L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Chapter 9
--Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lâcheté, mais je vais la réparer. Probablement l'arrivée de ces étrangers a tout appris à Angèle, si la curiosité ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas lu ma lettre. Quand j'aurai remis à ce Rosenheim et à cette femme la fortune qui leur revient, je demanderai pardon à Angèle, et j'accomplirai ma résolution. Mais la seule façon de lutter contre le mépris, c'est d'être inflexible envers moi-même, et de ne pas craindre de m'humilier par un aveu... Avouer? est-ce que je puis faire autrement? Ah! j'éprouve, à l'approche de l'expiation, un bien-être, un apaisement! L'honnêteté est donc quelque chose!
Tout en parlant, Gérard s'avançait à grands pas. Il regardait avec attendrissement cette maison où il avait pensé trouver tant de bonheur, où toute sa vie, toute son ambition étaient concentrées. Il lui semblait que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la façade, comme si elle la couvrait déjà de deuil.
--Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angèle, oui, pendant quelque temps, parce qu'elle m'a aimé et qu'elle me plaindra. Et puis parce que le noir lui va bien! Mais peu à peu, elle m'oubliera. Qui sait? elle se remariera encore! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira: Il méritait d'être un honnête homme, mais la vanité en fit un coquin! Et ce sera tout. Personne ne me pleurera, excepté, là-bas, ma mère.
Il était devant une barrière en bois qui fermait l'entrée du parc.
--Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin.
Il arriva, par une allée couverte, jusqu'au château. La fenêtre d'Angèle n'avait plus de lumière.
--Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Aurait-on respecté sa retraite? ou plutôt, n'est-elle pas dans ma chambre occupée à lire ma lettre de ce soir? Après tout, il est bien tard; Rosenheim n'a peut-être pas voulu nous déranger à minuit; il pensait bien que je ne lui échapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons; et, au point du jour, j'irai trouver Rosenheim.
--D'où venez-vous donc, mon ami? lui demanda tout à coup une voix argentine, au-dessus de sa tête.
Gérard leva les yeux. Angèle était à sa fenêtre. Elle avait éteint la lumière, afin de le mieux guetter sans doute. Il trouva, aux douces paroles de sa femme, un effroyable accent d'ironie.
--D'où je viens? dit-il: de me promener.
--Pourquoi sortir si longtemps, si tard, et nous exposer à des inquiétudes? continua Angèle avec la même douceur. En votre absence, il nous est venu des hôtes.
Gérard sentit son sang lui monter au cerveau:
--Je vais être frappé d'apoplexie, pensa-t-il; tant mieux, cela évitera toute explication.
--Eh bien, vous ne répondez pas, monsieur, continua Angèle. Hâtez-vous, car nos voyageurs sont fatigués, et je crains bien que dans quelques minutes vous ne puissiez plus leur parler; je les ai laissés dans la bibliothèque.
Gérard ne s'appartenait plus. Il n'avait plus de volonté. Une force invincible le poussait: il entra, gravit l'escalier comme un automate en faisant retentir les marches sous ses pas, et il arriva devant la porte de la bibliothèque; là, il se dit tout bas:
--Dieu ne veut pas que je meure avant la honte. Que sa volonté soit faite!
Puis, poussant la porte entr'ouverte, il entra.
Une exclamation joyeuse et un cri retentirent à la fois. Une femme se précipita dans ses bras:
--Gérard! mon enfant! comme tu as tardé! lui dit-elle.
--Ma mère! vous ici? s'écria Gérard, qui sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
--Oui, moi, qui ai voulu accompagner M. Rosenheim.
A ce nom, Gérard baisa convulsivement le front de sa mère, et se tourna vers le terrible M. Rosenheim.
C'était une honnête figure d'Allemand, au menton carré, aux joues rondes, aux cheveux grisonnants, aplatis sur les tempes. Si jamais la vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque pareil. Gérard voulut s'avancer, il était blême, ses lèvres s'agitèrent sans qu'il pût dire un mot.
