L'Iliade

Chapter 19

Chapter 193,973 wordsPublic domain

Et Adamas Asiade, l'ayant aperçu dans la mêlée, le frappa de l'airain aigu au milieu du bouclier; mais Poseidaôn aux cheveux bleus refusa au Troien la vie d'Antilokhos, et la moitié du trait resta dans le bouclier comme un pieu à demi brûlé, et l'autre tomba sur la terre. Et comme Adamas fuyait la mort dans les rangs de ses compagnons, Mèrionès, le poursuivant, le perça entre les parties mâles et le nombril, là où une plaie est mortelle pour les hommes lamentables. C'est là qu'il enfonça sa lance, et Adamas tomba palpitant sous le coup, comme un taureau, dompté par la force des liens, que des bouviers ont mené sur les montagnes. Ainsi Adamas blessé palpita, mais peu de temps, car le héros Mèrionès arracha la lance de la plaie, et les ténèbres se répandirent sur les yeux du Troien.

Et Hélénos, de sa grande épée de Thrèkè, frappa Dèipyros à la tempe, et le casque roula sur la terre, et un des Akhaiens le ramassa sous les pieds des combattants. Et la nuit couvrit les yeux de Dèipyros.

Et la douleur saisit le brave Atréide Ménélaos qui s'avança contre le prince Hélénos, en lançant sa longue pique. Et le Troien bandait son arc, et tous deux dardèrent à la fois, l'un sa lance aiguë, l'autre la flèche jaillissant du nerf. Et le Priamide frappa de sa flèche la cuirasse bombée, et le trait acerbe y rebondit. De même que, dans l'aire spacieuse, les fèves noires ou les pois, au souffle du vent et sous l'effort du vanneur, rejaillissent du large van, de même la flèche acerbe rebondit loin de la cuirasse de l'illustre Ménélaos.

Et le brave Atréide frappa la main qui tenait l'arc poli, et la lance aiguë attacha la main à l'arc, et Hélénos rentra dans la foule de ses compagnons, évitant la mort et traînant le frêne de la lance suspendu à sa main. Et le magnanime Agènôr arracha le trait de la blessure qu'il entoura d'une fronde en laine qu'un serviteur tenait à son côté.

Et Peisandros marcha contre l'illustre Ménélaos, et la moire fatale le conduisait au seuil de la mort, pour qu'il fût dompté par toi, Ménélaos, dans le rude combat. Quand ils se furent rencontrés, l'Atréide le manqua, et Peisandros frappa le bouclier de l'illustre Ménélaos; mais il ne put traverser l'airain, et le large bouclier repoussa la pique dont la pointe se rompit. Et Peisandros se réjouissait dans son esprit, espérant la victoire, et l'illustre Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent, sauta sur lui; mais le Troien saisit, sous le bouclier, la belle hache à deux tranchants, au manche d'olivier, faite d'un airain excellent, et ils combattirent.

Peisandros frappa le cône du casque au sommet, près de la crinière, et lui-même fut atteint au front, au-dessus du nez. Et ses os crièrent, et ses yeux ensanglantés jaillirent à ses pieds, dans la poussière; et il se renversa et tomba. Et Ménélaos, lui mettant le pied sur la poitrine, lui arracha ses armes et dit en se glorifiant:

-- Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens, ô parjures, insatiables de la rude bataille! Vous ne m'avez épargné ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui n'avez pas redouté la colère terrible de Zeus hospitalier qui tonne fortement et qui détruira votre haute citadelle; car vous êtes venus sans cause, après avoir été reçus en amis, m'enlever, avec toutes mes richesses, la femme que j'avais épousée vierge. Et, maintenant, voici que vous tentez de jeter la flamme désastreuse sur nos nefs qui traversent la mer, et de tuer les héros Akhaiens! Mais vous serez réprimés, bien que remplis de fureur guerrière. Ô père Zeus, on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes et tous les dieux, et c'est de toi que viennent ces choses! N'es-tu pas favorable aux Troiens parjures, dont l'esprit est impie, et qui ne peuvent être rassasiés par la guerre désastreuse? Certes, la satiété nous vient de tout, du sommeil, de l'amour, du chant et de la danse charmante, qui, cependant, nous plaisent plus que la guerre; mais les Troiens sont insatiables de combats.

Ayant ainsi parlé, l'irréprochable Ménélaos arracha les armes sanglantes du cadavre, et les remit à ses compagnons; et il se mêla de nouveau à ceux qui combattaient en avant. Et le fils du roi Pylaiméneus, Harpaliôn, se jeta sur lui. Et il avait suivi son père bien-aimé à la guerre de Troiè, et il ne devait point retourner dans la terre de la patrie. De sa pique il frappa le milieu du bouclier de l'Atréide, mais l'airain ne put le traverser, et Harpaliôn, évitant la mort, se réfugia dans la foule de ses compagnons, regardant de tous côtés pour ne pas être frappé de l'airain. Et, comme il fuyait, Mèrionès lui lança une flèche d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche pénétra, sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre les bras de ses chers compagnons, rendant l'âme. Il gisait comme un ver sur la terre, et son sang noir coulait, baignant la terre. Et les magnanimes Paphlagones, s'empressant et gémissant, le déposèrent sur son char pour être conduit à la sainte Ilios; et son père, répandant des larmes, allait avec eux, nul n'ayant vengé son fils mort.

Et Pâris, irrité dans son âme de cette mort, car Harpaliôn était son hôte entre les nombreux Paphlagones, lança une flèche d'airain. Et il y avait un guerrier Akhaien, Eukhènor, fils du divinateur Polyidos, riche et brave, et habitant Korinthos. Et il était monté sur sa nef, subissant sa destinée, car le bon Polyidos lui avait dit souvent qu'il mourrait, dans ses demeures, d'un mal cruel, ou que les Troiens le tueraient parmi les nefs des Akhaiens. Et il avait voulu éviter à la fois la lourde amende des Akhaiens, et la maladie cruelle qui l'aurait accablé de douleurs, mais Pâris le perça au-dessous de l'oreille, et l'âme s'envola de ses membres, et une horrible nuée l'enveloppa.

Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hektôr cher à Zeus ignorait qu'à la gauche des nefs ses peuples étaient défaits par les Argiens, tant celui qui ébranle la terre animait les Danaens et les pénétrait de sa force. Et le Priamide se tenait là où il avait franchi les portes et où il enfonçait les épaisses lignes des Danaens porteurs de boucliers. Là, les nefs d'Aias et de Prôtésilaos avaient été tirées sur le rivage de la blanche mer, et le mur y était peu élevé. Là aussi étaient les plus furieux combattants, et les chevaux, les Boiôtiens, les Iaônes aux longs vêtements, les Lokriens, les Phthiotes et les illustres Épéiens, qui soutenaient l'assaut autour des nefs et ne pouvaient repousser le divin Hektôr semblable à la flamme.

Et là étaient aussi les braves Athènaiens que conduisait Ménèstheus, fils de Pétéos, suivi de Pheidas, de Stikhios et du grand Bias. Et les chefs des Épéiens étaient Mégès Phyléide, Amphiôn et Drakios. Et les chefs des Phthiotes étaient Médôn et l'agile Ménéptolèmos. Médôn était fils bâtard du divin Oileus, et frère d'Aias, et il habitait Phylakè, loin de la terre de la patrie, ayant tué le frère de sa belle-mère Ériopis; et Ménéptolèmos était fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils combattaient tous deux en tête des Phthiotes magnanimes, parmi les Boiôtiens, pour défendre les nefs.

Et Aias, le fils agile d'Oileus, se tenait toujours auprès d'Aias Télamônien. Comme deux boeufs noirs traînent ensemble, d'un souffle égal, une lourde charrue dans une terre nouvelle, tandis que la sueur coule de la racine de leurs cornes, et que, liés à distance au même joug, ils vont dans le sillon, ouvrant du soc la terre profonde, de même les deux Aias allaient ensemble. Mais de nombreux et braves guerriers suivaient le Télamôniade et portaient son bouclier, quand la fatigue et la sueur rompaient ses genoux. Et les Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oilèiade, car il ne leur plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient ni casques d'airain hérissés de crins de cheval, ni boucliers bombés, ni lances de frêne; et ils étaient venus devant Troiè avec des arcs et des frondes de laine, et ils en accablaient et en rompaient sans cesse les phalanges Troiennes. Et les premiers combattaient, couverts de leurs belles armes, contre les Troiens et Hektôr armé d'airain, et les autres, cachés derrière ceux-là, lançaient sans cesse des flèches innombrables.

Alors, les Troiens se fussent enfuis misérablement, loin des tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas n'eût dit au brave Hektôr:

-- Hektôr, il est impossible que tu écoutes un conseil. Parce qu'un dieu t'a donné d'exceller dans la guerre, tu veux aussi l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout posséder. Les dieux accordent aux uns le courage, aux autres l'art de la danse, à l'autre la kithare et le chant. Le prévoyant Zeus mit un esprit sage en celui-ci, et les hommes en profitent, et il sauvegarde les cités, et il recueille pour lui-même le fruit de sa prudence. La couronne de la guerre éclate de toutes parts autour de toi, et les Troiens magnanimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs armes, ou combattent en petit nombre contre beaucoup, dispersés autour des nefs. Retourne, et appelle ici tous les chefs, afin que nous délibérions en conseil si nous devons nous ruer sur les nefs, en espérant qu'un dieu nous accorde la victoire, ou s'il nous faut reculer avant d'être entamés. Je crains que les Akhaiens ne vengent leur défaite d'hier, car il y a dans les nefs un homme insatiable de guerre, qui, je pense, ne s'abstiendra pas longtemps de combat.

Polydamas parla ainsi, et son conseil prudent persuada Hektôr, et il sauta de son char à terre avec ses armes, et il dit en paroles ailées:

-- Polydamas, retiens ici tous les chefs. Moi, j'irai au milieu du combat et je reviendrai bientôt, les ayant convoqués.

Il parla ainsi, et se précipita, pareil à une montagne neigeuse, parmi les Troiens et les alliés, avec de hautes clameurs. Et, ayant entendu la voix de Hektôr, ils accouraient tous auprès du Panthoide Polydamas. Et le Priamide Hektôr allait, cherchant parmi les combattants, Dèiphobos et le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le Hyrtakide Asios. Et il les trouva tous, ou blessés, ou morts, autour des nefs et des poupes des Akhaiens, ayant rendu l'âme sous les mains des Argiens.

Et il vit, à la gauche de cette bataille meurtrière, le divin Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, animant ses compagnons au combat. Et, s'arrêtant devant lui, il lui dit ces paroles outrageantes:

-- Misérable Pâris, doué d'une grande beauté, séducteur de femmes, où sont Dèiphobos, le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le Hyrtakide Asios? Où est Othryoneus? Aujourd'hui la sainte Ilios croule de son faîte, et tu as évité seul cette ruine terrible.

Et le divin Alexandros lui répondit:

-- Hektôr, tu te plais à m'accuser quand je ne suis point coupable. Parfois je me suis retiré du combat, mais ma mère ne m'a point enfanté lâche. Depuis que tu as excité la lutte de nos compagnons auprès des nefs, nous avons combattu sans cesse les Danaens. Ceux que tu demandes sont morts. Seuls, Dèiphobos et le roi Hélénos ont été tous deux blessés à la main par de longues lances; mais le Kroniôn leur a épargné la mort. Conduis-nous donc où ton coeur et ton esprit t'ordonnent d'aller, et nous serons prompts à te suivre, et je ne pense pas que nous cessions le combat tant que nos forces le permettront. Il n'est permis à personne de combattre au-delà de ses forces.

Ayant ainsi parlé, le héros fléchit l'âme de son frère, et ils coururent là où la mêlée était la plus furieuse, là où étaient Kébrionès et l'irréprochable Polydamas, Phakès, Orthaios, le divin Polyphoitès, et Palmys, et Askanios et Moros, fils de Hippotiôn. Et ceux-ci avaient succédé depuis la veille aux autres guerriers de la fertile Askaniè, et déjà Zeus les poussait au combat.

Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que le père Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et dont le bruit se mêle au retentissement des grandes eaux bouillonnantes et soulevées de la mer aux rumeurs sans nombre, qui se gonflent, blanches d'écume, et roulent les unes sur les autres.

Ainsi les Troiens se succédaient derrière leurs chefs éclatants d'airain. Et le Priamide Hektôr les menait, semblable au terrible Arès, et il portait devant lui son bouclier égal fait de peaux épaisses recouvertes d'airain. Et autour de ses tempes resplendissait son casque mouvant, et, sous son bouclier, il marchait contre les phalanges, cherchant à les enfoncer de tous côtés. Mais il n'ébranla point l'âme des Akhaiens dans leurs poitrines, et Aias, le premier, s'avança en le provoquant:

-- Viens, malheureux! Pourquoi tentes-tu d'effrayer les Argiens? Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est le fouet fatal de Zeus qui nous éprouve. Tu espères sans doute, dans ton esprit, détruire nos nefs, mais nos mains te repousseront, et bientôt ta ville bien peuplée sera prise et renversée par nous. Et je te le dis, le temps viendra où, fuyant, tu supplieras le père Zeus et les autres immortels pour que tes chevaux soient plus rapides que l'épervier, tandis qu'ils t'emporteront vers la ville à travers la poussière de la plaine.

Et, comme il parlait ainsi, un aigle vola à sa droite dans les hauteurs, et les Akhaiens se réjouirent de cet augure. Et l'illustre Hektôr lui répondit:

-- Aias, orgueilleux et insensé, qu'as-tu dit? Plût aux dieux que je fusse le fils de Zeus tempétueux, et que la vénérable Hèrè m'eût enfanté, aussi vrai que ce jour sera fatal aux Argiens, et que tu tomberas toi-même, si tu oses attendre ma longue lance qui déchirera ton corps délicat, et que tu rassasieras les chiens d'Ilios et les oiseaux carnassiers de ta graisse et de ta chair, auprès des nefs des Akhaiens!

Ayant ainsi parlé, il se rua en avant, et ses compagnons le suivirent avec une immense clameur que l'armée répéta par derrière. Et les Argiens, se souvenant de leur vigueur, répondirent par d'autres cris, et la clameur des deux peuples monta jusque dans l'aithèr, parmi les splendeurs de Zeus.

Chant 14

Tout en buvant, Nestôr entendit la clameur des hommes, et il dit à l'Asklèpiade ces paroles ailées:

-- Divin Makhaôn, que deviendront ces choses? Voici que la clameur des jeunes hommes grandit autour des nefs. Reste ici, et bois ce vin qui réchauffe, tandis que Hékamèdè aux beaux cheveux fait tiédir l'eau qui lavera le sang de ta plaie. Moi, j'irai sur la hauteur voir ce qui en est.

Ayant ainsi parlé, il saisit dans sa tente le bouclier de son fils, le brave Thrasymèdès qui, lui-même, avait pris le bouclier éclatant d'airain de son père, et il saisit aussi une forte lance à pointe d'airain, et, sortant de la tente, il vit une chose lamentable: les Akhaiens bouleversés et les Troiens magnanimes les poursuivant, et le mur des Akhaiens renversé. De même, quand l'onde silencieuse de la grande mer devient toute noire, dans le pressentiment des vents impétueux, et reste immobile, ne sachant encore de quel côté ils souffleront; de même, le vieillard, hésitant, ne savait s'il se mêlerait à la foule des cavaliers Danaens, ou s'il irait rejoindre Agamemnôn, le prince des peuples. Mais il jugea qu'il était plus utile de rejoindre l'Atréide.

Et Troiens et Danaens s'entre-tuaient dans la mêlée, et l'airain solide sonnait autour de leurs corps, tandis qu'ils se frappaient de leurs épées et de leurs lances à deux pointes.

Et Nestôr rencontra, venant des nefs, les rois divins que l'airain avait blessés, le Tydéide, et Odysseus, et l'Atréide Agamemnôn. Leurs nefs étaient éloignées du champ de bataille, ayant été tirées les premières sur le sable de la blanche mer; car celles qui vinrent les premières s'avançaient jusque dans la plaine, et le mur protégeait leurs poupes. Tout large qu'il était, le rivage ne pouvait contenir toutes les nefs sans resserrer le camp; et les Akhaiens les avaient rangées par files, dans la gorge du rivage, entre les deux promontoires.

Et les rois, l'âme attristée dans leur poitrine, venaient ensemble, appuyés sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya quand ils virent le vieux Nestôr, et le roi Agamemnôn lui dit aussitôt:

-- Ô Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, pourquoi reviens-tu de ce combat fatal? Je crains que le brave Hektôr n'accomplisse la menace qu'il a faite, dans l'agora des Troiens, de ne rentrer dans Ilios qu'après avoir brûlé les nefs et tué tous les Akhaiens. Il l'a dit et il le fait. Ah! certes, les Akhaiens aux belles knèmides ont contre moi la même colère qu'Akhilleus, et ils ne veulent plus combattre autour des nefs.

Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:

-- Certes, tu dis vrai, et Zeus qui tonne dans les hauteurs n'y peut rien lui-même. Le mur est renversé que nous nous flattions d'avoir élevé devant les nefs comme un rempart inaccessible. Et voici que les Troiens combattent maintenant au milieu des nefs, et nous ne saurions reconnaître, en regardant avec le plus d'attention, de quel côté les Akhaiens roulent bouleversés. Mais ils tombent partout, et leurs clameurs montent dans l'Ouranos. Pour nous, délibérons sur ces calamités, si toutefois une résolution peut être utile. Je ne vous engage point à retourner dans la mêlée, car un blessé ne peut combattre.

Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:

-- Nestôr, puisque le combat est au milieu des nefs, et que le mur et le fossé ont été inutiles qui ont coûté tant de travaux aux Danaens, et qui devaient, pensions-nous, être un rempart inaccessible, c'est qu'il plaît, sans doute, au très-puissant Zeus que les Akhaiens périssent tous, sans gloire, loin d'Argos. Je reconnaissais autrefois qu'il secourait les Danaens, mais je sais maintenant qu'il honore les Troiens comme des bienheureux, et qu'il enchaîne notre vigueur et nos mains. Allons, obéissez à mes paroles. Traînons à la mer les nefs qui en sont le plus rapprochées. Restons sur nos ancres jusqu'à la nuit; et, si les Troiens cessent le combat, nous pourrons mettre à la mer divine le reste de nos nefs. Il n'y a nulle honte à fuir notre ruine entière à l'aide de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que d'en être accablé.

Et le sage Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit:

-- Atréide, quelle parole mauvaise a passé à travers tes dents? Tu devrais conduire une armée de lâches au lieu de nous commander, nous à qui Zeus a donné de poursuivre les guerres rudes, de la jeunesse à la vieillesse, et jusqu'à la mort. Ainsi, tu veux renoncer à la grande ville des Troiens pour laquelle nous avons souffert tant de maux? Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens n'entende cette parole que n'aurait dû prononcer aucun homme d'un esprit juste, un roi à qui obéissent des peuples aussi nombreux que ceux auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi, je condamne cette parole que tu as dite, cet ordre de traîner à la mer les nefs bien construites, loin des clameurs du combat. Ne serait-ce pas combler les désirs des Troiens déjà victorieux? Comment les Akhaiens soutiendraient-ils le combat, pendant qu'ils traîneraient les nefs à la mer? Ils ne songeraient qu'aux nefs et négligeraient le combat. Ton conseil nous serait fatal, prince des peuples!

Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:

-- Ô Odysseus, tes rudes paroles ont pénétré dans mon coeur. Je ne veux point que les fils des Akhaiens traînent à la mer, contre leur gré, les nefs bien construites. Maintenant, si quelqu'un a un meilleur conseil à donner, jeune ou vieux, qu'il parle, et sa parole me remplira de joie.

Et le brave Diomèdès parla ainsi au milieu d'eux:

-- Celui-là est près de vous, et nous ne chercherons pas longtemps, si vous voulez obéir. Et vous ne me blâmerez point de parler parce que je suis le plus jeune, car je suis né d'un père illustre et je descends d'une race glorieuse. Et mon père est Tydeus qui occupe un large sépulcre dans Thèbè. Portheus engendra trois fils irréprochables qui habitaient Pleurôn et la haute Kalydôn: Agrios, Mélas, et le troisième était le cavalier Oineus, le père de mon père, et le plus brave des trois. Et celui-ci demeura chez lui, mais mon père habita Argos. Ainsi le voulurent Zeus et les autres dieux. Et mon père épousa une des filles d'Adrestès, et il habitait une maison pleine d'abondance, car il possédait beaucoup de champs fertiles entourés de grands vergers. Et ses brebis étaient nombreuses, et il était illustre par sa lance entre tous les Akhaiens. Vous savez que je dis la vérité, que ma race n'est point vile, et vous ne mépriserez point mes paroles. Allons vers le champ de bataille, bien que blessés, loin des traits, afin que nous ne recevions pas blessure sur blessure; mais animons et excitons les Akhaiens qui déjà se lassent et cessent de combattre courageusement.

Il parla ainsi, et ils l'écoutèrent volontiers et lui obéirent. Et le roi des hommes, Agamemnôn, les précédait. Et l'illustre qui ébranle la terre les vit et vint à eux sous la forme d'un vieillard. Il prit la main droite de l'Atréide Agamemnôn, et il lui dit: -- Atréide, maintenant le coeur féroce d'Akhilleus se réjouit dans sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des Akhaiens. Il a perdu l'esprit. Qu'un dieu lui rende autant de honte! Tous les dieux heureux ne sont point irrités contre toi. Les princes et les chefs des Troiens empliront encore la plaine de poussière, et tu les verras fuir vers leur ville, loin des nefs et des tentes.

Ayant ainsi parlé, il se précipita vers la plaine en poussant un grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hommes qui se ruent au combat pourraient pousser de leurs poitrines. Tel fut le cri du roi qui ébranle la terre. Et il versa la force dans le coeur des Akhaiens, avec le désir de guerroyer et de combattre.

Hèrè regardait, assise sur un trône d'or, au sommet de l'Olympos, et elle reconnut aussitôt son frère qui s'agitait dans la glorieuse bataille, et elle se réjouit dans son coeur. Et elle vit Zeus assis au faîte de l'Ida où naissent les sources, et il lui était odieux. Aussitôt, la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf songea au moyen de tromper Zeus tempétueux, et ceci lui sembla meilleur d'aller le trouver sur l'Ida, pour exciter en lui le désir amoureux de sa beauté, afin qu'un doux et profond sommeil fermât ses paupières et obscurcît ses pensées.

Et elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-aimé Hèphaistos avait faite. Et il avait adapté aux portes solides un verrou secret, et aucun des dieux n'aurait pu les ouvrir. Elle entra et ferma les portes resplendissantes. Et, d'abord, elle lava son beau corps avec de l'ambroisie; puis elle se parfuma d'une huile divine dont l'arôme se répandit dans la demeure de Zeus, sur la terre et dans l'Ouranos. Et son beau corps étant parfumé, elle peigna sa chevelure et tressa de ses mains ses cheveux éclatants, beaux et divins, qui flottaient de sa tête immortelle. Et elle revêtit une khlamyde divine qu'Athènè avait faite elle-même et ornée de mille merveilles, et elle la fixa sur sa poitrine avec des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture à cent franges, et à ses oreilles bien percées des pendants travaillés avec soin et ornés de trois pierres précieuses. Et la grâce l'enveloppait tout entière. Ensuite, la déesse mit un beau voile blanc comme Hélios, et, à ses beaux pieds, de belles sandales. S'étant ainsi parée, elle sortit de sa chambre nuptiale, et, appelant Aphroditè loin des autres dieux, elle lui dit:

-- M'accorderas-tu, chère fille, ce que je vais te demander, ou me refuseras-tu, irritée de ce que je protège les Danaens, et toi les Troiens?

Et la fille de Zeus, Aphroditè, lui répondit:

-- Vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, dis ce que tu désires. Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis, et si c'est possible.

Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit: