L'île mystérieuse

Chapter 39

Chapter 393,801 wordsPublic domain

-- En tout cas, fit observer Gédéon Spilett au marin, l'explosion, s'il y a eu explosion, a produit là de singuliers effets! Elle a crevé la coque du navire dans ses parties inférieures, au lieu d'en faire sauter le pont et les oeuvres mortes! Ces larges ouvertures paraissent avoir plutôt été faites par le choc d'un écueil que par l'explosion d'une soute!

-- Il n'y a pas d'écueil dans le canal! répliqua le marin. J'admets tout ce que vous voudrez, excepté le choc d'une roche!

-- Tâchons de pénétrer à l'intérieur du brick, dit l'ingénieur. Peut-être saurons-nous à quoi nous en tenir sur la cause de sa destruction.»

C'était le meilleur parti à prendre, et il convenait, d'ailleurs, d'inventorier toutes les richesses contenues à bord, et de tout disposer pour leur sauvetage.

L'accès à l'intérieur du brick était facile alors.

L'eau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu maintenant le dessus par le renversement de la coque, était praticable. Le lest, composé de lourdes gueuses de fonte, l'avait défoncé en plusieurs endroits. On entendait la mer qui bruissait, en s'écoulant par les fissures de la coque.

Cyrus Smith et ses compagnons, la hache à la main, s'avancèrent sur le pont à demi brisé. Des caisses de toutes sortes l'encombraient, et, comme elles n'avaient séjourné dans l'eau que pendant un temps très limité, peut-être leur contenu n'était-il pas avarié.

On s'occupa donc de mettre toute cette cargaison en lieu sûr. L'eau ne devait pas revenir avant quelques heures, et ces quelques heures furent utilisées de la manière la plus profitable. Ayrton et Pencroff avaient frappé, à l'ouverture pratiquée dans la coque, un palan qui servait à hisser les barils et les caisses. La pirogue les recevait et les transportait immédiatement sur la plage. On prenait tout, indistinctement, quitte à faire plus tard un triage de ces objets. En tout cas, ce que les colons purent d'abord constater avec une extrême satisfaction, c'est que le brick possédait une cargaison très variée, un assortiment d'articles de toutes sortes, ustensiles, produits manufacturés, outils, tels que chargent les bâtiments qui font le grand cabotage de la Polynésie. Il était probable que l'on trouverait là un peu de tout, et on conviendra que c'était précisément ce qu'il fallait à la colonie de l'île Lincoln.

Toutefois, -- et Cyrus Smith l'observait dans un étonnement silencieux, -- non seulement la coque du brick, ainsi qu'il a été dit, avait énormément souffert du choc quelconque qui avait déterminé la catastrophe, mais l'aménagement était dévasté, surtout vers l'avant. Cloisons et épontilles étaient brisées comme si quelque formidable obus eût éclaté à l'intérieur du brick. Les colons purent aller facilement de l'avant à l'arrière, après avoir déplacé les caisses qui étaient extraites au fur et à mesure. Ce n'étaient point de lourds ballots, dont le déplacement eût été difficile, mais de simples colis, dont l'arrimage, d'ailleurs, n'était plus reconnaissable.

Les colons parvinrent alors jusqu'à l'arrière du brick, dans cette partie que surmontait autrefois la dunette. C'était là que, suivant l'indication d'Ayrton, il fallait chercher la soute aux poudres. Cyrus Smith pensant qu'elle n'avait pas fait explosion, il était possible que quelques barils pussent être sauvés, et que la poudre, qui est ordinairement enfermée dans des enveloppes de métal, n'eût pas souffert du contact de l'eau.

Ce fut, en effet, ce qui était arrivé. On trouva, au milieu d'une grande quantité de projectiles, une vingtaine de barils, dont l'intérieur était garni de cuivre, et qui furent extraits avec précaution.

Pencroff se convainquit par ses propres yeux que la destruction du speedy ne pouvait être attribuée à une explosion. La portion de la coque dans laquelle se trouvait située la soute était précisément celle qui avait le moins souffert.

