L'île mystérieuse

Chapter 46

Chapter 463,713 wordsPublic domain

Les colons, consultés, approuvèrent le projet de l'ingénieur, et c'était, en vérité, ce qu'il y avait de mieux à faire. Il est vrai que la construction d'un navire de deux à trois cents tonneaux, c'était une grosse besogne, mais les colons avaient en eux-mêmes une confiance que justifiaient bien des succès déjà obtenus.

Cyrus Smith s'occupa donc de faire le plan du navire et d'en déterminer le gabarit. Pendant ce temps, ses compagnons s'employèrent à l'abatage et au charroi des arbres qui devaient fournir les courbes, la membrure et le bordé. Ce fut la forêt du Far-West qui donna les meilleures essences en chênes et en ormes. On profita de la trouée déjà faite lors de la dernière excursion pour ouvrir une route praticable, qui prit le nom de route du Far- West, et les arbres furent transportés aux cheminées, où fut établi le chantier de construction.

Quant à la route en question, elle était capricieusement tracée, et ce fut un peu le choix des bois qui en détermina le tracé, mais elle facilita l'accès d'une notable portion de la presqu'île serpentine.

Il était important que ces bois fussent promptement coupés et débités, car on ne pouvait les employer verts encore, et il fallait laisser au temps le soin de les durcir. Les charpentiers travaillèrent donc avec ardeur pendant le mois d'avril, qui ne fut troublé que par quelques coups de vent d'équinoxe assez violents. Maître Jup les aidait adroitement, soit qu'il grimpât au sommet d'un arbre pour y fixer les cordes d'abatage, soit qu'il prêtât ses robustes épaules pour transporter les troncs ébranchés.

Tous ces bois furent empilés sous un vaste appentis en planches, qui fut construit auprès des cheminées, et, là, ils attendirent le moment d'être mis en oeuvre.

Le mois d'avril fut assez beau, comme l'est souvent le mois d'octobre de la zone boréale. En même temps, les travaux de la terre furent activement poussés, et bientôt toute trace de dévastation eut disparu du plateau de Grande-vue. Le moulin fut rebâti, et de nouveaux bâtiments s'élevèrent sur l'emplacement de la basse-cour. Il avait paru nécessaire de les reconstruire sur de plus grandes dimensions, car la population volatile s'accroissait dans une proportion considérable. Les étables contenaient maintenant cinq onaggas, dont quatre vigoureux, bien dressés, se laissant atteler ou monter, et un petit qui venait de naître. Le matériel de la colonie s'était augmenté d'une charrue, et les onaggas étaient employés au labourage, comme de véritables boeufs du Yorkshire ou du Kentucky. Chacun des colons se distribuait l'ouvrage, et les bras ne chômaient pas. Aussi, quelle belle santé que celle de ces travailleurs, et de quelle belle humeur ils animaient les soirées de Granite-House, en formant mille projets pour l'avenir!

Il va sans dire qu'Ayrton partageait absolument l'existence commune, et qu'il n'était plus question pour lui d'aller vivre au corral. Toutefois, il restait toujours triste, peu communicatif, et se joignait plutôt aux travaux qu'aux plaisirs de ses compagnons. Mais c'était un rude ouvrier à la besogne, vigoureux, adroit, ingénieux, intelligent. Il était estimé et aimé de tous, il ne pouvait l'ignorer.

Cependant, le corral ne fut pas abandonné. Tous les deux jours, un des colons, conduisant le chariot ou montant un des onaggas, allait soigner le troupeau de mouflons et de chèvres et rapportait le lait qui approvisionnait l'office de Nab. Ces excursions étaient en même temps des occasions de chasse. Aussi Harbert et Gédéon Spilet -- Top en avant -- couraient-ils plus souvent qu'aucun autre de leurs compagnons sur la route du corral, et, avec les armes excellentes dont ils disposaient, cabiais, agoutis, kangourous, sangliers, porcs sauvages pour le gros gibier, canards, tétras, coqs de bruyère, jacamars, bécassines pour le petit, ne manquaient jamais à la maison. Les produits de la garenne, ceux de l'huîtrière, quelques tortues qui furent prises, une nouvelle pêche de ces excellents saumons qui vinrent encore s'engouffrer dans les eaux de la Mercy, les légumes du plateau de Grande-vue, les fruits naturels de la forêt, c'étaient richesses sur richesses, et Nab, le maître-coq, suffisait à peine à les emmagasiner.

