L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 4

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Sir Olliver jugea qu'il avait fait aux convenances tous les sacrifices nécessaires, dans une position tellement excentrique. Il se résigna donc à accepter le compagnon que le sort lui envoyait, et ce fut avec galanterie qu'il lui tendit la main. Sir Olliver avait ressenti d'ailleurs une émotion, et, quelle qu'elle fût, il lui devait de la reconnaissance. C'était pour la témoigner qu'il se montrait facile dans ses relations.

--Eh bien! monsieur Stanislas Robert, dites-moi par quel hasard vous êtes dans mon île? demanda sir Olliver avec une dignité de cacique, tempérée par un sourire de gentleman.

--Votre île! pardon, monsieur; mais il faudrait savoir quel fut le premier occupant.

--Oh! oh! nous ne sommes que deux, nous ne nous connaissons que depuis une minute, et voilà déjà une guerre entamée. Horrible humanité!

--Une guerre qui finira bientôt sans effusion de sang, mais avec effusion d'amitié, si vous voulez bien accepter des arbitres pour vider le débat.

--Comment? des arbitres! demanda sir Olliver.

--Sans doute, reprit le jeune Français, nous ne sommes pas seuls dans cette île.

--Nous ne sommes pas seuls? s'écria l'Anglais véritablement ému; puis après un silence:

--J'aurais dû m'en douter, continua-t-il avec découragement. Je n'ai pas de chance; et la seule île déserte que je découvre est une île peuplée.

Je puis affirmer que sir Olliver en voulait beaucoup au capitaine Michel dans ce moment, et s'il avait pu quitter l'île immédiatement, il n'eût prolongé ni l'entretien ni la promenade. Mais, bien qu'il fût excellent nageur, sir Olliver ne pouvait raisonnablement songer à s'échapper à la nage. Comment d'ailleurs s'y fût-il pris pour emmener ses provisions et son chalet? Or, il lui paraissait aussi impossible de renoncer à ses espérances de confort, qu'il lui semblait dur de renoncer à ses espérances d'émotion.

Nous allons voir que sir Olliver calomniait le hasard, en lui reprochant de gâter ses impressions de voyage!

VI

Comment l'île des Rêves courut le risque de changer de nom.

--A quel chiffre monte la population de l'île? demanda l'Anglais avec un effort visible.

--Oh! rassurez-vous, monsieur, reprit Stanislas Robert, il n'y a pas encore d'encombrement: vous serez le septième personnage et le quatrième homme de la colonie.

--Comment! il y a des dames?

--Oui, monsieur, et comme aucune d'elles ne m'a donné le droit d'avoir de la modestie pour son compte, je puis avouer qu'elles sont toutes les trois fort jolies.

--Quelle île déserte! murmura sir Olliver.

--Ayez un peu de patience, nous ne sommes pas ici pour longtemps. Un accident arrivé au vaisseau qui nous transportait vers l'Australie a contraint le capitaine à nous déposer pour quelques jours dans cette île charmante; mais il doit nous envoyer chercher, et vous pourrez, monsieur, reprendre le cours de vos méditations solitaires.

L'Anglais comprit qu'affecter l'amour de la solitude quand il devenait impossible d'en jouir, c'était fournir un prétexte à des railleries. Il avait déjà été mystifié par le capitaine Michel. S'exposer à de nouvelles épigrammes, c'était évidemment justifier le guignon qui s'acharnait après lui; d'ailleurs, la pensée que des dames, fort jolies, comme le disait le jeune peintre qui devait s'y connaître, partageaient son sort, et étaient obligées de mettre aussi en action la morale de _Robinson Crusoé_, le faisait sourire.

--Eh bien, monsieur, dit-il presque gaiement à son interlocuteur, veuillez me présenter à ces dames et à ces messieurs.

--Très-volontiers, reprit Stanislas, qui s'empara du bras de l'Anglais et le conduisit vers un point du rivage que sir Olliver n'avait pas encore eu le temps d'explorer.

Sur une pelouse qui datait sans doute du premier printemps de la terre, mais qui n'en était pour cela ni moins verte, ni moins jeune, ni moins touffue, et qui, ayant échappé à la culture des hommes, avait toutes les perfections désirables; à l'ombre de beaux arbres, dont je me dispenserai (pour cause) de vous donner les noms scientifiques, et qui n'avaient peut-être pas de noms, puisqu'ils semblaient une grâce, un privilége exclusif de cette île enchantée, les naufragés annoncés par le jeune peintre étaient installés d'une façon pittoresque, et composaient un tableau, une sorte de Décaméron sur l'herbe qui, fort heureusement, échappera au pinceau de M. Winterhalter, mais qui, hélas! a peut-être inspiré M. Stanislas Robert.

Trois jeunes femmes, bien différentes de physionomie, mais ayant toutes les trois cette douce analogie de la jeunesse et de la beauté, étaient assises dans des attitudes rêveuses.

L'une, modestement vêtue, paraissait en deuil, et effeuillait des fleurs qu'elle jetait ensuite sans leur demander un oracle. Une autre, qu'à la figure brunie et à la flamme de ses yeux on reconnaissait pour une Espagnole, semblait absorbée par quelque important calcul. Le menton dans la main, et le coude appuyé sur le genou, elle regardait devant elle avec une fixité presque terrible. Quant à la troisième, elle n'était pas si plongée dans sa mélancolie qu'elle n'eût assez de sang-froid pour employer ses loisirs à l'occupation la plus étrange qu'on pût attendre d'une naufragée. J'ai honte de l'avouer, elle chiffonnait des dentelles et se préparait un bonnet.

Des écharpes, des ombrelles, des chapeaux de paille étaient jetés à quelque distance, et des débris attestaient, non loin de là, que les nouveaux habitants de l'île n'avaient pas encore eu besoin, pour leur nourriture, de recourir aux procédés sommaires des sauvages.

Près du groupe des trois femmes, deux jeunes gens s'entretenaient à demi-voix, en fumant, l'un dans une énorme pipe de porcelaine, et l'autre une cigarette.

--Voilà, monsieur, toute la population de l'île, dit le peintre en montrant de loin ces cinq personnes.

Sir Olliver avait pris un lorgnon et regardait avec le sang-froid d'un amateur de tableaux, légèrement blasé.

--Il ne nous manque absolument qu'un échantillon des habitants du voisinage pour que la collection soit complète, continua Stanislas. Voici la _sentimentale_ Allemande, la _brune_ Espagnole, la _piquante_ Française, comme dans les gravures d'auberge. Vous avez dû rencontrer ces trois portraits-là partout.

--Oui, mais je ne m'attendais pas à les trouver ici.

--Ne vous plaignez pas, et avouez qu'on ne saurait les mettre dans un plus joli cadre. Quant à ces deux messieurs, l'un, celui qui a une casquette de toile cirée, est un blond enfant de la blonde Allemagne; il regrette la bière, mais vous saurez plus tard pourquoi il prend son mal en patience. L'autre est un Italien qui avait si peur des présents de l'Autriche, qu'il les fuyait jusqu'en Australie. Maintenant, monsieur, permettez-moi de vous présenter.

L'aspect de deux personnes, au lieu d'une seule qu'on attendait, fit pousser une exclamation en choeur aux cinq naufragés. Mais avant que leur étonnement eût pu se manifester par des questions, Stanislas s'était avancé et avait pris la parole.

--N'ayez pas peur, mesdames et messieurs, dit-il en riant; monsieur était un peu sauvage, mais je l'ai apprivoisé.

Les trois dames s'étaient levées, les deux fumeurs s'étaient rapprochés; on se salua avec des sourires; les circonstances de la rencontre étaient si extraordinaires, qu'on eût passé volontiers par-dessus les formules de la présentation officielle; mais Stanislas connaissait son Anglais.

--Mesdames, reprit-il avec la gravité d'un chambellan, je vous présente le roi de cette île; c'est à lui que vous devez l'hospitalité.

--J'ai abdiqué, interrompit sir Olliver.

--Oh! vous avez des droits et nous les respectons, continua le peintre; d'abord, vous êtes Anglais: toute île nouvellement découverte doit vous appartenir. Et puis, vous êtes seul de votre parti: vous avez au moins l'unité de vues et d'action. Nous, nous sommes une bigarrure; je craindrais l'anarchie: c'est nous qui abdiquons, n'est-ce pas, mesdames?

L'Allemande ne paraissait pas comprendre la plaisanterie.

L'Espagnole souriait avec une petite coquetterie fière et dédaigneuse.

Quant à la Française, elle répondit:

--Il faudrait d'abord savoir quelle constitution monsieur veut nous donner.

--Voilà bien une échappée de Paris, s'écria Stanislas sur le ton d'une indignation comique. Je vous préviens, belle dame, qu'il n'y a pas ici de principes de 89.

--Qu'en savez-vous? repartit la Française, en riant aux éclats.

--Au fait, il ne serait pas plus invraisemblable de les trouver affichés au coin d'un bois, qu'il ne l'était de rencontrer monsieur.

--Et puis je tiens à savoir si les rois de cette île ne sont pas des anthropophages.

--Oh! pas si anthropophages que vous, belle coquette, repartit lestement le peintre. Monsieur est un souverain constitutionnel; quand il lui arrive de croquer ses sujets, c'est par respect pour l'opinion autant que par galanterie pour ce qui est à croquer.

--Prenez garde à vous, madame, dit sir Olliver qui s'amusait de la plaisanterie.

--Maintenant, sire, permettez-moi, continua Stanislas, de vous présenter vos sujets par province: voici l'Allemagne avec deux députés, madame Carolina Brenner, jeune veuve de vingt ans qui a été piquée par une aiguille à tricoter de madame Ida Pfeiffer, et qui fait le tour du monde pour utiliser son veuvage, et instruire M. Frantz, ici présent. Voici la plus loyale et la plus candide figure de philosophe allemand qui ait jamais apparu à travers les nuées du tabac. Ne rougissez pas, Frantz; et vous, sire, quand vous aurez besoin d'un ministre de la logique ou de l'esthétique, prenez monsieur. Voici madame Julie Vernier, autre veuve, mais Française, dont l'esprit vous a déjà sauté aux yeux et à la gorge. Madame a un grand défaut que j'ose confesser en son nom: elle dépoétise les rossignols, et chante de façon à les humilier. Elle sera la _prima donna_ de votre théâtre royal. J'ignore le nom que Votre Majesté a donné à cette île.

--Je l'ai appelée l'_île des Rêves_.

--Joli nom!... mais qu'il faut changer contre celui d'_île des Veuves_, car madame Dolorida Mendez est aussi une veuve...

--Pas encore! interrompit l'Espagnole avec un singulier soupir.

--Oh! comme vous avez bien dit cela! mais ce _pas encore_ prouve toute la justesse de mes paroles. Vous êtes veuve par les élans du coeur, señora, et par la distance. Je me souviendrai de votre _pas encore_! Voici mon ami Ottavio. Celui-là est un proscrit volontaire; il subit le plus dur, le plus cruel des exils, celui dont on ne peut pas revenir, et que la conscience impose; il est veuf, mais sa fiancée n'est pas morte, n'est-ce pas, mon Roméo? Elle l'attend silencieuse, dans sa prison, dans son tombeau; quelque jour peut-être, une épée française se glissera sous ce marbre et le soulèvera. J'irai à ta noce, mon ami Ottavio, ajouta Stanislas d'une voix émue et en serrant la main de l'Italien.

--Je ne comprends pas, dit l'Anglais.

--Ce sont les traités de 1815 qui vous empêchent de comprendre, s'écria la jeune veuve française avec un petit air mutin le plus charmant du monde.

--Quelle jolie déesse de la liberté vous faites! dit Stanislas en saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravité, vous comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est-à-dire dans une heure. Voici donc la présentation au complet. Quant à vous, monsieur, je vous ai deviné, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufragés du vieux monde; chacun de nous est à la recherche d'une espérance, et porte le deuil d'une illusion. Vous avez bien nommé cette île; nous y rêverons à la fortune, à l'amour, à la liberté! Nous allions en Australie, le pays de la réalité; mais notre vaisseau s'est égaré et avarié en flânant en route; le capitaine a mieux aimé nous déposer ici qu'au fond de la mer. C'est une attention délicate que vous n'apprécierez peut-être pas, mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-là vous représenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien à pleurer.

--Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais être guéri, je vous choisirais comme médecin.

--Bah! il n'y a pas de médecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous guérirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser votre tente à côté de la nôtre; nous allons procéder à votre emménagement.

Sir Olliver était subjugué, moins par la rondeur un peu familière de l'artiste que par l'excentricité de la situation. Qui sait même si un magnétisme dont il n'avait pas conscience ne commençait pas à agir? Ces trois jeunes femmes avaient chacune un charme différent, qui empruntait à la liberté de la solitude une rapidité et une puissance d'action décisives.

L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, était peut-être, des trois fées, la moins redoutable pour le repos futur de sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses lèvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique qu'elle avait mis à dire son fameux: _pas encore_; mais la Française, avec son esprit, sa vivacité, ses reparties, ses provocations politiques, avec ses yeux pleins d'étincelles et son rire sonore, semblaient défier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait à s'ennuyer, aimait aussi à recevoir des défis.

Les préliminaires de la connaissance une fois terminés, les renseignements une fois échangés sur les ressources que chacun pouvait offrir à la communauté, il fut convenu que le chalet de sir Olliver serait dressé et offert à ces dames comme un sanctuaire; que ces messieurs dormiraient à la belle étoile; et qu'on ne ferait pas à cette _île des Rêves_ l'injure de se plaindre des réalités blessantes qu'une connaissance un peu plus approfondie pourrait faire découvrir. On avait des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?

Les six voyageurs étaient arrivés deux jours avant sir Olliver. La topographie de l'île n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils se hâtèrent, à force de renseignements, d'ôter toute envie à l'Anglais de continuer ses promenades de découvertes. La journée se passa dans des projets. On eût dit que des années devaient s'écouler dans l'Archipel. Chacun arrangeait, attifait le paysage à sa guise. C'était à qui baptiserait d'une épithète la montagne, la prairie, l'arbre de droite, le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'_île des Rêves_, quoiqu'il parût légèrement prétentieux au peintre et à la jeune Française, peu enclins, par nature et par profession, à la mélancolie. Tous les idiomes payèrent leur tribut. On proposa d'élever un monument, d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa tant de choses, on voulut songer à tant d'entreprises, que, vers le soir, le chalet seul était dressé. Mais alors on reconnut avec stupéfaction que cette maison était une simple guérite, et qu'il était impossible d'y loger plus d'une personne.

--Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le rendons.

--Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les provisions du royaume.

La nuit vint, une nuit de féerie; les étoiles semblaient rire dans le ciel; la lune chuchotait de mystérieuses harmonies. Les dames disparurent derrière les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les reprendre, comme des dryades échappées. Les hommes ne s'endormirent que très-tard. Une confiance sereine, une simplicité touchante veillaient sur cette société si divisée, mais qu'un accident inouï condamnait à la vie en commun.

--O Icarie! s'écria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher sur l'herbe, voilà ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans une utopie.

--Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se sentait prendre par cette intimité décente et complète.

L'Allemand ne s'étonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays désert le faisait penser à sa belle patrie.

--Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos amis de là bas vous attendent dans le sommeil.

L'Italien secoua la tête et s'enroula dans son manteau.

Le lendemain, chacun s'éveilla avec gaieté. Sir Olliver lui-même se creusa la tête pour être triste, et fut désolé de ne pas trouver le moindre prétexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphère, dans l'entourage, dans la société elle-même, une bonne volonté de vivre, un épanouissement de jeunesse, un hymne de santé, qui dispersaient les papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mélancolies du Rhin, la mal'aria romaine. L'étrangeté de la situation non-seulement autorisait toute infraction aux habitudes européennes, mais semblait même imposer l'obligation, le devoir de ne rien faire qui établît une opposition choquante, inharmonieuse entre la liberté qu'on respirait dans l'île et les allures des nouveaux habitants.

--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.

--Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, répondit madame Julie Vernier.

--Je m'y oppose, répliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai mon rang de citoyen dans une société si raffinée. Rappelez-vous, mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vêtus pour la mode du voisinage.

--Mais nous ne suivons pas la mode, répliqua la Française.

--Ne suivons donc pas les usages, repartit le peintre. Mesdames, j'ai une proposition solennelle à vous faire. Il est de tradition classique que des naufragés se racontent leurs aventures. Depuis l'Odyssée, Télémaque, Robinson Crusoé, aucun échappé de l'onde amère n'a failli à cette loi essentielle. Jurons tous de nous y conformer.

--Pour un homme qui veut rompre avec les usages, voilà une singulière proposition, dit Frantz le sentencieux.

--Mon cher philosophe, je suis homme, et aucune contradiction ne m'est étrangère. D'ailleurs, il s'agit d'une tradition poétique et excentrique, et non pas d'un usage banal des peuples civilisés qui se disputent et ne racontent plus.

--Monsieur, vous êtes un indiscret, dit la señora Dolorida, c'est une façon de nous demander des confidences.

--On sera libre d'inventer; et, pour ma part, je jure de mentir.

--Mesdames, je vous avertis que M. Stanislas a une histoire à nous raconter, dit la jeune Française.

--Il devait le déclarer tout de suite, reprit la señora Dolorida.

--J'avoue, avec la candeur que cette île autorise, que j'ai en effet une histoire manuscrite...

--Un manuscrit! murmura Ottavio qui écoutait en souriant; c'est grave!

--C'est une préméditation, ajouta l'Anglais.

--Un manuscrit! Voyez-vous Camoens sauvant son manuscrit du naufrage! repartit l'Espagnole.

--Je crois que nous n'avons guère la ressource d'échapper à la lecture du manuscrit, dit Frantz.

--Est-elle amusante votre histoire? demanda la Française.

--Est-elle courte? demanda l'Anglais.

--Est-elle émouvante? demanda l'Espagnole.

--Est-elle véridique? demanda l'Allemande.

--Mesdames et messieurs, elle est tout cela, et plus encore; elle est morale, authentique, mais légèrement ornée de mensonges d'ailleurs, de dimension supportable. Je ne vous dissimulerai pas que j'attache d'autant plus de prix à vos suffrages que, si j'obtiens un succès, j'exigerai que chacun s'exécute comme je me serai exécuté. Si, au contraire, je surprends le plus léger bâillement, je vous mettrai au défi de m'amuser à votre tour.

--De sorte que, de toutes les façons, nous n'échapperons pas à l'impôt? demanda madame Vernier.

--C'est un Décaméron _forcé_, reprit en riant le jeune peintre.

--Mais je consens à poser cette condition: on ne sera pas _forcé_ d'entendre plus d'une histoire par jour.

--Et quand chacun de nous aura débité son histoire? dit Ottavio.

--Eh bien, repartit Stanislas, chacun de nous recommencera à son tour, jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau.

--Vous allez me faire désirer le retour du _Cyclope_, s'écria sir Olliver.

--Oh! monsieur, vous êtes méchant!

--Je ne parle pas pour vous, je parle pour moi.

--J'ai bien envie, sir Olliver, de faire violence à votre modestie et de vous contraindre à commencer?

--Oui! oui! sir Olliver, commencez, dit-on de toutes parts.

--Rien ne manque à ma royauté, répondit l'Anglais en souriant gravement, voici déjà les insurrections. J'attends qu'on me détrône.

--Vous savez bien qu'on ne peut pas vous chasser hors du royaume, dit l'énergique Dolorida.

--C'est vrai! aussi je cède et je promets...

--Ah! ah! une histoire! Une histoire! s'écrièrent tous les sujets en sextuor.

--Je promets solennellement de me rendre aux voeux des populations quand le moment sera venu, et quand les voeux me sembleront librement exprimés.

--Ce n'est pas cela!

--Vous trichez!

--C'est une perfidie!

--Non! c'est une promesse constitutionnelle!

--Alors, s'écria Stanislas, nous agirons comme si vous n'aviez rien promis; mais nous voulons que l'archipel soit témoin de ce faux serment. Vous jurez?

--Je jure!

--C'est bien, vous êtes digne de régner sur nous. Plus tard, nous vous renverserons. Quant à moi, je suis prêt à commencer mon récit... Il reste à savoir s'il vaut mieux que vous m'écoutiez avant qu'après la sieste.

--J'aimerais mieux pendant la sieste, dit l'Espagnole.

--Ce serait une lutte inégale pour moi. Déjeunons, dormons, et quand l'ombre des tamarins s'allongera dans la prairie, comme disent les historiens de la nature, je vous convoquerai et je vous lirai mon histoire.

--Votre histoire? demanda l'Anglais.

--Je veux dire, sir Olliver, l'histoire que j'ai écrite, mais dont je ne suis pas le héros.

On convint de l'heure et du lieu du rendez-vous; et cette grave affaire délibérée, la colonie se livra aux soins poétiques de son ménage idéal. Puis, quand le soleil fut aux deux tiers de sa course, on se réunit, non loin de la mer, sous de frais ombrages. Les dames, sans se concerter, avaient apporté chacune un peu de coquetterie dans leur toilette. Le regard a des distractions pendant une longue lecture, et madame Julie Vernier avait déjà remarqué que sir Olliver la regardait souvent.

La señora Dolorida s'était livrée aux mêmes réflexions touchant Stanislas Robert, et elle avait mis dans ses cheveux une fleur d'un rouge admirable, qui devait inquiéter et interrompre le lecteur. Quant à madame Carolina Brenner, elle s'était couronnée de longues herbes qui lui donnaient l'aspect d'une muse ou d'une naïade.

On se coucha sur le gazon. La mer, bleue et unie, s'étendait au loin. Par un regard rapide, dont nul ne fit confidence à son voisin, chacun des assistants plongea dans l'horizon, mais n'eut pas l'air désappointé de n'y distinguer aucune voile.

Stanislas Robert, plus hardi que les autres, osa seul exprimer tout haut le sentiment secret des assistants.

--Ah ça! personne ne viendra m'interrompre, dit-il, et faisant à son regard un abri avec sa main il examina la mer et tous les sommets de l'île.

--Nous sommes bien seuls, je puis commencer.

Un grand silence se fit; Ottavio roula une cigarette; sir Olliver mit son lorgnon dans l'oeil pour mieux entendre, et le peintre déroula son manuscrit.

--Je vous épargne la préface, dit-il. Je ne vous dirai pas encore pourquoi j'ai écrit cette histoire. Supposez, si vous voulez, que la crainte de mal vendre en Australie mes tableaux champêtres m'a fait choisir pour mes voyages une profession accessoire qui n'exige fort heureusement ni étude, ni préparation, ni patente, et que, pensant trouver des journaux dans cette mine d'or où l'on commence à se faire la guerre, j'ai préparé en route ce roman qui traite de la question financière et de la question de sentiment, pour plaire aux lectrices de ce vilain monde.

--Mais c'est une préface en règle que vous nous débitez là, s'écria madame Vernier.