«Possible! répondit l'entêté marin, mais, quant à une roche, il n'y a pas de roche dans le canal!

-- Alors, que s'est-il passé? demanda Harbert.

-- Je n'en sais rien, répondit Pencroff, Monsieur Cyrus n'en sait rien, et personne n'en sait et n'en saura jamais rien!»

Pendant ces diverses recherches, plusieurs heures s'étaient écoulées, et le flot commençait à se faire sentir. Il fallut suspendre les travaux de sauvetage.

Du reste, il n'y avait pas à craindre que la carcasse du brick fût entraînée par la mer, car elle était déjà enlisée, et aussi solidement fixée que si elle eût été affourchée sur ses ancres.

On pouvait donc sans inconvénient attendre le prochain jusant pour reprendre les opérations. Mais, quant au bâtiment lui-même, il était bien condamné, et il faudrait même se hâter de sauver les débris de la coque, car elle ne tarderait pas à disparaître dans les sables mouvants du canal.

Il était cinq heures du soir. La journée avait été rude pour les travailleurs. Ils mangèrent de grand appétit, et, quelles que fussent leurs fatigues, ils ne résistèrent pas, après leur dîner, au désir de visiter les caisses dont se composait la cargaison du speedy.

La plupart contenaient des vêtements confectionnés, qui, on le pense, furent bien reçus. Il y avait là de quoi vêtir toute une colonie, du linge à tout usage, des chaussures à tous pieds.

«Nous voilà trop riches! s'écriait Pencroff. Mais qu'est-ce que nous allons faire de tout cela?»

Et, à chaque instant, éclataient les hurrahs du joyeux marin, quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac, des armes à feu et des armes blanches, des balles de coton, des instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier, de forgeron, des caisses de graines de toute espèce, que leur court séjour dans l'eau n'avait point altérées. Ah! Deux ans auparavant, comme ces choses seraient venues à point! Mais enfin, même maintenant que ces industrieux colons s'étaient outillés eux- mêmes, ces richesses trouveraient leur emploi.

La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-House; mais, ce jour-là, le temps fit défaut, on ne put emmagasiner le tout. Il ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de l'équipage du speedy avaient pris pied sur l'île, que c'étaient vraisemblablement des chenapans de premier ordre, et qu'il y avait à se garder contre eux. Bien que le pont de la Mercy et que les ponceaux fussent relevés, ces convicts n'en étaient pas à s'embarrasser d'une rivière ou d'un ruisseau, et, poussés par le désespoir, de tels coquins pouvaient être redoutables.

On verrait plus tard quel parti il conviendrait de prendre à leur égard; mais, en attendant, il fallait veiller sur les caisses et colis entassés auprès des cheminées, et c'est à quoi les colons, pendant la nuit, s'employèrent tour à tour.

La nuit se passa, cependant, sans que les convicts eussent tenté quelque agression. Maître Jup et Top, de garde au pied de Granite- House, eussent vite fait de les signaler.

Les trois jours qui suivirent, 19, 20 et 21 octobre, furent employés à sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une utilité quelconque, soit dans la cargaison, soit dans le gréement du brick. À mer basse, on déménageait la cale. À mer haute, on emmagasinait les objets sauvés. Une grande partie du doublage en cuivre put être arrachée de la coque, qui, chaque jour, s'enlisait davantage. Mais, avant que les sables eussent englouti les objets pesants qui avaient coulé par le fond, Ayrton et Pencroff, ayant plusieurs fois plongé jusqu'au lit du canal, retrouvèrent les chaînes et les ancres du brick, les gueuses de son lest, et jusqu'aux quatre canons, qui, soulagés au moyen de barriques vides, purent être amenés à terre.

On voit que l'arsenal de la colonie avait non moins gagné au sauvetage que les offices et les magasins de Granite-House. Pencroff, toujours enthousiaste dans ses projets, parlait déjà de construire une batterie qui commanderait le canal et l'embouchure de la rivière. Avec quatre canons, il s'engageait à empêcher toute flotte, «si puissante qu'elle fût», de s'aventurer dans les eaux de l'île Lincoln! Sur ces entrefaites, alors qu'il ne restait plus du brick qu'une carcasse sans utilité, le mauvais temps vint, qui acheva de la détruire. Cyrus Smith avait eu l'intention de la faire sauter afin d'en recueillir les débris à la côte, mais un gros vent de nord-est et une grosse mer lui permirent d'économiser sa poudre. En effet, dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick fut entièrement démantibulée, et une partie des épaves s'échoua sur la grève.

Quant aux papiers du bord, inutile de dire que, bien qu'il eût fouillé minutieusement les armoires de la dunette, Cyrus Smith n'en trouva pas trace. Les pirates avaient évidemment détruit tout ce qui concernait, soit le capitaine, soit l'armateur du speedy, et comme le nom de son port d'attache n'était pas porté au tableau d'arrière, rien ne pouvait faire soupçonner sa nationalité. Cependant, à certaines formes de son avant, Ayrton et Pencroff avaient paru croire que ce brick devait être de construction anglaise.

Huit jours après la catastrophe, ou plutôt après l'heureux mais inexplicable dénouement auquel la colonie devait son salut, on ne voyait plus rien du navire, même à mer basse. Ses débris avaient été dispersés, et Granite-House était riche de presque tout ce qu'il avait contenu.

Cependant, le mystère qui cachait son étrange destruction n'eût jamais été éclairci, sans doute, si, le 30 novembre, Nab, rôdant sur la grève, n'eût trouvé un morceau d'un épais cylindre de fer, qui portait des traces d'explosion. Ce cylindre était tordu et déchiré sur ses arêtes, comme s'il eût été soumis à l'action d'une substance explosive.

Nab apporta ce morceau de métal à son maître, qui était alors occupé avec ses compagnons à l'atelier des cheminées.

Cyrus Smith examina attentivement ce cylindre, puis, se tournant vers Pencroff:

«Vous persistez, mon ami, lui dit-il, à soutenir que le speedy n'a pas péri par suite d'un choc?

-- Oui, Monsieur Cyrus, répondit le marin. Vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de roches dans le canal.

-- Mais s'il avait heurté ce morceau de fer? dit l'ingénieur en montrant le cylindre brisé.

-- Quoi, ce bout de tuyau? s'écria Pencroff d'un ton d'incrédulité complète.

-- Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous qu'avant de sombrer, le brick s'est élevé au sommet d'une véritable trombe d'eau?

-- Oui, Monsieur Cyrus! répondit Harbert.

-- Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulevé cette trombe? C'est ceci, dit l'ingénieur en montrant le tube brisé.

-- Ceci? répliqua Pencroff.

-- Oui! Ce cylindre est tout ce qui reste d'une torpille!

-- Une torpille! s'écrièrent les compagnons de l'ingénieur.

-- Et qui l'avait mise là, cette torpille? demanda Pencroff, qui ne voulait pas se rendre.

-- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ce n'est pas moi! répondit Cyrus Smith, mais elle y était, et vous avez pu juger de son incomparable puissance!»

CHAPITRE V

Ainsi donc, tout s'expliquait par l'explosion sous-marine de cette torpille. Cyrus Smith, qui pendant la guerre de l'union avait eu l'occasion d'expérimenter ces terribles engins de destruction, ne pouvait s'y tromper. C'est sous l'action de ce cylindre, chargé d'une substance explosive, nitroglycérine, picrate ou autre matière de même nature, que l'eau du canal s'était soulevée comme une trombe, que le brick, foudroyé dans ses fonds, avait coulé instantanément, et c'est pourquoi il avait été impossible de le renflouer, tant les dégâts subis par sa coque avaient été considérables. À une torpille qui eût détruit une frégate cuirassée aussi facilement qu'une simple barque de pêche, le speedy n'avait pu résister!

Oui! Tout s'expliquait, tout... excepté la présence de cette torpille dans les eaux du canal!

«Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre en doute la présence d'un être mystérieux, d'un naufragé comme nous peut-être, abandonné sur notre île, et je le dis, afin qu'Ayrton soit au courant de ce qui s'est passé d'étrange depuis deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont l'intervention, si heureuse pour nous, s'est manifestée en maintes circonstances? Je ne puis l'imaginer. Quel intérêt a-t-il à agir ainsi, à se cacher après tant de services rendus? Je ne puis le comprendre. Mais ses services n'en sont pas moins réels, et de ceux que, seul, un homme disposant d'une puissance prodigieuse pouvait nous rendre. Ayrton est son obligé comme nous, car si c'est l'inconnu qui m'a sauvé des flots après la chute du ballon, c'est évidemment lui qui a écrit le document, qui a mis cette bouteille sur la route du canal et qui nous a fait connaître la situation de notre compagnon. J'ajouterai que cette caisse, si convenablement pourvue de tout ce qui nous manquait, c'est lui qui l'a conduite et échouée à la pointe de l'épave; que ce feu placé sur les hauteurs de l'île et qui vous a permis d'y atterrir, c'est lui qui l'a allumé; que ce grain de plomb trouvé dans le corps du pécari, c'est lui qui l'a tiré; que cette torpille qui a détruit le brick, c'est lui qui l'a immergée dans le canal; en un mot, que tout ces faits inexplicables, dont nous ne pouvions nous rendre compte, c'est à cet être mystérieux qu'ils sont dus. Donc, quel qu'il soit, naufragé ou exilé sur cette île, nous serions ingrats, si nous nous croyions dégagés de toute reconnaissance envers lui. Nous avons contracté une dette, et j'ai l'espoir que nous la payerons un jour.

-- Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett. Oui, il y a un être, presque tout-puissant, caché dans quelque partie de l'île, et dont l'influence a été singulièrement utile pour notre colonie. J'ajouterai que cet inconnu me paraît disposer de moyens d'action qui tiendraient du surnaturel, si dans les faits de la vie pratique le surnaturel était acceptable. Est-ce lui qui se met en communication secrète avec nous par le puits de Granite-House, et a-t-il ainsi connaissance de tous nos projets? Est-ce lui qui nous a tendu cette bouteille, quand la pirogue a fait sa première excursion en mer? Est-ce lui qui a rejeté Top des eaux du lac et donné la mort au dugong? Est-ce lui, comme tout porte à le croire, qui vous a sauvé des flots, Cyrus, et cela dans des circonstances où tout autre qui n'eût été qu'un homme n'aurait pu agir? Si c'est lui, il possède donc une puissance qui le rend maître des éléments.»

L'observation du reporter était juste, et chacun le sentait bien.

«Oui, répondit Cyrus Smith, si l'intervention d'un être humain n'est plus douteuse pour nous, je conviens qu'il a à sa disposition des moyens d'action en dehors de ceux dont l'humanité dispose. Là est encore un mystère, mais si nous découvrons l'homme, le mystère se découvrira aussi. La question est donc celle-ci: devons-nous respecter l'incognito de cet être généreux ou devons-nous tout faire pour arriver jusqu'à lui? Quelle est votre opinion à cet égard?

-- Mon opinion, répondit Pencroff, c'est que, quel qu'il soit, c'est un brave homme, et il a mon estime!

-- Soit, reprit Cyrus Smith, mais cela n'est pas répondre, Pencroff.

-- Mon maître, dit alors Nab, j'ai l'idée que nous pouvons chercher tant que nous voudrons le monsieur dont il s'agit, mais que nous ne le découvrirons que quand il lui plaira.

-- Ce n'est pas bête, ce que tu dis là, Nab, répondit Pencroff.

-- Je suis de l'avis de Nab, répondit Gédéon Spilett, mais ce n'est pas une raison pour ne point tenter l'aventure. Que nous trouvions ou que nous ne trouvions pas cet être mystérieux, nous aurons, au moins, rempli notre devoir envers lui.

-- Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit l'ingénieur en se retournant vers Harbert.

-- Ah! s'écria Harbert, dont le regard s'animait, je voudrais le remercier, celui qui vous a sauvé d'abord et qui nous a sauvés ensuite!

-- Pas dégoûté, mon garçon, riposta Pencroff, et moi aussi, et nous tous! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de mes yeux pour voir face à face ce particulier-là! Il me semble qu'il doit être beau, grand, fort, avec une belle barbe, des cheveux comme des rayons, et qu'il doit être couché sur des nuages, une grosse boule à la main!

-- Eh mais, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, c'est le portrait de Dieu le père que vous nous faites là!

-- Possible, Monsieur Spilett, répliqua le marin, mais c'est ainsi que je me le figure!

-- Et vous, Ayrton? demanda l'ingénieur.

-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je ne puis guère vous donner mon avis en cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait. Quand vous voudrez m'associer à vos recherches, je serai prêt à vous suivre.

-- Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith, mais je voudrais une réponse plus directe à la demande que je vous ai faite. Vous êtes notre compagnon; vous vous êtes déjà plusieurs fois dévoué pour nous, et, comme tous ici, vous devez être consulté quand il s'agit de prendre quelque décision importante. Parlez donc.

-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je pense que nous devons tout faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-être est-il seul? Peut-être souffre-t-il? Peut-être est-ce une existence à renouveler? Moi aussi, vous l'avez dit, j'ai une dette de reconnaissance à lui payer. C'est lui, ce ne peut être que lui qui soit venu à l'île Tabor, qui y ait trouvé le misérable que vous avez connu, qui vous ait fait savoir qu'il y avait là un malheureux à sauver!... c'est donc grâce à lui que je suis redevenu un homme. Non, je ne l'oublierai jamais!

-- C'est décidé, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos recherches le plus tôt possible. Nous ne laisserons pas une partie de l'île inexplorée. Nous la fouillerons jusque dans ses plus secrètes retraites, et que cet ami inconnu nous le pardonne en faveur de notre intention!»

Pendant quelques jours, les colons s'employèrent activement aux travaux de la fenaison et de la moisson. Avant de mettre à exécution leur projet d'explorer les parties encore inconnues de l'île, ils voulaient que toute indispensable besogne fût achevée. C'était aussi l'époque à laquelle se récoltaient les divers légumes provenant des plants de l'île Tabor. Tout était donc à emmagasiner, et, heureusement, la place ne manquait pas à Granite- House, où l'on aurait pu engranger toutes les richesses de l'île. Les produits de la colonie étaient là, méthodiquement rangés, et en lieu sûr, on peut le croire, autant à l'abri des bêtes que des hommes. Nulle humidité n'était à craindre au milieu de cet épais massif de granit.

Plusieurs des excavations naturelles situées dans le couloir supérieur furent agrandies ou évidées, soit au pic, soit à la mine, et Granite-House devint aussi un entrepôt général renfermant les approvisionnements, les munitions, les outils et ustensiles de rechange, en un mot tout le matériel de la colonie.

Quant aux canons provenant du brick, c'étaient de jolies pièces en acier fondu qui, sur les instances de Pencroff, furent hissés au moyen de caliornes et de grues jusqu'au palier même de Granite- House; des embrasures furent ménagées entre les fenêtres, et on put bientôt les voir allonger leur gueule luisante à travers la paroi granitique. De cette hauteur, ces bouches à feu commandaient véritablement toute la baie de l'union. C'était comme un petit Gibraltar, et tout navire qui se fût embossé au large de l'îlot eût été inévitablement exposé au feu de cette batterie aérienne.

«Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff, -- c'était le 8 novembre, -- à présent que cet armement est terminé, il faut pourtant bien que nous essayions la portée de nos pièces.

-- Croyez-vous que cela soit utile? répondit l'ingénieur.

-- C'est plus qu'utile, c'est nécessaire! Sans cela, comment connaître la distance à laquelle nous pouvons envoyer un de ces jolis boulets dont nous sommes approvisionnés?

-- Essayons donc, Pencroff, répondit l'ingénieur. Toutefois, je pense que nous devons faire l'expérience en employant non la poudre ordinaire, dont je tiens à laisser l'approvisionnement intact, mais le pyroxile, qui ne nous manquera jamais.

-- Ces canons-là pourront-ils supporter la déflagration du pyroxile? demanda le reporter, qui n'était pas moins désireux que Pencroff d'essayer l'artillerie de Granite-House.

-- Je le crois. D'ailleurs, ajouta l'ingénieur, nous agirons prudemment.»

L'ingénieur avait lieu de penser que ces canons étaient de fabrication excellente, et il s'y connaissait. Faits en acier forgé, et se chargeant par la culasse, ils devaient, par là même, pouvoir supporter une charge considérable, et par conséquent avoir une portée énorme. En effet, au point de vue de l'effet utile, la trajectoire décrite par le boulet doit être aussi tendue que possible, et cette tension ne peut s'obtenir qu'à la condition que le projectile soit animé d'une très grande vitesse initiale.

«Or, dit Cyrus Smith à ses compagnons, la vitesse initiale est en raison de la quantité de poudre utilisée. Toute la question se réduit, dans la fabrication des pièces, à l'emploi d'un métal aussi résistant que possible, et l'acier est incontestablement celui de tous les métaux qui résiste le mieux. J'ai donc lieu de penser que nos canons supporteront sans risque l'expansion des gaz du pyroxile et donneront des résultats excellents.

-- Nous en serons bien plus certains quand nous aurons essayé!» répondit Pencroff.

Il va sans dire que les quatre canons étaient en parfait état. Depuis qu'ils avaient été retirés de l'eau, le marin s'était donné la tâche de les astiquer consciencieusement. Que d'heures il avait passées à les frotter, à les graisser, à les polir, à nettoyer le mécanisme de l'obturateur, le verrou, la vis de pression! Et maintenant ces pièces étaient aussi brillantes que si elles eussent été à bord d'une frégate de la marine des États-Unis.

Ce jour-là donc, en présence de tout le personnel de la colonie, maître Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement essayés. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa puissance explosive, qui, on l'a dit, est quadruple de celle de la poudre ordinaire; le projectile qu'ils devaient lancer était cylindro-conique.

Pencroff, tenant la corde de l'étoupille, était prêt à faire feu. Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirigé sur la mer, passa au-dessus de l'îlot et alla se perdre au large, à une distance qu'on ne put d'ailleurs apprécier avec exactitude.

Le second canon fut braqué sur les extrêmes roches de la pointe de l'épave, et le projectile, frappant une pierre aiguë à près de trois milles de Granite-House, la fit voler en éclats.

C'était Harbert qui avait braqué le canon et qui l'avait tiré, et il fut tout fier de son coup d'essai.

Il n'y eut que Pencroff à en être plus fier que lui! Un coup pareil, dont l'honneur revenait à son cher enfant!

Le troisième projectile, lancé, cette fois, sur les dunes qui formaient la côte supérieure de la baie de l'union, frappa le sable à une distance d'au moins quatre milles; puis, après avoir ricoché, il se perdit en mer dans un nuage d'écume.

Pour la quatrième pièce, Cyrus Smith força un peu la charge, afin d'en essayer l'extrême portée. Puis, chacun s'étant mis à l'écart pour le cas où elle aurait éclaté, l'étoupille fut enflammée au moyen d'une longue corde. Une violente détonation se fit entendre, mais la pièce avait résisté, et les colons, s'étant précipités à la fenêtre, purent voir le projectile écorner les roches du cap mandibule, à près de cinq milles de Granite-House, et disparaître dans le golfe du requin.

«Eh bien, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, dont les hurrahs auraient pu rivaliser avec les détonations produites, qu'est-ce que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique n'ont qu'à se présenter devant Granite-House! Pas un n'y débarquera maintenant sans notre permission!

-- Si vous m'en croyez, Pencroff, répondit l'ingénieur, mieux vaut n'en pas faire l'expérience.