Il va sans dire que le fil télégraphique jeté entre le corral et Granite-House avait été rétabli, et qu'il fonctionnait, lorsque l'un ou l'autre des colons se trouvait au corral et jugeait nécessaire d'y passer la nuit. D'ailleurs, l'île était sûre maintenant, et aucune agression n'était à redouter, -- du moins de la part des hommes.

Cependant, le fait qui s'était passé pouvait encore se reproduire. Une descente de pirates, et même de convicts évadés, était toujours à craindre. Il était possible que des compagnons, des complices de Bob Harvey, encore détenus à Norfolk, eussent été dans le secret de ses projets et fussent tentés de l'imiter. Les colons ne laissaient donc pas d'observer les atterrages de l'île, et chaque jour leur longue-vue était promenée sur ce large horizon qui fermait la baie de l'union et la baie Washington.

Quand ils allaient au corral, ils examinaient avec non moins d'attention la partie ouest de la mer, et, en s'élevant sur le contrefort, leur regard pouvait parcourir un large secteur de l'horizon occidental.

Rien de suspect n'apparaissait, mais encore fallait-il se tenir toujours sur ses gardes. Aussi l'ingénieur, un soir, fit-il part à ses amis du projet qu'il avait conçu de fortifier le corral. Il lui semblait prudent d'en rehausser l'enceinte palissadée et de la flanquer d'une sorte de blockhaus dans lequel, le cas échéant, les colons pourraient tenir contre une troupe ennemie. Granite-House devant être considéré comme inexpugnable par sa position même, le corral, avec ses bâtiments, ses réserves, les animaux qu'il renfermait, serait toujours l'objectif des pirates, quels qu'ils fussent, qui débarqueraient sur l'île, et, si les colons étaient forcés de s'y renfermer, il fallait qu'ils pussent résister sans désavantage.

C'était là un projet à mûrir, et dont l'exécution, d'ailleurs, fut forcément remise au printemps prochain.

Vers le 15 mai, la quille du nouveau bâtiment s'allongeait sur le chantier, et bientôt l'étrave et l'étambot, emmortaisés à chacune de ses extrémités, s'y dressèrent presque perpendiculairement. Cette quille, en bon chêne, mesurait cent dix pieds de longueur, ce qui permettrait de donner au maître-bau une largeur de vingt- cinq pieds. Mais ce fut là tout ce que les charpentiers purent faire avant l'arrivée des froids et du mauvais temps. Pendant la semaine suivante, on mit encore en place les premiers couples de l'arrière; puis, il fallut suspendre les travaux.

Pendant les derniers jours du mois, le temps fut extrêmement mauvais. Le vent soufflait de l'est, et parfois avec la violence d'un ouragan. L'ingénieur eut quelques inquiétudes pour les hangars du chantier de construction, -- que, d'ailleurs, il n'aurait pu établir en aucun autre endroit, à proximité de Granite-House, -- car l'îlot ne couvrait qu'imparfaitement le littoral contre les fureurs du large, et, dans les grandes tempêtes, les lames venaient battre directement le pied de la muraille granitique.

Mais, fort heureusement, ces craintes ne se réalisèrent pas. Le vent hala plutôt la partie sud-est, et, dans ces conditions, le rivage de Granite-House se trouvait complètement couvert par le redan de la pointe de l'épave.

Pencroff et Ayrton, les deux plus zélés constructeurs du nouveau bâtiment, poursuivirent leurs travaux aussi longtemps qu'ils le purent. Ils n'étaient point hommes à s'embarrasser du vent qui leur tordait la chevelure, ni de la pluie qui les traversait jusqu'aux os, et un coup de marteau est aussi bon par un mauvais que par un beau temps. Mais quand un froid très vif eut succédé à cette période humide, le bois, dont les fibres acquéraient la dureté du fer, devint extrêmement difficile à travailler, et, vers le 10 juin, il fallut définitivement abandonner la construction du bateau.

Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient point été sans observer combien la température était rude pendant les hivers de l'île Lincoln. Le froid était comparable à celui que ressentent les états de la Nouvelle-Angleterre, situés à peu près à la même distance qu'elle de l'équateur. Si, dans l'hémisphère boréal, ou tout au moins dans la partie occupée par la Nouvelle-Bretagne et le nord des États-Unis, ce phénomène s'explique par la conformation plate des territoires qui confinent au pôle, et sur lesquels aucune intumescence du sol n'oppose d'obstacles aux bises hyperboréennes, ici, en ce qui concernait l'île Lincoln, cette explication ne pouvait valoir.

«On a même observé, disait un jour Cyrus Smith à ses compagnons, que, à latitudes égales, les îles et les régions du littoral sont moins éprouvées par le froid que les contrées méditerranéennes. J'ai souvent entendu affirmer que les hivers de la Lombardie, par exemple, sont plus rigoureux que ceux de l'écosse, et cela tiendrait à ce que la mer restitue pendant l'hiver les chaleurs qu'elle a reçues pendant l'été. Les îles sont donc dans les meilleures conditions pour bénéficier de cette restitution.

-- Mais alors, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, pourquoi l'île Lincoln semble-t-elle échapper à la loi commune?

-- Cela est difficile à expliquer, répondit l'ingénieur. Toutefois, je serais disposé à admettre que cette singularité tient à la situation de l'île dans l'hémisphère austral, qui, comme tu le sais, mon enfant, est plus froid que l'hémisphère boréal.

-- En effet, dit Harbert, et les glaces flottantes se rencontrent sous des latitudes plus basses dans le sud que dans le nord du Pacifique.

-- Cela est vrai, répondit Pencroff, et, quand je faisais le métier de baleinier, j'ai vu des icebergs jusque par le travers du cap Horn.

-- On pourrait peut-être expliquer alors, dit Gédéon Spilett, les froids rigoureux qui frappent l'île Lincoln, par la présence de glaces ou de banquises à une distance relativement très rapprochée.

-- Votre opinion est très admissible, en effet, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, et c'est évidemment à la proximité de la banquise que nous devons nos rigoureux hivers. Je vous ferai remarquer aussi qu'une cause toute physique rend l'hémisphère austral plus froid que l'hémisphère boréal. En effet, puisque le soleil est plus rapproché de cet hémisphère pendant l'été, il en est nécessairement plus éloigné pendant l'hiver. Cela explique donc qu'il y ait excès de température dans les deux sens, et, si nous trouvons les hivers très froids à l'île Lincoln, n'oublions pas que les étés y sont très chauds, au contraire.

-- Mais pourquoi donc, s'il vous plaît, Monsieur Smith, demanda Pencroff en fronçant le sourcil, pourquoi donc notre hémisphère, comme vous dites, est-il si mal partagé? Ce n'est pas juste, cela!

-- Ami Pencroff, répondit l'ingénieur en riant, juste ou non, il faut bien subir la situation, et voici d'où vient cette particularité. La terre ne décrit pas un cercle autour du soleil, mais bien une ellipse, ainsi que le veulent les lois de la mécanique rationnelle. La terre occupe un des foyers de l'ellipse, et, par conséquent, à une certaine époque de son parcours, elle est à son apogée, c'est-à-dire à son plus grand éloignement du soleil, et à une autre époque, à son périgée, c'est-à-dire à sa plus courte distance. Or, il se trouve que c'est précisément pendant l'hiver des contrées australes qu'elle est à son point le plus éloigné du soleil, et, par conséquent, dans les conditions voulues pour que ces régions éprouvent de plus grands froids. À cela, rien à faire, et les hommes, Pencroff, si savants qu'ils puissent être, ne pourront jamais changer quoi que ce soit à l'ordre cosmographique établi par Dieu même.

-- Et pourtant, ajouta Pencroff, qui montra une certaine difficulté à se résigner, le monde est bien savant! Quel gros livre, Monsieur Cyrus, on ferait avec tout ce qu'on sait!

-- Et quel plus gros livre encore avec tout ce qu'on ne sait pas», répondit Cyrus Smith.

