet d'aborder un bâtiment, malgré le pavillon dont il se couvre, donne droit légitime de plainte, et agit à ses risques et périls.
La motion de lord Hovirk sur la crise qui, dans le milieu de l'année dernière, a désolé les districts manufacturiers, a engagé le combat entre le ministère, ou plutôt sir Robert Peel et les radicaux. Cet homme d'état, qui garde dans ses paroles une prudente mesure, parait s'efforcer de tenir dans son administration un sage milieu entre les tories exagérés et les whigs. Il a terminé un éloquent discours par des paroles qui semblent indiquer, de la part du gouvernement anglais, le désir de maintenir entre la France et la Grande-Bretagne une bonne et honorable intelligence.
--Les affaires d'Orient en sont toujours au même point. La révolte de Syrie n'est point apaisée. Les Druses ont paru vouloir se concerter contre l'ennemi commun, mais n'ont pu s'entendre. Les Turcs ayant échoué dans leurs attaques, ont recours à la corruption et à la ruse, et cherchent à diviser leurs ennemis. Le divan et la diplomatie européenne luttent toujours de finesse, de souplesse et d'insistance.
--Les journaux anglais ont beaucoup loué le gouverneur-général de l'Inde d'avoir créé un _nouvel ordre d'honneur_ pour décorer les Indiens auxiliaires qui, disent les mêmes journaux, «se sont généralement si bien conduits devant nos derniers triomphes.» Il y a cependant des victoires qui ne doivent inspirer que des regrets aux vainqueurs l'armée anglaise a-t-elle beaucoup à se glorifier des affreuses représailles qu'elle a exercées sur les Afghans, de la dévastation des villes sans défense, du massacre des populations désarmées? Ces actes ont été blâmés au sein même du Parlement anglais, et pourtant le gouvernement semble vouloir en consacrer le souvenir en créant, tout exprès pour les vainqueurs de Caboul, une sorte de Légion-d'honneur.
--Les journaux ont donné ces jours-ci la description d'une mappemonde chinoise, qui a un mètre de hauteur sur 67 centimètres, et la Chine occupe seule les trois quarts et demi de cette surface. Tout à fait dans un coin est reléguée une petite mer où l'on voit quatre îles d'une dimension très-exiguë, ce sont la France, l'Angleterre, le Portugal et l'Afrique; un peu plus loin est la Hollande, plus grande à elle seule que tous les pays que nous venons de nommer.
FRANCE.--Par suite des travaux qui s'exécutent aux Invalides pour le monument de l'Empereur, l'on a fermé la grande arcade qui conduit de l'église sous le dôme. Sur cette cloison, les décorateurs viennent de construire un rétable immense en carton, composé de deux ordres d'architecture. Au milieu de ce rétable on a figuré l'apothéose de saint Louis, patron de l'église des Invalides.
--On nous communique la lettre suivante, adressée à l'un des souscripteurs pour le monument de Molière:
«Vous me demandez, mon cher ami, où en est le monument de Molière, pour lequel vous avez souscrit, et dont vous vous étonnez de ne plus entendre parler. Ne pouvant supposer qu'on l'ait inauguré à huis clos, vous me demandez comment il se fait que la ville de Paris, avec ses ressources, une souscription considérable et un subside de cent mille francs voté par les Chambres, ne soit pas venue à bout, en cinq ans de temps, d'achever un ouvrage, matériellement parlant, de si peu d'importance, surtout lorsqu'on le compare à l'Hôtel-de-Ville, que nous avons vu sortir de terre comme par enchantement. A cela, mon ami, je vous répondrai que la Ville n'a pas tant de tort que vous le pourriez croire; que les travaux, en ce qui concerne l'architecte, sont complètement terminés, mais que le retard dont vous vous plaignez a été attribué à l'un des sculpteurs qui, sur les instances quelque peu comminatoires du préfet de la Seine ou du ministre de l'Intérieur, s'est engagé à livrer sa statue vers le commencement de l'été; j'ajouterai que l'inauguration en aura lieu, ou le 4 juin, date de la première représentation du _Misanthrope_, ou le 5 août, date de celle du _Tartufe_. En attendant cet heureux moment, il en est du monument de Molière comme de l'achèvement du Louvre, comme de l'hôtel de Breteuil, rue de Rivoli, comme de la place du Carrousel, comme de tant d'autres monuments ou places qui jouissent du privilège d'irriter ou d'humilier journellement le bourgeois de Paris. On ne peut aujourd'hui approcher du futur monument de Molière qu'à distance très-respectueuse, défendu qu'il est par les débris de l'ancienne fontaine, par une barricade de pavés, par une fortification en planches et par un ruisseau d'un cours des plus irréguliers, et fort peu limpide. Ne pouvant vous donner une idée juste de ce que sera ce monument, je vous envoie, par la voie de notre nouveau journal, celui que la population parisienne a le loisir de contempler depuis le commencement des travaux. Vous savez seulement qu'au théâtre on n'aime pas à voir longtemps le rideau baissé, et que lorsque l'entr'acte dure trop longtemps, le public s'impatiente et finit par siffler.»
Sauvetage du Télémaque.
La Seine se jette dans l'Océan à 40 kilomètres environ du Havre-de-Grâce, à l'extrémité d'une vaste baie qui se rétrécit peu à peu en prenant la forme d'un entonnoir. La petite ville de Quilleboeuf (1,344 habitants), habitée principalement par des pilotes et par des pêcheurs, et située en face du village du Tancarville, domine sur la rive gauche l'embouchure de fleuve. La _barre de flot_ de la Seine offre un spectacle curieux. Quand la mer monte, elle refoule avec une force extraordinaire les eaux de la Seine, qui, ne pouvant plus descendre, s'élèvent de plusieurs mètres dans leur lit jusqu'au delà de Rouen. A la marée descendante, au contraire, le fleuve se précipite si impétueusement dans la mer, que, quand un navire a le malheur de toucher sur un banc de sable, il est immédiatement submergé. Les naufrages sont d'autant plus fréquents dans ce passage dangereux et difficile, que les nombreux bancs de sable qui l'obstruent changent souvent de position à chaque marée; aussi, en descendant ou en remontant la Seine, tous les touristes remarquent-ils de distance en distance des mâts de navires submergés, élevant encore leur tête chancelante au-dessus du niveau du fleuve.
Le 1er janvier 1790, deux bâtiments, une goëlette et un brick, quittèrent Rouen pour se rendre à Brest. Le brick venait d'être réparé et allongé: son nom primitif le _Télémaque avait été changé; il devait s'appeler désormais le Quinlanadoine_. A peine ces deux bâtiments furent-ils partis, que les autorités de Rouen donnèrent l'ordre de les arrêter, car le bruit s'était répandu qu'ils renfermaient des valeurs considérables appartenant, soit à la famille royale, soit à des émigrés de la noblesse et du clergé. La goëlette fut prise dans la Seine, et on saisit à bord l'argenterie de la famille royale. Quant au _Télémaque_, il échappa d'abord à toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il échoua sur un banc de sable en voulant passer la barre de flot de la Seine, à 120 mètres du quai de Quilleboeuf, et bientôt il fut presque entièrement couvert par les sables.
A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit partir de Cherbourg trois cents hommes, sous la conduite d'un ingénieur en chef qui avait pour mission de relever _le Télémaque_; mais après trois mois de travaux inutiles, on abandonna cette entreprise. Depuis 1790 jusqu'en 1843, de nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la première, ont été faites par diverses sociétés, qui se sont ruinées sans obtenir aucun résultat satisfaisant. Nous parlerons seulement des plus récentes, de celles de M. Magny et de M. Taylor.
Une brochure publiée en 1842 évalue à 80 millions les richesses qui doivent être englouties dans _le Télémaque_; mais cette estimation ne repose sur aucune donnée certaine. Quelques personnes encore vivantes affirment seulement avoir entendu dire que des caisses remplies d'un métal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen furent embarquées pendant la nuit du 1er janvier 1790 à bord du navire naufragé... On a parlé aussi, mais vaguement, de 2,500,000 Fr. en espèces appartenant à Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumièges et de Saint-George, etc.; cependant nul fait positif n'est venu jusqu'à ce jour confirmer ces bruits, qui, comme toutes les nouvelles de ce genre, ont dû s'embellir en vieillissant.
Le 1er août 1837, par un arrêté composé de douze articles et signé de six membres du conseil d'administration de la marine, du vice-amiral secrétaire d'État Rosamel, et du commissaire de l'inscription à Honfleur, le ministre de la Marine accorda à M. Magny le privilège de travailler pendant trois années au sauvetage du _Télémaque_. En cas de réussite, M. Magny devait avoir pour sa part quatre cinquièmes de la cargaison, l'autre cinquième étant réservé par l'État pour la caisse des invalides de la marine. Plus tard ce privilège fut prolongé de trois années. Après avoir dépensé 65,000 fr., M. Magny renonça à ses espérances. En 1841, M. David, ex-associé de M. Magny, tenta de nouveau le sauvetage à ses frais; on croit même qu'il déplaça le navire de quelques mètres; mais il ne fut pas plus heureux que M. Magny. Enfin, le 19 juin 1842, M. Taylor forma une société en commandite, au capitale de 200,000 fr. divisé en 2,000 actions de 100 fr. chacune, et il proposa à ses actionnaires d'employer des moyens nouveaux pour retirer des sables où ils étaient enfouis les 80 millions de francs embarqués à bord du _Télémaque_.
Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était servi du procédé suivant: on ancrait au-dessus du bâtiment naufragé des chalands, grands bâtiments plats de six cents tonneaux, servant au transport des marchandises sur la rivière, puis on passait autour de sa coque des chaînes que l'on attachait à bord des chalands, dans l'espérance qu'elles soulèveraient le _Télémaque_ à la marée montante; mais les chaînes, mal ajustées d'ailleurs, et ne supportant pas un poids égal, se rompaient l'une après l'autre dès que la mer commençait à monter; en conséquence, M. Taylor adopta le nouveau système de sauvetage que représente la planche placée ci-dessous.