--Remettez-vous, mon cher monsieur, dit M. Rosenheim, en lui serrant les deux mains. Nous commencions à craindre de ne pas vous embrasser ce soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible voyage... d'autant plus que mon voyage était inutile. Ah ça! expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a découvert que vous étiez son fils...
--Son fils, dit Gérard, qui se sentit touché par une étincelle électrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.
--Oui, son fils, ajouta madame Gérard en s'avançant. Tu ne m'as jamais parlé de ton père, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi j'avais changé mon nom de théâtre, celui que je portais quand je jouais à Francfort. Je croyais que le passé était à jamais derrière nous. Je ne pensais guère qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...
--Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystérieux; mais je suis bien son fils, n'est-ce pas ma mère? n'est-ce pas, monsieur?
Le vieux Rosenheim sourit sans répondre; il semblait dire: demandez à votre mère. Madame Gérard renouvela ses protestations, et en quelques mots mit son fils au courant. Quant à celui-ci, écrasé, épuisé d'émotions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il faisait des efforts inouïs pour retrouver son sang-froid.
--C'est égal, dit le vieil Allemand, c'est mal à vous, mon ami, de n'avoir pas écrit à votre mère que vous saviez tout, que monsieur Walter était mort, et que vous héritiez. Vous me laissez ma part dans un coin, et puis bon voyage! Vous partez sans me dire où vous allez. Ah! les amoureux! les beaux égoïstes! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon ami, que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver madame votre mère, et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en vous désignant presque, je n'aurais jamais été sur la voie: je m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai madame votre mère; elle m'avoua tout, et nous voilà.....
--Ah! mon ami! ah! ma mère! si vous saviez quelle joie! Pourquoi ma femme n'est-elle pas là?
--Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi; elle t'a cherché dans toute la maison, dans ta chambre.....
--Dans ma chambre? interrompit Gérard qui se souvint de sa lettre d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant sur la cheminée la lettre non ouverte, le cachet intact.
--Dieu soit loué, dit-il en tombant à genoux et en joignant les mains avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon coeur.
Il se releva comme un ressuscité. La vie, une vie nouvelle l'envahissait par tous les pores. Après avoir embrassé mille fois sa mère, causé et fumé avec M. Rosenheim, il alla doucement frapper à la porte de sa femme.
--Qui est là? dit Angèle.
--Un coupable, un suppliant qui est à genoux, et qui va se tuer si tu ne pardonnes pas au plus sincère repentir.
Il entendit un bruit de verrou. Angèle ouvrit la porte, et, à demi vêtue, se jeta dans ses bras.
--Tu es guéri, lui demanda-t-elle, bien vrai?
--Regarde! et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis doigts de sa femme.
Le lendemain, comme un gai rayon du soleil entrait dans la chambre:
--Voyons, dit la jeune femme, me raconteras-tu le sujet de ta mélancolie passée, de ta sombre humeur?
--C'est impossible, balbutia Gérard.
--Pourquoi? Il n'y a qu'une infidélité que tu ne puisses pas m'avouer.
Gérard eut une vision. Il lui sembla que le moyen de racheter sa faute et de s'attacher invinciblement à jamais le coeur d'Angèle, c'était de tout lui avouer. Il eut la noble confiance de lui raconter tout.
--Ce n'est que cela, dit Angèle qui avait pourtant pâli un peu à ce récit. Comment! je pouvais te perdre! comment! cette nuit même! Oh! tu ne m'aimais pas. Si, au contraire, je te pardonne ta vilaine action, parce que tu m'aimais et que tu voulais mourir. Va! ne crains pas que je te reproche jamais cette faute; tu as souffert, tu as lutté; c'était moi qui, par mes coquetteries, te poussais à l'abîme.
Et Angèle attendrie serra avec force son mari contre son coeur. Quelques instants après:
--A quoi tient la vertu? reprit-elle en souriant. Dire que je pouvais être la femme d'un coquin!
--Dites la veuve!
Gérard et Angèle furent-ils heureux? eurent-ils beaucoup d'enfants? Je l'ignore; mais je le présume. Il y a quelques semaines, Angèle, m'a-t-on affirmé, disait avec la coquetterie d'une Parisienne ennuyée d'être heureuse à une de ses amies qui vantait les mariages d'argent:
--Ah! la vie est une série de déceptions; il n'y a pas de joie complète. On croit faire la fortune d'un pauvre artiste sans le sou, et on épouse un millionnaire!
