Chapter 51
Les premières laves qui tombèrent dans le lac se solidifièrent immédiatement et s'accumulèrent de manière à émerger bientôt. À leur surface glissèrent d'autres laves qui se firent pierres à leur tour, mais en gagnant vers le centre. Une jetée se forma de la sorte et menaça de combler le lac, qui ne pouvait déborder, car le trop-plein de ses eaux se dépensait en vapeurs. Sifflements et grésillements déchiraient l'air avec un bruit assourdissant, et les buées, entraînées par le vent, retombaient en pluie sur la mer. La jetée s'allongeait, et les blocs de laves solidifiées s'entassaient les uns sur les autres. Là où s'étendaient autrefois des eaux paisibles apparaissait un énorme entassement de rocs fumants, comme si un soulèvement du sol eût fait surgir des milliers d'écueils. Que l'on suppose ces eaux bouleversées pendant un ouragan, puis subitement solidifiées par un froid de vingt degrés, et on aura l'aspect du lac, trois heures après que l'irrésistible torrent y eut fait irruption.
Cette fois, l'eau devait être vaincue par le feu.
Cependant, ce fut une circonstance heureuse pour les colons, que l'épanchement lavique eût été dirigé vers le lac Grant. Ils avaient devant eux quelques jours de répit. Le plateau de Grande- vue, Granite-House et le chantier de construction étaient momentanément préservés. Or, ces quelques jours, il fallait les employer à border le navire et à le calfater avec soin. Puis, on le lancerait à la mer et on s'y réfugierait, quitte à le gréer, quand il reposerait dans son élément. Avec la crainte de l'explosion qui menaçait de détruire l'île, il n'y avait plus aucune sécurité à demeurer à terre. Cette retraite de Granite- House, si sûre jusqu'alors, pouvait à chaque minute refermer ses parois de granit!
Pendant les six jours qui suivirent, du 25 au 30 janvier, les colons travaillèrent au navire autant que vingt hommes eussent pu le faire. À peine prenaient-ils quelque repos, et l'éclat des flammes qui jaillissaient du cratère leur permettait de continuer nuit et jour. L'épanchement volcanique se faisait toujours, mais peut-être avec moins d'abondance. Ce fut heureux, car le lac Grant était presque entièrement comblé, et si de nouvelles laves eussent glissé à la surface des anciennes, elles se fussent inévitablement répandues sur le plateau de Grande-vue, et de là sur la grève.
Mais si de ce côté l'île était en partie protégée, il n'en était pas ainsi de sa portion occidentale. En effet, le second courant de laves qui avait suivi la vallée de la rivière de la chute, vallée large, dont les terrains se déprimaient de chaque côté du creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent s'était donc répandu à travers la forêt de Far-West. À cette époque de l'année où les essences étaient desséchées par une chaleur torride, la forêt prit feu instantanément, de telle sorte que l'incendie se propagea à la fois par la base des troncs et par les hautes ramures dont l'entrelacement aidait aux progrès de la conflagration. Il semblait même que le courant de flamme se déchaînât plus vite à la cime des arbres que le courant de laves à leur pied.
Il arriva, alors, que les animaux, affolés, fauves ou autres, jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume, se réfugièrent du côté de la Mercy et dans le marais des tadornes, au delà de la route de port-ballon. Mais les colons étaient trop occupés de leur besogne, pour faire attention même aux plus redoutables de ces animaux. Ils avaient, d'ailleurs, abandonné Granite-House, ils n'avaient même pas voulu chercher abri dans les cheminées, et ils campaient sous une tente, près de l'embouchure de la Mercy.
Chaque jour, Cyrus Smith et Gédéon Spilett montaient au plateau de Grande-vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff, qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau l'île si profondément dévastée!
C'était un spectacle désolant, en effet. Toute la partie boisée de l'île était maintenant dénudée. Un seul bouquet d'arbres verts se dressait à l'extrémité de la presqu'île serpentine. Çà et là grimaçaient quelques souches ébranchées et noircies. L'emplacement des forêts détruites était plus aride que le marais des tadornes. L'envahissement des laves avait été complet. Où se développait autrefois cette admirable verdure, le sol n'était plus qu'un sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les vallées de la rivière de la chute et de la Mercy ne versaient plus une seule goutte d'eau à la mer, et les colons n'auraient eu aucun moyen d'apaiser leur soif, si le lac Grant eût été entièrement asséché. Mais, heureusement, sa pointe sud avait été épargnée et formait une sorte d'étang, contenant tout ce qui restait d'eau potable dans l'île. Vers le nord-ouest se dessinaient en âpres et vives arêtes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe gigantesque appliquée sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel aspect épouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, d'un domaine fertile, couvert de forêts, arrosé de cours d'eau, enrichi de récoltes, se trouvaient en un instant transportés sur un roc dévasté, sur lequel, sans leurs réserves, ils n'eussent pas même trouvé à vivre!
