Chapter 33
Et Ménélaos se leva au milieu de tous, triste et violemment irrité contre Antilokhos. Un héraut lui mit le sceptre entre les mains et ordonna aux Argiens de faire silence, et le divin guerrier parla ainsi:
--Antilokhos, toi qui étais plein de sagesse, pourquoi en as-tu manqué? Tu as déshonoré ma gloire; tu as jeté en travers des miens tes chevaux qui leur sont bien inférieurs. Vous, princes et chefs des Argiens, jugez équitablement entre nous. Que nul d'entre les Akhaiens aux tuniques d'airain ne puisse dire: Ménélaos a opprimé Antilokhos par des paroles mensongères et a ravi son prix, car ses chevaux ont été vaincus, mais lui l'a emporté par sa puissance. Mais je jugerai moi-même, et je ne pense pas qu'aucun des Danaens me blâme, car mon jugement sera droit. Antilokhos, approche, enfant de Zeus, comme il est juste. Debout, devant ton char, prends en main ce fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure par Poseidaôn qui entoure la terre que tu n'as point traversé ma course par ruse.
Et le sage Antilokhos lui répondit:
-- Pardonne maintenant, car je suis beaucoup plus jeune que toi, roi Ménélaos, et tu es plus âgé et plus puissant. Tu sais quels sont les défauts d'un jeune homme; l'esprit est très vif et la réflexion très légère. Que ton coeur s'apaise. Je te donnerai moi- même cette jument indomptée que j'ai reçue; et, si tu me demandais plus encore, j'aimerais mieux te le donner aussi, ô fils de Zeus, que de sortir pour toujours de ton coeur et d'être en exécration aux dieux.
Le fils du magnanime Nestôr parla ainsi et remit la jument entre les mains de Ménélaos; et le coeur de celui-ci se remplit de joie, comme les épis sous la rosée, quand les campagnes s'emplissent de la moisson croissante. Ainsi, ton coeur fut joyeux, ô Ménélaos! Et il répondit en paroles ailées:
-- Antilokhos, ma colère ne te résiste pas, car tu n'as jamais été ni léger, ni injurieux. La jeunesse seule a égaré ta prudence; mais prends garde désormais de tromper tes supérieurs par des ruses. Un autre d'entre les Akhaiens ne m'eût point apaisé aussi vite; mais toi, ton père excellent et ton frère, vous avez subi beaucoup de maux pour ma cause. Donc, je me rends à ta prière, et je te donne cette jument qui m'appartient, afin que tous les Akhaiens soient témoins que mon coeur n'a jamais été ni orgueilleux, ni dur.
Il parla ainsi, et il donna la jument à Noèmôn, compagnon d'Antilokhos. Lui-même, il prit le vase splendide, et Mèrionès reçut les deux talents d'or, prix de sa course. Et le cinquième prix restait, l'urne à deux anses. Et Akhilleus, la portant à travers l'assemblée des Argiens, la donna à Nestôr, et lui dit:
-- Reçois ce présent, vieillard, et qu'il te soit un souvenir des funérailles de Patroklos, que tu ne reverras plus parmi les Argiens. Je te donne ce prix que tu n'as point disputé; car tu ne combattras point avec les cestes, tu ne lutteras point, tu ne lanceras point la pique et tu ne courras point, car la lourde vieillesse t'accable.
Ayant ainsi parlé, il lui mit l'urne aux mains, et Nestôr la recevant avec joie, lui répondit ces paroles ailées:
-- Mon fils, certes, tu as bien parlé. Ami, je n'ai plus, en effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds et mes bras ne sont plus agiles. Plût aux dieux que je fusse jeune, et que ma force fût telle qu'à l'époque où les Épéiens ensevelirent le roi Amarinkeus dans Bouprasiôn! Ses fils déposèrent des prix, et aucun guerrier ne fut mon égal parmi les Épéiens, les Pyliens et les magnanimes Aitôliens. Je vainquis au pugilat Klydomèdeus, fils d'Énops; à la lutte, Agkaios le Pleurônien qui se leva contre moi. Je courus plus vite que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat de la lance, de Phyleus et de Polydôros; mais, à la course des chars, par leur nombre, les Aktoriônes remportèrent la victoire, et ils m'enlevèrent ainsi les plus beaux prix. Car ils étaient deux: et l'un tenait fermement les rênes, et l'autre le fouet. Tel j'étais autrefois, et maintenant de plus jeunes accomplissent ces travaux, et il me faut obéir à la triste vieillesse; mais, alors, j'excellais parmi les héros. Va! continue par d'autres combats les funérailles de ton compagnon. J'accepte ce présent avec joie, et mon coeur se réjouit de ce que tu te sois souvenu de moi qui te suis bienveillant, et de ce que tu m'aies honoré, comme il est juste qu'on m'honore parmi les Argiens. Que les dieux, en retour, te comblent de leurs grâces!
Il parla ainsi, et le Pèléide s'en retourna à travers la grande assemblée des Akhaiens, après avoir écouté jusqu'au bout la propre louange du Nèlèiade.
Et il déposa les prix pour le rude combat des poings. Et il amena dans l'enceinte, et il lia de ses mains une mule laborieuse, de six ans, indomptée et presque indomptable; et il déposa une coupe ronde pour le vaincu. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:
-- Atréides, et vous Akhaiens aux belles knèmides, j'appelle, pour disputer ces prix, deux hommes vigoureux à se frapper de leurs poings levés. Que tous les Akhaiens le sachent, celui à qui Apollôn donnera la victoire, conduira dans sa tente cette mule patiente, et le vaincu emportera cette coupe ronde.
Il parla ainsi, et aussitôt un homme vigoureux et grand se leva, Épéios, fils de Panopeus, habile au combat du poing. Il saisit la mule laborieuse et dit:
-- Qu'il vienne, celui qui veut emporter cette coupe, car je ne pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse emmener cette mule, m'ayant vaincu par le poing; car, en cela, je me glorifie de l'emporter sur tous. N'est-ce point assez que je sois inférieur dans le combat? Aucun homme ne peut exceller en toutes choses. Mais, je le dis, et ma parole s'accomplira: je briserai le corps de mon adversaire et je romprai ses os. Que ses amis s'assemblent ici en grand nombre pour l'emporter, quand il sera tombé sous mes mains.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le seul Euryalos se leva, homme illustre, fils du roi Mèkisteus Talionide qui, autrefois, alla dans Thèbè aux funérailles d'Oidipous, et qui l'emporta sur tous les Kadméiônes. Et l'illustre Tydéide s'empressait autour d'Euryalos, l'animant de ses paroles, car il lui souhaitait la victoire. Et il lui mit d'abord une ceinture, et il l'arma de courroies faites du cuir d'un boeuf sauvage.
Puis, les deux combattants s'avancèrent au milieu de l'enceinte. Et tous deux, levant à la fois leurs mains vigoureuses, se frappèrent à la fois, en mêlant leurs poings lourds. Et on entendait le bruit des mâchoires frappées; et la sueur coulait chaude de tous leurs membres. Mais le divin Épéios, se ruant en avant, frappa de tous les côtés la face d'Euryalos qui ne put résister plus longtemps, et dont les membres défaillirent. De même que le poisson qui est jeté, par le souffle furieux de Boréas, dans les algues du bord, et que l'eau noire ressaisit; de même Euryalos frappé bondit. Mais le magnanime Épéios le releva lui- même, et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers l'assemblée, les pieds traînants, vomissant un sang épais, et la tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soutenant, et ils emportèrent aussi la coupe ronde.
Et le Pèléide déposa les prix de la lutte difficile devant les Danaens: un grand trépied fait pour le feu, et destiné au vainqueur, et que les Akhaiens, entre eux, estimèrent du prix de douze boeufs; et, pour le vaincu, une femme habile aux travaux et valant quatre boeufs. Et le Pèléide, debout, dit au milieu des Argiens:
-- Qu'ils se lèvent, ceux qui osent combattre pour ce prix.
Il parla ainsi, et aussitôt le grand Télamônien Aias se leva; et le sage Odysseus, plein de ruses, se leva aussi. Et tous deux, s'étant munis de ceintures, descendirent dans l'enceinte et se saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un habile charpentier unit au sommet d'une maison pour résister à la violence du vent. Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses, craquèrent avec force, et leur sueur coula abondamment, et d'épaisses tumeurs, rouges de sang, s'élevèrent sur leurs flancs et leurs épaules. Et tous deux désiraient ardemment la victoire et le trépied qui en était le prix; mais Odysseus ne pouvait ébranler Aias, et Aias ne pouvait renverser Odysseus. Et déjà ils fatiguaient l'attente des Akhaiens aux belles knèmides; mais le grand Télamônien Aias dit alors à Odysseus:
-- Divin Laertiade, très sage Odysseus, enlève-moi, ou je t'enlèverai, et Zeus fera le reste.
Il parla ainsi, et il l'enleva; mais Odysseus n'oublia point ses ruses, et, le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer ses membres, et, le renversant, tomba sur lui. Et les peuples étonnés les admiraient. Alors le divin et patient Odysseus voulut à son tour enlever Aias; mais il le souleva à peine, et ses genoux ployèrent, et tous deux tombèrent côte à côte, et ils furent souillés de poussière. Et, comme ils se relevaient une troisième fois, Akhilleus se leva lui-même et les retint:
-- Ne combattez pas plus longtemps et ne vous épuisez pas. La victoire est à tous deux. Allez donc, emportant des prix égaux, et laissez combattre les autres Akhaiens.
Il parla ainsi; et, l'ayant entendu, ils lui obéirent; et, secouant leur poussière, ils se couvrirent de leurs vêtements.
Alors le Pèléide déposa les prix de la course: un très beau kratère d'argent contenant six mesures. Et il surpassait par sa beauté tous ceux qui étaient sur la terre. Les habiles Sidônes l'avaient admirablement travaillé; et des Phoinikes l'avaient amené, à travers la mer bleue; et, arrivés au port, ils l'avaient donné à Thoas. Le Iasonide Euneus l'avait cédé au héros Patroklos pour l'affranchissement du Priamide Lykaôn; et Akhilleus le proposa en prix aux plus habiles coureurs dans les jeux funèbres de son ami. Puis, il offrit un boeuf énorme et très gras; puis, enfin, un demi talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:
-- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent combattre pour ce prix.
Il parla ainsi, et, aussitôt, le rapide Aias, fils d'Oileus, se leva; puis le sage Odysseus, puis Antilokhos, fils de Nestôr. Et celui-ci dépassait tous les jeunes hommes à la course. Ils se placèrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous; puis, venait le divin Odysseus. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement, approche de son sein, quand elle tire le fil à elle, autant Odysseus était proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de celui-ci, avant que leur poussière se fût élevée. Ainsi le divin Odysseus chauffait de son souffle la tête d'Aias. Et tous les Akhaiens applaudissaient à son désir de la victoire et l'excitaient à courir. Et comme ils approchaient du but, Odysseus pria en lui-même Athènè aux yeux clairs:
-- Exauce-moi, déesse! soutiens-moi heureusement dans ma course.
Il parla ainsi; et Pallas Athènè, l'exauçant, rendit ses membres plus agiles et ses pieds plus légers. Et comme ils revenaient aux prix, Athènè poussa Aias qui tomba, en courant, là où s'était amassé le sang des boeufs mugissants qu'Akhilleus aux pieds rapides avait tués devant le corps de Patroklos; et sa bouche et ses narines furent emplies de fumier et du sang des boeufs; et le divin et patient Odysseus, le devançant, saisit le kratère d'argent. Et l'illustre Aias prit le boeuf; et se tenant d'une main à l'une des cornes du boeuf sauvage, et rejetant le fumier de sa bouche, il dit au milieu des Argiens:
-- Malheur à moi! certes, la déesse Athènè a embarrassé mes pieds, elle qui accompagne et secourt toujours Odysseus, comme une mère.
