L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 7

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--Monsieur, dit Gérard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances pareilles... ma conscience...

--Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me permettre un peu de repos à mes dernières heures... de me donner l'appui de votre probité... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une bonne action que je vous offre, cédez à la tentation, je suis convaincu que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.

--Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Gérard, qui se sentait le front humide. Mais, permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je remettrai fidèlement ce dépôt.

--A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas trompé, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main; voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il est le seul témoin et le seul juge. Maintenant, mon ami, prenez dans ce secrétaire-là ces deux portefeuilles, et causons.

Gérard obéit; mais, sans qu'il pût dire pourquoi, il était pâle, il tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'il se fût disposé à commettre un crime.

IV

Où l'on donne une excellente méthode pour devenir un coquin.

Le baron Walter mourut dans la nuit. Il avait remis à Gérard les titres de tous ses biens, et il avait dit à Fritz:

--Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura récompenser ton zèle.

Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises. Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant savoir si l'âme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.

Il était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par un petit oratorio. Gérard, brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se reposer.

--Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.

Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre. D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à faire dans la journée même. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la baronne de Bligny venait-elle se présenter comme un danger, comme une menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de son coeur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait:

Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hérites.

Il était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se trouvait à la tête d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier inconnu se présentait, il ne restait au pauvre artiste que l'âcreté d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.

Cette tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?

Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard se trouvait en présence de ces deux questions. Fallait-il confier à la baronne ses chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances? Ce dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si les chances étaient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu, relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences. Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de précis.

L'héritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?

Il parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, à Gérard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrât personne. Il fit des voeux insensés pour que cet enfant, peut-être abandonné, peut-être délaissé parmi les enfants trouvés, fût introuvable. Puis, quand il avait honte de cette ardeur, il revêtait hypocritement sa convoitise de prétextes plausibles. Il se disait que, chargé de la volonté expresse du baron, il avait besoin d'apporter un soin extrême, des scrupules rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvât jusqu'à l'évidence, jusqu'à la démonstration la plus éblouissante, le lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait être un coquin, un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas, lui, Gérard, qu'on le frustrât d'un si bel héritage, ou plutôt qu'on manquât ainsi à la mémoire du baron, etc., etc.

Sur cette pente, et toujours poussé par la rage de la justice, Gérard en vint à ne plus admettre que comme une hypothèse invraisemblable l'arrivée de l'héritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne lui-même et investi si bien à propos de cette énorme fortune, que son imagination inventait tous les prétextes pour n'avoir pas à la rendre.

Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait promis de se prononcer.

Angèle attribua l'étrange pâleur et l'éclat des yeux de son ami à l'animation, peut-être à la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni alarmée, ni choquée; au contraire, elle sourit, et lui tendant les deux mains:

--A quelle église nous marierons-nous, Gérard?

Une larme parut dans les yeux du musicien.

--Angèle! Angèle! s'écria-t-il, vous êtes trop bonne pour moi. Avez-vous réfléchi à la détermination que vous prenez?

--Oui, et à moins que vous ne me refusiez, je persiste.

--Mais, voyez quelle disproportion de rang, de fortune!

--Gérard, si vous me poussez à bout, je vais me ruiner d'un coup, et me faire si pauvre que vous serez obligé de me faire l'aumône.

--Gardez-vous-en bien, Angèle! Laissez-moi plutôt devenir riche!

--Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en souriant, mais réellement froissée de l'insistance avec laquelle Gérard parlait fortune, quand elle parlait mariage.

--Je ne vous demande qu'un jour ou deux.

--Vous êtes fou, mon ami; je ne veux pas que vous retourniez au tapis vert.

--Il ne s'agit pas du jeu...

--Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous partie d'une bande de voleurs?

--Angèle, reprit Gérard, je suis fier, et je me sens pénétré d'une reconnaissance infinie quand je songe à votre amour. Cette main que vous m'offrez, c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des scrupules de délicatesse, ridicules et insensés. Il se passe dans ma vie quelque chose d'étrange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai déposer cette fortune à vos pieds. Si la fatalité veut que je reste pauvre, je serai vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil. Mais, au nom même de cet orgueil dont l'agonie commence et qui sera mort peut-être dans deux jours, accordez-moi un délai.

--Eh! mon cher, dit la baronne un peu piquée, prenez votre temps! je n'allais vite que pour vous!

--Soupçonnerait-elle ma détresse présente? se demanda Gérard. Dans ce cas, plus que jamais, je tiendrais à l'arrivée de M. Rosenheim.

--Angèle, reprit-il, j'ai votre amour: c'est le seul bien que je ne pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.

--En vérité, pensa Angèle, il est incorrigible, il tient trop à m'humilier avec mon argent.

--Vous vous rappellerez, Gérard, que je n'ai plus de consentement à vous donner; je serai votre femme quand il vous plaira de m'accorder cet honneur.

--Ah! si je pouvais hâter les événements!

--Seulement, mon ami, ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie, prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais à mon tour et qui n'oserais pas me marier.

--Raillez-moi, moquez-vous de moi, Angèle; un jour, vous saurez ce que j'ai souffert et vous m'estimerez plus.

--Vous tenez trop à l'estime, mon ami, et pas assez à l'amour.

--L'un ne vit pas sans l'autre.

--Vous êtes fou, dit la baronne en haussant les épaules et avec un rire un peu forcé.

Gérard eut peur; il se demanda s'il ne lâchait pas la proie pour l'ombre; si la vanité de se présenter avec un million, qui était d'ailleurs fort hypothétique, ne le poussait pas à froisser, à blesser un coeur aimant et à ajourner une dot considérable. Le million de madame de Bligny était là; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main. Gérard n'avait qu'à s'incliner pour le prendre; un mot, un baiser, un regard et tout était dit.

La tentation était grande; mais la fatuité et l'orgueil murmurèrent de leur côté:

--Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta surprise de fort bon goût. D'ailleurs elle cède peut-être à un accès de pitié. Elle a soupçonné tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es supérieur à cet échec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charité. Aie la coquetterie de la pauvreté; prends tes précautions pour n'être jamais humilié.

Gérard se croyait bien sage, en raisonnant ainsi, le pauvre fou! Il ne raconta pas à Angèle tous les incidents de la dernière partie de la nuit précédente; mais il parla de la mort du baron, de la confiance singulière que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette confiance lui imposait envers la mémoire du défunt, et de la possibilité d'un testament qui lui ferait des avantages.

Mais de ce malencontreux Rosenheim, et du plus malencontreux héritier, il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrète paralysa sa langue toutes les fois qu'il fut tenté d'entrer dans ces détails. La baronne, encore une fois, fut choquée de le voir suspendre son mariage jusqu'à l'ouverture prétendue du testament. Elle lui dit assez froidement qu'il n'avait pas à se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes funèbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta, afin d'aller bouder seule, et en grande toilette, dans l'allée de Lichtenthal.

--Est-ce que je serais un imbécile? se demanda pour la seconde fois notre musicien. Ne risqué-je pas tout mon bonheur en prenant trop de précautions pour l'amour?

Mais cette réflexion, ce remords, au lieu de faire courir Gérard sur les pas de madame de Bligny, le cloua davantage à la place où il méditait, profondément absorbé dans ses calculs; s'attachant d'autant plus étroitement à l'idée d'hériter du baron, que cette espérance de fortune s'était jetée au travers de ses rêves et avait dérangé les plans de sa petite comédie d'amoureux; il devenait impatient de savoir à quoi s'en tenir.

Dix fois dans la journée il alla à l'hôtel d'Angleterre demander si quelque voyageur n'était pas arrivé. Il faisait des suppositions sur la figure probable de M. Rosenheim, et dans chaque physionomie inconnue il croyait le reconnaître.

--Jusqu'à quand me faudra-t-il l'attendre? se demandait-il, car enfin, il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas: un accident, une mort subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'âge de son ami; mais pour qu'il y eût entre eux une si grande intimité, une confiance si absolue, il fallait nécessairement qu'ils fussent contemporains. Or, voyager à cet âge-là, c'est imprudent. Du moins, je ne serai pas chargé d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore, faut-il que je sache s'il est mort.

Et Gérard revenait sur ses pas, questionnait Fritz.

Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui était peu connu. Il n'était entré lui-même que depuis quelques années au service du baron. Il avait entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait pas dire si c'était pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amérique que M. Rosenheim était parti. Le baron avait brûlé ses lettres. Cet original avait pris une sorte de plaisir à remettre tout le dénoûment posthume de son existence aux mains de Gérard, sans indications, sans notes, sans une seule trace qui pût venir en aide à la bonne foi de son exécuteur testamentaire.

Toute la journée fut un tressaillement perpétuel. Gérard allait, venait, passait dans l'allée de Lichtenthal, saluait Angèle, lui parlait précipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait être Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement, c'est-à-dire filialement au baron Walter. Ce fut une anxiété croissante qui menaçait d'atteindre au supplice.

Pour surcroît de douleur, Gérard, dont les rêveries avaient ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu'à son fantastique million. Il l'entendait carillonner à ses oreilles. Les pièces d'or ou d'argent grimpaient dans sa tête, comme des notes, à des échelles de gammes. Il ne pouvait s'empêcher de calculer ce que cette énorme fortune, ajoutée à celle de la baronne, lui assurerait de beaux revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais étourdir par ce cauchemar; c'était pour procéder plus facilement à des chefs-d'oeuvre qu'il calculait, et Angèle brillait toujours, au milieu de ces splendeurs rêvées, comme la reine, comme la raison de tout ce luxe.

La journée finit. Tous les courriers étaient arrivés. Aucun Rosenheim n'avait paru. Il sembla à Gérard qu'on lui enlevait un fardeau d'un million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et ce fut alors qu'il s'aperçut qu'il avait remué, en imagination, des tas d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla à l'hôtel. Fritz, préparait les malles, tout en veillant avec décence sur la dépouille du vieux baron. Le fidèle valet devait partir le lendemain, après la cérémonie. Il osa réclamer sa part; mais avec tant d'ingénuité qu'on ne pouvait s'en fâcher.

--C'est juste, dit Gérard, en soupirant, tu n'attends personne, toi!

Fritz s'inclina.

--Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? Je te prendrais à mon service.

Fritz avoua qu'il avait, là-bas, à quelques lieues de la forêt Noire, une cousine aux joues roses, aux mains potelées, aux yeux de myosotis, qui l'attendait. Il avait désormais une dot et de quoi manger de la choucroûte.

Gérard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz était un témoin. Et, sans savoir pourquoi, il aimait à se retrouver seul pour penser à son million, pour le contempler des yeux de la foi, et l'embrasser des lèvres de l'espérance. Sa fortune tout entière, en effet, gonflait deux gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Gérard pour acquitter le legs convenu envers Fritz diminua à peine leur embonpoint.

Ne sachant comment échapper aux idées singulières dont il se sentait obsédé, mordu par des désirs dont il avait honte, Gérard prit une résolution vraiment héroïque, mais qui prouvait, par son caractère même, le chemin que la gangrène de l'or avait fait en lui.

--Je passerai la nuit, se dit-il, seul, face à face avec le mort. Je veux que cette veillée austère me purifie et me débarrasse de mes agitations indignes.

En conséquence, Fritz alla dormir, en rêvant à sa cousine, et aux choux gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter, et Gérard s'installa devant le visage bleu et grimaçant du baron Walter.

Mais cette faction courageuse devant la mort, après avoir, pendant la première heure, refroidi, glacé, contrarié les idées profanes de Gérard, finit, au contraire, par les alimenter: le besoin instinctif de se soustraire à cette contemplation, qui ne pouvait être pour son coeur la source d'émotions pieuses, le poussa dans des divagations de toutes sortes.

Il pensa plus que jamais à ses millions; et quand l'aurore fit glisser ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blême que le front du mort, voici à quelles pensées, presque criminelles, Gérard en était arrivé.

--Je suis maître absolu de cette fortune. Il dépend de moi seul que l'héritier hérite ou n'hérite pas. S'il arrive bientôt, je le soumettrai à une enquête sévère, et il faudra qu'il justifie bien de sa parenté pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis pas l'attendre indéfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontré avant d'expédier son ami Rosenheim, il est probable qu'il n'eût pas songé à ce fils inconnu. Cette fortune m'est bien réellement destinée. Je ne m'en laisserai certainement pas dépouiller par le premier venu. Je déposerai ici en main sûre la part de M. Rosenheim; puis, je m'en irai. Angèle, qui ne comprend rien à mon retard, à mon hésitation, s'impatiente; je ne puis pas compromettre indéfiniment mon bonheur pour des gens que je ne connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-être morts, etc., etc.

Bref, Gérard était presque convaincu qu'il pouvait toucher au million. Il ne pensait plus à l'arrivée de M. Rosenheim que comme à une injustice effroyable du sort, qu'il lui était permis, dans une certaine mesure, de conjurer.

Les obsèques du baron Walter furent dignes de la reconnaissance de Gérard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua hautement. On ne savait pas que le défunt payait et avait réglé ces détails avec lui. Le bruit se répandit bientôt dans Bade que le musicien français héritait. Fritz, qui réglait les dépenses, au nom de l'artiste, et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'étrange caprice du baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des cohéritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de l'éclatante médaille.

Quand Gérard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on le saluait avec déférence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la main.

--Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec la roulette.

Les dames s'informèrent du héros du million. Elles le trouvèrent adorable, et Angèle qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux événement envoya chercher Gérard en toute hâte, comme si elle avait eu peur qu'on le lui enlevât.

Gérard secoua de ses bottes la terre blanchâtre du cimetière, et s'empressa d'accourir, après avoir demandé encore une fois d'une voix tremblante si aucun étranger n'était arrivé. On lui répondit que non.

--Parbleu! se dit-il en route, si c'était une ironie! un piège, une malice de ce baron! Si ce Rosenheim n'existait pas! Fritz était bien vague sur ce point, quand je l'ai interrogé. Je lui en reparlerai ce soir.

Et, bien qu'il sût que le soir même Fritz ne devait plus être à Bade, puisqu'il avait reçu ses adieux, il se dit:

--C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir même!

En attendant, il alla répondre aux questions d'Angèle.

V

Ce que coûtent une chaumière et un coeur.

La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de l'héritage attribué à Gérard au moment même où le dépit qu'elle ressentait de l'étrange conduite de son compagnon de voyage lui conseillait presque une rupture. Elle était humiliée de ses hésitations, et trouvait que la mésalliance perdait de son charme vengeur si Gérard délibérait ainsi.

Son amour, composé de tous les éléments en discorde, n'avait pas les vertus évangéliques qui font tout souffrir, parce qu'on est disposé à tout pardonner.

--Je veux savoir, se dit-elle, si la prospérité le changera. Voilà une merveilleuse occasion d'éprouver son amour. Sa fierté excessive m'était suspecte; il n'a plus maintenant à faire le dédaigneux, ni à essayer le rôle de généreux; nous sommes égaux.

Et elle l'attendit avec son plus séduisant sourire, le coeur agité d'une émotion véritable, se préparant à lire son sort dans les premiers regards de Gérard.

Mais Gérard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pâleur se succéder sur son front, il écoutait avec des distractions perpétuelles, et répondait, au milieu d'une sorte de cliquetis intérieur qui l'assourdissait:

--Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grâce enchanteresse, il paraît que décidément nous n'aurons pas une chaumière, et que nous pouvons prétendre au palais d'une fée.

--Quoi! on vous a dit déjà?... balbutia Gérard.

--Oui, monsieur, j'ai appris par tout le monde ce que vous n'auriez pas dû me cacher; mais il paraît que monsieur hérite pour lui seul. Oh! le vilain avare!

--J'hérite! mais cela n'est pas encore sûr!

--Comment? est-ce que vous n'êtes pas investi? Est-ce qu'il y aurait des collatéraux? des cousines, peut-être, comme moi j'avais des cousins? Oh! je vous plaindrais alors!

--Non! non! je suis bien maître absolu, se hâta de reprendre Gérard, qui n'eût jamais consenti à parler de Rosenheim.

--Comme vous dites cela avec tristesse, mon ami! Il semble que ce bon vieillard qui voulait se faire bénir par nous, a, de son côté, porté bonheur à notre amour. Vos scrupules, vos fiertés n'ont plus de prétextes. Allons, riche vertueux, ayez le courage de votre fortune, et résignez-vous à m'apporter une grosse dot, si vous consentez toujours à m'épouser.

--Ah! Angèle, pourquoi raillez-vous? Je suis bien malheureux!

Et des larmes s'échappèrent des yeux de Gérard; c'était le dernier effort de sa probité qui râlait.

--Vous malheureux, quand vous acquérez l'indépendance envers le monde et envers moi-même; car je puis bien vous l'avouer maintenant que vous voilà riche, quelquefois, mon ami, je me demandais s'il n'y avait pas de l'imprudence dans nos projets de mariage. Je ne parle pas des calomnies, je les bravais volontiers; mais vous pouviez, à mon insu, vous sentir blessé. Je vous ai vu si prompt à repousser mes offres, que je redoutais, de votre part, de terribles accès de repentir. Notre mariage devient moins romanesque; mais il acquiert des chances positives de bonheur immuable. Je n'aurai pas à me défendre d'une mésalliance, ni vous d'une ambition d'argent.

--Quoi! madame, s'écria Gérard d'une voix étranglée, nous pouvions entendre ces accusations?

--Encore une fois, mon ami, je les aurais bravées. Mais vous pouviez en souffrir, tandis que maintenant nous nous résignerons, vous à ma fortune et moi à la vôtre.

--Ah! j'aimais mieux ma pauvreté, dit Gérard qui mentait, mais qui cherchait un prétexte aux soupirs et aux sanglots qui l'étouffaient.

--Moi aussi, peut-être, ajouta la baronne en souriant; mais que voulez-vous! ce sont là les coups du sort. Notre amour se prouvait par le désintéressement; il lui faudra trouver une autre façon de s'affirmer.

Gérard fut tenté de dire:

--Je renonce à la fortune, j'abandonne ce million pour rester pauvre.

Mais cette bouffée d'héroïsme se dissipa. Il réfléchit que répudier ce qui n'était pas encore à lui, c'était de l'exagération et du mauvais goût; il valait mieux le conserver.

--Quand serez-vous libre? lui demanda la baronne qui ne comprenait rien à ses silences, à ses interjections, et qui, voulant le pousser à bout, avait hâte de lui arracher un engagement.