Enfin, pour une raison ou pour une autre, le mois de juin ramena les froids avec leur violence accoutumée, et les colons furent le plus souvent consignés dans Granite-House.

Ah! Cette séquestration leur semblait dure à tous, et peut-être plus particulièrement à Gédéon Spilett.

«Vois-tu, dit-il un jour à Nab, je te donnerais bien par acte notarié tous les héritages qui doivent me revenir un jour, si tu étais assez bon garçon pour aller, n'importe où, m'abonner à un journal quelconque! Décidément, ce qui manque le plus à mon bonheur, c'est de savoir tous les matins ce qui s'est passé la veille, ailleurs qu'ici!»

Nab s'était mis à rire.

«Ma foi, avait-il répondu, ce qui m'occupe, moi, c'est la besogne quotidienne!»

La vérité est que, au dedans comme au dehors, le travail ne manqua pas.

La colonie de l'île Lincoln se trouvait alors à son plus haut point de prospérité, et trois ans de travaux soutenus l'avaient faite telle. L'incident du brick détruit avait été une nouvelle source de richesses. Sans parler du gréement complet, qui servirait au navire en chantier, ustensiles et outils de toutes sortes, armes et munitions, vêtements et instruments, encombraient maintenant les magasins de Granite-House. Il n'avait même plus été nécessaire de recourir à la confection de grosses étoffes de feutre. Si les colons avaient souffert du froid pendant leur premier hivernage, à présent, la mauvaise saison pouvait venir sans qu'ils eussent à en redouter les rigueurs. Le linge était abondant aussi, et on l'entretenait, d'ailleurs, avec un soin extrême. De ce chlorure de sodium, qui n'est autre chose que le sel marin, Cyrus Smith avait facilement extrait la soude et le chlore. La soude, qu'il fut facile de transformer en carbonate de soude, et le chlore, dont il fit des chlorures de chaux et autres, furent employés à divers usages domestiques et précisément au blanchiment du linge. D'ailleurs, on ne faisait plus que quatre lessives par année, ainsi que cela se pratiquait jadis dans les familles du vieux temps, et qu'il soit permis d'ajouter que Pencroff et Gédéon Spilett, en attendant que le facteur lui apportât son journal, se montrèrent des blanchisseurs distingués.

Ainsi se passèrent les mois d'hiver, juin, juillet et août. Ils furent très rigoureux, et la moyenne des observations thermométriques ne donna pas plus de huit degrés fahrenheit (13, 33 degrés centigrade au-dessous de zéro). Elle fut donc inférieure à la température du précédent hivernage. Aussi, quel bon feu flambait incessamment dans les cheminées de Granite-House, dont les fumées tachaient de longues zébrures noires la muraille de granit! On n'épargnait pas le combustible, qui poussait tout naturellement à quelques pas de là. En outre, le superflu des bois destinés à la construction du navire permit d'économiser la houille, qui exigeait un transport plus pénible.

Hommes et animaux se portaient tous bien. Maître Jup se montrait un peu frileux, il faut en convenir.

C'était peut-être son seul défaut, et il fallut lui faire une bonne robe de chambre, bien ouatée. Mais quel domestique, adroit, zélé, infatigable, pas indiscret, pas bavard, et on eût pu avec raison le proposer pour modèle à tous ses confrères bipèdes de l'ancien et du nouveau monde!

«Après ça, disait Pencroff, quand on a quatre mains à son service, c'est bien le moins que l'on fasse convenablement sa besogne!»

Et, de fait, l'intelligent quadrumane le faisait bien!

Pendant les sept mois qui s'écoulèrent depuis les dernières recherches opérées autour de la montagne et pendant le mois de septembre, qui ramena les beaux jours, il ne fut aucunement question du génie de l'île. Son action ne se manifesta en aucune circonstance. Il est vrai qu'elle eût été inutile, car nul incident ne se produisit qui put mettre les colons à quelque pénible épreuve.

Cyrus Smith observa même que si, par hasard, les communications entre l'inconnu et les hôtes de Granite-House s'étaient jamais établies à travers le massif de granit, et si l'instinct de Top les avait pour ainsi dire pressenties, il n'en fut plus rien pendant cette période. Les grondements du chien avaient complètement cessé, aussi bien que les inquiétudes de l'orang. Les deux amis -- car ils l'étaient -- ne rôdaient plus à l'orifice du puits intérieur, ils n'aboyaient pas et ne gémissaient plus de cette singulière façon qui avait donné, dès le début, l'éveil à l'ingénieur. Mais celui-ci pouvait-il assurer que tout était dit sur cette énigme, et qu'il n'en aurait jamais le mot? Pouvait-il affirmer que quelque conjoncture ne se reproduirait pas, qui ramènerait en scène le mystérieux personnage? Qui sait ce que réservait l'avenir? Enfin, l'hiver s'acheva; mais un fait dont les conséquences pouvaient être graves, en somme, se produisit précisément dans les premiers jours qui marquèrent le retour du printemps.

Le 7 septembre, Cyrus Smith, ayant observé le sommet du mont Franklin, vit une fumée qui se contournait au-dessus du cratère, dont les premières vapeurs se projetaient dans l'air.

CHAPITRE XV

Les colons, avertis par l'ingénieur, avaient suspendu leurs travaux et considéraient en silence la cime du mont Franklin.

Le volcan s'était donc réveillé, et les vapeurs avaient percé la couche minérale entassée au fond du cratère. Mais les feux souterrains provoqueraient-ils quelque éruption violente? C'était là une éventualité qu'on ne pouvait prévenir.

Cependant, même en admettant l'hypothèse d'une éruption, il était probable que l'île Lincoln n'en souffrirait pas dans son ensemble. Les épanchements de matières volcaniques ne sont pas toujours désastreux. Déjà l'île avait été soumise à cette épreuve, ainsi qu'en témoignaient les coulées de lave qui zébraient les pentes septentrionales de la montagne. En outre, la forme du cratère, l'égueulement creusé à son bord supérieur devaient projeter les matières vomies à l'opposé des portions fertiles de l'île.

Toutefois, le passé n'engageait pas nécessairement l'avenir. Souvent, à la cime des volcans, d'anciens cratères se ferment et de nouveaux s'ouvrent. Le fait s'est produit dans les deux mondes, à l'Etna, au Popocatepelt, à l'Orizaba, et, la veille d'une éruption, on peut tout craindre. Il suffisait, en somme, d'un tremblement de terre, -- phénomène qui accompagne quelquefois les épanchements volcaniques, -- pour que la disposition intérieure de la montagne fût modifiée et que de nouvelles voies se frayassent aux laves incandescentes.

Cyrus Smith expliqua ces choses à ses compagnons, et, sans exagérer la situation, il leur en fit connaître le pour et le contre.

Après tout, on n'y pouvait rien. Granite-House, à moins d'un tremblement de terre qui ébranlerait le sol, ne semblait pas devoir être menacée. Mais le corral aurait tout à craindre, si quelque nouveau cratère s'ouvrait dans les parois sud du mont Franklin. Depuis ce jour, les vapeurs ne cessèrent d'empanacher la cime de la montagne, et l'on put même reconnaître qu'elles gagnaient en hauteur et en épaisseur, sans qu'aucune flamme se mêlât à leurs épaisses volutes. Le phénomène se concentrait encore dans la partie inférieure de la cheminée centrale.

Cependant, avec les beaux jours, les travaux avaient été repris. On pressait le plus possible la construction du navire, et, au moyen de la chute de la grève, Cyrus Smith parvint à établir une scierie hydraulique qui débita plus rapidement les troncs d'arbres en planches et en madriers. Le mécanisme de cet appareil fut aussi simple que ceux qui fonctionnent dans les rustiques scieries de la Norvège. Un premier mouvement horizontal à imprimer à la pièce de bois, un second mouvement vertical à donner à la scie, c'était là tout ce qu'il s'agissait d'obtenir, et l'ingénieur y réussit au moyen d'une roue, de deux cylindres et de poulies, convenablement disposés.

Vers la fin du mois de septembre, la carcasse du navire, qui devait être gréé en goélette, se dressait sur le chantier de construction. La membrure était presque entièrement terminée, et tous ces couples ayant été maintenus par un cintre provisoire, on pouvait déjà apprécier les formes de l'embarcation.

Cette goélette, fine de l'avant, très dégagée dans ses façons d'arrière, serait évidemment propre à une assez longue traversée, le cas échéant; mais la pose du bordage, du vaigrage intérieur et du pont devait exiger encore un laps considérable de temps. Fort heureusement, les ferrures de l'ancien brick avaient pu être sauvées après l'explosion sous-marine. Des bordages et des courbes mutilés, Pencroff et Ayrton avaient arraché les chevilles et une grande quantité de clous de cuivre. C'était autant d'économisé pour les forgerons, mais les charpentiers eurent beaucoup à faire.

Les travaux de construction durent être interrompus pendant une semaine pour ceux de la moisson, de la fenaison et la rentrée des diverses récoltes qui abondaient au plateau de Grande-vue. Cette besogne terminée, tous les instants furent désormais consacrés à l'achèvement de la goélette.

Lorsque la nuit arrivait, les travailleurs étaient véritablement exténués. Afin de ne point perdre de temps, ils avaient modifié les heures de repas: ils dînaient à midi et ne soupaient que lorsque la lumière du jour venait à leur manquer. Ils remontaient alors à Granite-House, et ils se hâtaient de se coucher. Quelquefois, cependant, la conversation, lorsqu'elle portait sur quelque sujet intéressant, retardait quelque peu l'heure du sommeil. Les colons se laissaient aller à parler de l'avenir, et ils causaient volontiers des changements qu'apporterait à leur situation un voyage de la goélette aux terres les plus rapprochées. Mais au milieu de ces projets dominait toujours la pensée d'un retour ultérieur à l'île Lincoln. Jamais ils n'abandonneraient cette colonie, fondée avec tant de peines et de succès, et à laquelle les communications avec l'Amérique donneraient un développement nouveau.

Pencroff et Nab surtout espéraient bien y finir leurs jours.

«Harbert, disait le marin, vous n'abandonnerez jamais l'île Lincoln?

-- Jamais, Pencroff, et surtout si tu prends le parti d'y rester!

-- Il est tout pris, mon garçon, répondait Pencroff, je vous attendrai! Vous me ramènerez votre femme et vos enfants, et je ferai de vos petits de fameux lurons!

-- C'est entendu, répliquait Harbert, riant et rougissant à la fois.

-- Et vous, Monsieur Cyrus, reprenait Pencroff enthousiasmé, vous serez toujours le gouverneur de l'île! Ah ça! Combien pourra-t- elle nourrir d'habitants? Dix mille, au moins!»

On causait de la sorte, on laissait aller Pencroff, et, de propos en propos, le reporter finissait par fonder un journal, le new- Lincoln Herald! ainsi est-il du coeur de l'homme. Le besoin de faire oeuvre qui dure, qui lui survive, est le signe de sa supériorité sur tout ce qui vit ici-bas. C'est ce qui a fondé sa domination, et c'est ce qui la justifie dans le monde entier.

Après cela, qui sait si Jup et Top n'avaient pas, eux aussi, leur petit rêve d'avenir?

Ayrton, silencieux, se disait qu'il voudrait revoir lord Glenarvan et se montrer à tous, réhabilité. Un soir, le 15 octobre, la conversation, lancée à travers ces hypothèses, s'était prolongée plus que de coutume. Il était neuf heures du soir. Déjà de longs bâillements, mal dissimulés, sonnaient l'heure du repos, et Pencroff venait de se diriger vers son lit, quand le timbre électrique, placé dans la salle, résonna soudain.

Tous étaient là, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Ayrton, Pencroff, Nab. Il n'y avait donc aucun des colons au corral.

Cyrus Smith s'était levé. Ses compagnons se regardaient, croyant avoir mal entendu.

«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Nab. Est-ce le diable qui sonne?»

Personne ne répondit.

«Le temps est orageux, fit observer Harbert. L'influence de l'électricité ne peut-elle pas...»

Harbert n'acheva pas sa phrase. L'ingénieur, vers lequel tous les regards étaient tournés, secouait la tête négativement.