Il parla ainsi, et tous, en l'entendant, se mirent à rire. Et Antilokhos enleva le dernier prix, et il dit en riant aux Argiens:
-- Je vous le dis à tous, et vous le voyez, amis; maintenant et toujours, les immortels honorent les vieillards. Aias est un peu plus âgé que moi; mais Odysseus est de la génération des hommes anciens. Cependant, il a une verte vieillesse, et il est difficile à tous les Akhaiens, si ce n'est à Akhilleus, de lutter avec lui à la course.
Il parla ainsi, louant le Pèléiôn aux pieds rapides. Et Akhilleus lui répondit:
-- Antilokhos, tu ne m'auras point loué en vain, et je te donnerai encore un autre demi-talent d'or.
Ayant ainsi parlé, il le lui donna, et Antilokhos le reçut avec joie. Puis, le Pèléide déposa dans l'enceinte une longue lance, un bouclier et un casque; et c'étaient les armes que Patroklos avait enlevées à Sarpèdôn. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:
-- Que deux guerriers, parmi les plus braves, et couverts de leurs armes d'airain, combattent devant la foule. À celui qui, atteignant le premier le corps de l'autre, aura fait couler le sang noir à travers les armes, je donnerai cette belle épée Thrèkienne, aux clous d'argent, que j'enlevai à Astéropaios. Quant à ces armes, elles seront communes; et je leur offrirai à tous deux un beau repas dans mes tentes.
Il parla ainsi, et, aussitôt, le grand Télamônien Aias se leva; et, après lui, le brave Diomèdès Tydéide se leva aussi. Et tous deux, à l'écart, s'étant armés, se présentèrent au milieu de tous, prêts à combattre et se regardant avec des yeux terribles. Et la terreur saisit tous les Akhaiens. Et quand les héros se furent rencontrés, trois fois, se jetant l'un sur l'autre, ils s'attaquèrent ardemment. Aias perça le bouclier de Diomèdès, mais il n'atteignit point le corps que protégeait la cuirasse. Et le Tydéide dirigea la pointe de sa lance, au-dessus du grand bouclier, près du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias, fîrent cesser le combat et leur donnèrent des prix égaux. Cependant le héros Akhilleus donna au Tydéide la grande épée, avec la gaîne et le riche baudrier.
Puis, le Pèléide déposa un disque de fer brut que lançait autrefois la force immense d'Êétiôn. Et le divin Akhilleus aux pieds rapides, ayant tué Eétiôn, avait emporté cette masse dans ses nefs, avec d'autres richesses. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:
-- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent tenter ce combat. Celui qui possédera ce disque, s'il a des champs fertiles qui s'étendent au loin, ne manquera point de fer pendant cinq années entières. Ni ses bergers, ni ses laboureurs n'iront en acheter à la ville, car ce disque lui en fournira.
Il parla ainsi, et le belliqueux Polypoitès se leva; et, après lui, la force du divin Léonteus; puis, Aias Télamôniade, puis le divin Épéios. Et ils prirent place; et le divin Épéios saisit le disque, et, le faisant tourner, le lança; et tous les Akhaiens se mirent à rire. Le second qui le lança fut Léonteus, rejeton d'Arès. Le troisième fut le grand Télamônien Aias qui, de sa main vigoureuse, le jeta bien au-delà des autres. Mais quand le belliqueux Polypoitès l'eut saisi, il le lança plus loin que tous, de l'espace entier que franchit le bâton recourbé d'un bouvier, que celui-ci fait voler à travers les vaches vagabondes.
Et les Akhaiens poussèrent des acclamations, et les compagnons du brave Polypoitès emportèrent dans les nefs creuses le prix de leur roi.
Puis, le Pèléide déposa, pour les archers habiles, dix grandes haches à deux tranchants et dix petites haches, toutes en fer. Et il fit dresser dans l'enceinte le mât noir d'une nef éperonnée; et, au sommet du mât, il fit lier par un lien léger une colombe tremblante, but des flèches:
-- Celui qui atteindra la colombe emportera les haches à deux tranchants dans sa tente; et celui qui, moins adroit, et manquant l'oiseau, aura coupé le lien, emportera les petites haches.
Il parla ainsi, et le prince Teukros se leva aussitôt; et après lui, Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Et les sorts ayant été remués dans un casque d'airain, celui de Teukros parut le premier. Et, aussitôt, il lança une flèche avec vigueur, oubliant de vouer à l'archer Apollôn une illustre hécatombe d'agneaux premiers-nés. Et il manqua l'oiseau car Apollôn lui envia cette gloire; mais il atteignit, auprès du pied, le lien qui retenait l'oiseau; et la flèche amère trancha le lien, et la colombe s'envola dans l'Ouranos, tandis que le lien retombait. Et les Akhaiens poussèrent des acclamations. Mais, aussitôt, Mèrionès, saisissant l'arc de la main de Teukros, car il tenait la flèche prête, voua à l'archer Apollôn une illustre hécatombe d'agneaux premiers-nés, et, tandis que la colombe montait en tournoyant vers les hautes nuées, il l'atteignit sous l'aile. Le trait la traversa et revint s'enfoncer en terre aux pieds de Mèrionès; et l'oiseau tomba le long du mât noir de la nef éperonnée, le cou pendant, et les plumes éparses, et son âme s'envola de son corps. Et tous furent saisis d'admiration. Et Mèrionés prit les dix haches à deux tranchants, et Teukros emporta les petites haches dans sa tente.
Puis, le Pèléide déposa une longue lance et un vase neuf et orné, du prix d'un boeuf; et ceux qui devaient lancer la pique se levèrent. Et l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin se leva; et Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Mais le divin et rapide Akhilleus leur dit:
-- Atréide, nous savons combien tu l'emportes sur tous par ta force et ton habileté à la lance. Emporte donc ce prix dans tes nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est mon désir, donne cette lance au héros Mèrionès.
Il parla ainsi, et le roi des hommes Agamemnôn y consentit. Et Akhilleus donna la lance d'airain à Mèrionés, et le roi Atréide remit le vase magnifique au héraut Talthybios.
Chant 24
Et les luttes ayant pris fin, les peuples se dispersèrent, rentrant dans les nefs, afin de prendre leur repas et de jouir du doux sommeil. Mais Akhilleus pleurait, se souvenant de son cher compagnon; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait pas. Et il se tournait çà et là, regrettant la force de Patroklos et son coeur héroïque. Et il se souvenait des choses accomplies et des maux soufferts ensemble, et de tous leurs combats en traversant la mer dangereuse. Et, à ce souvenir, il versait des larmes, tantôt couché sur le côté, tantôt sur le dos, tantôt le visage contre terre. Puis, il se leva brusquement, et, plein de tristesse, il erra sur le rivage de la mer. Et les premières lueurs d'Éôs s'étant répandues sur les flots et sur les plages, il attela ses chevaux rapides, et, liant Hektôr derrière le char, il le traîna trois fois autour du tombeau du Ménoitiade. Puis, il rentra de nouveau dans sa tente pour s'y reposer, et il laissa Hektôr étendu, la face dans la poussière.
Mais Apollôn, plein de pitié pour le guerrier sans vie, éloignait du corps toute souillure et le couvrait tout entier de l'aigide d'or, afin que le Pèléide, en le traînant, ne le déchirât point. C'est ainsi que, furieux, Akhilleus outrageait Hektôr; et les dieux heureux qui le regardaient en avaient pitié, et ils excitaient le vigilant tueur d'Argos à l'enlever. Et ceci plaisait à tous les dieux, sauf à Hèrè, à Poseidaôn et à la vierge aux yeux clairs, qui, tous trois, gardaient leur ancienne haine pour la sainte Ilios, pour Priamos et son peuple, à cause de l'injure d'Alexandros qui méprisa les déesses quand elles vinrent dans sa cabane, où il couronna celle qui le remplit d'un désir funeste.
Et quand Éôs se leva pour la douzième fois, Phoibos Apollôn parla ainsi au milieu des immortels:
-- Ô dieux! vous êtes injustes et cruels. Pour vous, naguère, Hektôr ne brûlait-il pas les cuisses des boeufs et des meilleures chèvres? Et, maintenant, vous ne voulez pas même rendre son cadavre à sa femme, à sa mère, à son fils, à son père Priamos et à ses peuples, pour qu'ils le revoient et qu'ils le brûlent, et qu'ils accomplissent ses funérailles. Ô dieux! vous ne voulez protéger que le féroce Akhilleus dont les desseins sont haïssables, dont le coeur est inflexible dans sa poitrine, et qui est tel qu'un lion excité par sa grande force et par sa rage, qui se jette sur les troupeaux des hommes pour les dévorer. Ainsi Akhilleus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou qui aide les hommes. D'autres aussi peuvent perdre quelqu'un qui leur est très cher, soit un frère, soit un fils; et ils pleurent et gémissent, puis ils se consolent, car les moires ont donné aux hommes un esprit patient. Mais lui, après avoir privé le divin Hektôr de sa chère âme, l'attachant à son char, il le traîne autour du tombeau de son compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste. Qu'il craigne, bien que très brave, que nous nous irritions contre lui, car, dans sa fureur, il outrage une poussière insensible.
Et, pleine de colère, Hèrè aux bras blancs lui répondit:
-- Tu parles bien, archer, si on accorde des honneurs égaux à Akhilleus et à Hektôr. Mais le Priamide a sucé la mamelle d'une femme mortelle, tandis qu'Akhilleus est né d'une déesse que j'ai nourrie moi-même et élevée avec tendresse, et que j'ai unie au guerrier Pèleus cher aux immortels. Vous avez tous assisté à leurs noces, ô dieux! et tu as pris part au festin, tenant ta kithare, toi, protecteur des mauvais, et toujours perfide.
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
-- Hèrè, ne t'irrite point contre les dieux. Un honneur égal ne sera point fait à ces deux héros; mais Hektôr était le plus cher aux dieux parmi les hommes qui sont dans Ilios. Et il m'était cher à moi-même, car il n'oublia jamais les dons qui me sont agréables, et jamais il n'a laissé mon autel manquer d'un repas abondant, de libations et de parfums, car nous avons ces honneurs en partage. Mais, certes, nous ne ferons point enlever furtivement le brave Hektôr, ce qui serait honteux, car Akhilleus serait averti par sa mère qui est auprès de lui nuit et jour. Qu'un des dieux appelle Thétis auprès de moi, et je lui dirai de sages paroles, afin qu'Akhilleus reçoive les présents de Priamos et rende Hektôr.
Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillonnants partit. Entre Samos et Imbros, elle sauta dans la noire mer qui retentit. Et elle s'enfonça dans les profondeurs comme le plomb qui, attaché à la corne d'un boeuf sauvage, descend, portant la mort aux poissons voraces. Et elle trouva Thétis dans sa grotte creuse; et autour d'elle les déesses de la mer étaient assises en foule. Et là, Thétis pleurait la destinée de son fils irréprochable qui devait mourir devant la riche Troiè, loin de sa patrie. Et, s'approchant, la rapide Iris lui dit:
-- Lève-toi, Thétis. Zeus aux desseins éternels t'appelle.
Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit:
-- Pourquoi le grand dieu m'appelle-t-il? Je crains de me mêler aux immortels, car je subis d'innombrables douleurs. J'irai cependant, et, quoi qu'il ait dit, il n'aura point parlé en vain.
Ayant ainsi parlé, la noble déesse prit un voile bleu, le plus sombre de tous, et se hâta de partir. Et la rapide Iris aux pieds aériens allait devant. Et l'eau de la mer s'entrouvrit devant elles; et, montant sur le rivage, elles s'élancèrent dans l'Ouranos. Et elles trouvèrent là le Kronide au large regard, et, autour de lui, les éternels dieux heureux, assis et rassemblés. Et Thétis s'assit auprès du père Zeus, Athènè lui ayant cédé sa place. Hèrè lui mit en main une belle coupe d'or, en la consolant; et Thétis, ayant bu, la lui rendit. Et le père des dieux et des hommes parla le premier: