Chapter 8
De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides emportaient Tlèpolémos hors de la mêlée. Et le divin Odysseus au coeur ferme, l'ayant aperçu, s'affligea dans son âme; et il délibéra dans son esprit et dans son coeur s'il poursuivrait le fils de Zeus qui tonne hautement, ou s'il arracherait l'âme à une multitude de Lykiens. Mais il n'était point dans la destinée du magnanime Odysseus de tuer avec l'airain aigu le brave fils de Zeus. C'est pourquoi Athènè lui inspira de se jeter sur la foule des Lykiens. Alors il tua Koiranos et Alastôr, et Khromios et Alkandros et Halios, et Noèmôn et Prytanis. Et le divin Odysseus eût tué une plus grande foule de Lykiens, si le grand Hektôr au casque mouvant ne l'eût aperçu. Et il s'élança aux premiers rangs, armé de l'airain éclatant, jetant la terreur parmi les Danaens. Et Sarpèdôn, fils de Zeus, se réjouit de sa venue et lui dit cette parole lamentable:
-- Priamide, ne permets pas que je reste la proie des Danaens, et viens à mon aide, afin que je puisse au moins expirer dans votre ville, puisque je ne dois plus revoir la chère patrie, et ma femme bien-aimée et mon petit enfant.
Mais Hektôr au casque mouvant ne lui répondit pas, et il s'élança en avant, plein du désir de repousser promptement les Argiens et d'arracher l'âme à une foule d'entre eux. Et les compagnons du divin Sarpèdôn le déposèrent sous le beau hêtre de Zeus tempétueux, et le brave Pélagôn, qui était le plus cher de ses compagnons, lui arracha hors de la cuisse la pique de frêne. Et son âme défaillit, et une nuée épaisse couvrit ses yeux. Mais le souffle de Boréas le ranima, et il ressaisit son âme qui s'évanouissait.
Et les Akhaiens, devant Arès et Hektôr au casque d'airain, ne fuyaient point vers les nefs noires et ne se ruaient pas non plus dans la mêlée, mais reculaient toujours, ayant aperçu Arès parmi les Troiens. Alors, quel fut le guerrier qui, le premier, fut tué par Hektôr Priamide et par Arès vêtu d'airain, et quel fut le dernier? Teuthras, semblable à un dieu, et l'habile cavalier Orestès, et Trèkhos, combattant Aitôlien; Oinomaos et l'Oinopide Hélénos, et Oresbios qui portait une mitre brillante. Et celui-ci habitait Hylè, où il prenait soin de ses richesses, au milieu du lac Kèphisside, non loin des riches tribus des Boiôtiens.
Et la divine Hèrè aux bras blancs, voyant que les Argiens périssaient dans la rude mêlée, dit à Athènè ces paroles ailées:
-- Ah! fille indomptable de Zeus tempétueux, certes, nous aurons vainement promis à Ménélaos qu'il retournerait dans sa patrie après avoir renversé Ilios aux fortes murailles, si nous laissons ainsi le cruel Arès répandre sa fureur. Viens, et souvenons-nous de notre courage impétueux.
Elle parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs obéit. La vénérable déesse Hèrè, fille du grand Kronos, se hâta de mettre à ses chevaux leurs harnais d'or. Hèbè attacha promptement les roues au char, aux deux bouts de l'essieu de fer. Et les roues étaient d'airain à huit rayons, et les jantes étaient d'un or incorruptible, mais, par-dessus, étaient posées des bandes d'airain admirables à voir. Les deux moyeux étaient revêtus d'argent, et le siège était suspendu à des courroies d'or et d'argent, et deux cercles étaient placés en avant d'où sortait le timon d'argent, et, à l'extrémité du timon, Hèrè lia le beau joug d'or et les belles courroies d'or. Puis, avide de discorde et de cris de guerre, elle soumit au joug ses chevaux aux pieds rapides.
Et Athènè, fille de Zeus tempétueux, laissa tomber sur le pavé de la demeure paternelle le péplos subtil, aux ornements variés, qu'elle avait fait et achevé de ses mains. Et elle revêtit la cuirasse de Zeus qui amasse les nuées, et l'armure de la guerre lamentable. Elle plaça autour de ses épaules l'Aigide aux longues franges, horrible, et que la fuite environnait. Et là, se tenaient la discorde, la force et l'effrayante poursuite, et la tête affreuse, horrible et divine du monstre Gorgô. Et Athènè posa sur sa tête un casque hérissé d'aigrettes, aux quatre cônes d'or, et qui eût recouvert les habitants de cent villes. Et elle monta sur le char splendide, et elle saisit une pique lourde, grande, solide, avec laquelle elle domptait la foule des hommes héroïques, contre lesquels elle s'irritait, étant la fille d'un père puissant.
