L'île mystérieuse

Chapter 4

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-- Ah! répétait Harbert, qu'ils ramènent M Smith, qu'ils le retrouvent, et nous n'aurons plus qu'à remercier le ciel!

-- Oui! murmurait Pencroff. C'était un homme celui-là, et un vrai!

-- C'était... dit Harbert. Est-ce que tu désespères de le revoir jamais?

-- Dieu m'en garde!» répondit le marin.

Le travail d'appropriation fut rapidement exécuté, et Pencroff s'en déclara très satisfait.

«Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. Ils trouveront un abri suffisant.»

Restait à établir le foyer et à préparer le repas.

Besogne simple et facile, en vérité. De larges pierres plates furent disposées au fond du premier couloir de gauche, à l'orifice de l'étroit boyau qui avait été réservé. Ce que la fumée n'entraînerait pas de chaleur au dehors suffirait évidemment à maintenir une température convenable au dedans. La provision de bois fut emmagasinée dans l'une des chambres, et le marin plaça sur les pierres du foyer quelques bûches, entremêlées de menu bois.

Le marin s'occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s'il avait des allumettes.

«Certainement, répondit Pencroff, et j'ajouterai: Heureusement, car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort embarrassés!

-- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages, répondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l'un contre l'autre?

-- Eh bien! essayez, mon garçon, et nous verrons si vous arriverez à autre chose qu'à vous rompre les bras!

-- Cependant, c'est un procédé très simple et très usité dans les îles du Pacifique.

-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut croire que les sauvages connaissent la manière de s'y prendre, ou qu'ils emploient un bois particulier, car, plus d'une fois déjà, j'ai voulu me procurer du feu de cette façon, et je n'ai jamais pu y parvenir! J'avoue donc que je préfère les allumettes! Où sont mes allumettes?»

Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le quittait jamais, car il était un fumeur acharné. Il ne la trouva pas. Il fouilla les poches de son pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne trouva point davantage la boîte en question.

«Voilà qui est bête, et plus que bête! dit-il en regardant Harbert. Cette boîte sera tombée de ma poche, et je l'ai perdue! Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n'avez rien, ni briquet, ni quoi que ce soit qui puisse servir à faire du feu?

-- Non, Pencroff!»

Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant le front avec vivacité. Sur le sable, dans les roches, près de la berge de la rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand soin, mais inutilement. La boîte était en cuivre et n'eût point échappé à leurs yeux.

«Pencroff, demanda Harbert, n'as-tu pas jeté cette boîte hors de la nacelle?

-- Je m'en suis bien gardé, répondit le marin. Mais, quand on a été secoués comme nous venons de l'être, un si mince objet peut avoir disparu. Ma pipe, elle-même, m'a bien quitté! Satanée boîte! Où peut-elle être?

-- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à l'endroit où nous avons pris terre.»

Il était peu probable qu'on retrouvât cette boîte que les lames avaient dû rouler au milieu des galets, à marée haute, mais il était bon de tenir compte de cette circonstance. Harbert et Pencroff se dirigèrent rapidement vers le point où ils avaient atterri la veille, à deux cents pas environ des Cheminées.

Là, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches furent faites minutieusement. Résultat nul. Si la boîte était tombée en cet endroit, elle avait dû être entraînée par les flots. À mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les interstices des roches, sans rien trouver. C'était une perte grave dans la circonstance, et, pour le moment, irréparable.

Pencroff ne cacha point son désappointement très vif. Son front s'était fortement plissé. Il ne prononçait pas une seule parole. Harbert voulut le consoler en faisant observer que, très probablement, les allumettes auraient été mouillées par l'eau de mer, et qu'il eût été impossible de s'en servir.

«Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles étaient dans une boîte en cuivre qui fermait bien! Et maintenant, comment faire?

-- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit Harbert. M Smith ou M Spilett ne seront pas à court comme nous!

-- Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans feu, et nos compagnons ne trouveront qu'un triste repas à leur retour!

-- Mais, dit vivement Harbert, il n'est pas possible qu'ils n'aient ni amadou, ni allumettes!

