Chapter 22
Ou, quand il arrive qu'un lion désastreux tombe au milieu des boeufs innombrables qui paissent dans un vaste marécage, de même que le bouvier, ne sachant point combattre les bêtes fauves pour le salut de ses boeufs noirs, va tantôt à un bout, tantôt à l'autre bout du troupeau, tandis que le lion bondit au milieu des génisses qui s'épouvantent et en dévore une; de même les Akhaiens étaient bouleversés par Hektôr et par le père Zeus.
Cependant, le Priamide n'avait tué que le seul Périphètès de Mykènè, fils bien-aimé de Kypreus, qui portait à la force Hèrakléenne les ordres du roi Eurystheus. Il était né fils excellent d'un père indigne, et, par toutes les vertus, par son courage et par sa sagesse, il était le premier des Mykènaiens. Et il donna une grande gloire à Hektôr, car, en se retournant, il heurta le bord du grand bouclier qui le couvrait tout entier et le préservait des traits; et, les pieds embarrassés, il tomba en arrière, et, dans sa chute, son casque résonna autour de ses tempes. Alors, Hektôr, l'ayant vu, accourut et lui perça la poitrine d'un coup de lance, au milieu de ses compagnons qui n'osèrent le secourir, tant ils redoutaient le divin Hektôr.
Et les Argiens qui, d'abord, étaient devant les nefs, se réfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les premières, avaient été tirées sur le sable. Puis, cédant à la force, ils abandonnèrent aussi les intervalles de celles-ci, mais, s'arrêtant devant les tentes, ils ne se dispersèrent point dans le camp, car la honte et la terreur les retenaient, et ils s'exhortaient les uns les autres.
Alors, le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, attestant leurs parents, adjura chaque guerrier:
-- Ô amis, soyez des hommes! Craignez la honte en face des autres hommes. Souvenez-vous de vos fils, de vos femmes, de vos domaines, de vos parents qui vivent encore ou qui sont morts. Je vous adjure en leur nom de tenir ferme et de ne pas fuir.
Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage. Alors, Athènè dissipa la nuée épaisse qui couvrait leurs yeux, et la lumière se fit de toutes parts, autant sur les nefs que sur le champ de bataille. Et ceux qui fuyaient, comme ceux qui luttaient, et ceux qui combattaient auprès des nefs rapides, virent le brave Hektôr et ses compagnons.
Et il ne plut point à l'âme du magnanime Aias de rester où étaient les autres fils des Akhaiens. Et il s'avança, traversant les poupes des nefs et agitant un grand pieu cerclé d'airain et long de vingt-deux coudées. Comme un habile cavalier qui, ayant mis ensemble quatre chevaux très agiles, les pousse vers une grande ville, sur le chemin public, et que les hommes et les femmes admirent, tandis qu'il saute de l'un à l'autre, et qu'ils courent toujours; de même Aias marchait rapidement sur les poupes des nefs, et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il excitait par de grandes clameurs les Danaens à sauver les tentes et les nefs.
Hektôr, de son côté, ne restait point dans la foule des Troiens bien armés. Comme un aigle fauve qui tombe sur une multitude d'oiseaux, paissant le long d'un fleuve, oies, grues et cygnes aux longs cous; de même Hektôr se précipita sur une nef à proue bleue. Et, de sa grande main, Zeus le poussait par derrière, et tout son peuple avec lui. Et, de nouveau, une violente mêlée s'engagea autour des nefs. On eût dit des hommes infatigables et indomptés se ruant à un premier combat, tant ils luttaient tous avec ardeur. Et les Akhaiens, n'espérant pas échapper au carnage, se croyaient destinés à la mort, et les Troiens espéraient, dans leur coeur, brûler les nefs et tuer les héros Akhaiens. Et ils se ruaient, avec ces pensées, les uns contre les autres.
