Part 3
L'île du Levant est aussi remarquable par sa flore que par sa constitution géologique. Il y a cinq ou six ans, l'île était encore couverte de forêts de Pins d'Alep (_Pinus halepensis_) et de Pins pignons (_Pinus pinea_), dérodées en grande partie. Sous la forêt comme dans les parties découvertes, le sol est couvert de maquis épais, composés d'Arbousiers gigantesques (_Arbutus Unedo_) ayant parfois des troncs de 50 centimètres de circonférence et mesurant jusqu'à 8 mètres de hauteur, de Bruyères arborescentes, _Erica arborea_, de 3 mètres de hauteur avec des troncs de 25 centimètres de circonférence, de Myrtes (_Myrtus communis_), de Lentisques (_Pistacia lentiscus_), de Daphne, de plusieurs espèces de Cistes, etc. Ces maquis forment des fourrés impénétrables sous lesquels les lapins, très abondants dans l'île, peuvent circuler à l'aise sans avoir à redouter l'œil perçant du chasseur. Dans les parties jachères, les Cistes apparaissent en grand nombre, tandis que dans les endroits découverts et incultes on rencontre l'_Euphorbia dendroides_, les _Teucrium marum_ et _massiliense_, le _Lavandula Stœchas_, le _Coronilla juncea_, les _Genista linifolia_, _candicans_ et _spinosa_, le _Jasminum humile_, l'_Euphrasia linifolia_, le _Vitex agnus castus_, le _Thrincia tuberosa_, etc. Dans le sable, sur le bord de la mer, croissent le _Pancratium maritimum_, l'_Absinthium maritimum_, et sous les rochers les _Juniperus phœnicea_ et _Sabina_, le _Statice minuta_, l'_Echinophora spinosa_, quelques espèces d'Euphorbes, etc.
Nous devons à la complaisance de M. le docteur BERNARD, de Porquerolles, les renseignements minéralogiques et géologiques suivants:
A l'île du Levant se trouve un véritable lit de roches granatifères. Dans la partie E. et S., vers le NO. au centre de l'île, partout le schiste micacé, en se délitant et s'effeuillant aux impressions atmosphériques, jonche la terre de ses grenats. On peut, d'après M. DENIS, reconnaître leur cristallisation dodécaèdre ou trapéziforme; ils sont en général d'un rouge-brun tirant sur le noir, quelquefois rouges, violacés et d'apparence terreuse, d'autres fois légèrement vitreux dans certains endroits. Vers l'E., sur le bord de la mer, ils se trouvent mêlés aux grenats prismatiques. Le mica-schiste, dans lequel cette substance est empâtée, est contourné ou anguleux et les cristaux prismatiques du _disthine_, élargis comme d'habitude sur deux faces opposées, s'allongent d'une manière remarquable, se recourbent, se redressent, et suivent exactement les mouvements de la roche sur laquelle ils sont appliqués.
Il existe aussi un gisement d'asbeste ou amianthe, à un endroit appelé la mine, où l'on ne peut arriver qu'au moyen d'une barque. L'asbeste se trouve dans les fissures d'une roche magnésienne. Elle affecte plusieurs formes et plusieurs couleurs, ses fibres sont le plus souvent d'un blanc d'argent, assez soyeuses, mais dures et compactes.
Un peu au-dessus du gisement d'asbeste, on trouve une actinote de couleur vert tendre, légèrement nacrée et châtoyante. Cet amphibole calcaréo-ferrugineux est basillaire, mais non pas à fibres droites; il s'offre, en outre, sous forme de petites lames assez étroites, irrégulièrement superposées ou divergentes. C'est, sans contredit, une des substances les plus remarquables de l'île, après toutefois les cristallisations des tixanoyides et des titaniates; le titaniate de fer se trouve dans le mica-schiste, il est solide, noir, métalloïde et cristallisé en octaèdre.
Les grosses roches, qui font saillie dans les parties centrales de l'île, sont formés de quartz hyalin, parfois d'une blancheur éblouissante.
J. LINDEN.
Enfin nous terminerons ce chapitre par quelques notes historiques:
Mela désigne toutes les îles du littoral de Provence sous les noms de Stœchades, qui signifie en grec rangées. Strabon en compte cinq. «Au devant de la côte, dit-il, en partant de Marseille, on trouve les îles Stœcades. Il y en a trois grandes et deux petites. Elles sont habitées par des cultivateurs marseillais; plus anciennement elles avaient même une garnison pour les garantir des descentes des pirates, car elles ne manquent pas de ports.» Et le géographe grec place à la suite les îles de Lérins, sous les noms de Leron (Sainte-Marguerite) et de Planasia (Saint-Honorat).
Agathémère place les deux petites Stœcades près de Marseille.
Pline est plus précis: «Les trois Stœcades, dit-il, sont ainsi nommées par les marseillais qui en sont voisins à cause de l'ordre dans lequel elles sont rangées. Les noms de chacune d'elle sont: _Prote_, _Mese_ aussi appelée _Pomponiana_; la troisième est _Hypœa_; à partir de ces îles sont Sturmin, Phœmie et Philœ.» Il mentionne ensuite les îles Lero et Lerina, qui sont évidemment les îles de Lérins.
Etienne de Bysance en compte aussi trois, les place résolûment dans la rade de la ville phocéenne et ajoute qu'elles s'appelaient _Ligustides_, ce qui n'apprend pas grand chose, puisqu'elles étaient en face de la côte Ligurienne.
Les géographes du moyen âge furent encore plus obscurs et contradictoires: les uns placent les Stœcades un peu partout sur la côte de Provence, d'autres à l'estuaire du Rhône où ils la confondent même avec l'île de la Camargue.
Encore, d'après Pline, les îles de Marseille s'appelaient «petites Stœcades», tandis que celles d'Hyères étaient nommés «grandes Stœcades» et portaient des noms qui rappelaient leur position relative. La première, Porquerolles, en marchant de l'Ouest à l'Est, s'appelait Prote (προτη, première); la seconde, Port-Cros, était celle du milieu et s'appelait par suite Mese (μηση, milieu); la troisième, l'île du Levant ou du Titan, placée après et comme au-dessous des deux autres, portait le nom d'Hypœa (υπο sous,—île inférieure).
Ce sont des fragments détachés de la chaîne des Maures.
Le nom des Îles d'or qu'on leur donne est tout à fait moderne; on ne le trouve dans aucun auteur ancien. A défaut de meilleure explication, on a pensé quelque fois que cette désignation avait été donnée aux îles d'Hyères à cause de l'éclat métallurgique et doré que jettent au soleil couchant leurs rochers granitiques à facettes et leur sable pailleté de mica. Les ruines qu'on y rencontre permettent cependant de supposer qu'elles étaient peuplées dans les temps anciens. On y a trouvé en effet un nombre assez recommandable de monnaies romaines et massaliotes à l'effigie des empereurs Néron, Vespasien, Titus, Nerva et Trajan; les monnaies grecques sont aux types de Marseille et des substructions qui paraissent indiquer un établissement d'une certaine importance.
L'empereur Claude, assailli par une violente tempête, lors de son voyage dans la Grande-Bretagne, vint y chercher un excellent refuge; elles furent aussi le théâtre de l'arrestation de Valens, le plus ambitieux des généraux de Vitellius, qui fut transporté delà à Urbinum, où Paulin le fît mettre à mort.
Aux premiers siècles du christianisme, les moines de Lérins établirent une succursale dans les trois îles qui prit un très grand développement.
Pendant près de cinq siècles ces moines vécurent sur ces trois rochers, repoussant les invasions des barbares et sauvant à plusieurs reprises les trésors des sciences et des lettres dont ils s'étaient constitués les gardiens.
Mais la lutte était inégale, et à la fin du XIIe siècle, les Barbaresques, victorieux et maîtres de l'Archipel, rasèrent leurs couvents, détruisent leurs églises, brûlèrent et jetèrent au vent les livres et les manuscrits qu'ils avaient pieusement recueillis. A dater de cette époque les Sarrasins paraissent avoir occupé les trois îles sans avoir été inquiétés. C'est delà qu'ils envoyaient leurs expéditions sur le littoral. C'était en quelque sorte les avant-postes de leur petit royaume de la chaîne des Maures, et ils réussirent à s'y maintenir encore longtemps après qu'ils avaient été chassés du continent.
CHAPITRE II.
Une grande partie de l'île est en culture ou propre à en faire. Un grand plateau, ayant environ 100 hectares de superficie, est entouré de murs pour se défendre des ravages nocturnes des lapins.
Une soixantaine d'hectares de vignes y a été plantée par M. le comte de Pourtalès.
Mais, comme nous l'avons déjà dit, le phylloxera les a envahies, et la plus grande partie du vignoble est perdue, en dépit du sulfure de carbone administré à grandes doses.
Cette année on a songé a reconstituer le vignoble en plantant de la vigne américaine à racines résistant au phylloxera, et en greffant les anciens plants ayant encore assez de vigueur pour émettre de nouvelles pousses. Une vingtaine d'hectares ont pu être achevés cette année.
Voici les procédés employés pour la plantation de cette vigne.
Après avoir arraché les vieilles souches, une grosse charrue tirée par quatre forts bœufs, défonce la terre à une profondeur de 50 centimètres. Un plant de 60 centimètres y est planté à un écartement de 1 mètre 50, et les raies à une distance de 2 mètres de largeur. Ces nouveaux plants ne produiront que dans trois ans.
On a également planté cette année quelques hectares de chênes lièges dans les vallons abrités du mistral. Des divers arbres cultivés dans un but industriel, un des plus utiles, bien certainement, est le chêne-liège, dont le bois sert au chauffage et au bâtiment, les fruits aux engrais domestiques et l'écorce à l'industrie. Le chêne liège au point de vue de la production de son écorce, connue sous le nom de _liège_, a été, jusqu'à présent, laissé dans des conditions défavorables, se traduisant au moment de la récolte en non-valeurs très-préjudiciables et en diverses manipulations onéreuses qui, pesant sur le commerce de ce produit, éloignent les propriétaires de cette culture et menacent cette production, devenue véritablement indispensable depuis que le liège a reçu de si nombreuses applications chez tous les peuples civilisés. L'arbre est lent à donner une écorce utilisable. Le chêne-liège ne subit qu'à 18 ou 19 ans le _demasclage_ (l'enlèvement de l'écorce mâle), qui doit le préparer à produire une écorce utilisable. La récolte n'a une valeur marchande que 2 ou 3 ans après. En résumé, il faut au chêne-liège 20 ans avant de produire une écorce commerciale; mais dès lors, chaque arbre rapporte un produit moyen de 3 francs par an. Le chêne-liège est un des arbres qui demande le moins de soin, et la moins bonne terre. Il pousse partout où on l'a planté et se contente d'un ou deux binages dans les trois premières années.
Ce qu'il y a de mieux à faire à l'île du Levant, ce sont les vignes. Le peu qu'il en reste encore des anciennes plantations atteste combien elles ont dû être vigoureuses et leur rapport magnifique. On peut y faire aisément 200 hectares de vignes.
Les vins du midi, on le sait, ont acquis une grande renommée chez les marchands de vin, car, étant très forts et très noirs, ils les coupent avec d'autres vins moins forts et le mélange donne un vin ordinaire apprécié.
Il n'a jamais gelé ni neigé de mémoire d'homme à l'île du Levant. On y a une température tempérée l'hiver et assez chaude l'été. La seule chose à craindre est le vent d'est et le mistral. Il y aurait donc avantage à faire dans les vallons abrités la culture de plantes exotiques. Ces plantes, en pleine terre, à l'abri du vent, viendraient beaucoup mieux et grandiraient beaucoup plus vite qu'en serre. Quelle économie de charbon et de bâtiments n'y aurait-il pas à faire là!
Le vallon du Javieu est magnifiquement exposé pour cette culture. On pourrait y établir dans le haut un barrage qui recevrait toutes les eaux de pluie qui descendent de la colline. Ce barrage aidé de norias que l'on pourrait faire et des sources qui existent fournirait assez d'eau pour irriguer les cultures.
Au point de vue des moyens de communications, il y a lieu de signaler qu'il est question depuis quelque temps de construire un tronçon de chemin de fer qui relierait les Salins d'Hyères à Fréjus en passant entre Bormes et le Lavandon et en cotoyant le littoral. Les plans sont faits et la plupart des communes ont déjà voté des subsides.
Ce chemin de fer promet un grand avenir à l'île du Levant et au Lavandon où l'on pourrait créer une station hivernale. On viendrait alors de Paris à l'île du Levant en moins de vingt heures sans fatigue aucune.
Le chemin de fer passant au Lavandon, on organiserait un service de bateaux à vapeur qui relierait deux fois par jour l'île au continent. La traversée ne serait que de trois quarts d'heure.
Dès lors des villas se construiraient à l'île du Levant et leur nombre s'accroissant, on ferait un casino. Cette île deviendrait la station hivernale la plus fréquentée du littoral, car MM. les Anglais quitteraient volontiers les stations du continent pour venir s'adonner dans l'île du Levant à tous les plaisirs des yachtmen dont ils sont si amateurs.
_Qui vivra verra._
FOOTNOTES:
[1] Les îles d'Hyères dépendent de la ville du même nom.
[2] L'île de Bagaud que l'on ne cite pas ici a cependant 59 hectares de superficie et possède un fort.
(_Notes de l'auteur_).
[3] Cette fabrique n'existe plus à l'heure qu'il est. L'île est défendue par 3 forts.
[4] Cette fabrique est également supprimée. Il n'en reste plus que d'immenses ruines.
(_Notes de l'auteur_).
[5] C'est une erreur, de pointe à pointe il n'y a qu'une distance de 800 mètres.
[6] Des Salins d'Hyerès, cette distance n'est que de 23 kilomètres. Le point le plus proche du continent est le Lavandon, à 14 kilomètres de l'île du Levant. (_Notes de l'auteur_).
Note de transcription
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