-- J'en doute, répondit le marin en secouant la tête. D'abord Nab et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett n'ait plutôt conservé son carnet que sa boîte d'allumettes!»

Harbert ne répondit pas. La perte de la boîte était évidemment un fait regrettable. Toutefois, le jeune garçon comptait bien que l'on se procurerait du feu d'une manière ou d'une autre. Pencroff, plus expérimenté, et bien qu'il ne fût point homme à s'embarrasser de peu, ni de beaucoup, n'en jugeait pas ainsi. En tout cas, il n'y avait qu'un parti à prendre: attendre le retour de Nab et du reporter. Mais il fallait renoncer au repas d'oeufs durcis qu'il voulait leur préparer, et le régime de chair crue ne lui semblait, ni pour eux, ni pour lui-même, une perspective agréable.

Avant de retourner aux Cheminées, le marin et Harbert, dans le cas où le feu leur manquerait définitivement, firent une nouvelle récolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin de leur demeure.

Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait toujours son introuvable boîte. Il remonta même la rive gauche de la rivière depuis son embouchure jusqu'à l'angle où le train de bois avait été amarré.

Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut en tous sens, il chercha dans les hautes herbes sur la lisière de la forêt, -- le tout vainement.

Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrèrent aux Cheminées. Inutile de dire que les couloirs furent fouillés jusque dans leurs plus sombres coins, et qu'il fallut y renoncer décidément.

Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les hautes terres de l'ouest, Harbert, qui allait et venait sur la grève, signala le retour de Nab et de Gédéon Spilett.

Ils revenaient seuls!... Le jeune garçon éprouva un inexprimable serrement de coeur. Le marin ne s'était point trompé dans ses pressentiments.

L'ingénieur Cyrus Smith n'avait pu être retrouvé!

Le reporter, en arrivant, s'assit sur une roche, sans mot dire. Épuisé de fatigue, mourant de faim, il n'avait pas la force de prononcer une parole!

Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleuré, et de nouvelles larmes qu'il ne put retenir dirent trop clairement qu'il avait perdu tout espoir!

Le reporter fit le récit des recherches tentées pour retrouver Cyrus Smith. Nab et lui avaient parcouru la côte sur un espace de plus de huit milles, et, par conséquent, bien au delà du point où s'était effectuée l'avant-dernière chute du ballon, chute qui avait été suivie de la disparition de l'ingénieur et du chien Top. La grève était déserte. Nulle trace, nulle empreinte. Pas un caillou fraîchement retourné, pas un indice sur le sable, pas une marque d'un pied humain sur toute cette partie du littoral. Il était évident qu'aucun habitant ne fréquentait cette portion de la côte. La mer était aussi déserte que le rivage, et c'était là, à quelques centaines de pieds de la côte, que l'ingénieur avait trouvé son tombeau.

En ce moment, Nab se leva, et d'une voix qui dénotait combien les sentiments d'espoir résistaient en lui:

«Non! s'écria-t-il, non! Il n'est pas mort! Non! cela n'est pas! Lui! allons donc! Moi! n'importe quel autre, possible! mais lui! jamais. C'est un homme à revenir de tout!...»

Puis, la force l'abandonnant:

«Ah! je n'en puis plus!» murmura-t-il.

Harbert courut à lui.

«Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons! Dieu nous le rendra! Mais en attendant, vous avez faim! Mangez, mangez un peu, je vous en prie!»

Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques poignées de coquillages, maigre et insuffisante nourriture!

Nab n'avait pas mangé depuis bien des heures, mais il refusa. Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre!

Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques; puis, il se coucha sur le sable au pied d'une roche.

Il était exténué, mais calme.

Alors, Harbert s'approcha de lui, et, lui prenant la main:

«Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où vous serez mieux qu'ici. Voici la nuit qui vient. Venez vous reposer! Demain, nous verrons...»

Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon, il se dirigea vers les Cheminées. En ce moment, Pencroff s'approcha de lui, et, du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n'aurait pas sur lui une allumette.

Le reporter s'arrêta, chercha dans ses poches, n'y trouva rien et dit:

«J'en avais, mais j'ai dû tout jeter...»

Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande, et reçut la même réponse.

«Malédiction!» s'écria le marin, qui ne put retenir ce mot.

Le reporter l'entendit, et, allant à Pencroff:

«Pas une allumette? dit-il.

-- Pas une, et par conséquent pas de feu!

-- Ah! s'écria Nab, s'il était là, mon maître, il saurait bien vous en faire!»

Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non sans inquiétude. Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence, en disant:

«Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des allumettes sur vous! Peut-être n'avez-vous pas bien cherché? Cherchez encore! Une seule allumette nous suffirait!»

Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet, de paletot, et enfin, à la grande joie de Pencroff, non moins qu'à son extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois engagé dans la doublure de son gilet. Ses doigts avaient saisi ce petit morceau de bois à travers l'étoffe, mais ils ne pouvaient le retirer. Comme ce devait être une allumette, et une seule, il s'agissait de ne point en érailler le phosphore.

«Voulez-vous me laisser faire?» lui dit le jeune garçon.

Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces pauvres gens, avait une si grande importance! Il était intact.

«Une allumette! s'écria Pencroff. Ah! c'est comme si nous en avions une cargaison tout entière!»

Il prit l'allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les Cheminées.

Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités on prodigue avec tant d'indifférence, et dont la valeur est nulle, il fallait ici s'en servir avec une extrême précaution. Le marin s'assura qu'il était bien sec. Puis, cela fait:

«Il faudrait du papier, dit-il.

-- En voici», répondit Gédéon Spilett, qui, après quelque hésitation, déchira une feuille de son carnet.

Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et il s'accroupit devant le foyer. Là, quelques poignées d'herbes, de feuilles et de mousses sèches furent placées sous les fagots et disposées de manière que l'air pût circuler aisément et enflammer rapidement le bois mort.

Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet, ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il l'introduisit entre les mousses.

Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il l'essuya avec soin, et, non sans que le coeur lui battît, il frotta doucement l'allumette, en retenant sa respiration.

Le premier frottement ne produisit aucun effet.

Pencroff n'avait pas appuyé assez vivement, craignant d'érailler le phosphore.

«Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L'allumette raterait... Je ne peux pas... je ne veux pas!...»

Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer.

Certes, le jeune garçon n'avait de sa vie été aussi impressionné. Le coeur lui battait fort. Prométhée allant dérober le feu du ciel ne devait pas être plus ému! Il n'hésita pas, cependant, et frotta rapidement le galet. Un petit grésillement se fit entendre et une légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre. Harbert retourna doucement l'allumette, de manière à alimenter la flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier.

Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent aussitôt. Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se développait au milieu de l'obscurité.

«Enfin, s'écria Pencroff en se relevant, je n'ai jamais été si ému de ma vie!»

Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres plates. La fumée s'en allait facilement par l'étroit conduit, la cheminée tirait, et une agréable chaleur ne tarda pas à se répandre.

Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser éteindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre. Mais ce n'était qu'une affaire de soin et d'attention, puisque le bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours être renouvelée en temps utile.

Pencroff songea tout d'abord à utiliser le foyer, en préparant un souper plus nourrissant qu'un plat de lithodomes. Deux douzaines d'oeufs furent apportées par Harbert. Le reporter, accoté dans un coin, regardait ces apprêts sans rien dire. Une triple pensée tendait son esprit. Cyrus vit-il encore?

S'il vit, où peut-il être? S'il a survécu à sa chute, comment expliquer qu'il n'ait pas trouvé le moyen de faire connaître son existence? Quant à Nab, il rôdait sur la grève. Ce n'était plus qu'un corps sans âme.

Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières d'accommoder les oeufs, n'avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir à petit feu. En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le marin invita le reporter à prendre sa part du souper.

Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte inconnue. Ces oeufs durcis étaient excellents, et, comme l'oeuf contient tous les éléments indispensables à la nourriture de l'homme, ces pauvres gens s'en trouvèrent fort bien et se sentirent réconfortés.

Ah! si l'un d'eux n'eût pas manqué à ce repas! Si les cinq prisonniers échappés de Richmond eussent été tous là, sous ces roches amoncelées, devant ce feu pétillant et clair, sur ce sable sec, peut-être n'auraient-ils eu que des actions de grâces à rendre au ciel! Mais le plus ingénieux, le plus savant aussi, celui qui était leur chef incontesté, Cyrus Smith, manquait, hélas! et son corps n'avait pu même obtenir une sépulture!

Ainsi se passa cette journée du 25 mars. La nuit était venue. On entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre la côte. Les galets, poussés et ramenés par les lames, roulaient avec un fracas assourdissant.

Le reporter s'était retiré au fond d'un obscur couloir, après avoir sommairement noté les incidents de ce jour: la première apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l'ingénieur, l'exploration de la côte, l'incident des allumettes, etc.; et, la fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos dans le sommeil.

Harbert, lui, s'endormit bientôt. Quant au marin, veillant d'un oeil, il passa la nuit près du foyer, auquel il n'épargna pas le combustible. Un seul des naufragés ne reposa pas dans les Cheminées. Ce fut l'inconsolable, le désespéré Nab, qui, cette nuit tout entière, et malgré ce que lui dirent ses compagnons pour l'engager à prendre du repos, erra sur la grève en appelant son maître!

CHAPITRE VI

L'inventaire des objets possédés par ces naufragés de l'air, jetés sur une côte qui paraissait être inhabitée, sera promptement établi.

Ils n'avaient rien, sauf les habits qu'ils portaient au moment de la catastrophe. Il faut cependant mentionner un carnet et une montre que Gédéon Spilett avait conservée par mégarde sans doute, mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau de poche. Les passagers de la nacelle avaient tout jeté au dehors pour alléger l'aérostat.

Les héros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que les Selkirk et les Raynal, naufragés à Juan-Fernandez ou à l'archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi absolu. Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire échoué, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou bien quelque épave arrivait à la côte qui leur permettait de subvenir aux premiers besoins de la vie. Ils ne se trouvaient pas tout d'abord absolument désarmés en face de la nature. Mais ici, pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien, il leur faudrait arriver à tout!

Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si l'ingénieur eût pu mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de cette situation, peut-être tout espoir n'eût-il pas été perdu! Hélas!

Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith.

Les naufragés ne devaient rien attendre que d'eux-mêmes, et de cette Providence qui n'abandonne jamais ceux dont la foi est sincère.

Mais, avant tout, devaient-ils s'installer sur cette partie de la côte, sans chercher à savoir à quel continent elle appartenait, si elle était habitée, ou si ce littoral n'était que le rivage d'une île déserte?

C'était une question importante à résoudre et dans le plus bref délai. De sa solution sortiraient les mesures à prendre. Toutefois, suivant l'avis de Pencroff, il parut convenable d'attendre quelques jours avant d'entreprendre une exploration. Il fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer une alimentation plus fortifiante que celle uniquement due à des oeufs ou des mollusques. Les explorateurs, exposés à supporter de longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête, devaient, avant tout, refaire leurs forces.

Les Cheminées offraient une retraite suffisante provisoirement. Le feu était allumé, et il serait facile de conserver des braises. Pour le moment, les coquillages et les oeufs ne manquaient pas dans les rochers et sur la grève. On trouverait bien le moyen de tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines à la crête du plateau, fût-ce à coups de bâton ou à coups de pierre. Peut-être les arbres de la forêt voisine donneraient-ils des fruits comestibles? Enfin, l'eau douce était là. Il fut donc convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées, afin de s'y préparer pour une exploration, soit sur le littoral, soit à l'intérieur du pays.

Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté dans ses idées comme dans ses pressentiments, il n'avait aucune hâte d'abandonner cette portion de la côte, théâtre de la catastrophe. Il ne croyait pas, il ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith.

Non, il ne lui semblait pas possible qu'un tel homme eût fini de cette vulgaire façon, emporté par un coup de mer, noyé dans les flots, à quelques centaines de pas d'un rivage! Tant que les lames n'auraient pas rejeté le corps de l'ingénieur, tant que lui, Nab, n'aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le cadavre de son maître, il ne croirait pas à sa mort!

Et cette idée s'enracina plus que jamais dans son coeur obstiné. Illusion peut-être, illusion respectable toutefois, que le marin ne voulut pas détruire! Pour lui, il n'était plus d'espoir, et l'ingénieur avait bien réellement péri dans les flots, mais avec Nab, il n'y avait pas à discuter.

C'était comme le chien qui ne peut quitter la place où est tombé son maître, et sa douleur était telle que, probablement, il ne lui survivrait pas.

Ce matin-là, 26 mars, dès l'aube, Nab avait repris sur la côte la direction du nord, et il était retourné là où la mer, sans doute, s'était refermée sur l'infortuné Smith.

Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé d'oeufs de pigeon et de lithodomes. Harbert avait trouvé du sel déposé dans le creux des roches par évaporation, et cette substance minérale vint fort à propos.

Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait les accompagner dans la forêt, où Harbert et lui allaient essayer de chasser! Mais, toute réflexion faite, il était nécessaire que quelqu'un restât, afin d'entretenir le feu, et pour le cas, fort improbable, où Nab aurait eu besoin d'aide. Le reporter resta donc.

«En chasse, Harbert, dit le marin. Nous trouverons des munitions sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la forêt.»

Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque l'amadou manquait, il serait peut-être prudent de le remplacer par une autre substance.

«Laquelle? demanda Pencroff.

-- Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. Cela peut, au besoin, servir d'amadou.»

Le marin trouva l'avis fort sensé. Seulement, il avait l'inconvénient de nécessiter le sacrifice d'un morceau de mouchoir. Néanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir à grands carreaux de Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à l'état de chiffon à demi brûlé. Cette matière inflammable fut déposée dans la chambre centrale, au fond d'une petite cavité du roc, à l'abri de tout vent et de toute humidité.

Il était alors neuf heures du matin. Le temps menaçait, et la brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournèrent l'angle des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se tordait à une pointe de roc; puis, ils remontèrent la rive gauche de la rivière.

Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides branches qu'il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la pointe sur une roche. Ah! que n'eût-il donné pour avoir un couteau! Puis, les deux chasseurs s'avancèrent dans les hautes herbes, en suivant la berge. À partir du coude qui reportait son cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et ses rives formaient un lit très encaissé recouvert par le double arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s'égarer, résolut de suivre le cours d'eau qui le ramènerait toujours à son point de départ. Mais la berge n'était pas sans présenter quelques obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se courbaient jusqu'au niveau du courant, là des lianes ou des épines qu'il fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert se glissait entre les souches brisées avec la prestesse d'un jeune chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le rappelait aussitôt en le priant de ne point s'éloigner.

Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol était plat et remontait insensiblement vers l'intérieur. Quelquefois humide, il prenait alors une apparence marécageuse.

On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui, par quelque faille souterraine, devaient s'épancher vers la rivière. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le taillis, que l'on traversait sans peine. La rive opposée paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière occupait le thalweg, s'y dessinait plus nettement. La colline, couverte d'arbres disposés par étages, formait un rideau qui masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche eût été difficile, car les déclivités s'y abaissaient brusquement, et les arbres, courbés sur l'eau, ne se maintenaient que par la puissance de leurs racines.

Inutile d'ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n'y remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches d'animaux, dont il ne pouvait reconnaître l'espèce. Très certainement, -- et ce fut aussi l'opinion d'Harbert, -- quelques- unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels il y aurait à compter sans doute; mais nulle part la marque d'une hache sur un tronc d'arbre, ni les restes d'un feu éteint, ni l'empreinte d'un pas; ce dont on devait se féliciter peut-être, car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l'homme eût été peut-être plus à craindre qu'à désirer.