Hektôr saisit la poupe de la nef belle et rapide qui avait amené Prôtésilaos à Troiè et qui n'avait point dû le ramener dans la terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troiens s'entre-tuaient pour cette nef. Et l'impétuosité des flèches et des piques ne leur suffisant plus, ils se frappaient, dans une même pensée, avec les doubles haches tranchantes, les grandes épées et les lances aiguës. Et beaucoup de beaux glaives à poignée noire tombaient sur le sable des mains et des épaules des hommes qui combattaient, et la terre était trempée d'un sang noir. Mais Hektôr saisissant de ses mains les ornements de la poupe, et s'y attachant, cria aux Troiens:
-- Apportez le feu, et poussez des clameurs en vous ruant! Zeus nous offre le jour de la vengeance en nous livrant ces nefs qui, venues vers Ilios contre la volonté des dieux, nous ont apporté tant de calamités, par la lâcheté des vieillards qui me retenaient et retenaient l'armée quand je voulais marcher et combattre ici. Mais si le prévoyant Zeus aveuglait alors notre esprit, maintenant c'est lui-même qui nous excite et nous pousse!
Il parla ainsi, et tous se jetèrent avec plus de fureur sur les Akhaiens. Et Aias ne put soutenir plus longtemps l'assaut, car il était accablé de traits; et il recula, de peur de mourir, jusqu'au banc des rameurs, long de sept pieds, et il abandonna la poupe de la nef. Mais, du banc où il était, il éloignait à coups de lance chaque Troien qui apportait le feu infatigable. Et, avec d'horribles cris, il exhortait les Danaens:
-- Ô amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, soyez des hommes! Souvenez-vous de votre force et de votre courage. Pensez-vous trouver derrière vous d'autres défenseurs, ou une muraille plus inaccessible qui vous préserve de la mort? Nous n'avons point ici de ville ceinte de tours d'où nous puissions repousser l'ennemi et assurer notre salut. Mais nous sommes ici dans les plaines des Troiens bien armés, acculés contre la mer, loin de la terre de la patrie, et notre salut est dans nos mains et non dans la lassitude du combat.
Il parla ainsi, et, furieux, il traversait de sa lance aiguë chaque Troien qui apportait le feu sur les nefs creuses afin de plaire à Hektôr et de lui obéir. Et, ceux-là, Aias les traversait de sa lance aiguë, et il en tua douze devant les nefs.
Chant 16
Et ils combattaient ainsi pour les nefs bien construites. Et Patroklos se tenait devant le prince des peuples, Akhilleus, versant de chaudes larmes, comme une source d'eau noire qui flue du haut d'un rocher. Et le divin Akhilleus en eut compassion, et il lui dit ces paroles ailées:
-- Pourquoi pleures-tu, Patroklos, comme une petite fille qui court après sa mère, saisit sa robe et la regarde en pleurant jusqu'à ce que celle-ci la prenne dans ses bras? Semblable à cette enfant, ô Patroklos, tu verses des larmes abondantes. Quel message as-tu pour les Myrmidones ou pour moi? As-tu seul reçu quelque nouvelle de la Phthiè? On dit cependant que le fils d'Aktôr, Ménoitios, et l'Aiakide Pèleus vivent encore parmi les Myrmidones. Certes, nous serions accablés, s'ils étaient morts. Mais peut-être pleures-tu pour les Argiens qui périssent auprès des nefs creuses, par leur propre iniquité? Parle, ne me cache rien afin que nous sachions tous deux.
Et le cavalier Patroklos, avec un profond soupir, lui répondit:
-- Ô Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, ne t'irrite point, car de grandes calamités accablent les Akhaiens. Déjà les plus braves d'entre eux gisent dans les nefs, frappés et blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus illustre par sa lance, et Agamemnôn. Eurypylos a la cuisse percée d'une flèche; et les médecins les soignent et baignent leurs blessures avec des baumes. Mais toi, Akhilleus, tu es implacable! Ô Pèlèiade, doué d'un courage inutile, qu'une colère telle que la tienne ne me saisisse jamais! À qui viendras-tu désormais en aide, si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible? Ô inexorable! Le cavalier Pèleus n'est point ton père, Thétis ne t'a point conçu. La mer bleue t'a enfanté et ton âme est dure comme les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplissement d'un oracle, et si ta mère vénérable t'a averti de la part de Zeus, au moins envoie- moi promptement à la tête des Myrmidones, et que j'apporte une lueur de salut aux Danaens! Laisse-moi couvrir mes épaules de tes armes. Les Troiens reculeront, me prenant pour toi, et les fils belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons facilement, nouveaux combattants, ces hommes écrasés de fatigue, loin des tentes et des nefs, vers leur ville.
Il parla ainsi, suppliant, l'insensé! cherchant la mort et la kèr fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit en gémissant:
-- Divin Patroklos, qu'as-tu dit? Je ne m'inquiète d'aucun oracle, et ma mère vénérable ne m'a rien annoncé de la part de Zeus. Mais un noir chagrin est dans mon coeur et trouble mon esprit, depuis que cet homme, dont la puissance est la plus haute, m'a arraché ma récompense, à moi qui suis son égal! Tel est le noir chagrin qui me ronge. Cette jeune femme que j'avais conquise par ma lance, après avoir renversé une ville aux fortes murailles, et que les fils des Akhaiens m'avaient donnée en récompense, le roi Atréide Agamemnôn me l'a arrachée des mains, comme à un vil vagabond! Mais oublions le passé. Sans doute je ne puis nourrir dans mon coeur une colère éternelle. J'avais résolu de ne la déposer que le jour où les clameurs de la guerre parviendraient jusqu'à mes nefs. Couvre donc tes épaules de mes armes illustres, et mène les braves Myrmidones au combat, puisqu'une noire nuée de Troiens enveloppe les nefs. Voici que les Argiens sont acculés contre le rivage de la mer, dans un espace très-étroit, et toute la ville des Troiens s'est ruée sur eux avec audace, car ils ne voient point le front de mon casque resplendir. Certes, dans leur fuite, ils empliraient les fossés des champs de leurs cadavres, si le roi Agamemnôn ne m'avait point outragé; et maintenant ils assiègent le camp. La lance furieuse du Tydéide Diomèdès ne s'agite plus dans ses mains pour sauver les Danaens de la mort, et je n'entends plus la voix de l'Atréide sortir de sa tête détestée, mais celle du tueur d'hommes Hektôr, qui excite les Troiens de toutes parts. Et la clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils bouleversent les Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et repousse cette ruine loin des nefs. Ne les laisse pas détruire les nefs par le feu ardent, et que le doux retour ne nous soit pas ravi. Mais garde mes paroles dans ton esprit, si tu veux que je sois honoré et glorifié par tous les Danaens, et qu'ils me rendent cette belle jeune femme et un grand nombre de présents splendides, par surcroît. Repousse les Troiens loin des nefs et reviens. Si l'Époux de Hèrè, qui tonne au loin, te donne la victoire, ne dompte pas sans moi les Troiens belliqueux; car tu me couvrirais de honte, si, les ayant vaincus, et plein de l'orgueil et de l'ivresse du combat, tu menais l'armée à Ilios. Crains qu'un des dieux éternels ne se rue sur toi du haut de l'Olympos, surtout l'archer Apollôn qui protège les Troiens. Reviens après avoir sauvé les nefs, et laisse-les combattre dans la plaine. Qu'il vous plaise, ô père Zeus, ô Athènè, ô Apollôn, que nul d'entre les Troiens et les Akhaiens n'évite la mort, et que, seuls, nous survivions tous deux et renversions les murailles sacrées d'Ilios!
Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait plus au combat, tant il était accablé de traits. Et l'esprit de Zeus et les Troiens illustres l'emportaient sur lui; et son casque splendide, dont les aigrettes étaient rompues par les coups, sonnait autour de ses tempes, et son épaule fatiguée ne pouvait plus soutenir le poids du bouclier. Et cependant, malgré la nuée des traits, ils ne pouvaient l'ébranler, bien que respirant à peine, inondé de la sueur de tous ses membres, et haletant sous des maux multipliés.
Et Hektôr frappa de sa grande épée la lance de frêne d'Aias, et il la coupa là où la pointe se joignait au bois; et le Télamônien Aias n'agita plus dans sa main qu'une lance mutilée, car la pointe d'airain, en tombant, sonna contre terre. Et Aias, dans son coeur irréprochable, reconnut avec horreur l'oeuvre des dieux, et vit que Zeus qui tonne dans les hauteurs, domptant son courage, donnait la victoire aux Troiens. Et il se retira loin des traits, et les Troiens jetèrent le feu infatigable sur la nef rapide, et la flamme inextinguible enveloppa aussitôt la poupe, et Akhilleus, frappant ses cuisses, dit à Patroklos:
-- Hâte-toi, divin Patroklos! Je vois le feu ardent sur les nefs. Si elles brûlent, nous ne pourrons plus songer au retour. Revêts promptement mes armes, et j'assemblerai mon peuple.
Il parla ainsi, et Patroklos se couvrit de l'airain splendide. Il attacha de belles knèmides à ses jambes avec des agrafes d'argent; il mit sur sa poitrine la cuirasse étincelante, aux mille reflets, du rapide Akhilleus, et il suspendit à ses épaules l'épée d'airain aux clous d'argent. Puis, il prit le grand et solide bouclier, et il posa sur sa noble tête le casque magnifique à la terrible aigrette de crins, et de ses mains il saisit de fortes piques; mais il laissa la lance lourde, immense et solide, de l'irréprochable Aiakide, la lance Pèliade que Kheirôn avait apportée à son père bien-aimé des cimes du Pèlios, afin d'être la mort des héros. Et Patroklos ordonna à Automédôn, qu'il honorait le plus après Akhilleus, et qui lui était le plus fidèle dans le combat, d'atteler les chevaux au char. Et c'est pourquoi Automédôn soumit au joug les chevaux rapides, Xanthos et Balios, qui, tous deux, volaient comme le vent, et que la Harpye Podargè avait conçus de Zéphyros, lorsqu'elle paissait dans une prairie aux bords du fleuve Okéanos. Et Automédôn lia au-delà du timon l'irréprochable Pèdasos qu'Akhilleus avait amené de la ville saccagée de Êétiôn. Et Pèdasos, bien que mortel, suivait les chevaux immortels.
Et Akhilleus armait les Myrmidones sous leurs tentes. De même que des loups mangeurs de chair crue et pleins d'une grande force qui, dévorant un grand cerf rameux qu'ils ont tué sur les montagnes, vont en troupe, la gueule rouge de sang et vomissant le sang, laper de leurs langues légères les eaux de la source noire, tandis que leur ventre s'enfle et que leur coeur est toujours intrépide; de même les chefs des Myrmidones se pressaient autour du brave compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu d'eux, le belliqueux Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et les chevaux.
Et Akhilleus cher à Zeus avait conduit à Troiè cinquante nefs rapides, et cinquante guerriers étaient assis sur les bancs de rameurs de chacune, et cinq chefs les commandaient sous ses ordres.
Et le premier chef était Ménèsthios à la cuirasse étincelante, aux mille reflets, fils du fleuve Sperkhios qui tombait de Zeus. Et la belle Polydorè, fille de Pèleus, femme mortelle épouse d'un dieu, l'avait conçu de l'infatigable Sperkhios; mais Bôros, fils de Périèreus, l'ayant épousée en la dotant richement, passait pour être le père de Ménèsthios.
Et le deuxième chef était le brave Eudôros, conçu en secret, et qu'avait enfanté la belle Polymèlè, habile dans les danses, fille de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima, l'ayant vue dans un choeur de la tumultueuse Artémis à l'arc d'or. Et l'illustre Herméias, montant aussitôt dans les combles de la demeure, coucha secrètement avec elle, et elle lui donna un fils illustre, l'agile et brave Eudôros. Et après qu'Eiléithya qui préside aux douloureux enfantements l'eut conduit à la lumière, et qu'il eut vu la splendeur de Hélios, le robuste Aktoride Ekhékhleus conduisit Polymèlè dans ses demeures et lui fit mille dons nuptiaux. Et le vieux Phylas éleva et nourrit avec soin Eudôros, comme s'il était son fils.
Et le troisième chef était le brave Peisandros Maimalide qui excellait au combat de la lance, parmi les Myrmidones, après Patroklos.
Et le quatrième chef était le vieux cavalier Phoinix, et le cinquième était l'irréprochable Akhimédôn, fils de Laerkeus.
Et Akhilleus, les ayant tous rangés sous leurs chefs, leur dit en paroles sévères:
-- Myrmidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que, dans les nefs rapides, vous adressiez aux Troiens, durant les jours de ma colère, quand vous m'accusiez moi-même, disant: -- Ô dur fils de Pèleus, sans doute une mère farouche t'a nourri de fiel, toi qui retiens de force tes compagnons sur leurs nefs! Que nous retournions au moins dans nos demeures sur les nefs qui fendent la mer, puisqu'une colère inexorable est entrée dans ton coeur. -- Souvent vous me parliez ainsi. Aujourd'hui, voici le grand combat dont vous étiez avides. Que chacun de vous, avec un coeur solide, lutte donc contre les Troiens.
Il parla ainsi, et il excita la force et le courage de chacun, et ils serrèrent leurs rangs. De même qu'un homme fortifie de pierres épaisses le mur d'une haute maison qui soutiendra l'effort des vents, de même les casques et les boucliers bombés se pressèrent, tous se soutenant les uns les autres, boucliers contre boucliers, casques à crinières étincelantes contre casques, homme contre homme. Et Patroklos et Automédôn, qui n'avaient qu'une âme, se mirent en tête des Myrmidones.
Mais Akhilleus entra sous sa tente, et souleva le couvercle d'un coffre riche et bien fait, et plein de tuniques, de manteaux impénétrables au vent et de tapis velus. Et là se trouvait une coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent n'avait été versé que pour Akhilleus seul entre tous les hommes, et qui n'avait fait de libations qu'au père Zeus seul entre tous les dieux. Et, l'ayant retirée du coffre, il la purifia avec du soufre, puis il la lava avec de l'eau pure et claire, et il lava ses mains aussi; et, puisant le vin ardent, faisant des libations et regardant l'Ouranos, il pria debout au milieu de tous, et Zeus qui se réjouit de la foudre l'entendit et le vit:
-- Zeus! roi Dôdônaien, Pélasgique, qui, habitant au loin, commandes sur Dôdônè enveloppée par l'hiver, au milieu de tes divinateurs, les Selles, qui ne se lavent point les pieds et dorment sur la terre, si tu as déjà exaucé ma prière, et si, pour m'honorer, tu as rudement châtié le peuple des Akhaiens, accomplis encore mon voeu! Je reste dans l'enceinte de mes nefs, mais j'envoie mon compagnon combattre en tête de nombreux Myrmidones. Ô Prévoyant Zeus! donne-lui la victoire, affermis son coeur dans sa poitrine, et que Hektôr apprenne que mon compagnon sait combattre seul et que ses mains robustes n'attendent point pour agir que je me rue dans le carnage d'Arès. Mais, ayant repoussé la guerre et ses clameurs loin des nefs, qu'il revienne, sain et sauf, vers mes nefs rapides, avec mes armes et mes braves compagnons!
Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il exauça une partie de sa prière, et il rejeta l'autre. Il voulut bien que Patroklos repoussât la guerre et le combat loin des nefs, mais il ne voulut pas qu'il revînt sain et sauf du combat. Après avoir fait des libations et supplié le père Zeus, le Pèléide rentra sous sa tente et déposa la coupe dans le coffre; et il sortit de nouveau pour regarder la rude mêlée des Troiens et des Akhaiens.
Et les Myrmidones, rangés sous le magnanime Patroklos, se ruèrent, pleins d'ardeur, contre les Troiens. Et ils se répandaient semblables à des guêpes, nichées sur le bord du chemin, et que des enfants se plaisent à irriter dans leurs nids. Et ces insensés préparent un grand mal pour beaucoup; car, si un voyageur les excite involontairement au passage, les guêpes au coeur intrépide tourbillonnent et défendent leurs petits. Ainsi les braves Myrmidones se répandaient hors des nefs; et une immense clameur s'éleva; et Patroklos exhorta ainsi ses compagnons à voix haute:
-- Myrmidones, compagnons du Pèléide Akhilleus, amis, soyez des hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre courage, afin d'honorer le Pèléide, le plus brave des hommes, auprès des nefs des Argiens, et nous, ses belliqueux compagnons. Et que l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin reconnaisse sa faute, lui qui a outragé le plus brave des Akhaiens.
Il parla ainsi, et il excita leur force et leur courage, et ils se ruèrent avec fureur sur les Troiens, et les nefs résonnèrent des hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les Troiens virent le brave fils de Ménoitios et son compagnon, tous deux resplendissants sous leurs armes. Leurs coeurs en furent émus, et leurs phalanges se troublèrent; et ils crurent que le Pèléide aux pieds rapides avait déposé sa colère auprès des nefs. Et chacun regardait de tous côtés comment il éviterait la mort.
Et Patroklos, le premier, lança sa pique éclatante au plus épais de la mêlée tumultueuse, autour de la poupe de la nef du magnanime Prôtésilaos. Et il frappa Pyraikhmès, qui avait amené les cavaliers Paiones d'Amydônè et des bords de l'Axios au large cours; et il le frappa à l'épaule droite, et Pyraikhmès tomba dans la poussière en gémissant, et les Paiones prirent la fuite. Patroklos les dispersa tous ainsi, ayant tué leur chef qui excellait dans le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il l'éteignit. Et les Troiens, dans un immense tumulte, s'enfuirent loin de la nef à demi brûlée, et les Danaens, sortant en foule des nefs creuses, se jetèrent sur eux, et une haute clameur s'éleva. De même que, le foudroyant Zeus ayant dissipé les nuées noires au faîte d'une grande montagne, tout apparaît soudainement, les cavernes, les cimes aiguës et les bois, et qu'une immense sérénité se répand dans l'aithèr; de même les Danaens respirèrent après avoir éloigné des nefs la flamme ennemie. Mais ce ne fut point la fin du combat. Les Troiens, repoussés des nefs noires par les Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleversés, mais ils résistaient encore, bien que cédant à la nécessité. Alors, dans la mêlée élargie, chaque chef Akhaien tua un guerrier.
Et, le premier de tous, le brave fils de Ménoitios perça de sa pique aiguë la cuisse d'Arèilykos qui fuyait. L'airain traversa la cuisse et brisa l'os, et l'homme tomba la face contre terre. Et le brave Ménélaos frappa Thoas à l'endroit de la poitrine que le bouclier ne couvrait pas, et il rompit ses forces. Et le Phyléide, voyant Amphiklos qui s'élançait, le prévint en le frappant au bas de la cuisse, là où les muscles sont très-épais; et la pointe d'airain déchira les nerfs, et l'obscurité couvrit les yeux d'Amphiklos. Et la lance aiguë du Nestôride blessa Atymnios, et l'airain traversa les entrailles, et le Troien tomba devant Antilokhos. Et Maris, irrité de la mort de son frère, et debout devant le cadavre, lança sa pique contre Antilokhos; mais le divin Thrasymèdès le prévint, comme il allait frapper, et le perça près de l'épaule, et la pointe d'airain, tranchant tous les muscles, dépouilla l'os de toute sa chair. Et Maris tomba avec bruit, et un noir brouillard couvrit ses yeux. Ainsi descendirent dans l'Érébos deux frères, braves compagnons de Sarpèdôn, et tous deux fils d'Amisôdaros qui avait nourri l'indomptable Khimaira pour la destruction des hommes.
Aias Oiliade saisit vivant Kléoboulos embarrassé dans la mêlée, et il le tua en le frappant de son épée à la gorge, et toute l'épée y entra chaude de sang, et la mort pourprée et la Moire violente obscurcirent ses yeux. Pènéléôs et Lykôn, s'attaquant, se manquèrent de leurs lances et combattirent avec leurs épées. Lykôn frappa le cône du casque à aigrette de crins, et l'épée se rompit; mais Pènéléôs le perça au cou, sous l'oreille, et l'épée y entra tout entière, et la tête fut suspendue à la peau, et Lykôn fut tué. Et Mèrionès, poursuivant avec rapidité Akamas qui montait sur son char, le frappa à l'épaule droite, et le Troien tomba du char, et une nuée obscurcit ses yeux.
Idoméneus frappa de sa pique Érymas dans la bouche, et la pique d'airain pénétra jusque dans la cervelle en brisant les os blancs; et toutes les dents furent ébranlées, et les deux yeux s'emplirent de sang, et le sang jaillit de la bouche et des narines, et la nuée noire de la mort l'enveloppa.