Je connais beaucoup de femmes à Paris et ailleurs qui ne craindraient pas d'affronter cette déception.
VII
Où l'on dégage la moralité de l'histoire.
Stanislas Robert, en finissant, crut devoir s'incliner avec modestie, comme s'il eût voulu récuser d'avance l'explosion des bravos. Mais le succès avait été trop réel, et chacun des auditeurs était trop vivement préoccupé de l'idée de chercher un sens, un secret, un aveu, dans ce récit, pour donner place aux applaudissements vulgaires. Personne ne battit des mains, chacun interrogea à son tour:
--Êtes-vous bien certain qu'Angèle ait angéliquement pardonné à son mari? demanda madame Julie Vernier. Pour moi, j'en doute.
--Et moi je n'en doute pas, interrompit la señora Mendez: la passion vraie purifie tout.
--Pour ma part, insinua sir Olliver, je ne crois pas à la passion des artistes ni au pardon des dames.
--S'il y avait eu moins de vanité et par conséquent plus d'amour réel dans cette union, dit Frantz, les tentations ignobles n'auraient pas effleuré votre héros. Tout le monde peut aimer, même les artistes, et l'amour vrai ne conseille jamais de bassesse.
--Vous êtes sévère, dit le peintre.
--Que t'importe? reprit Ottavio, tu nous as déclaré que ce n'était pas là ton histoire.
--Sans doute, mais j'en suis l'historien; et si la moralité vous en semble immorale, je deviens complice.
--Et vous, que pensez-vous de votre héros? demanda vivement l'Espagnole.
--Oh! vous ne m'embarrassez guère. J'en pense du mal. Mais je crois que, pendant son intervalle de coquinerie, il fut un escroc naïf. Les subtilités de raisonnement prouvent la profondeur de ses remords et son honnêteté primitive.
--Décidément, il y a de l'indulgence dans votre sévérité, reprit la Française.
--Je vois, mesdames et messieurs, dit le peintre en souriant, que si vous ne me soupçonnez pas d'être à la fois mon historien et mon héros, vous êtes disposés à croire que j'ai prêté quelque chose de moi à mon personnage. Eh bien, je l'avoue, je lui ai prêté... ma bourse. Je lui ressemble par le désir de la fortune et de la gloire. Quant au reste, l'analogie n'est pas saisissante. Je ne suis pas marié, je n'ai pas hérité de millions, et la femme qui doit me tendre le rameau d'or est encore inconnue. Mais il y a des rêves qui ont la violence des souvenirs. Je me suis souvent demandé si la grande probité qui gesticule pour cent mille francs offerts en public, et qui se livre à des mouvements d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès, pour quelques billets de banque, n'avait pas plus d'héroïsme quand elle se cramponnait seule, dans le silence et dans le secret de la conscience, à quelques dernières branches de la vertu. J'ai voulu, avant de m'embarquer pour l'Australie, me raconter la maladie du million. Cette histoire n'est pas authentique, et pourtant elle est vraie. Je ne sais pas si le musicien en question n'est pas un peintre ou un littérateur; mais je sais qu'il y a tous les jours, à toute heure, quelque part, un malheureux, affamé de joie, ivre d'orgueil, qui fait les yeux doux à un coffre-fort, et qui adore d'un amour platonique les petites images de la Banque. La limite exacte de l'intérêt et de la passion désintéressée; le point où le sentiment n'est plus un calcul, et où le calcul devient un sentiment; voilà la véritable terre inconnue. C'est un petit essai de géographie morale que j'ai voulu tenter. Ne voyez pas autre chose dans mon récit.
--Tant pis! dit en soupirant la belle Dolorida.
--Voilà un _tant pis_ que je place dans mon coeur avec le _pas encore_ d'hier matin, répondit en riant Stanislas Robert. Je suis bien désolé de n'avoir aucune peccadille honteuse à confesser. Mais l'occasion m'a peut-être manqué, et si vous voulez bien m'honorer d'une mauvaise opinion!.....
--Mais si ce n'est pas votre histoire que vous nous avez racontée, nous n'avons pas fait assez honneur à votre imagination. Applaudissons, mesdames, dit madame Vernier.
--Hourra! s'écria l'Anglais.
Tout l'auditoire applaudit; Stanislas se leva et fit un grand salut.
--Je suis on ne peut plus sensible à cette marque désintéressée d'approbation que vous attendez sans doute aussi de moi, et que je promets de rendre à chacun de vous à l'occasion.
--Le traître! Il doute de tout, dit en souriant le mélancolique Frantz.
--Vous voyez bien que non, puisque je crois tout possible, au contraire.
--Vous ne doutez pas du moins de la puissance de l'or? demanda l'Espagnole.
--Je ne doute pas non plus, madame, de la puissance de l'amour.
--Mais, qui l'emporte du coeur ou de l'argent?
--Parbleu! vous me posez là, en plaisantant, la grande question moderne. Voilà, au fond, tout le problème social. On se dispute dans toutes les langues, et l'on s'égorgille sous toutes les latitudes, pour savoir qui l'emportera, ou du coeur, qui s'appelle, à l'occasion, la patrie, la justice, la liberté; ou de l'argent, qui s'appelle communément l'égoïsme, la tyrannie, l'orgie. Il n'y a pas de questions politiques; il n'y a que des questions sentimentales. Aimer ou haïr! voilà l'alternative des peuples et des rois.
--Enfin, êtes-vous pour l'amour ou pour la haine? demanda encore l'Espagnole.
--Je vous dirai volontiers ce que Figaro écrivait sur ses tablettes, en changeant seulement les termes:
L'_Amour_ et la _Richesse_ Se partagent mon coeur; Si l'une est ma maîtresse, L'autre est mon serviteur.
--J'entends, repartit gaiement madame Vernier, vous vous inclinez devant la richesse, et l'amour s'incline devant vous. Vous voulez être à la fois don Juan et le marquis de Carabas.
--Je n'ai pas dit cela; c'est Beaumarchais qui m'a trompé par sa comparaison. Je voulais faire comprendre que l'amour et l'argent sont deux pouvoirs, et que je suis pour l'équilibre des pouvoirs.
--L'argent est la chambre des lords, dit sir Olliver avec un accent qui faisait de sa plaisanterie un calembour, et l'amour est la chambre des communes.
--L'amour, dit Ottavio avec un peu d'ironie, n'est souvent qu'une chambre étoilée; on y débite de beaux discours et de plates homélies; on y rend des sentences despotiques; on y condamne à mort; et l'argent est la prison où l'amour met ses victimes.
--Prenez garde d'embrouiller le débat par des définitions, reprit la jeune Française. L'amour se prouve et ne se définit pas.
--Nous n'avons pourtant rien de mieux à faire qu'à définir, dit le peintre.
Les dames sourirent.
--L'amour, dit l'Allemande en levant ses beaux yeux au ciel, mais de façon à rencontrer le regard de Frantz, c'est l'_Ile des Rêves_; on y aborde parfois, comme dans un naufrage, mais les fleurs y sont plus belles, la verdure y est plus douce que partout ailleurs. On y vit par l'espérance.
--Et on court aussi le risque d'y mourir de faim, ajouta sir Olliver, qui n'avait encore fait que deux repas depuis le matin.
--Complétez l'image par ce détail: on y écoute des histoires saugrenues, et on y rêve des histoires merveilleuses, repartit Stanislas.
--Vous êtes modeste, monsieur, dit la señora Mendez.
--Nous verrons à la fin. A ce propos, j'ai donné bravement l'exemple; qui veut me suivre?
Il se fit un profond silence.
--Sir Olliver n'avait-il pas promis?..... demanda Ottavio, après quelques minutes.
--Je promets toujours, dit l'Anglais.
--Ottavio, mon ami, tu t'es trahi, reprit Stanislas. Invoquer la complaisance de sir Olliver, c'est offrir la sienne.
--Je veux bien, répondit Ottavio; mais je ne sais pas d'histoires sentimentales.
--Eh bien, les histoires tristes ne font pas peur aux beaux yeux, n'est-ce pas, mesdames? Tu as toute la nuit pour réfléchir et pour préparer ton improvisation, à moins que, comme moi, tu n'aies pris la précaution d'un manuscrit.
--Dieu m'en garde!
--Ainsi, voilà qui est convenu, demain, à pareille heure, nous nous réunissons pour entendre Ottavio.
Le rendez-vous donné était le signal qui dispersait les habitants de l'île. Sir Olliver put aller, sans scandale, se livrer à une collation qui lui manquait. Madame Vernier le vit partir et devina ses projets:
--Bon appétit, lui dit-elle en riant.
Sir Olliver rougit, mais envoya un salut amical à la jeune Française qui l'avait compris, et, s'il l'eût osé, il lui eût offert une part de son goûter.
Ottavio resta couché sur l'herbe, et rêva jusqu'à la nuit.
Frantz et Carolina se mirent en quête de myosotis. Quant à la señora Mendez, elle s'approcha de Stanislas.
--Vous êtes joueur! lui dit-elle avec vivacité.
--Je l'ai été.
--Vous avez perdu beaucoup?
--Et souvent! oui, señora.
--Suis-je indiscrète en vous demandant la confidence de quelques-unes de vos émotions?
--En aucune façon. Et Stanislas lut dans les yeux ardents de l'Espagnole une curiosité presque fébrile. Est-ce que, vous aussi, señora, vous avez joué?
Dolorida poussa un profond soupir.
--Tenez, lui dit-elle, je suis Espagnole, c'est-à-dire catholique fervente. J'ai aimé Dieu avec passion; eh bien, j'en étais arrivée à le prier, d'une façon sacrilége, sur ce chapelet.
Et la belle madame Mendez tira de son sein un chapelet en ivoire dont chaque grain était formé d'un dé à jouer.
--Combien de fois, dit-elle, tandis que, d'une main, je touchais les cartes ou les enjeux, n'ai-je pas serré, de l'autre, ce chapelet contre ma poitrine, mêlant des prières folles à des calculs, invoquant tout bas, avec des supplications grotesques, le Dieu que j'offensais en croyant l'adorer! Oui, j'ai joué beaucoup; et je jouerais encore si..... Mais je vous dirai cela plus tard. Je veux que vous m'estimiez un peu avant de tout savoir.
--Vous estimer? ce n'est rien, dit Stanislas avec une galanterie empressée; je veux.....
--Oh! pas de fadeurs, monsieur le Français; je vous parle sans coquetterie; parlez-moi sans compliments. Je vous étudie depuis que le naufrage nous a réunis dans cette île. J'ai confiance en votre caractère. J'ai pensé qu'un artiste saurait comprendre les bizarreries, les excentricités qui feraient peur à nos campagnons..... Voilà pourquoi je vous demande des confidences.
--Rien de plus naturel, reprit le jeune peintre en souriant. Écoutez-moi donc.
Nous n'avons pas les mêmes raisons que la señora pour nous initier, plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici, aux secrets de M. Stanislas Robert; et nous n'avons pas besoin d'écouter son récit pour apprendre plus tard les aventures de la belle Espagnole. Laissons donc les nouveaux amis à leur promenade, et revenons au rendez-vous général pris pour le lendemain.
Ce fut avec empressement que la petite colonie se réunit sur l'herbe. Le Décaméron devenait la vie normale. Ottavio ne se fit pas prier.
--Je ne vous raconterai pas, dit-il, quand il vit tous les auditeurs assemblés, une histoire sentimentale ou dramatique; c'est un conte, si vous le permettez, un véritable conte, absurde, fantasque, que je veux vous offrir. J'ai fait un pacte avec l'invraisemblable; je mourrais de la vie réelle; je vis de la vie de l'imagination; d'ailleurs, ce conte peut devenir de l'histoire.
--Espérons-le pour l'histoire! dit Stanislas. Tu es dans ton droit, mon cher Ottavio. Arioste et Boccace sont tes ancêtres.
--Prends garde, mon ami, tu vas me faire tort auprès de ces dames.
--Ottavio, tu abuses de la préface.
--C'est toi qui m'as donné l'exemple.
--Moi, c'était bien différent; je commençais; mais toi, qui viens après moi, tu avais un point de comparaison favorable; je nie ton excuse.
Ottavio ne voulut pas prolonger ce petit assaut de modestie; il se mit en mesure de tenir son engagement, et il débuta ainsi.
LE PRINCE BONIFACIO.
I
Où l'on prouve qu'il est difficile à un père de contenter tout le monde et son fils.
Il y avait une fois un prince, nommé Bonifacio, qui était bien le meilleur des hommes et le plus détestable des princes.
Je ne veux médire ni de l'humanité ni du pouvoir; mais il est certain que les vertus privées du prince Bonifacio nuisaient à ses vertus publiques, et qu'étant doué d'une bonté fabuleuse, il ne voulait pas qu'on forçât ses sujets à payer l'impôt, les voleurs à qui la prison pourrait être malsaine à rester sous les verrous, les soldats qui avaient affaire chez eux à rester sous les armes; et que, par suite de ces concessions, l'administration des finances, celle de la justice et celle de l'armée étaient dans un fâcheux état.
Or, tout le monde sait que, sans argent, les princes italiens n'ont pas de Suisses, et que tous les princes de la terre n'ont pas de serviteurs dévoués. Il est également constant que la justice a besoin d'être administrée, ne serait-ce que comme on administre les coups de bâton, et il n'est personne qui ignore qu'une armée est aussi indispensable à un ministre de la guerre qu'un lièvre pour faire un civet.
Mais le prince n'était pas un rigoureux observateur des formes monarchiques. Il en prenait à son aise, et tolérait qu'on agît de la même façon à son égard. Ses sujets ne le chicanaient pas à propos d'une vieille charte octroyée jadis par un de ses ancêtres, et lui, de son côté, se fût reproché amèrement de réclamer de ses apathiques administrés ce qu'il était en droit strict d'en obtenir. Une tolérance mutuelle confondait les devoirs, et les rênes du gouvernement formaient un écheveau assez embrouillé, que personne ne songeait à dévider.
Avec un pareil système, le prince Bonifacio était fort endetté, et il était obligé de recourir à de nombreux emprunts pour faire réparer les cheminées de son château. Le peuple n'était guère plus riche; l'argent qui ne circulait pas s'entassait dans les coffres de quelques financiers; les petits bourgeois se plaignaient du mauvais état des chemins qui conduisaient de la capitale aux guinguettes des environs, sans faire cette réflexion, que les belles routes se font avec de bons impôts autant qu'avec de bons cailloux.
Mais cet axiome était inconnu dans la principauté. Les ponts et chaussées n'avaient pas de représentants, et c'étaient les piétinements des passants qui traçaient les chemins.
Le prince Bonifacio XXIII se croyait néanmoins le bienfaiteur de son peuple, mais il n'en tirait pas vanité. Il demandait tous les matins à son surintendant de la police si tout le monde faisait ses quatre repas par jour; c'était là pour lui un scrupule de conscience. Le surintendant, dont la table était bien pourvue, rassurait le prince, et celui-ci, enchanté de réaliser à si peu de frais l'utopie de la poule au pot, digérait sans trouble et s'endormait sans cauchemar. On a pu dire de lui sur son épitaphe (la seule épitaphe princière véridique) qu'il ne cessait de rêver au bonheur de son peuple. Le sommeil étant en effet l'état le plus ordinaire du prince, les rêves étaient le seul travail de son intelligence; encore ne rêvait-il que parce qu'il ne pouvait s'empêcher de rêver, et ce travail était-il involontaire.
J'ai oublié de vous dire que les États du prince Bonifacio sont depuis longtemps effacés de la carte d'Italie. C'est donc un vieux conte que je vous débite, et les amateurs de synchronismes pourraient placer le règne du souverain en question parallèlement à l'histoire du roi d'Yvetot.