«Cela brise le coeur! dit un jour Gédéon Spilett.
-- Oui, Spilett, répondit l'ingénieur. Que le ciel nous donne le temps d'achever ce bâtiment, maintenant notre seul refuge!
-- Ne trouvez-vous pas, Cyrus, que le volcan semble vouloir se calmer? Il vomit encore des laves, mais moins abondamment, si je ne me trompe!
-- Peu importe, répondit Cyrus Smith. Le feu est toujours ardent dans les entrailles de la montagne, et la mer peut s'y précipiter d'un instant à l'autre. Nous sommes dans la situation de passagers dont le navire est dévoré par un incendie qu'ils ne peuvent éteindre, et qui savent que tôt ou tard il gagnera la soute aux poudres! Venez, Spilett, venez, et ne perdons pas une heure!»
Pendant huit jours encore, c'est-à-dire jusqu'au 7 février, les laves continuèrent à se répandre, mais l'éruption se maintint dans les limites indiquées.
Cyrus Smith craignait par-dessus tout que les matières liquéfiées ne vinssent à s'épancher sur la grève, et, dans ce cas, le chantier de construction n'eût pas été épargné. Cependant, vers cette époque, les colons sentirent dans la charpente de l'île des vibrations qui les inquiétèrent au plus haut point.
On était au 20 février. Il fallait encore un mois avant que le navire fût en état de prendre la mer.
L'île tiendrait-elle jusque-là? L'intention de Pencroff et de Cyrus Smith était de procéder au lancement du navire dès que sa coque serait suffisamment étanche. Le pont, l'accastillage, l'aménagement intérieur et le gréement se feraient après, mais l'important était que les colons eussent un refuge assuré en dehors de l'île. Peut-être même conviendrait-il de conduire le navire au port-ballon, c'est-à-dire aussi loin que possible du centre éruptif, car, à l'embouchure de la Mercy, entre l'îlot et la muraille de granit, il courait le risque d'être écrasé, en cas de dislocation. Tous les efforts des travailleurs tendirent donc à l'achèvement de la coque.
Ils arrivèrent ainsi au 3 mars, et ils purent compter que l'opération du lancement se ferait dans une dizaine de jours.
L'espoir revint au coeur de ces colons, si éprouvés pendant cette quatrième année de leur séjour à l'île Lincoln! Pencroff, lui- même, parut sortir quelque peu de cette sombre taciturnité dans laquelle l'avaient plongé la ruine et la dévastation de son domaine. Il ne songeait plus alors, il est vrai, qu'à ce navire, sur lequel se concentraient toutes ses espérances.
«Nous l'achèverons, dit-il à l'ingénieur, nous l'achèverons, Monsieur Cyrus, et il est temps, car voici la saison qui s'avance, et nous serons bientôt en plein équinoxe. Eh bien, s'il le faut, on relâchera à l'île Tabor pour y passer l'hiver! Mais l'île Tabor après l'île Lincoln! Ah! Malheur de ma vie! Aurai-je cru jamais voir pareille chose!
-- Hâtons-nous!» répondait invariablement l'ingénieur.
Et l'on travaillait sans perdre un instant.
«Mon maître, demanda Nab quelques jours plus tard, si le capitaine Nemo eût encore été vivant, croyez-vous que tout cela serait arrivé?
-- Oui, Nab, répondit Cyrus Smith.
-- Eh bien, moi, je ne le crois pas! murmura Pencroff à l'oreille de Nab.
-- Ni moi!» répondit sérieusement Nab.
Pendant la première semaine de mars, le mont Franklin redevint menaçant. Des milliers de fils de verre, faits de laves fluides, tombèrent comme une pluie sur le sol. Le cratère s'emplit à nouveau de laves qui s'épanchèrent sur tous les revers du volcan. Le torrent courut à la surface des tufs durcis, et il acheva de détruire les maigres squelettes d'arbres qui avaient résisté à la première éruption. Le courant, suivant, cette fois, la rive sud- ouest du lac Grant, se porta au delà du creek glycérine et envahit le plateau de Grande-vue. Ce dernier coup, porté à l'oeuvre des colons, fut terrible. Du moulin, des bâtiments de la basse-cour, des étables, il ne resta plus rien. Les volatiles, effarés, disparurent en toutes directions. Top et Jup donnaient des signes du plus grand effroi, et leur instinct les avertissait qu'une catastrophe était prochaine. Bon nombre des animaux de l'île avaient péri pendant la première éruption. Ceux qui avaient survécu ne trouvèrent d'autre refuge que le marais des tadornes, sauf quelques-uns auxquels le plateau de Grande-vue offrit asile. Mais cette dernière retraite leur fut enfin fermée, et le fleuve de laves, débordant l'arête de la muraille granitique, commença à précipiter sur la grève ses cataractes de feu. La sublime horreur de ce spectacle échappe à toute description. Pendant la nuit, on eût dit un Niagara de fonte liquide, avec ses vapeurs incandescentes en haut et ses masses bouillonnantes en bas!
Les colons étaient forcés dans leur dernier retranchement, et, bien que les coutures supérieures du navire ne fussent pas encore calfatées, ils résolurent de le lancer à la mer!
Pencroff et Ayrton procédèrent donc aux préparatifs du lancement, qui devait avoir lieu le lendemain, dans la matinée du 9 mars.
Mais, pendant cette nuit du 8 au 9, une énorme colonne de vapeurs, s'échappant du cratère, monta au milieu de détonations épouvantables à plus de trois mille pieds de hauteur. La paroi de la caverne Dakkar avait évidemment cédé sous la pression des gaz, et la mer, se précipitant par la cheminée centrale dans le gouffre ignivome, se vaporisa soudain. Mais le cratère ne put donner une issue suffisante à ces vapeurs. Une explosion, qu'on eût entendue à cent milles de distance, ébranla les couches de l'air. Des morceaux de montagnes retombèrent dans le Pacifique, et, en quelques minutes, l'océan recouvrait la place où avait été l'île Lincoln.
CHAPITRE XX
Un roc isolé, long de trente pieds, large de quinze, émergeant de dix à peine, tel était le seul point solide que n'eussent pas envahi les flots du Pacifique.
C'était tout ce qui restait du massif de Granite-House! La muraille avait été culbutée, puis disloquée, et quelques-unes des roches de la grande salle s'étaient amoncelées de manière à former ce point culminant. Tout avait disparu dans l'abîme autour de lui: le cône inférieur du mont Franklin, déchiré par l'explosion, les mâchoires laviques du golfe du requin, le plateau de Grande-vue, l'îlot du salut, les granits de port-ballon, les basaltes de la crypte Dakkar, la longue presqu'île serpentine, si éloignée cependant du centre éruptif! De l'île Lincoln, on ne voyait plus que cet étroit rocher qui servait alors de refuge aux six colons et à leur chien Top.
Les animaux avaient également péri dans la catastrophe, les oiseaux aussi bien que les autres représentants de la faune de l'île, tous écrasés ou noyés, et le malheureux Jup lui-même avait, hélas! trouvé la mort dans quelque crevasse du sol!
Si Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, Ayrton avaient survécu, c'est que, réunis alors sous leur tente, ils avaient été précipités à la mer, au moment où les débris de l'île pleuvaient de toutes parts.
Lorsqu'ils revinrent à la surface, ils ne virent plus, à une demi- encablure, que cet amas de roches, vers lequel ils nagèrent, et sur lequel ils prirent pied.
C'était sur ce roc nu qu'ils vivaient depuis neuf jours! Quelques provisions retirées avant la catastrophe du magasin de Granite- House, un peu d'eau douce que la pluie avait versée dans un creux de roche, voilà tout ce que les infortunés possédaient. Leur dernier espoir, leur navire, avait été brisé. Ils n'avaient aucun moyen de quitter ce récif. Pas de feu ni de quoi en faire. Ils étaient destinés à périr!
Ce jour-là, 18 mars, il ne leur restait plus de conserves que pour deux jours, bien qu'ils n'eussent consommé que le strict nécessaire. Toute leur science, toute leur intelligence ne pouvait rien dans cette situation. Ils étaient uniquement entre les mains de Dieu.
Cyrus Smith était calme. Gédéon Spilett, plus nerveux, et Pencroff, en proie à une sourde colère, allaient et venaient sur ce roc. Harbert ne quittait pas l'ingénieur, et le regardait, comme pour lui demander un secours que celui-ci ne pouvait apporter. Nab et Ayrton étaient résignés à leur sort.
«Ah! Misère! Misère! répétait souvent Pencroff! Si nous avions, ne fût-ce qu'une coquille de noix, pour nous conduire à l'île Tabor! Mais rien, rien!
-- Le capitaine Nemo a bien fait de mourir!» dit une fois Nab.
Pendant les cinq jours qui suivirent, Cyrus Smith et ses malheureux compagnons vécurent avec la plus extrême parcimonie, ne mangeant juste que ce qu'il fallait pour ne pas succomber à la faim. Leur affaiblissement était extrême. Harbert et Nab commencèrent à donner quelques signes de délire.
Dans cette situation, pouvaient-ils conserver même une ombre d'espoir? Non! Quelle était leur seule chance? Qu'un navire passât en vue du récif? Mais ils savaient bien, par expérience, que les bâtiments ne visitaient jamais cette portion du Pacifique! Pouvaient-ils compter que, par une coïncidence vraiment providentielle, le yacht écossais vînt précisément à cette époque rechercher Ayrton à l'île Tabor? C'était improbable, et, d'ailleurs, en admettant même qu'il y vînt, comme les colons n'avaient pu déposer une notice indiquant les changements survenus dans la situation d'Ayrton, le commandant du yacht, après avoir fouillé l'îlot sans résultat, reprendrait la mer et regagnerait de plus basses latitudes.
Non! Ils ne pouvaient conserver aucune espérance d'être sauvés, et une horrible mort, la mort par la faim et par la soif, les attendait sur ce roc!
Et, déjà, ils étaient étendus sur ce roc, inanimés, n'ayant plus la conscience de ce qui se passait autour d'eux. Seul, Ayrton, par un suprême effort, relevait encore la tête et jetait un regard désespéré sur cette mer déserte!...
Mais voilà que, dans la matinée du 24 mars, les bras d'Ayrton s'étendirent vers un point de l'espace, il se releva, à genoux d'abord, puis debout, sa main sembla faire un signal... un navire était en vue de l'île! Ce navire ne courait point la mer à l'aventure. Le récif était pour lui un but vers lequel il se dirigeait en droite ligne, en forçant sa vapeur, et les infortunés l'auraient aperçu depuis plusieurs heures déjà, s'ils avaient encore eu la force d'observer l'horizon!
«Le Duncan!» murmura Ayrton, et il retomba sans mouvement.
Lorsque Cyrus Smith et ses compagnons eurent repris connaissance, grâce aux soins dont ils furent comblés, ils se trouvaient dans la chambre d'un steamer, sans pouvoir comprendre comment ils avaient échappé à la mort. Un mot d'Ayrton suffit à leur tout apprendre.
«Le Duncan! murmura-t-il.
-- Le Duncan!» répondit Cyrus Smith.
Et, levant les bras vers le ciel, il s'écria:
«Ah! Dieu tout-puissant! Tu as donc voulu que nous fussions sauvés!»
C'était le Duncan, en effet, le yacht de lord Glenarvan, alors commandé par Robert, le fils du capitaine Grant, qui avait été expédié à l'île Tabor pour y chercher Ayrton et le rapatrier après douze ans d'expiation!...
Les colons étaient sauvés, ils étaient déjà sur le chemin du retour!
«Capitaine Robert, demanda Cyrus Smith, qui donc a pu vous donner la pensée, après avoir quitté l'île Tabor, où vous n'aviez plus trouvé Ayrton, de faire route à cent milles de là dans le nord- est?
-- Monsieur Smith, répondit Robert Grant, c'était pour aller chercher, non seulement Ayrton, mais vos compagnons et vous!
-- Mes compagnons et moi?
-- Sans doute! à l'île Lincoln!
-- L'île Lincoln! s'écrièrent à la fois Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff, au dernier degré de l'étonnement.
-- Comment connaissez-vous l'île Lincoln? demanda Cyrus Smith, puisque cette île n'est même pas portée sur les cartes?
-- Je l'ai connue par la notice que vous aviez laissée à l'île Tabor, répondit Robert Grant.
-- Une notice? s'écria Gédéon Spilett.
-- Sans doute, et la voici, répondit Robert Grant, en présentant un document qui indiquait en longitude et en latitude la situation de l'île Lincoln, «résidence actuelle d'Ayrton et de cinq colons américains.»
-- Le capitaine Nemo!... dit Cyrus Smith, après avoir lu la notice et reconnu qu'elle était de la même main qui avait écrit le document trouvé au corral!
-- Ah! dit Pencroff, c'était donc lui qui avait pris notre Bonadventure, lui qui s'était hasardé, seul, jusqu'à l'île Tabor!...
-- Pour y déposer cette notice! répondit Harbert.
-- J'avais donc bien raison de dire, s'écria le marin, que, même après sa mort, le capitaine nous rendrait encore un dernier service!
-- Mes amis, dit Cyrus Smith d'une voix profondément émue, que le dieu de toutes les miséricordes reçoive l'âme du capitaine Nemo, notre sauveur!»
Les colons s'étaient découverts à cette dernière phrase de Cyrus Smith et murmuraient le nom du capitaine. En ce moment, Ayrton, s'approchant de l'ingénieur, lui dit simplement:
«Où faut-il déposer ce coffret!»
C'était le coffret qu'Ayrton avait sauvé au péril de sa vie, au moment où l'île s'engloutissait, et qu'il venait fidèlement remettre à l'ingénieur.
«Ayrton! Ayrton!» dit Cyrus Smith avec une émotion profonde.
Puis, s'adressant à Robert Grant:
«Monsieur, ajouta-t-il, où vous aviez laissé un coupable, vous retrouvez un homme que l'expiation a refait honnête, et auquel je suis fier de donner la main!»
Robert Grant fut mis alors au courant de cette étrange histoire du capitaine Nemo et des colons de l'île Lincoln. Puis, relèvement fait de ce qui restait de cet écueil qui devait désormais figurer sur les cartes du Pacifique, il donna l'ordre de virer de bord.
Quinze jours après, les colons débarquaient en Amérique, et ils retrouvaient leur patrie pacifiée, après cette terrible guerre qui avait amené le triomphe de la justice et du droit. Des richesses contenues dans le coffret légué par le capitaine Nemo aux colons de l'île Lincoln, la plus grande partie fut employée à l'acquisition d'un vaste domaine dans l'état d'Iowa. Une seule perle, la plus belle, fut distraite de ce trésor et envoyée à lady Glenarvan, au nom des naufragés rapatriés par le Duncan.
Là, sur ce domaine, les colons appelèrent au travail, c'est-à-dire à la fortune et au bonheur, tous ceux auxquels ils avaient compté offrir l'hospitalité de l'île Lincoln. Là fut fondée une vaste colonie à laquelle ils donnèrent le nom de l'île disparue dans les profondeurs du Pacifique. Il s'y trouvait une rivière qui fut appelée la Mercy, une montagne qui prit le nom de Franklin, un petit lac qui fut le lac Grant, des forêts qui devinrent les forêts du Far-West. C'était comme une île en terre ferme.
Là, sous la main intelligente de l'ingénieur et de ses compagnons, tout prospéra. Pas un des anciens colons de l'île Lincoln ne manquait, car ils avaient juré de toujours vivre ensemble, Nab là où était son maître, Ayrton prêt à se sacrifier à toute occasion, Pencroff plus fermier qu'il n'avait jamais été marin, Harbert, dont les études s'achevèrent sous la direction de Cyrus Smith, Gédéon Spilett lui-même, qui fonda le New Lincoln Herald, lequel fut le journal le mieux renseigné du monde entier.
Là, Cyrus Smith et ses compagnons reçurent à plusieurs reprises la visite de lord et de lady Glenarvan, du capitaine John Mangles et de sa femme, soeur de Robert Grant, de Robert Grant lui-même, du major Mac Nabbs, de tous ceux qui avaient été mêlés à la double histoire du capitaine Grant et du capitaine Nemo.
Là, enfin, tous furent heureux, unis dans le présent comme ils l'avaient été dans le passé; mais jamais ils ne devaient oublier cette île, sur laquelle ils étaient arrivés, pauvres et nus, cette île qui, pendant quatre ans, avait suffi à leurs besoins, et dont il ne restait plus qu'un morceau de granit battu par les lames du Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo!