L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 6

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De son côté, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de mariage, rédigé sur papier timbré, allait consacrer et immobiliser son bonheur, se sentit prise, non pas d'un doute pour Gérard, mais d'un besoin instinctif de veiller à la sûreté de son rêve. Puisqu'elle portait un défi aux soupirants de sa bourse, il fallait être bien certaine que Gérard ne chantait pas pour ses écus; et non-seulement cette conviction devait lui être acquise, mais il était d'obligation, de bon goût, de la faire entrer dans la conscience de tous.

Dès lors, la nécessité d'une épreuve réciproque désenchanta un peu l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta, et, si pur qu'on fût disposé à se trouver, on se soupçonna capable de petits défauts.

--Je saurai bien si Gérard m'aime absolument et sans arrière-pensée, se dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succès, ses triomphes, et je le mettrai à l'épreuve du désintéressement.

--Je saurai bien si Angèle veut m'épouser, dit à son tour Gérard, qui ne se souciait pas d'être pris seulement pour expérience et par vengeance. Je la suivrai jusqu'au bout du monde.

Et c'est ainsi que, voulant attester la solidité de leur amour, ils coururent la chance de l'ébranler, et résolurent de quitter Paris pour aller se promener sur le Rhin. Hélas! il faut se défier des sentiments qui ont besoin de changer d'air et de climat. Ils usent des moyens désespérés de la médecine, et sont bien près de leur fin.

L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de ceux qui se sentent menacés par la mort.

Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et plus digne de son fils.

Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle vit son fils se préparer à un voyage:

--Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.

--Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement Gérard, offensé de ce conseil pratique.

--Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.

L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait pas absolument sur lui pour les dépenses de la route.

Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette affectation. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles, des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations, et Gérard, dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.

Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans la confusion des hypocrisies, et la nécessité qui les pousse à se faire réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse qui croit vivre, parce qu'elle accuse.

Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout le monde connaissait ou soupçonnait son engagement avec Gérard; mais personne n'en paraissait scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. Il rembourse avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint d'avoir peur de lui.

Pendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et flairait son bouquet avec ses lèvres, Gérard, adossé à l'angle d'une porte, se disait tout bas:

--Je n'ai plus que cinquante francs à dépenser pour elle. Que vais-je faire? Lui demander de m'épouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est hideux! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter, c'est le comble de la lâcheté; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutôt la mort mille fois! Ah! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous attacher à ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est tout, c'est trop; puis chacun retourne à son devoir. Mais pourquoi me suis-je habitué à cette pensée qu'elle pouvait être, qu'elle devait être ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donné cette ambition, qui l'a entretenue dans mon coeur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles: serais-je coupable de les lui rappeler?

Et le pauvre Gérard la cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui envoyait un baiser des lèvres, quand la valse la faisait passer devant lui, puis il reprenait ses douloureuses réflexions.

--Cinquante francs! se disait-il; ce n'est pas même le prix du voyage pour la fuir. Je suis obligé de vaincre ou de mourir ici.

Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un à qui, en désespoir de cause, il pût s'adresser pour un emprunt, il aperçut un journaliste parisien en quête d'émotion pour un keepsake dont il dépensait d'avance le produit.

Gérard l'aborda, renouvela connaissance et présenta sa requête, en s'excusant sur un retard de la poste.

--Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux heures de répit. J'ai quelque idée que la chance me sera favorable aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain à votre disposition.

--Vous allez jouer?

--Oh! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprécation contre la fièvre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec moi.

--Volontiers; c'était pour jouer moi-même que je voulais emprunter ces quelques louis, reprit Gérard, qui se voyait obligé de mentir pour cacher son embarras, et qui, depuis son arrivée à Bade, tout entier aux spasmes de son amour, n'avait jamais songé au tapis vert.

Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.

Gérard eut une émotion profonde en entrant; il sentit un frisson lui parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille:

--Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en espérez plus!

Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine. Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien, Gérard était instruit et avait de la littérature). Il chercha les _Fils de la Forêt-Noire_; il en vit quelques-uns.

Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année, Et là, muets d'horreur, devant la destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.

* * * * *

Gérard ne poussa pas l'exclamation du poëte:

O toi, père immortel dont le fils s'est fait homme!...

Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de coeur, dissimulé dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines, un de ses derniers louis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte désespérée.

III

Ce que rapporte une politesse bien placée.

Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les émotions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Gérard dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet. Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.

--Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du keepsake, et qui songeait à un second volume.

--Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.

Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal, il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse; là, il faut bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume, le sentiment de sa défaite l'étouffèrent: il pleura.

Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et si l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes. Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je pleure! et si je suis à plaindre, c'est que je mérite d'être consolé. De là, à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il n'y a pas loin, et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements haineux d'amour.

--Oh! je la forcerai bien à m'épouser, se disait-il. Il serait par trop ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône? Oh! ce jeu, quelle sottise à moi de lui demander un aide! Après tout, l'amour et la roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je comprends le vol! Qu'y a-t-il, à cette heure où je souffre, entre une mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une occasion.

Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus douces, se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait, n'ayant aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose, perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings, poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.

Après une heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme, et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui demanda pardon de l'avoir accusé.

--Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle en allant vers lui.

--Rien... la fraîcheur de la nuit m'a saisi.

--Gérard, vous me cachez quelque chose.

--Moi, que puis-je vous cacher?

--Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.

--Un duel! reprit Gérard avec un peu d'ironie, oh! ce n'est pas le duel que vous supposez, madame, je me suis battu contre votre amour, et j'ai été vaincu.

--Vous êtes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion railleuse.

--C'est possible.

--Ah! je devine! s'écria Angèle, qui reconnut la vérité à certaine flétrissure des mains, à ce petit désordre des manchettes que causent toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez joué, et...

--Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrité. Je suis un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voilà le motif de ma pâleur et de mon émotion.

--Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angèle en lui serrant les mains, et vous avez tort. Si quelque dette...

--Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous voulez.

--Non, je me sens fatiguée; je veux rentrer.

--Permettez que je vous reconduise.

Madame de Bligny était rêveuse. Cette douleur de Gérard lui semblait facile à interpréter; elle ne doutait pas qu'il n'y eût une question d'argent au fond de ce désespoir. L'épreuve touchait à son terme. Décidément l'artiste avait triomphé. Son orgueil qui n'avait jamais fléchi, son amour qui avait eu recours à toutes les luttes plutôt que d'accepter un bienfait, tout attestait le désintéressement de la passion.

--Gérard, lui dit-elle avec une sorte de gravité, laissez-moi vous dire que je vous aime plus que jamais. J'ai été cruelle envers vous peut-être; mais c'était pour mieux vous prouver mon estime. Venez me chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble; nous avons tout notre bonheur à assurer.

Gérard ne put que répondre:

--A demain!

Il mit sur le front d'Angèle un respectueux baiser, et il la quitta brusquement.

--Elle m'a pris en pitié, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la compassion. Demain elle va m'offrir sa fortune avec sa main: c'est là mon rêve! Et pourtant je voudrais que cette offre ne vînt pas si justement à l'heure où j'en ai besoin; elle saura plus tard que je n'étais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complète.

Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tâches, la plus difficile pour l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté chevaleresques et pervers, dans lesquels il prétend mériter les bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises folles. Il n'avait qu'à passer cette nuit-là dans l'enchantement, dans l'espérance; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur sa situation, sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.

Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de conversation. Le bal n'était pas fini; on dansait et on jouait encore. L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la roulette, comme si l'une d'elles dût s'ouvrir, et comme si quelque joueur privilégié dût lui jeter de là tout une fortune, dont il avait grand besoin, pensait-il.

Personne n'ouvrit de fenêtre; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort ému par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait chez lui en baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue, une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière. Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard, ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement, vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule:

--Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolûment.

--Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de l'artiste lui-même.

--Et, qui faut-il être pour vous satisfaire?

--Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.

--Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.

--En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.

--Quel est ton maître?

--Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontré dans les ruines.

--Quoi! ce bonhomme un peu fou!

--Je ne sais pas si mon maître est fou, reprit gravement Fritz; mais je sais qu'il veut vous voir et qu'il m'a chargé de vous amener à lui en toute hâte.

--Mais je ne le connais pas du tout, dit Gérard d'assez mauvaise humeur, et comme je ne suis ni notaire, ni médecin, je n'ai rien à faire au lit d'un moribond.

Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.

--A moins que ce ne soit pour me nommer son héritier, continua l'artiste, qui mêlait ses préoccupations d'argent à cet incident bizarre, et qui riait à moitié; auquel cas, mon cher, je te suivrais avec empressement.

--C'est peut-être pour cela, en effet, répliqua Fritz, qui s'inclina et qui passa devant, comme pour indiquer la route.

--Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Gérard, je ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une oeuvre méritoire.

A quelques pas de là, Gérard s'arrêta tout à coup.

--Es-tu bien sûr, demanda-t-il à Fritz, que ton maître soit un vieillard?

L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.

--Il me le semble, balbutia-t-il.

--C'est que si, par hasard, tu me menais à quelque jeune ou respectable dame, reprit l'artiste avec fatuité, je l'avoue, mon cher, que par égard pour ta maîtresse, il vaudrait mieux me laisser en route.

Fritz sourit et répondit avec dignité:

--Je suis père de famille, monsieur, et mon maître n'est pas une femme.

--Que peut-il me vouloir? se demanda Gérard, qui continua son chemin.

Le baron Walter occupait un appartement, meublé très-confortablement, à l'hôtel d'Angleterre. Gérard fut introduit dans un salon, où on le laissa seul pendant quelques minutes; puis, Fritz, qui avait été prévenir le malade, revint chercher notre héros, qu'il conduisit à la chambre du baron.

Gérard se laissait aller aux chances de cette aventure avec l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'être profondément atteint et qui méprise le surcroît des petites misères humaines. La curiosité qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.

--Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte mésaventure la chance qui m'a trahi au jeu me réserve encore!

Le vieillard essaya de se soulever sur son séant quand il le vit entrer; mais ses efforts furent vains, sa tête retomba sur l'oreiller.

Fritz s'approcha pour l'aider.

--Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons à causer, laisse-nous.

Fritz avança un fauteuil pour Gérard au pied du lit, ranima le feu dans le foyer, jeta un coup d'oeil aux diverses potions ordonnées par le médecin et se retira.

--Monsieur, dit le mourant, en s'interrompant presque à chaque syllabe, je vous remercie d'être venu; vous m'enlevez une grande inquiétude de l'esprit; et si, comme je l'espère, vous voulez bien accepter la tâche que je prends la liberté de vous confier, je mourrai sans remords.

--Mais, monsieur, interrompit Gérard, vous ne me connaissez pas!

--Si, je vous connais bien, dit le moribond, en essayant de sourire et en secouant la tête, vous êtes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par conséquent la candeur, la bonne foi, l'honneur. Oh! je vous connais bien!

--Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Gérard. Avant de recevoir des confidences qui sont peut-être le résultat d'une prévention trop favorable, et par cela même dangereuse, j'ai besoin, monsieur le baron, de vous dire qui je suis: Je me nomme Gérard, je suis musicien; je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir quelques ennemis qui travaillent à ma réputation.

--Artiste et amoureux! vous êtes complet, mon ami, dit le malade, et cette belle dame...

--Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Gérard avec fierté.

--Oh! le beau rêve! Tâchez, mon ami, de ne pas vous éveiller, je ne pouvais choisir mieux, et je vous ai bien deviné! Moi, je suis le baron Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientôt son dernier voyage dans le bleu! J'ai aimé l'art et les artistes; j'ai aimé tout ce qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Après une existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des tempêtes, sans faire beaucoup de naufrages; je vais quitter la terre, en laissant une dette à payer... Oh! cette dette-là est sacrée. Je l'ai oubliée longtemps, mais le malheur m'a frappé et m'a averti. J'avais un fils légitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop: c'était le témoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on m'apporta le cadavre de mon enfant blessé mortellement dans un duel... Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je meurs de sa mort. Après quelque temps d'un désespoir que la pensée d'une réunion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses sociétés chorales de mon pays, je me demandai si je n'avais personne à frustrer, et si j'avais bien réellement le droit de disposer ainsi de mon bien. Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages d'une existence dont la passion était la boussole, j'avais abandonné, il y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait avec obstination la paternité d'un enfant, dont je ne consentais pas à m'avouer le père. Un scrupule contraire à celui que j'avais ressenti autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu et repoussé, j'eus une vision de cette jeune mère si belle... Et puis c'était un péché de jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres sont encore chaudes. Je résolus de me mettre à la recherche de cet enfant et de lui léguer mon bien. Un de mes amis, auquel je donnai des instructions et qui avait plus de santé que moi, s'est mis en campagne. Il m'a écrit qu'il était en bonne voie, qu'il espérait m'amener mon fils dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus là, monsieur, quand cet héritier viendra frapper à la porte du père prodigue... Je sens que je meurs. Cette promenade de tantôt m'a achevé. J'ai voulu aspirer la vie. C'est une boisson désormais trop forte; elle m'a enivré, elle m'a tué. J'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse confier mes dernières volontés. J'ai horreur des gens de loi, je ne les aime qu'en costume et dans des cortéges de féeries. Comme je cherchais dans mon esprit à qui je pourrais m'adresser, votre pensée m'est venue. Les amoureux, tant qu'ils aiment, ont toutes les vertus; ils sont chevaleresques et dévoués: un artiste surtout a des fiertés et des tendresses qui le rendent incapable d'une félonie... Monsieur, je vous le demande avec l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulez-vous accepter un dépôt? Si je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune là, réalisée dans ce portefeuille, prenez-la pour la remettre à mon fils. Il viendra, amené par mon ami Rosenheim; dites-lui que je le prie de me pardonner, et tâchez d'en faire votre ami.

Gérard s'était levé pâle et ému.

--Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez là est impossible, je n'ai ni la liberté ni le temps d'accepter ce fidéicommis.

--Oh! vous serez libre demain soir, peut-être, ou dans deux jours. Rosenheim ne peut tarder; il devrait être ici, j'étais venu au-devant de lui jusqu'à Bade; mais je ne peux aller plus loin.

--Pourquoi ne pas confier ce dépôt à votre valet, à ce Fritz, qui me paraît dévoué?

--Fritz m'est dévoué, mais... je ne veux pas le tenter.

Gérard voulait s'écrier:

--Pourquoi me tentez-vous, moi?

Une secrète pudeur retint ce cri; il se borna à dire:

--Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.

--D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon idée, et la voici:

--Il se peut que Rosenheim, malgré ses espérances, revienne seul, que mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune serve à des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en distrairez une part que j'ai indiquée pour mon ami Rosenheim; une seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisième part, destinée aux sociétés chorales. Je veux que tous les ans on donne, en mémoire de moi, un petit concert dont l'écho me viendra sans doute à travers la tombe.