Chapter 30
Elle parla ainsi, et Hèphaistos alluma le vaste feu qui, d'abord, consuma dans la plaine les nombreux cadavres qu'avait faits Akhilleus. Et toute la plaine fut desséchée, et l'eau divine fut réprimée. De même que Boréas, aux jours d'automne, sèche les jardins récemment arrosés et réjouit le jardinier, de même le feu dessécha la plaine et brûla les cadavres. Puis, Hèphaistos tourna contre le fleuve sa flamme resplendissante; et les ormes brûlaient, et les saules, et les tamaris; et le lotos brûlait, et le glaïeul, et le cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux belles eaux. Et les anguilles et les poissons nageaient çà et là, ou plongeaient dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du sage Hèphaistos. Et la force même du fleuve fut consumée, et il cria ainsi:
-- Hèphaistos! aucun des dieux ne peut lutter contre toi. Je ne combattrai point tes feux brûlants. Cesse donc. Le divin Akhilleus peut chasser tous les Troiens de leur ville. Pourquoi les secourir et que me fait leur querelle?
Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillonnaient. De même qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe; de même le beau cours du Xanthos brûlait, et l'eau bouillonnait, ne pouvant plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage Hèphaistos la dévorait. Alors, le Xanthos implora Hèrè en paroles rapides:
-- Hèrè! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi? Je ne suis point, certes, aussi coupable que les autres dieux qui secourent les Troiens. Je m'arrêterai moi-même, si tu ordonnes à ton fils de cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour des Troiens, quand même Troiè périrait par le feu, quand même les fils belliqueux des Akhaiens la consumeraient tout entière!
Et la déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant entendu, dit aussitôt à son fils bien-aimé Hèphaistos:
-- Hèphaistos, arrête, mon illustre fils! Il ne convient pas qu'un dieu soit tourmenté à cause d'un homme.
Elle parla ainsi, et Hèphaistos éteignit le vaste incendie et l'eau reprit son beau cours; et la force du Xanthos étant domptée, ils cessèrent le combat; et, bien qu'irritée, Hèrè les apaisa tous deux.
Mais, alors, une querelle terrible s'éleva parmi les autres dieux, et leur esprit leur inspira des pensées ennemies. Et ils coururent les uns sur les autres; et la terre large rendit un son immense; et, au-dessus, le grand Ouranos retentit. Et Zeus, assis sur l'Olympos, se mit à rire; et la joie emplit son coeur quand il vit la dissension des dieux. Et ils ne retardèrent point le combat. Arès, qui rompt les boucliers, attaqua, le premier, Athènè. Et il lui dit cette parole outrageante, en brandissant sa lance d'airain:
-- Mouche à chien! pourquoi pousses-tu les dieux au combat? Tu as une audace insatiable et un esprit toujours violent. Ne te souvient-il plus que tu as excité le Tydéide Diomèdès contre moi, et que tu as conduit sa lance et déchiré mon beau corps? Je pense que tu vas expier tous les maux que tu m'as causés.
Il parla ainsi, et il frappa l'horrible aigide à franges d'or qui ne craint même point la foudre de Zeus. C'est là que le sanglant Arès frappa de sa longue lance la déesse. Et celle-ci, reculant, saisit, de sa main puissante, un rocher noir, âpre, immense, qui gisait dans la plaine, et dont les anciens hommes avaient fait la borne d'un champ. Elle en frappa le terrible Arès à la gorge et rompit ses forces. Et il tomba, couvrant de son corps sept arpents; et ses cheveux furent souillés de poussière, et ses armes retentirent sur lui. Et Pallas Athènè rit et l'insulta orgueilleusement en paroles ailées:
Insensé, qui luttes contre moi, ne sais-tu pas que je me glorifie d'être beaucoup plus puissante que toi? C'est ainsi que les Érinnyes vengent ta mère qui te punit, dans sa colère, d'avoir abandonné les Akhaiens pour secourir les Troiens insolents.
Ayant ainsi parlé, elle détourna ses yeux splendides. Et voici qu'Aphroditè, la fille de Zeus, conduisait par la main, hors de la mêlée, Arès respirant à peine et recueillant ses esprits. Et la déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant vue, dit à Athènè ces paroles ailées:
-- Athènè, fille de Zeus tempétueux, vois-tu cette mouche à chien qui emmène, hors de la mêlée, Arès, le fléau des vivants? Poursuis-la.
Elle parla ainsi, et Athènè, pleine de joie, se jeta sur Aphroditè, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine, elle fit fléchir ses genoux et son coeur.
Arès et Aphroditè restèrent ainsi, étendus tous deux sur la terre féconde; et Athènè les insulta par ces paroles ailées:
-- Que ne sont-ils ainsi, tous les alliés des Troiens qui combattent les Akhaiens cuirassés! Que n'ont-ils tous l'audace d'Aphroditè qui, bravant ma force, a secouru Arès! Bientôt nous cesserions de combattre, après avoir saccagé la haute citadelle d'Ilios.
Elle parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs rit. Et le puissant qui ébranle la terre dit à Apollôn:
-- Phoibos, pourquoi restons-nous éloignés l'un de l'autre? Il ne convient point, quand les autres dieux sont aux mains, que nous retournions, sans combat, dans l'Ouranos, dans la demeure d'airain de Zeus. Commence, car tu es le plus jeune, et il serait honteux à moi de t'attaquer, puisque je suis l'aîné et que je sais plus de choses. Insensé! as-tu donc un coeur tellement oublieux, et ne te souvient-il plus des maux que nous avons subis à Ilios, quand, seuls d'entre les dieux, exilés par Zeus, il fallut servir l'insolent Laomédôn pendant une année? Une récompense nous fut promise, et il nous commandait. Et j'entourai d'une haute et belle muraille la ville des Troiens, afin qu'elle fût inexpugnable; et toi, Phoibos, tu menais paître, sur les nombreuses cimes de l'Ida couvert de forêts, les boeufs aux pieds tors et aux cornes recourbées. Mais quand les Heures charmantes amenèrent le jour de la récompense, le parjure Laomédôn nous la refusa, nous chassant avec outrage. Même, il te menaça de te lier les mains et les pieds, et de te vendre dans les îles lointaines. Et il jura aussi de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous partîmes, irrités dans l'âme, à cause de la récompense promise qu'il nous refusait. Est-ce de cela que tu es reconnaissant à son peuple? Et ne devrais-tu pas te joindre à nous pour exterminer ces Troiens parjures, eux, leurs enfants et leurs femmes?
Et le royal archer Apollôn lui répondit:
-- Poseidaôn qui ébranles la terre, tu me nommerais insensé, si je combattais contre toi pour les hommes misérables qui verdissent un jour semblables aux feuilles, et qui mangent les fruits de la terre, et qui se flétrissent et meurent bientôt. Ne combattons point, et laissons-les lutter entre eux.
Il parla ainsi et s'éloigna, ne voulant point, par respect, combattre le frère de son père. Et la vénérable Artémis, sa soeur, chasseresse de bêtes fauves, lui adressa ces paroles injurieuses:
-- Tu fuis, ô archer! et tu laisses la victoire à Poseidaôn? Lâche, pourquoi portes-tu un arc inutile? Je ne t'entendrai plus désormais, dans les demeures paternelles, te vanter comme auparavant, au milieu des dieux immortels, de combattre Poseidaôn à forces égales!
Elle parla ainsi, et l'archer Apollôn ne lui répondit pas; mais la vénérable épouse de Zeus, pleine de colère, insulta de ces paroles injurieuses Artémis qui se réjouit de ses flèches:
-- Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tête? Il te sera difficile de me résister, bien que tu lances des flèches et que tu sois comme une lionne pour les femmes que Zeus te permet de tuer à ton gré. Il est plus aisé de percer, sur les montagnes, les bêtes fauves et les biches sauvages que de lutter contre plus puissant que soi. Mais si tu veux tenter le combat, viens! et tu sauras combien ma force est supérieure à la tienne, bien que tu oses me tenir tête!
Elle parla ainsi, et saisissant d'une main les deux mains d'Artémis, de l'autre elle lui arracha le carquois des épaules, et elle l'en souffleta en riant. Et comme Artémis s'agitait çà et là, les flèches rapides se répandirent de tous côtés. Et Artémis s'envola, pleurante, comme une colombe qui, loin d'un épervier, se réfugie sous une roche creuse, car sa destinée n'est point de périr. Ainsi, pleurante, elle s'enfuit, abandonnant son arc.
Alors, le messager, tueur d'Argos, dit à Lètô:
-- Lètô, je ne combattrai point contre toi. Il est dangereux d'en venir aux mains avec les épouses de Zeus qui amasse les nuées. Hâte-toi, et va te vanter parmi les dieux immortels de m'avoir dompté par ta force.
Il parla ainsi; et Lètô, ramassant l'arc et les flèches éparses dans la poussière, et les emportant, suivit sa fille. Et celle-ci parvint à l'Olympos, à la demeure d'airain de Zeus. Et, pleurante, elle s'assit sur les genoux de son père, et son péplos ambroisien frémissait. Et le père Kronide lui demanda, en souriant doucement:
-- Chère fille, qui d'entre les dieux t'a maltraitée ainsi témérairement, comme si tu avais commis une faute devant tous?
Et Artémis à la belle couronne lui répondit:
-- Père, c'est ton épouse, Hèrè aux bras blancs, qui m'a frappée, elle qui répand sans cesse la dissension parmi les immortels.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Phoibos Apollôn descendit dans la sainte Ilios, car il craignait que les Danaens ne renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal. Et les autres dieux éternels retournèrent dans l'Olympos, les uns irrités et les autres triomphants; et ils s'assirent auprès du père qui amasse les nuées. Mais Akhilleus bouleversait les Troiens et leurs chevaux aux sabots massifs. De même que la fumée monte d'une ville qui brûle, jusque dans le large Ouranos; car la colère des dieux est sur elle et accable de maux tous ses habitants; de même Akhilleus accablait les Troiens.
Et le vieux Priamos, debout sur une haute tour, reconnut le féroce Akhilleus bouleversant et chassant devant lui les phalanges Troiennes qui ne lui résistaient plus. Et il descendit de la tour en se lamentant, et il dit aux gardes illustres des portes:
-- Tenez les portes ouvertes, tant que les peuples mis en fuite accourront vers la ville. Certes, voici qu'Akhilleus les a bouleversés et qu'il approche; mais dès que les phalanges respireront derrière les murailles, refermez les battants massifs, car je crains que cet homme désastreux se rue dans nos murs.
Il parla ainsi, et ils ouvrirent les portes en retirant les barrières, et ils offrirent le salut aux phalanges. Et Apollôn s'élança au-devant des Troiens pour les secourir. Et ceux-ci, vers les hautes murailles et la ville, dévorés de soif et couverts de poussière, fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les poursuivait de sa lance, le coeur toujours plein de rage et du désir de la gloire.
Alors, sans doute, les fils des Akhaiens eussent pris Troiè aux portes élevées, si Phoibos Apollôn n'eût excité le divin Agènôr, brave et irréprochable fils d'Antènôr. Et il lui versa l'audace dans le coeur, et pour le sauver des lourdes mains de la mort, il se tint auprès, appuyé contre un hêtre et enveloppé d'un épais brouillard.
Mais dès qu'Agènôr eut reconnu le destructeur de citadelles Akhilleus, il s'arrêta, roulant mille pensées dans son esprit, et il se dit dans son brave coeur, en gémissant:
-- Hélas! fuirai-je devant le brave Akhilleus, comme tous ceux-ci dans leur épouvante? Il me saisira et me tuera comme un lâche que je serai. Mais si, les laissant se disperser devant le Pèléide Akhilleus, je fuyais à travers la plaine d'Ilios jusqu'aux cimes de l'Ida, je m'y cacherais au milieu des taillis épais; et, le soir, après avoir lavé mes sueurs au fleuve, je reviendrais à Ilios. Mais pourquoi mon esprit délibère-t-il ainsi? Il me verra quand je fuirai à travers la plaine, et, me poursuivant de ses pieds rapides, il me saisira. Et alors je n'éviterai plus la mort et les kères, car il est bien plus fort que tous les autres hommes. Pourquoi n'irais-je pas à sa rencontre devant la ville? Sans doute son corps est vulnérable à l'airain aigu, quoique le Kronide Zeus lui donne la victoire.
Ayant ainsi parlé, et son brave coeur l'excitant à combattre, il attendit Akhilleus. De même qu'une panthère qui, du fond d'une épaisse forêt, bondit, au-devant du chasseur, et que les aboiements des chiens ne troublent ni n'épouvantent; et qui, blessée d'un trait ou de l'épée, ou même percée de la lance, ne recule point avant qu'elle ait déchiré son ennemi ou qu'il l'ait tuée; de même le fils de l'illustre Antènôr, le divin Agènôr, ne voulait point reculer avant de combattre Akhilleus. Et, tendant son bouclier devant lui, et brandissant sa lance, il s'écria:
-- Certes, tu as espéré trop tôt, illustre Akhilleus, que tu renverserais aujourd'hui la ville des braves Troiens. Insensé! tu subiras encore bien des maux pour cela. Nous sommes, dans Ilios, un grand nombre d'hommes courageux qui saurons défendre nos parents bien-aimés, nos femmes et nos enfants; et c'est ici que tu subiras ta destinée, bien que tu sois un guerrier terrible et plein d'audace.
Il parla ainsi, et lança sa pique aiguë d'une main vigoureuse. Et il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous du genou. Et l'airain résonna contre l'étain récemment forgé de la knèmide qui repoussa le coup, car elle était le présent d'un dieu. Et le Pèléide se jeta sur le divin Agènôr. Mais Apollôn lui refusa la victoire, car il lui enleva l'Anténoride en le couvrant d'un brouillard épais, et il le retira sain et sauf du combat. Puis il détourna par une ruse le Pèléide des Troiens, en se tenant devant lui, sous la forme d'Agènôr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre à travers la plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant, et le devançant à peine pour l'égarer. Et, pendant ce temps, les Troiens épouvantés rentraient en foule dans Ilios qui s'en emplissait. Et ils ne s'arrêtaient point hors de la ville et des murs, pour savoir qui avait péri ou qui fuyait; mais ils s'engloutissaient ardemment dans Ilios, tous ceux que leurs pieds et leurs genoux avaient sauvés.
Chant 22
Ainsi les Troiens, chassés comme des faons, rentraient dans la ville. Et ils séchaient leur sueur, et ils buvaient, apaisant leur soif. Et les Akhaiens approchaient des murs, en lignes serrées et le bouclier aux épaules. Mais la moire fatale fit que Hektôr resta devant Ilios et les portes Skaies. Et Phoibos Apollôn dit au Pèléide:
-- Pèléide aux pieds rapides, toi qui n'es qu'un mortel, pourquoi poursuis-tu un dieu immortel? Ne vois-tu pas que je suis un dieu? Mais ta fureur n'a point de fin. Ne songes-tu donc plus aux Troiens que tu poursuivais, et qui se sont enfermés dans leur ville, tandis que tu t'écartais de ce côté? Cependant tu ne me tueras point, car je ne suis pas mortel.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, plein de colère:
-- Ô Apollôn, le plus funeste de tous les dieux, tu m'as aveuglé en m'écartant des murailles! Sans doute, de nombreux Troiens auraient encore mordu la terre avant de rentrer dans Ilios, et tu m'as enlevé une grande gloire. Tu les as sauvés aisément, ne redoutant point ma vengeance. Mais, certes, je me vengerais de toi, si je le pouvais!
Ayant ainsi parlé, il s'élança vers la ville, en méditant de grandes actions, tel qu'un cheval victorieux qui emporte aisément un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus agitait rapidement ses pieds et ses genoux. Et le vieux Priamos l'aperçut le premier, se ruant à travers la plaine, et resplendissant comme l'étoile caniculaire dont les rayons éclatent parmi les astres innombrables de la nuit, et qu'on nomme le chien d'Oriôn. Et c'est la plus éclatante des étoiles, mais c'est aussi un signe funeste qui présage une fièvre ardente aux misérables hommes mortels. Et l'airain resplendissait ainsi autour de la poitrine d'Akhilleus qui accourait.
Et le vieillard se lamentait en se frappant la tête, et il levait ses mains, et il pleurait, poussant des cris et suppliant son fils bien-aimé. Et celui-ci était debout devant les portes, plein du désir de combattre Akhilleus. Et le vieillard, les mains étendues, lui dit d'une voix lamentable:
-- Hektôr, mon fils bien-aimé, n'attends point cet homme, étant seul et loin des tiens, de peur que, tué par le Pèléiôn, tu ne subisses ta destinée, car il est bien plus fort que toi. Ah! le misérable, que n'est-il aussi cher aux dieux qu'à moi! Bientôt les chiens et les oiseaux le dévoreraient étendu contre terre, et ma douleur affreuse serait apaisée. De combien de braves enfants ne m'a-t-il point privé, en les tuant, ou en les vendant aux îles lointaines! Et je ne vois point, au milieu des Troiens rentrés dans Ilios, mes deux fils Lykaôn et Polydôros, qu'a enfantés Laothoè, la plus noble des femmes. S'ils sont vivants sous les tentes, certes, nous les rachèterons avec de l'or et de l'airain, car j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Altès en a beaucoup donné à sa fille; mais s'ils sont morts, leur mère et moi qui les avons engendrés, nous les pleurerons jusque dans les demeures d'Aidès! Mais la douleur de nos peuples sera bien moindre si tu n'es pas dompté par Akhilleus. Mon fils, rentre à la hâte dans nos murs, pour le salut des Troiens et des Troiennes. Ne donne pas une telle gloire au Pèléide, et ne te prive pas de la douce vie. Aie pitié de moi, malheureux, qui vis encore, et à qui le père Zeus réserve une affreuse destinée aux limites de la vieillesse, ayant vu tous les maux m'accabler: mes fils tués, mes filles enlevées, mes foyers renversés, mes petits-enfants écrasés contre terre et les femmes de mes fils entraînées par les mains inexorables des Akhaiens! Et moi-même, le dernier, les chiens mangeurs de chair crue me déchireront sous mes portiques, après que j'aurai été frappé de l'airain, ou qu'une lance m'aura arraché l'âme. Et ces chiens, gardiens de mon seuil et nourris de ma table dans mes demeures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront sous mes portiques! On peut regarder un jeune homme percé de l'airain aigu et couché mort dans la mêlée, car il est toujours beau, bien qu'il soit nu; mais une barbe blanche et les choses de la pudeur déchirées par les chiens, c'est la plus misérable des destinées pour les misérables mortels!
Le vieillard parla ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs; mais il ne fléchissait point l'âme de Hektôr. Et voici que sa mère gémissait et pleurait, et que, découvrant son sein et soulevant d'une main sa mamelle, elle dit ces paroles lamentables:
-- Hektôr, mon fils, respecte ce sein et prends pitié de moi! Si jamais je t'ai donné cette mamelle qui apaisait tes vagissements d'enfant, souviens-t'en, mon cher fils! Fuis cet homme, rentre dans nos murs, ne t'arrête point pour le combattre. Car s'il te tuait, ni moi qui t'ai enfanté, ni ta femme richement dotée, nous ne te pleurerons sur ton lit funèbre; mais, loin de nous, auprès des nefs des Argiens, les chiens rapides te mangeront!
Et ils gémissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aimé mais ils ne fléchissaient point l'âme de Hektôr, qui attendait le grand Akhilleus. De même qu'un dragon montagnard nourri d'herbes vénéneuses, et plein de rage, se tord devant son repaire avec des yeux horribles, en attendant un homme qui approche; de même Hektôr, plein d'un ferme courage, ne reculait point. Et, le bouclier appuyé contre le relief de la tour, il se disait dans son coeur:
-- Malheur à moi si je rentre dans les murailles! Polydamas m'accablera de reproches, lui qui me conseillait de ramener les Troiens dans la ville, cette nuit fatale où le divin Akhilleus s'est levé. Je ne l'ai point écouté, et, certes, son conseil était le meilleur. Et voici que j'ai perdu mon peuple par ma folie. Je crains maintenant les Troiens et les Troiennes aux longs péplos. Le plus lâche pourra dire: -- Hektôr, trop confiant dans ses forces, a perdu son peuple!’ Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne rentrer qu'après avoir tué Akhilleus, ou bien mourir glorieusement pour Ilios. Si, déposant mon bouclier bombé et mon casque solide, et appuyant ma lance au mur, j'allais au-devant du brave Akhilleus? Si je lui promettais de rendre aux Atréides Hélénè et toutes les richesses qu'Alexandros a portées à Troiè sur ses nefs creuses? Car c'est là l'origine de nos querelles. Si j'offrais aux Akhaiens de partager tout ce que la ville renferme, ayant fait jurer par serment aux Troiens de ne rien cacher et de partager tous les trésors que contient la riche Ilios? Mais à quoi songe mon esprit? Je ne supplierai point Akhilleus, car il n'aurait ni respect ni pitié pour moi, et, désarmé que je serais, il me tuerait comme une femme. Non! Il ne s'agit point maintenant de causer du chêne ou du rocher comme le jeune homme et la jeune fille qui parlent entre eux; mais or il s'agit de combattre et de voir à qui l'Olympien donnera la victoire.
Et il songeait ainsi, attendant Akhilleus. Et le Pèléide approchait semblable à l'impétueux guerrier Arès et brandissant de la main droite la terrible lance Pèlienne. Et l'airain resplendissait, semblable à l'éclair, ou au feu ardent, ou à Hélios qui se lève. Mais dès que Hektôr l'eut vu, la terreur le saisit et il ne put l'attendre; et, laissant les portes derrière lui, il s'enfuit épouvanté. Et le Pèléide s'élança de ses pieds rapides.
De même que, sur les montagnes, un épervier, le plus rapide des oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui fuit d'un vol oblique et qu'il presse avec des cris aigus, désirant l'atteindre et la saisir; de même Akhilleus se précipitait, et Hektôr, tremblant, fuyait devant lui sous les murs des Troiens, en agitant ses genoux rapides. Et ils passèrent auprès de la colline et du haut figuier, à travers le chemin et le long des murailles. Et ils parvinrent près du fleuve au beau cours, là où jaillissent les deux fontaines du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule, tiède, et une fumée s'en exhale comme d'un grand feu; et l'autre filtre, pendant l'été, froide comme la grêle, ou la neige, ou le dur cristal de l'eau.
Et auprès des fontaines, il y avait deux larges et belles cuves de pierre où les femmes des Troiens et leurs filles charmantes lavaient leurs robes splendides, au temps de la paix, avant l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là qu'ils couraient tous deux, l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et c'était un brave qui fuyait, et un plus brave qui le poursuivait avec ardeur. Et ils ne se disputaient point une victime, ni le dos d'un boeuf, prix de la course parmi les hommes; mais ils couraient pour la vie de Hektôr dompteur de chevaux.
De même que deux chevaux rapidement élancés, dans les jeux funéraires d'un guerrier, pour atteindre la borne et remporter un prix magnifique, soit un trépied, soit une femme; de même ils tournèrent trois fois, de leurs pieds rapides, autour de la ville de Priamos. Et tous les dieux les regardaient. Et voici que le père des dieux et des hommes parla ainsi:
-- Ô malheur! certes, je vois un homme qui m'est cher fuir autour des murailles. Mon coeur s'attriste sur Hektôr, qui a souvent brûlé pour moi de nombreuses cuisses de boeuf, sur les cimes du grand Ida ou dans la citadelle d'Ilios. Le divin Akhilleus le poursuit ardemment, de ses pieds rapides, autour de la ville de Priamos. Allons, délibérez, ô dieux immortels. L'arracherons-nous à la mort, ou dompterons-nous son courage par les mains du Pèléide Akhilleus?
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Ô père foudroyant qui amasses les nuées, qu'as-tu dit? Tu veux arracher à la mort lugubre cet homme mortel que la destinée a marqué pour mourir! Fais-le; mais jamais, nous, les dieux, nous ne t'approuverons.
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
-- Rassure-toi, Tritogénéia, chère fille. Je n'ai point parlé dans une volonté arrêtée, et je veux te complaire. Va, et agis comme tu le voudras.
Il parla ainsi, excitant Athènè déjà pleine d'ardeur; et elle s'élança du faîte de l'Olympos.