Hèrè pressa du fouet les chevaux rapides, et, devant eux, s'ouvrirent d'elles-mêmes les portes ouraniennes que gardaient les Heures. Et celles-ci, veillant sur le grand Ouranos et sur l'Olympos, ouvraient ou fermaient la nuée épaisse qui flottait autour. Et les chevaux dociles franchirent ces portes, et les déesses trouvèrent le Kroniôn assis, loin des dieux, sur le plus haut sommet de l'Olympos aux cimes sans nombre. Et la divine Hèrè aux bras blancs, retenant ses chevaux, parla ainsi au très haut Zeus Kronide:
-- Zeus, ne réprimeras-tu pas les cruelles violences d'Arès qui cause impudemment tant de ravages parmi les peuples Akhaiens? J'en ai une grande douleur; et voici qu'Aphroditè et Apollôn à l'arc d'argent se réjouissent d'avoir excité cet insensé qui ignore toute justice. Père Zeus, ne t'irriteras-tu point contre moi, si je chasse de la mêlée Arès rudement châtié?
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
-- Va! excite contre lui la dévastatrice Athènè, qui est accoutumée à lui infliger de rudes châtiments.
Il parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit, et elle frappa ses chevaux, et ils s'envolèrent entre la terre et l'Ouranos étoilé. Autant un homme, assis sur une roche élevée, et regardant la mer pourprée, voit d'espace aérien, autant les chevaux des dieux en franchirent d'un saut. Et quand les deux déesses furent parvenues devant Ilios, là où le Skamandros et le Simoïs unissent leurs cours, la divine Hèrè aux bras blancs détela ses chevaux et les enveloppa d'une nuée épaisse. Et le Simoïs fit croître pour eux une pâture ambroisienne. Et les déesses, semblables dans leur vol à de jeunes colombes, se hâtèrent de secourir les Argiens.
Et quand elles parvinrent là où les Akhaiens luttaient en foule autour de la force du dompteur de chevaux Diomèdès, tels que des lions mangeurs de chair crue, ou de sauvages et opiniâtres sangliers, la divine Hèrè aux bras blancs s'arrêta et jeta un grand cri, ayant pris la forme du magnanime Stentôr à la voix d'airain, qui criait aussi haut que cinquante autres:
-- Honte à vous, ô Argiens, fiers d'être beaux, mais couverts d'opprobre! Aussi longtemps que le divin Akhilleus se rua dans la mêlée, jamais les Troiens n'osèrent passer les portes Dardaniennes; et, maintenant, voici qu'ils combattent loin d'Ilios, devant les nefs creuses!
Ayant ainsi parlé, elle ranima le courage de chacun. Et la déesse Athènè aux yeux clairs, cherchant le Tydéide, rencontra ce roi auprès de ses chevaux et de son char. Et il rafraîchissait la blessure que lui avait faite la flèche de Pandaros. Et la sueur l'inondait sous le large ceinturon d'où pendait son bouclier bombé; et ses mains étaient lasses. Il soulevait son ceinturon et étanchait un sang noir. Et la déesse, auprès du joug, lui parla ainsi:
-- Certes, Tydeus n'a point engendré un fils semblable à lui. Tydeus était de petite taille, mais c'était un homme. Je lui défendis vainement de combattre quand il vint seul, envoyé à Thèbè par les Akhaiens, au milieu des innombrables Kadméiônes. Et je lui ordonnai de s'asseoir paisiblement à leurs repas, dans leurs demeures. Cependant, ayant toujours le coeur aussi ferme, il provoqua les jeunes Kadméiônes et les vainquit aisément, car j'étais sa protectrice assidue. Certes, aujourd'hui, je te protège, je te défends et je te pousse à combattre ardemment les Troiens. Mais la fatigue a rompu tes membres, ou la crainte t'a saisi le coeur, et tu n'es plus le fils de l'excellent cavalier Tydeus Oinéide.
Et le brave Diomèdès lui répondit:
-- Je te reconnais, déesse, fille de Zeus tempétueux. Je te parlerai franchement et ne te cacherai rien. Ni la crainte ni la faiblesse ne m'accablent, mais je me souviens de tes ordres. Tu m'as défendu de combattre les dieux heureux, mais de frapper de l'airain aigu Aphroditè, la fille de Zeus, si elle descendait dans la mêlée. C'est pourquoi je recule maintenant, et j'ai ordonné à tous les Argiens de se réunir ici, car j'ai reconnu Arès qui dirige le combat.
Et la divine Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon coeur, ne crains ni Arès ni aucun des autres immortels, car je suis pour toi une protectrice assidue. Viens! pousse contre Arès tes chevaux aux sabots massifs; frappe-le, et ne respecte pas le furieux Arès, ce dieu changeant et insensé qui, naguère, nous avait promis, à moi et à Hèrè, de combattre les Troiens et de secourir les Argiens, et qui, maintenant, s'est tourné du côté des Troiens et oublie ses promesses.
Ayant ainsi parlé, elle saisit de la main Sthénélos pour le faire descendre du char, et celui-ci sauta promptement à terre. Et elle monta auprès du divin Diomèdès, et l'essieu du char gémit sous le poids, car il portait une déesse puissante et un brave guerrier. Et Pallas Athènè, saisissant le fouet et les rênes, poussa vers Arès les chevaux aux sabots massifs. Et le dieu venait de tuer le grand Périphas, le plus brave des Aitôliens, illustre fils d'Okhèsios; et, tout sanglant, il le dépouillait; mais Athènè mit le casque d'Aidès, pour que le puissant Arès ne la reconnût pas. Et dès que le fléau des hommes, Arès, eut aperçu le divin Diomèdès, il laissa le grand Périphas étendu dans la poussière, là où, l'ayant tué, il lui avait arraché l'âme, et il marcha droit à l'habile cavalier Diomèdès.
Et quand ils se furent rapprochés l'un de l'autre, Arès, le premier, lança sa pique d'airain par-dessus le joug et les rênes des chevaux, voulant arracher l'âme du Tydéide; mais la divine Athènè aux yeux clairs, saisissant le trait d'une main, le détourna du char, afin de le rendre inutile. Puis, Diomèdès hardi au combat lança impétueusement sa pique d'airain, et Pallas Athènè la dirigea dans le bas ventre, sous le ceinturon.
Et le dieu fut blessé, et la pique, ramenée en arrière, déchira sa belle peau, et le féroce Arès poussa un cri aussi fort que la clameur de dix mille guerriers se ruant dans la mêlée. Et l'épouvante saisit les Akhaiens et les Troiens, tant avait retenti le cri d'Arès insatiable de combats. Et, comme apparaît, au- dessous des nuées, une noire vapeur chassée par un vent brûlant, ainsi Arès apparut au brave Tydéide Diomèdès, tandis qu'il traversait le vaste Ouranos, au milieu des nuages. Et il parvint à la demeure des dieux, dans le haut Olympos. Et il s'assit auprès de Zeus Kroniôn, gémissant dans son coeur; et, lui montrant le sang immortel qui coulait de sa blessure, il lui dit en paroles ailées:
-- Père Zeus, ne t'indigneras-tu point de voir ces violences? Toujours, nous, les dieux, nous nous faisons souffrir cruellement pour la cause des hommes. Mais c'est toi qui es la source de nos querelles, car tu as enfanté une fille insensée, perverse et inique. Nous, les dieux Olympiens, nous t'obéissons et nous te sommes également soumis; mais jamais tu ne blâmes ni ne réprimes celle-ci, et tu lui permets tout, parce que tu as engendré seul cette fille funeste qui pousse le fils de Tydeus, le magnanime Diomèdès, à se jeter furieux sur les dieux immortels. Il a blessé d'abord la main d'Aphroditè, puis, il s'est rué sur moi, semblable à un dieu, et si mes pieds rapides ne m'avaient emporté, je subirais mille maux, couché vivant au milieu des cadavres et livré sans force aux coups de l'airain.
Et Zeus qui amasse les nuées, le regardant d'un oeil sombre, lui répondit:
-- Cesse de te plaindre à moi, dieu changeant! Je te hais le plus entre tous les Olympiens, car tu n'aimes que la discorde, la guerre et le combat, et tu as l'esprit intraitable de ta mère, Hèrè, que mes paroles répriment à peine. C'est son exemple qui cause tes maux. Mais je ne permettrai pas que tu souffres plus longtemps, car tu es mon fils, et c'est de moi que ta mère t'a conçu. Méchant comme tu es, si tu étais né de quelque autre dieu, depuis longtemps déjà tu serais le dernier des Ouraniens.
Il parla ainsi et ordonna à Paièôn de le guérir, et celui-ci le guérit en arrosant sa blessure de doux remèdes liquides, car il n'était point mortel. Aussi vite le lait blanc s'épaissit quand on l'agite, aussi vite le furieux Arès fut guéri. Hèbè le baigna et le revêtit de beaux vêtements, et il s'assit, fier de cet honneur, auprès de Zeus Kroniôn. Et l'Argienne Hèrè et la protectrice Athènè rentrèrent dans la demeure du grand Zeus, après avoir chassé le cruel Arès de la mêlée guerrière.
Chant 6
Livrée à elle-même, la rude bataille des Troiens et des Akhaiens se répandit confusément çà et là par la plaine. Et ils se frappaient, les uns les autres, de leurs lances d'airain, entre les eaux courantes du Simoïs et du Xanthos.
Et, le premier, Aias Télamônien enfonça la phalange des Troiens et ralluma l'espérance de ses compagnons, ayant percé un guerrier, le plus courageux d'entre les Thrakiens, le fils d'Eussôros, Akamas, qui était robuste et grand. Il frappa le cône du casque à l'épaisse crinière de cheval, et la pointe d'airain, ouvrant le front, s'enfonça à travers l'os, et les ténèbres couvrirent ses yeux.
Et Diomèdès hardi au combat tua Axylos Teuthranide qui habitait dans Arisbè bien bâtie, était riche et bienveillant aux hommes, et les recevait tous avec amitié, sa demeure étant au bord de la route. Mais nul alors ne se mit au-devant de lui pour détourner la sombre mort. Et Diomèdès le tua, ainsi que son serviteur Kalésios, qui dirigeait ses chevaux, et tous deux descendirent sous la terre.
Et Euryalos tua Drèsos et Opheltios, et il se jeta sur Aisèpos et Pèdasos, que la nymphe naïade Abarbaréè avait conçus autrefois de l'irréprochable Boukoliôn. Et Boukoliôn était fils du noble Laomédôn, et il était son premier-né, et sa mère l'avait enfanté en secret. En paissant ses brebis, il s'était uni à la nymphe sur une même couche; et, enceinte, elle avait enfanté deux fils jumeaux; mais le Mèkistèiade brisa leur force et leurs souples membres, et arracha leurs armures de leurs épaules.
Et Polypoitès prompt au combat tua Astyalos; et Odysseus tua Pidytès le Perkosien, par la lance d'airain; et Teukros tua le divin Arétaôn.
Et Antilokhos Nestoréide tua Ablèros de sa lance éclatante; et le roi des hommes, Agamemnôn, tua Élatos qui habitait la haute Pèdasos, sur les bords du Saméoïs au beau cours. Et le héros Lèitos tua Phylakos qui fuyait, et Eurypylos tua Mélanthios. Puis, Ménélaos hardi au combat prit Adrèstos vivant. Arrêtés par une branche de tamaris, les deux chevaux de celui-ci, ayant rompu le char près du timon, s'enfuyaient, épouvantés, par la plaine, du côté de la ville, avec d'autres chevaux effrayés, et Adrèstos avait roulé du char, auprès de la roue, la face dans la poussière. Et l'Atréide Ménélaos, armé d'une longue lance, s'arrêta devant lui; et Adrèstos saisit ses genoux et le supplia:
-- Laisse-moi la vie, fils d'Atreus, et accepte une riche rançon. Une multitude de choses précieuses sont dans la demeure de mon père, et il est riche. Il a de l'airain, de l'or et du fer ouvragé dont il te fera de larges dons, s'il apprend que je vis encore sur les nefs des Argiens.
Il parla ainsi, et déjà il persuadait le coeur de Ménélaos, et celui-ci allait le remettre à son serviteur pour qu'il l'emmenât vers les nefs rapides des Akhaiens; mais Agamemnôn vint en courant au-devant de lui, et lui cria cette dure parole:
-- Ô lâche Ménélaos, pourquoi prendre ainsi pitié des hommes? Certes, les Troiens ont accompli d'excellentes actions dans ta demeure! que nul n'évite une fin terrible et n'échappe de nos mains! pas même l'enfant dans le sein de sa mère! qu'ils meurent tous avec Ilios, sans sépulture et sans mémoire!
Par ces paroles équitables, le héros changea l'esprit de son frère qui repoussa le héros Adrèstos. Et le roi Agamemnôn le frappa au front et le renversa, et l'Atréide, lui mettant le pied sur la poitrine, arracha la lance de frêne.
Et Nestôr, à haute voix, animait les Argiens:
-- Ô amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, que nul ne s'attarde, dans son désir des dépouilles et pour en porter beaucoup vers les nefs! Tuons des hommes! Vous dépouillerez ensuite à loisir les morts couchés dans la plaine!
Ayant ainsi parlé, il excitait la force et le courage de chacun. Et les Troiens, domptés par leur lâcheté, eussent regagné la haute Ilios, devant les Akhaiens chers à Arès, si le Priamide Hélénos, le plus illustre de tous les divinateurs, ayant abordé Ainéias et Hektôr, ne leur eût dit:
-- Ainéias et Hektôr, puisque le fardeau des Troiens et des Lykiens pèse tout entier sur vous qui êtes les princes du combat et des délibérations, debout ici, arrêtez de toutes parts ce peuple devant les portes, avant qu'ils se réfugient tous jusque dans les bras des femmes et soient en risée aux ennemis. Et quand vous aurez exhorté toutes les phalanges, nous combattrons, inébranlables, contre les Danaens, bien que rompus de lassitude; mais la nécessité le veut. Puis, Hektôr, rends-toi à la ville, et dis à notre mère qu'ayant réuni les femmes âgées dans le temple d'Athènè aux yeux clairs, au sommet de la citadelle, et ouvrant les portes de la maison sacrée, elle pose sur les genoux d'Athènè à la belle chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui soit dans sa demeure, et celui qu'elle aime le plus; et qu'elle s'engage à sacrifier dans son temple douze génisses d'un an encore indomptées, si elle prend pitié de la ville et des femmes Troiennes et de leurs enfants, et si elle détourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus, le féroce guerrier qui répand le plus de terreur et qui est, je pense, le plus brave des Akhaiens. Jamais nous n'avons autant redouté Akhilleus, ce chef des hommes, et qu'on dit le fils d'une déesse; car Diomèdès est plein d'une grande fureur, et nul ne peut égaler son courage.
Il parla ainsi, et Hektôr obéit à son frère. Et il sauta hors du char avec ses armes, et, agitant deux lances aiguës, il allait de tous côtés par l'armée, excitant au combat, et il suscita une rude bataille. Et tous, s'étant retournés, firent tête aux Akhaiens; et ceux-ci, reculant, cessèrent le carnage, car ils croyaient qu'un immortel était descendu de l'Ouranos étoilé pour secourir les Troiens, ces derniers revenant ainsi à la charge. Et, d'une voix haute, Hektôr excitait les Troiens:
-- Braves Troiens, et vous, alliés venus de si loin, soyez des hommes! Souvenez-vous de tout votre courage, tandis que j'irai vers Ilios dire à nos vieillards prudents et à nos femmes de supplier les dieux et de leur vouer des hécatombes.
Ayant ainsi parlé, Hektôr au beau casque s'éloigna, et le cuir noir qui bordait tout autour l'extrémité du bouclier arrondi heurtait ses talons et son cou.
Et Glaukos, fils de Hippolokhos, et le fils de Tydeus, prompts à combattre, s'avancèrent entre les deux armées. Et quand ils furent en face l'un de l'autre, le premier, Diomèdès hardi au combat lui parla ainsi:
-- Qui es-tu entre les hommes mortels, ô très brave? Je ne t'ai jamais vu jusqu'ici dans le combat qui glorifie les guerriers; et certes, maintenant, tu l'emportes de beaucoup sur eux tous par ta fermeté, puisque tu as attendu ma longue lance. Ce sont les fils des malheureux qui s'opposent à mon courage. Mais si tu es quelque immortel, et si tu viens de l'Ouranos, je ne combattrai point contre les Ouraniens. Car le fils de Dryas, le brave Lykoorgos, ne vécut pas longtemps, lui qui combattait contre les dieux ouraniens. Et il poursuivait, sur le sacré Nysa, les nourrices du furieux Dionysos; et celles-ci, frappées du fouet du tueur d'hommes Lykoorgos, jetèrent leurs Thyrses; et Dionysos, effrayé, sauta dans la mer, et Thétis le reçut dans son sein, tremblant et saisi d'un grand frisson à cause des menaces du guerrier. Et les dieux qui vivent en repos furent irrités contre celui-ci; et le fils de Kronos le rendit aveugle, et il ne vécut pas longtemps, parce qu'il était odieux à tous les immortels. Moi, je ne voudrais point combattre contre les dieux heureux. Mais si tu es un des mortels qui mangent les fruits de la terre, approche, afin d'atteindre plus promptement aux bornes de la mort.
Et l'illustre fils de Hippolokhos lui répondit:
-- Magnanime Tydéide, pourquoi t'informes-tu de ma race? La génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre, et la forêt germe et en produit de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C'est ainsi que la génération des hommes naît et s'éteint. Mais si tu veux savoir quelle est ma race que connaissent de nombreux guerriers, sache qu'il est une ville, Éphyrè, au fond de la terre d'Argos féconde en chevaux. Là vécut Sisyphos, le plus rusé des hommes, Sisyphos Aiolidès; et il engendra Glaukos, et Glaukos engendra l'irréprochable Bellérophontès, à qui les dieux donnèrent la beauté et la vigueur charmante. Mais Proitos, qui était le plus puissant des Argiens, car Zeus les avait soumis à son sceptre, eut contre lui de mauvaises pensées et le chassa de son peuple. Car la femme de Proitos, la divine Antéia, désira ardemment s'unir au fils de Glaukos par un amour secret; mais elle ne persuada point le sage et prudent Bellérophontès; et, pleine de mensonge, elle parla ainsi au roi Proitos:
-- Meurs, Proitos, ou tue Bellérophontès qui, par violence, a voulu s'unir d'amour à moi.
Elle parla ainsi, et, à ces paroles, la colère saisit le roi. Et il ne tua point Bellérophontès, redoutant pieusement ce meurtre dans son esprit; mais il l'envoya en Lykiè avec des tablettes où il avait tracé des signes de mort, afin qu'il les remît à son beau-père et que celui-ci le tuât. Et Bellérophontès alla en Lykiè sous les heureux auspices des dieux. Et quand il y fut arrivé, sur les bords du rapide Xanthos, le roi de la grande Lykiè le reçut avec honneur, lui fut hospitalier pendant neuf jours et sacrifia neuf boeufs. Mais quand Eôs aux doigts rosés reparut pour la dixième fois, alors il l'interrogea et demanda à voir les signes envoyés par son gendre Proitos. Et, quand il les eut vus, il lui ordonna d'abord de tuer l'indomptable Khimaira. Celle-ci était née des dieux et non des hommes, lion par devant, dragon par l'arrière, et chèvre par le milieu du corps. Et elle soufflait des flammes violentes. Mais il la tua, s'étant fié aux prodiges des dieux. Puis, il combattit les Solymes illustres, et il disait avoir entrepris là le plus rude combat des guerriers. Enfin il tua les Amazones viriles. Comme il revenait, le roi lui tendit un piège rusé, ayant choisi et placé en embuscade les plus braves guerriers de la grande Lykiè. Mais nul d'entre eux ne revit sa demeure, car l'irréprochable Bellérophontès les tua tous. Et le roi connut alors que cet homme était de la race illustre d'un dieu, et il le retint et lui donna sa fille et la moitié de sa domination royale. Et les Lykiens lui choisirent un domaine, le meilleur de tous, plein d'arbres et de champs, afin qu'il le cultivât. Et sa femme donna trois enfants au brave Bellérophontès: Isandros, Hippolokhos et Laodaméia. Et le sage Zeus s'unit à Laodaméia, et elle enfanta le divin Sarpèdôn couvert d'airain. Mais quand Bellérophontès fut en haine aux dieux, il errait seul dans le désert d'Alèios. Arès insatiable de guerre tua son fils Isandros, tandis que celui-ci combattait les illustres Solymes. Artémis aux rênes d'or, irritée, tua Laodaméia; et Hippolokhos m'a engendré, et je dis que je suis né de lui. Et il m'a envoyé à Troiè, m'ordonnant d'être le premier parmi les plus braves, afin de ne point déshonorer la génération de mes pères qui ont habité Éphyrè et la grande Lykiè. Je me glorifie d'être de cette race et de ce sang.
Il parla ainsi, et Diomèdès brave au combat fut joyeux, et il enfonça sa lance dans la terre nourricière, et il dit avec bienveillance au prince des peuples: