L'Iliade

Chapter 31

Chapter 313,982 wordsPublic domain

Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait sans relâche Hektôr, de même qu'un chien presse, sur les montagnes, le faon d'une biche. Il le poursuit à travers les taillis et les vallées des bois; et quand il se cache tremblant sous un buisson, le chien flaire sa trace et le découvre aussitôt. De même Hektôr ne pouvait se dérober au rapide Pèléiade. Autant de fois il voulait regagner les portes Dardaniennes et l'abri des tours hautes et solides d'où les Troiens pouvaient le secourir de leurs flèches, autant de fois Akhilleus le poursuivait en le chassant vers la plaine; mais Hektôr revenait toujours vers Ilios. De même que, dans un songe, on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'atteindre et qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait saisir son ennemi, ni celui-ci lui échapper. Mais comment Hektôr eût-il évité plus longtemps les kères de la mort, si Apollôn, venant à son aide pour la dernière fois, n'eût versé la vigueur dans ses genoux rapides?

Et le divin Akhilleus ordonnait à ses peuples, par un signe de tête, de ne point lancer contre Hektôr de flèches mortelles, de peur que quelqu'un le tuât et remportât cette gloire avant lui. Mais, comme ils revenaient pour la quatrième fois aux fontaines du Skamandros, le père Zeus déploya ses balances d'or, et il y mit deux kères de la mort violente, l'une pour Akhilleus et l'autre pour Hektôr dompteur de chevaux. Et il les éleva en les tenant par le milieu, et le jour fatal de Hektôr descendit vers les demeures d'Aidès, et Phoibos Apollôn l'abandonna, et la déesse Athènè aux yeux clairs, s'approchant du Pèléide, lui dit ces paroles ailées:

-- J'espère enfin, illustre Akhilleus cher à Zeus, que nous allons remporter une grande gloire auprès des nefs Akhaiennes, en tuant Hektôr insatiable de combats. Il ne peut plus nous échapper, même quand l'archer Apollôn, faisant mille efforts pour le sauver, se prosternerait devant le père Zeus tempétueux. Arrête-toi, et respire. Je vais persuader le Priamide de venir à toi et de te combattre.

Athènè parla ainsi, et Akhilleus, plein de joie, s'arrêta, appuyé sur sa lance d'airain. Et Athènè, le quittant, s'approcha du divin Hektôr, étant semblable à Dèiphobos par le corps et par la voix. Et, debout auprès de lui, elle lui dit ces paroles ailées:

-- Ô mon frère, voici que le rapide Akhilleus te presse en te poursuivant autour de la ville de Priamos. Tenons ferme et faisons tête tous deux à l'ennemi.

Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:

-- Dèiphobos, certes, tu étais déjà le plus cher de mes frères, de tous ceux que Hékabè et Priamos ont engendrés; mais je dois t'honorer bien plus dans mon coeur, aujourd'hui que, pour me secourir, tu es sorti de nos murailles, où tous les autres restent enfermés.

Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:

-- Ô mon frère, notre père et notre mère vénérable m'ont supplié à genoux, et tous mes compagnons aussi, de rester dans les murs, car tous sont épouvantés; mais mon âme était en proie à une amère douleur. Maintenant, combattons bravement, et ne laissons point nos lances en repos, et voyons si Akhilleus, nous ayant tués, emportera nos dépouilles sanglantes vers les nefs creuses, ou s'il sera dompté par ta lance.

Athènè parla ainsi avec ruse et elle le précéda. Et dès qu'ils se furent rencontrés, le grand Hektôr au casque mouvant parla ainsi le premier:

-- Je ne te fuirai pas plus longtemps, fils de Pèleus. Je t'ai fui trois fois autour de la grande ville de Priamos et je n'ai point osé attendre ton attaque; mais voici que mon coeur me pousse à te tenir tête. Je tuerai ou je serai tué. Mais attestons les dieux, et qu'ils soient les fidèles témoins et les gardiens de nos pactes. Je ne t'outragerai point cruellement, si Zeus me donne la victoire et si je t'arrache l'âme; mais, Akhilleus, après t'avoir dépouillé de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux Akhaiens. Fais de même, et promets-le.

Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui répondit:

-- Hektôr, le plus exécrable des hommes, ne me parle point de pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre les lions et les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder, se haïssent toujours; de même il m'est impossible de ne pas te haïr, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès. Rappelle tout ton courage. C'est maintenant que tu vas avoir besoin de toute ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as plus de refuge, et voici que Pallas Athènè va te dompter par ma lance, et que tu expieras en une fois les maux de mes compagnons que tu as tués dans ta fureur!

Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lança; mais l'illustre Hektôr la vit et l'évita; et la pique d'airain, passant au-dessus de lui, s'enfonça en terre. Et Pallas Athènè, l'ayant arrachée, la rendit à Akhilleus, sans que le prince des peuples, Hektôr, s'en aperçût. Et le Priamide dit au brave Pèléide:

-- Tu m'as manqué, ô Akhilleus semblable aux dieux! Zeus ne t'avait point enseigné ma destinée, comme tu le disais; mais ce n'étaient que des paroles vaines et rusées, afin de m'effrayer et de me faire oublier ma force et mon courage. Ce ne sera point dans le dos que tu me perceras de ta lance, car je cours droit à toi. Frappe donc ma poitrine, si un dieu te l'accorde, et tente maintenant d'éviter ma lance d'airain. Plût aux dieux que tu la reçusses tout entière dans le corps! La guerre serait plus facile aux Troiens si je te tuais, car tu es leur pire fléau.

Il parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la lança; et elle frappa, sans dévier, le milieu du bouclier du Pèléide; mais le bouclier la repoussa au loin. Et Hektôr, irrité qu'un trait inutile se fût échappé de sa main, resta plein de trouble, car il n'avait que cette lance. Et il appela à grands cris Dèiphobos au bouclier brillant, et il lui demanda une autre lance; mais, Dèiphobos ayant disparu, Hektôr, dans son esprit, connut sa destinée, et il dit:

-- Malheur à moi! voici que les dieux m'appellent à la mort. Je croyais que le héros Dèiphobos était auprès de moi; mais il est dans nos murs. C'est Athènè qui m'a trompé. La mauvaise mort est proche; la voilà, plus de refuge. Ceci plaisait dès longtemps à Zeus et au fils de Zeus, Apollôn, qui tous deux cependant m'étaient bienveillants. Et voici que la moire va me saisir! Mais, certes, je ne mourrai ni lâchement, ni sans gloire, et j'accomplirai une grande action qu'apprendront les hommes futurs.

Il parla ainsi, et, tirant l'épée aiguë qui pendait, grande et lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable à l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la plaine à travers les nuées obscures, afin d'enlever la faible brebis ou le lièvre timide. Ainsi se ruait Hektôr, en brandissant l'épée aiguë. Et Akhilleus, emplissant son coeur d'une rage féroce, se rua aussi sur le Priamide. Et il portait son beau bouclier devant sa poitrine, et il secouait son casque éclatant aux quatre cônes et aux splendides crinières d'or mouvantes que Hèphaistos avait fixées au sommet. Comme Hespéros, la plus belle des étoiles ouraniennes, se lève au milieu des astres de la nuit, ainsi resplendissait l'éclair de la pointe d'airain que le Pèléide brandissait, pour la perte de Hektôr, cherchant sur son beau corps la place où il frapperait. Les belles armes d'airain que le Priamide avait arrachées au cadavre de Patroklos le couvraient en entier, sauf à la jointure du cou et de l'épaule, là où la fuite de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin Akhilleus enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou de Hektôr; mais la lourde lance d'airain ne trancha point le gosier, et il pouvait encore parler. Il tomba dans la poussière, et le divin Akhilleus se glorifia ainsi:

-- Hektôr, tu pensais peut-être, après avoir tué Patroklos, n'avoir plus rien à craindre? Tu ne songeais point à moi qui étais absent. Insensé! un vengeur plus fort lui restait sur les nefs creuses, et c'était moi qui ai rompu tes genoux! Va! les chiens et les oiseaux te déchireront honteusement, et les Akhaiens enseveliront Patroklos!

Et Hektôr au casque mouvant lui répondit, parlant à peine:

-- Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs Akhaiennes. Accepte l'or et l'airain que te donneront mon père et ma mère vénérable. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les Troiens et les Troiennes me déposent avec honneur sur le bûcher.

Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui dit:

-- Chien! ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. Plût aux dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour le mal que tu m'as fait! Rien ne sauvera ta tête des chiens, quand même on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et nulle autres présents; quand même le Dardanide Priamos voudrait te racheter ton poids d'or! Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te pleurera couché sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te déchireront tout entier!

Et Hektôr au casque mouvant lui répondit en mourant:

-- Certes, je prévoyais, te connaissant bien, que je ne te fléchirais point, car ton coeur est de fer. Souviens-toi que les dieux me vengeront le jour où Pâris et Phoibos Apollôn te tueront, malgré ton courage, devant les portes Skaies.

Et la mort l'ayant interrompu, son âme s'envola de son corps chez Aidès, pleurant sa destinée mauvaise, sa vigueur et sa jeunesse.

Et Akhilleus dit à son cadavre:

-- Meurs! Je subirai ma destinée quand Zeus et les autres dieux le voudront.

Ayant ainsi parlé, il arracha sa lance d'airain du cadavre, et, la posant à l'écart, il dépouilla les épaules du Priamide de ses armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens accoururent, et ils admiraient la grandeur et la beauté de Hektôr; et chacun le blessait de nouveau, et ils disaient en se regardant:

-- Certes, Hektôr est maintenant plus aisé à manier que le jour où il incendiait les nefs.

Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait. Mais aussitôt que le divin Akhilleus aux pieds rapides eut dépouillé le Priamide de ses armes, debout au milieu des Akhaiens, il leur dit ces paroles ailées:

-- Ô amis, princes et chefs des Argiens, puisque les dieux m'ont donné de tuer ce guerrier qui nous a accablés de plus de maux que tous les autres à la fois, allons assiéger la ville, et sachons quelle est la pensée des Troiens: s'ils veulent, le Priamide étant mort, abandonner la citadelle, ou y rester, bien qu'ils aient perdu Hektôr. Mais à quoi songe mon esprit? Il gît auprès des nefs, mort, non pleuré, non enseveli, Patroklos, que je n'oublierai jamais tant que je vivrai, et que mes genoux remueront! Même quand les morts oublieraient chez Aidès, moi je me souviendrai de mon cher compagnon. Et maintenant, ô fils des Akhaiens, chantez les paians et retournons aux nefs en entraînant ce cadavre. Nous avons remporté une grande gloire, nous avons tué le divin Hektôr, à qui les Troiens adressaient des voeux, dans leur ville, comme à un dieu.

Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr. Il lui perça les tendons des deux pieds, entre le talon et la cheville, et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrière le char, laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illustres dans le char, il y monta lui-même, et il fouetta les chevaux, qui s'élancèrent avec ardeur. Et le Priamide Hektôr était ainsi traîné dans un tourbillon de poussière, et ses cheveux noirs en étaient souillés, et sa tête était ensevelie dans la poussière, cette tête autrefois si belle que Zeus livrait maintenant à l'ennemi, pour être outragée sur la terre de la patrie.

Ainsi toute la tête de Hektôr était souillée de poussière. Et sa mère, arrachant ses cheveux et déchirant son beau voile, gémissait en voyant de loin son fils. Et son père pleurait misérablement, et les peuples aussi hurlaient et pleuraient par la ville. On eût dit que la haute Ilios croulait tout entière dans le feu. Et les peuples retenaient à grand'peine le vieux Priamos désespéré qui voulait sortir des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant eux, il les suppliait, les nommant par leurs noms:

-- Mes amis, laissez-moi sortir seul de la ville, afin que j'aille aux nefs des Akhaiens. Je supplierai cet homme impie qui accomplit d'horribles actions. Il respectera peut-être mon âge, il aura peut-être pitié de ma vieillesse; car son père aussi est vieux, Pèleus, qui l'a engendré et nourri pour la ruine des Troiens, et surtout pour m'accabler de maux. Que de fils florissants il m'a tués! Et je gémis moins sur eux tous ensemble que sur le seul Hektôr, dont le regret douloureux me fera descendre aux demeures d'Aidès. Plût aux dieux qu'il fût mort dans nos bras! Au moins, sur son cadavre, nous nous serions rassasiés de larmes et de sanglots, la mère malheureuse qui l'a enfanté et moi!

Il parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens pleuraient. Et, parmi les Troiennes, Hékabè commença le deuil sans fin:

-- Mon enfant! pourquoi suis-je encore vivante, malheureuse, puisque tu es mort? Toi qui, les nuits et les jours, étais ma gloire dans Ilios, et l'unique salut des Troiens et des Troiennes, qui, dans la ville, te recevaient comme un dieu! Certes, tu faisais toute leur gloire, quand tu vivais; mais voici que la moire et la mort t'ont saisi!

Elle parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hektôr ne savait rien encore, aucun messager ne lui ayant annoncé que son époux était resté hors des portes. Et, dans sa haute demeure fermée, elle tissait une toile double, splendide et ornée de fleurs variées. Et elle ordonnait aux servantes à la belle chevelure de préparer, dans la demeure, et de mettre un grand trépied sur le feu, afin qu'un bain chaud fût prêt pour Hektôr à son retour du combat. L'insensée ignorait qu'Athènè aux yeux clairs avait tué Hektôr par les mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais elle entendit des lamentations et des hurlements sur la tour. Et ses membres tremblèrent, et la navette lui tomba des mains, et elle dit aux servantes à la belle chevelure:

-- Venez. Que deux d'entre vous me suivent, afin que je voie ce qui nous arrive, car j'ai entendu la voix de la vénérable mère de Hektôr. Mon coeur bondit dans ma poitrine, et mes genoux défaillent. Peut-être quelque malheur menace-t-il les fils de Priamos. Plaise aux dieux que mes paroles soient vaines! Mais je crains que le divin Akhilleus, ayant écarté le brave Hektôr de la ville, le poursuive dans la plaine et dompte son courage. Car mon époux ne reste point dans la foule des guerriers, et il combat en tête de tous, ne le cédant à aucun.

Elle parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable à une bakkhante et le coeur palpitant, et les servantes la suivaient. Arrivée sur la tour, au milieu de la foule des hommes, elle s'arrêta, regardant du haut des murailles, et reconnut Hektôr traîné devant la ville. Et les chevaux rapides le traînaient indignement vers les nefs creuses des Akhaiens. Alors, une nuit noire couvrit ses yeux, et elle tomba à la renverse, inanimée. Et tous les riches ornements se détachèrent de sa tête, la bandelette, le noeud, le réseau, et le voile que lui avait donné Aphroditè d'or le jour où Hektôr au casque mouvant l'avait emmenée de la demeure d'Êétiôn, après lui avoir donné une grande dot. Et les soeurs et les belles-soeurs de Hektôr l'entouraient et la soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait à peine. Et quand elle eut recouvré l'esprit, elle dit, gémissant au milieu des Troiennes:

-- Hektôr! ô malheureuse que je suis! Nous sommes nés pour une même destinée: toi, dans Troiè et dans la demeure de Priamos; moi, dans Thèbè, sous le mont Plakos couvert de forêts, dans la demeure d'Êétiôn, qui m'éleva toute petite, père malheureux d'une malheureuse. Plût aux dieux qu'il ne m'eût point engendrée! Maintenant tu descends vers les demeures d'Aidès, dans la terre creuse, et tu me laisses, dans notre demeure, veuve et accablée de deuil. Et ce petit enfant que nous avons engendré tous deux, malheureux que nous sommes! tu ne le protégeras pas, Hektôr, puisque tu es mort, et lui ne te servira point de soutien. Même s'il échappait à cette guerre lamentable des Akhaiens, il ne peut s'attendre qu'au travail et à la douleur, car ils lui enlèveront ses biens. Le jour qui fait un enfant orphelin lui ôte aussi tous ses jeunes amis. Il est triste au milieu de tous, et ses joues sont toujours baignées de larmes. Indigent, il s'approche des compagnons de son père, prenant l'un par le manteau et l'autre par la tunique. Si l'un d'entre eux, dans sa pitié, lui offre une petite coupe, elle mouille ses lèvres sans rafraîchir son palais. Le jeune homme, assis entre son père et sa mère, le repousse de la table du festin, et, le frappant de ses mains, lui dit des paroles injurieuses: -- Va-t'en! ton père n'est pas des nôtres!’ Et l'enfant revient en pleurant auprès de sa mère veuve. Astyanax, qui autrefois mangeait la moelle et la graisse des brebis sur les genoux de son père; qui, lorsque le sommeil le prenait et qu'il cessait de jouer, dormait dans un doux lit, aux bras de sa nourrice, et le coeur rassasié de délices; maintenant Astyanax, que les Troiens nommaient ainsi, car Hektôr défendait seul leurs hautes murailles, subira mille maux, étant privé de son père bien- aimé. Et voici, Hektôr, que les vers rampants te mangeront auprès des nefs éperonnées, loin de tes parents, après que les chiens se seront rassasiés de ta chair. Tu possédais, dans tes demeures, de beaux et doux vêtements, oeuvre des femmes; mais je les brûlerai tous dans le feu ardent, car ils ne te serviront pas et tu ne seras pas enseveli avec eux. Qu'ils soient donc brûlés en ton honneur au milieu des Troiens et des Troiennes!

Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se lamentaient comme elle.

Chant 23

Et tandis qu'ils gémissaient ainsi par la ville, les Akhaiens arrivèrent aux nefs et au Hellespontos. Et ils se dispersèrent, et chacun rentra dans sa nef. Mais Akhilleus ne permit point aux Myrmidones de se séparer, et il dit à ses braves compagnons:

-- Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compagnons, ne détachons point des chars nos chevaux aux sabots massifs; mais, avec nos chevaux et nos chars, pleurons Patroklos, car tel est l'honneur dû aux morts. Après nous être rassasiés de deuil, nous délierons nos chevaux, et, tous, nous prendrons notre repas ici.

Il parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le premier. Et, en gémissant, ils poussèrent trois fois les chevaux aux belles crinières autour du cadavre; et Thétis augmentait leur désir de pleurer. Et, dans le regret du héros Patroklos, les larmes baignaient les armes et arrosaient le sable. Au milieu d'eux, le Pèléide commença le deuil lamentable, en posant ses mains tueuses d'homme sur la poitrine de son ami:

-- Sois content de moi, ô Patroklos, dans les demeures d'Aidès. Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai. Hektôr, jeté aux chiens, sera déchiré par eux; et, pour te venger, je tuerai devant ton bûcher douze nobles fils des Troiens.

Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr en le couchant dans la poussière devant le lit du Ménoitiade. Puis, les Myrmidones quittèrent leurs splendides armes d'airain, dételèrent leurs chevaux hennissants et s'assirent en foule autour de la nef du rapide Aiakide, qui leur offrit le repas funèbre. Et beaucoup de boeufs blancs mugissaient sous le fer, tandis qu'on les égorgeait ainsi qu'un grand nombre de brebis et de chèvres bêlantes. Et beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du feu. Et le sang coulait abondamment autour du cadavre. Et les princes Akhaiens conduisirent le prince Pèléiôn aux pieds rapides vers le divin Agamemnôn, mais non sans peine, car le regret de son compagnon emplissait son coeur.

Et quand ils furent arrivés à la tente d'Agamemnôn, celui-ci ordonna aux hérauts de poser un grand trépied sur le feu, afin que le Pèléide, s'il y consentait, lavât le sang qui le souillait. Mais il s'y refusa toujours et jura un grand serment:

-- Non! par Zeus, le plus haut et le meilleur des dieux, je ne purifierai point ma tête que je n'aie mis Patroklos sur le bûcher, élevé son tombeau et coupé ma chevelure. Jamais, tant que je vivrai, une telle douleur ne m'accablera plus. Mais achevons ce repas odieux. Roi des hommes, Agamemnôn, commande qu'on apporte, dès le matin, le bois du bûcher, et qu'on l'apprête, car il est juste d'honorer ainsi Patroklos, qui subit les noires ténèbres. Et le feu infatigable le consumera promptement à tous les yeux, et les peuples retourneront aux travaux de la guerre.

Il parla ainsi, et les princes, l'ayant entendu, lui obéirent. Et tous, préparant le repas, mangèrent; et aucun ne se plaignit d'une part inégale. Puis, ils se retirèrent sous les tentes pour y dormir.

Mais le Pèléide était couché, gémissant, sur le rivage de la mer aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu où les flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant l'oubli de ses peines, l'enveloppa, car il avait fatigué ses beaux membres en poursuivant Hektôr autour de la haute Ilios. Et l'âme du malheureux Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les beaux yeux, la voix et jusqu'aux vêtements du héros. Elle s'arrêta sur la tête d'Akhilleus et lui dit:

-- Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant, tu ne me négligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi, afin que je passe promptement les portes d'Aidès. Les âmes, ombres des morts, me chassent et ne me laissent point me mêler à elles au- delà du fleuve; et je vais, errant en vain autour des larges portes de la demeure d'Aidès. Donne-moi la main; je t'en supplie en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hadès, quand vous m'aurez livré au bûcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne nous confierons l'un à l'autre, assis loin de nos compagnons, car la kèr odieuse qui m'était échue dès ma naissance m'a enfin saisi. Ta moire fatale, ô Akhilleus égal aux dieux, est aussi de mourir sous les murs des Troiens magnanimes! Mais je te demande ceci, et puisses-tu me l'accorder: Akhilleus, que mes ossements ne soient point séparés des tiens, mais qu'ils soient unis comme nous l'avons été dans tes demeures. Quand Ménoitios m'y conduisit tout enfant, d'Opoèn, parce que j'avais tué déplorablement, dans ma colère, le fils d'Amphidamas, en jouant aux dés, le cavalier Pèleus me reçut dans ses demeures, m'y éleva avec tendresse et me nomma ton compagnon. Qu'une seule urne reçoive donc nos cendres, cette urne d'or que t'a donnée ta mère vénérable.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:

-- Pourquoi es-tu venu, ô tête chère! et pourquoi me commander ces choses? Je t'obéirai, et les accomplirai promptement. Mais reste, que je t'embrasse un moment, au moins! Adoucissons notre amère douleur.

Il parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses; mais il ne saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fumée, avec un âpre murmure. Et Akhilleus se réveilla stupéfait et, frappant ses mains, il dit ces paroles lugubres:

-- Ô dieux! l'âme existe encore dans le Hadès, mais comme une vaine image, et sans corps. L'âme du malheureux Patroklos m'est apparue cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable à lui- même; et elle m'a ordonné d'accomplir ses voeux.

Il parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmidones; et Éôs aux doigts couleur de rose les trouva gémissant autour du cadavre.