Chapter 23
«Les gueux! s'écria le marin. Voilà-t-il pas qu'ils dorment tranquillement, comme s'ils étaient chez eux! Ohé! Pirates, bandits, corsaires, fils de John Bull!»
Quand Pencroff, en sa qualité d'américain, avait traité quelqu'un de «fils de John Bull», il s'était élevé jusqu'aux dernières limites de l'insulte.
En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de Granite-House s'illumina sous les rayons du soleil. Mais, à l'intérieur comme à l'extérieur, tout était muet et calme.
Les colons en étaient à se demander si Granite-House était occupée ou non, et, pourtant, la position de l'échelle le démontrait suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels qu'ils fussent, n'avaient pu s'enfuir! Mais comment arriver jusqu'à eux?
Harbert eut alors l'idée d'attacher une corde à une flèche, et de lancer cette flèche de manière qu'elle vînt passer entre les premiers barreaux de l'échelle, qui pendaient au seuil de la porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, dérouler l'échelle jusqu'à terre et rétablir la communication entre le sol et Granite-House.
Il n'y avait évidemment pas autre chose à faire, et, avec un peu d'adresse, le moyen devait réussir.
Très heureusement, arcs et flèches avaient été déposés dans un couloir des Cheminées, où se trouvaient aussi quelques vingtaines de brasses d'une légère corde d'hibiscus. Pencroff déroula cette corde, dont il fixa le bout à une flèche bien empennée. Puis, Harbert, après avoir placé la flèche sur son arc, visa avec un soin extrême l'extrémité pendante de l'échelle.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Pencroff et Nab s'étaient retirés en arrière, de façon à observer ce qui se passerait aux fenêtres de Granite-House. Le reporter, la carabine à l'épaule, ajustait la porte.
L'arc se détendit, la flèche siffla, entraînant la corde, et vint passer entre les deux derniers échelons.
L'opération avait réussi. Aussitôt, Harbert saisit l'extrémité de la corde; mais, au moment où il donnait une secousse pour faire retomber l'échelle, un bras, passant vivement entre le mur et la porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.
«Triple gueux! s'écria le marin. Si une balle peut faire ton bonheur, tu n'attendras pas longtemps!
-- Mais qui est-ce donc? demanda Nab.
-- Qui? Tu n'as pas reconnu?...
-- Non.
-- Mais c'est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a été envahie par des singes, qui ont grimpé par l'échelle pendant notre absence!»
Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou quatre quadrumanes se montraient aux fenêtres, dont ils avaient repoussé les volets, et saluaient les véritables propriétaires du lieu de mille contorsions et grimaces.
«Je savais bien que ce n'était qu'une farce! s'écria Pencroff, mais voilà un des farceurs qui payera pour les autres!»
Le marin, épaulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et fit feu. Tous disparurent, sauf l'un d'eux, qui, mortellement frappé, fut précipité sur la grève.
Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des quadrumanes, on ne pouvait s'y tromper. Que ce fût un chimpanzé, un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces anthropomorphes, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec les individus de race humaine. D'ailleurs, Harbert déclara que c'était un orang-outang, et l'on sait que le jeune garçon se connaissait en zoologie.
«La magnifique bête! s'écria Nab.
-- Magnifique, tant que tu voudras! répondit Pencroff, mais je ne vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!
-- Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est là! Qu'il recommence...
-- Bon! Ces singes-là sont malins! s'écria Pencroff, et ils ne se remettront pas aux fenêtres, et nous ne pourrons pas les tuer, et quand je pense aux dégâts qu'ils peuvent commettre dans les chambres, dans le magasin...
-- De la patience, répondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent nous tenir longtemps en échec!
-- Je n'en serai sûr que quand ils seront à terre, répondit le marin. Et d'abord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a de douzaines, là-haut, de ces farceurs-là?»
Il eût été difficile de répondre à Pencroff, et quant à recommencer la tentative du jeune garçon, c'était peu aisé, car l'extrémité inférieure de l'échelle avait été ramenée en dedans de la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde cassa et l'échelle ne retomba point.
Le cas était véritablement embarrassant. Pencroff rageait. La situation avait un certain côté comique, qu'il ne trouvait pas drôle du tout, pour sa part.
Il était évident que les colons finiraient par réintégrer leur domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voilà ce qu'ils n'auraient pu dire. Deux heures se passèrent, pendant lesquelles les singes évitèrent de se montrer; mais ils étaient toujours là, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se glissèrent par la porte ou les fenêtres, qui furent salués de coups de fusil.
«Dissimulons-nous, dit alors l'ingénieur. Peut-être les singes nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau. Mais que Spilett et Harbert s'embusquent derrière les roches, et feu sur tout ce qui apparaîtra.»
Les ordres de l'ingénieur furent exécutés, et, pendant que le reporter et le jeune garçon, les deux plus adroits tireurs de la colonie, se postaient à bonne portée, mais hors de la vue des singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et gagnaient la forêt pour tuer quelque gibier, car l'heure du déjeuner était venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus rien. Au bout d'une demi-heure, les chasseurs revinrent avec quelques pigeons de roche, que l'on fit rôtir tant bien que mal. Pas un singe n'avait reparu.
Gédéon Spilett et Harbert allèrent prendre leur part du déjeuner, pendant que Top veillait sous les fenêtres. Puis, après avoir mangé, ils retournèrent à leur poste. Deux heures plus tard, la situation ne s'était encore aucunement modifiée. Les quadrumanes ne donnaient plus aucun signe d'existence, et c'était à croire qu'ils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable, c'est qu'effrayés par la mort de l'un d'eux, épouvantés par les détonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres de Granite-House, ou même dans le magasin. Et quand on songeait aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant recommandée par l'ingénieur, finissait par dégénérer en violente irritation, et, franchement, il y avait de quoi.
«Décidément, c'est trop bête, dit enfin le reporter, et il n'y a vraiment pas de raison pour que cela finisse!
-- Il faut pourtant faire déguerpir ces chenapans-là! s'écria Pencroff. Nous en viendrions bien à bout, quand même ils seraient une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps à corps! Ah çà! N'y a-t-il donc pas un moyen d'arriver jusqu'à eux?
-- Si, répondit alors l'ingénieur, dont une idée venait de traverser l'esprit.
-- Un? dit Pencroff. Eh bien, c'est le bon, puisqu'il n'y en a pas d'autres! Et quel est-il?
-- Essayons de redescendre à Granite-House par l'ancien déversoir du lac, répondit l'ingénieur.
-- Ah! Mille et mille diables! s'écria le marin. Et je n'ai pas pensé à cela!»
C'était, en effet, le seul moyen de pénétrer dans Granite-House, afin d'y combattre la bande et de l'expulser. L'orifice du déversoir était, il est vrai, fermé par un mur de pierres cimentées, qu'il serait nécessaire de sacrifier, mais on en serait quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n'avait pas encore effectué son projet de dissimuler cet orifice en le noyant sous les eaux du lac, car alors l'opération eût demandé un certain temps.
Il était déjà plus de midi, quand les colons, bien armés et munis de pics et de pioches, quittèrent les Cheminées, passèrent sous les fenêtres de Granite-House, après avoir ordonné à Top de rester à son poste, et se disposèrent à remonter la rive gauche de la Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.
Mais ils n'avaient pas fait cinquante pas dans cette direction, qu'ils entendirent les aboiements furieux du chien. C'était comme un appel désespéré.
Ils s'arrêtèrent.
«Courons!» dit Pencroff.
Et tous de redescendre la berge à toutes jambes.
Arrivés au tournant, ils virent que la situation avait changé. En effet, les singes, pris d'un effroi subit, provoqué par quelque cause inconnue, cherchaient à s'enfuir. Deux ou trois couraient et sautaient d'une fenêtre à l'autre avec une agilité de clowns. Ils ne cherchaient même pas à replacer l'échelle, par laquelle il leur eût été facile de descendre, et, dans leur épouvante, peut-être avaient-ils oublié ce moyen de déguerpir. Bientôt, cinq ou six furent en position d'être tirés, et les colons, les visant à l'aise, firent feu. Les uns, blessés ou tués, retombèrent au dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres, précipités au dehors, se brisèrent dans leur chute, et, quelques instants après, on pouvait supposer qu'il n'y avait plus un quadrumane vivant dans Granite-House.
«Hurrah! s'écria Pencroff, hurrah! Hurrah!
-- Pas tant de hurrahs! dit Gédéon Spilett.
-- Pourquoi? Ils sont tous tués, répondit le marin.
-- D'accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez nous.
-- Allons au déversoir! répliqua Pencroff.
-- Sans doute, dit l'ingénieur. Cependant, il eût été préférable...»
En ce moment, et comme une réponse faite à l'observation de Cyrus Smith, on vit l'échelle glisser sur le seuil de la porte, puis se dérouler et retomber jusqu'au sol.
«Ah! Mille pipes! Voilà qui est fort! s'écria le marin en regardant Cyrus Smith.
-- Trop fort! murmura l'ingénieur, qui s'élança le premier sur l'échelle.
-- Prenez garde, Monsieur Cyrus! s'écria Pencroff, s'il y a encore quelques-uns de ces sagouins...
-- Nous verrons bien», répondit l'ingénieur sans s'arrêter.
Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils étaient arrivés au seuil de la porte.
On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin qui avait été respecté par la bande des quadrumanes.
«Ah çà, et l'échelle? s'écria le marin. Quel est donc le gentleman qui nous l'a renvoyée?»
Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui s'était réfugié dans le couloir, se précipita dans la salle, poursuivi par Nab.
«Ah! Le bandit!» s'écria Pencroff.
Et la hache à la main, il allait fendre la tête de l'animal, lorsque Cyrus Smith l'arrêta et lui dit:
«Épargnez-le, Pencroff.
-- Que je fasse grâce à ce moricaud?
-- Oui! C'est lui qui nous a jeté l'échelle!»
Et l'ingénieur dit cela d'une voix si singulière, qu'il eût été difficile de savoir s'il parlait sérieusement ou non.
Néanmoins, on se jeta sur le singe, qui, après s'être défendu vaillamment, fut terrassé et garrotté.
«Ouf! s'écria Pencroff. Et qu'est-ce que nous en ferons maintenant?
-- Un domestique!» répondit Harbert.
Et en parlant ainsi, le jeune garçon ne plaisantait pas tout à fait, car il savait le parti que l'on peut tirer de cette race intelligente des quadrumanes.
Les colons s'approchèrent alors du singe et le considérèrent attentivement. Il appartenait bien à cette espèce des anthropomorphes dont l'angle facial n'est pas sensiblement inférieur à celui des australiens et des hottentots. C'était un orang, et qui, comme tel, n'avait ni la férocité du babouin, ni l'irréflexion du macaque, ni la malpropreté du sagouin, ni les impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocéphale. C'est à cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi- humaine. Employés dans les maisons, ils peuvent servir à table, nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers, manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et même boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique à deux pieds sans plumes. On sait que Buffon posséda un de ces singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidèle et zélé.
Celui qui était alors garrotté dans la salle de Granite-House était un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement proportionné, poitrine large, tête de grosseur moyenne, angle facial atteignant soixante-cinq degrés, crâne arrondi, nez saillant, peau recouverte d'un poil poli, doux et luisant, -- enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus petits que des yeux humains, brillaient d'une intelligente vivacité; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache, et il portait une petite barbe frisée de couleur noisette.
«Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa langue, on pourrait lui parler!
-- Ainsi, dit Nab, c'est sérieux, mon maître? Nous allons le prendre comme domestique?
-- Oui, Nab, répondit en souriant l'ingénieur. Mais ne sois pas jaloux!
-- Et j'espère qu'il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert. Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas obligés, pour le soumettre, d'employer la force, ni de lui arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il ne peut que s'attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.
-- Et on le sera», répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa rancune contre «les farceurs.»
Puis, s'approchant de l'orang:
«Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?»
L'orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop de mauvaise humeur.
«Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin. Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?»
Nouveau grognement approbateur du singe.
«Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?»
Troisième grognement affirmatif.
«Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.
-- Bon! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui parlent le moins. Et puis, pas de gages! -- entendez-vous, mon garçon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!»
C'est ainsi que la colonie s'accrut d'un nouveau membre, qui devait lui rendre plus d'un service.
Quant au nom dont on l'appellerait, le marin demanda qu'en souvenir d'un autre singe qu'il avait connu, il fût appelé Jupiter, et Jup par abréviation.
Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à Granite-House.
CHAPITRE VII
Les colons de l'île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile, sans avoir été obligés de suivre l'ancien déversoir, ce qui leur épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité, qu'au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes eût été prise d'une terreur, non moins subite qu'inexplicable, qui les avait chassés de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc pressenti qu'un assaut sérieux allait leur être donné par une autre voie? C'était à peu près la seule façon d'interpréter leur mouvement de retraite.
Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des singes furent transportés dans le bois, où on les enterra; puis, les colons s'employèrent à réparer le désordre causé par les intrus, -- désordre et non dégât, car s'ils avaient bouleversé le mobilier des chambres, du moins n'avaient-ils rien brisé.
Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l'office fournirent un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.
Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment approvisionné. Pencroff avait délié ses bras, mais il jugea convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu'au moment où il pourrait compter sur sa résignation.
Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis autour de la table, discutèrent quelques projets dont l'exécution était urgente.
Les plus importants et les plus pressés étaient l'établissement d'un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l'île en communication avec Granite-House, puis la fondation d'un corral, destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu'il convenait de capturer.
On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont rendrait facile le transport de l'enveloppe du ballon, qui donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de laine, qui donnerait les vêtements d'hiver.
Quant à ce corral, l'intention de Cyrus Smith était de l'établir aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-vue et les sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles, surtout si l'on parvenait à capturer quelque animal de trait.
Mais, s'il n'y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût éloigné de Granite-House, il n'en eût pas été de même de la basse- cour, sur laquelle Nab appela l'attention des colons. Il fallait, en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à l'établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives du lac qui confinait à l'ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un premier essai de domestication.
Le lendemain, -- 3 novembre, -- les nouveaux travaux furent commencés par la construction du pont, et tous les bras furent requis pour cette importante besogne.
Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la grève.
Là, Pencroff fit une réflexion:
«Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à maître Jup de retirer cette échelle qu'il nous a si galamment renvoyée hier?
-- Assujettissons-la par son extrémité inférieure», répondit Cyrus Smith.
Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy, arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.
Là, ils s'arrêtèrent, afin d'examiner si le pont ne devrait pas être jeté en cet endroit. L'endroit parut convenable. En effet, de ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte méridionale, il n'y avait qu'une distance de trois milles et demi, et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route carrossable, qui rendrait les communications faciles entre Granite-House et le sud de l'île.
Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d'un projet à la fois très simple à exécuter et très avantageux, qu'il méditait depuis quelque temps.
C'était d'isoler complètement le plateau de Grande-vue, afin de le mettre à l'abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes. De cette façon, Granite-House, les Cheminées, la basse-cour et toute la partie supérieure du plateau, destinée aux ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des animaux.
Rien n'était plus facile à exécuter que ce projet, et voici comment l'ingénieur comptait opérer.
Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours d'eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive du lac Grant, depuis l'angle appuyé à l'orifice de l'ancien déversoir jusqu'à la coupée faite à la rive est du lac pour l'échappement des eaux; au nord, depuis cette coupée jusqu'à la mer, par le nouveau cours d'eau qui s'était creusé un lit sur le plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisière de l'est, par la mer elle-même, depuis l'embouchure du susdit creek jusqu'à l'embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette embouchure jusqu'au coude de la Mercy où devait être établi le pont.
Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude de la rivière et l'angle sud du lac, sur une distance inférieure à un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n'était plus facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac s'abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre l'exécution de son projet.
«Ainsi donc, ajouta l'ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une île véritable, étant entouré d'eau de toutes parts, et il ne communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à construire, l'un sur le fossé que je vous propose de creuser, et l'autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue sera à l'abri de toute surprise.»
Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons, avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime l'approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier, de s'écrier:
«Au pont, d'abord!»
C'était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis, abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s'appuyait à la rive droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au moyen de contre-poids, comme certains ponts d'écluse.
On le comprend, ce fut un travail considérable, et s'il fut habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre au pont de supporter de lourds fardeaux.
Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l'ingéniosité d'un homme qui s'entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient nécessairement acquis une grande habileté de main.
Et il faut le dire, Gédéon Spilett n'était pas le plus maladroit et luttait d'adresse avec le marin lui-même, «qui n'aurait jamais tant attendu d'un simple journaliste!»
La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait que pour souper à Granite-House.
Pendant cette période, on put constater que maître Jup s'acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux maîtres, qu'il regardait toujours d'un oeil extrêmement curieux. Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec raison, que les limites du plateau eussent été rendues infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait tout gravement.
Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu'un léger effort pour la relever; entre sa charnière et la dernière traverse sur laquelle elle venait s'appuyer, quand on la refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.