L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Chapter 3
--Quoi donc? demanda brusquement le capitaine.
--De lui donner un baiser, répondit Pharamond, qui, en effet, se mit à genoux devant l'Anglais, et lui posa le moins brutalement qu'il put, et avec des contorsions comiques, ses deux grosses lèvres sur le front.
--Adieu, mon chéri, dit le matelot; dors, ne fais pas de mauvais rêves; sois bien sage; et ne t'avise pas de faire sombrer la jolie petite île que nous t'avons choisie.
Les marins s'amusèrent de ces adieux de sentiment. Pharamond révélait un côté, inconnu jusque-là, de son caractère. On le savait brutal, on appréciait sa jolie façon de donner des coups de poing, mais on ne soupçonnait pas ses autres agréments. Il faisait preuve de lousticité; c'était une ressource. Seulement, il lui fallait un Anglais à mystifier pour qu'il fût en belle humeur, c'était une difficulté.
Le canot s'éloigna de la rive. Après quelques hésitations, Michel, qui voulait d'abord laisser le radeau utilisé pour le transport des provisions, se ravisa, et le fit rattacher à l'embarcation.
--Il n'aurait qu'à vouloir s'en servir pour nous rejoindre, se dit le capitaine, il se noierait.....
--Nous lui avons laissé un couteau et une fourchette, ajouta, en matière d'interruption, le spirituel Pharamond, qui devenait formidable, quand il abordait l'ironie. Il pourrait se blesser, le malheureux!
--Avouez, mes enfants, continua gaiement Michel qui, en somme était assez content de son expédition, que nous n'avons pas trop mal choisi. Sera-t-il bien, là!
--Le gueux! s'écria Pharamond, qui changea brusquement d'humeur, et qui en voulait peut-être à l'Anglais de l'insuccès de sa dernière plaisanterie; le gueux! il est mieux que l'empereur à Sainte-Hélène.
--C'est pourtant vrai! s'écria un vieux marin, ancien soldat de l'empire, qui n'avait pas encore songé à cet absurde rapprochement; ah! le scélérat!
--Capitaine, si nous retournions le réveiller et lui demander une réparation? dit Pharamond.
--Allons, silence, et manoeuvrons bien; nous avons déjà perdu trop de temps pour cette plaisanterie.
Le canot rejoignit bientôt le _Cyclope_. Les marins remontèrent. Michel essaya, avec sa longue-vue, d'apercevoir encore, dans le brouillard argenté de cette nuit éclatante, l'île où il abandonnait sir Olliver; puis le navire reprit sa route, laissant l'Anglais continuer son sommeil sous les baisers de la lune, qui donnait au front de sir Olliver, en s'y jouant à travers les branches d'arbres, la grâce et la pâleur d'un _Endymion_.
V
Comment sir Olliver ressentit enfin une émotion, et ce qui s'ensuivit.
Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, au moment où l'aurore passait ses doigts roses mais un peu froids sur les paupières de l'enfant d'Albion, un bruit singulier interrompit le chant des oiseaux. On eût dit que les colibris, les bengalis et les perroquets de toute espèce s'interrogeaient entre eux sur cette note inconnue et baroque qui rompait l'harmonie de leur gai charivari.
Un silence solennel, un silence de jury musical pesa sur l'île; puis, comme le bruit mystérieux se fit de nouveau entendre, les oiseaux rassurés recommencèrent leurs caquetages; ils semblaient se dire les uns aux autres:
--N'ayez pas peur! ce n'est rien! ce n'est qu'un homme qui éternue!
C'était, en effet, sir Olliver qui, malgré les paternelles précautions du capitaine Michel, ressentait la fraîcheur du matin et inaugurait son réveil de cette façon bruyante.
L'éternument est, à coup sûr, une des joies délicates de la vie. Je n'invoque pas le témoignage des priseurs, qui ont abusé de cette volupté jusqu'à en faire un inconvénient. Mais je m'en rapporte à tous ceux qui, usant modérément de toute chose, secouent de temps à autre les fardeaux de la tête, les migraines, le sommeil et l'ennui, par ces brusques mouvements sonores et grotesques comme la gaieté, et qui sont les éclats de rire du nez.
Je sais bien que la délicatesse même de cette joie la fait confondre avec la douleur. Mais les augures heureux qu'on tire à tout âge de l'éternument révèlent sur ce point la conscience même de l'humanité. Les nourrices voient un signe de croissance dans l'éternument d'un enfant. Aristote, (non pas pourtant dans le chapitre des chapeaux) s'est occupé de la question de savoir pourquoi on salue les gens qui éternuent. Les Grecs leur disaient: _vivez_! les Romains: _portez-vous bien!_ Nous, nous disons: _à vos souhaits_! ou: _Dieu vous bénisse!_ Mais, quels que soient l'origine de ces politesses et le sens des mots employés, il n'en est pas moins vrai que la croyance universelle reconnaît un homme heureux, ou en passe de le devenir, dans l'homme qui éternue.
Cette pensée ne fut pas la première qui s'offrit à l'esprit de sir Olliver. Il eut peur tout prosaïquement d'être enrhumé, et il allait se lever pour fermer la porte ou la fenêtre de sa chambre et interdire le passage aux courants d'air, quand il s'aperçut que sa porte et sa fenêtre étaient démesurées comme l'infini, et qu'on eût fatigué l'éternité à vouloir les clore tant soit peu.
Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'ébahissement va enfin donner à sir Olliver l'émotion qu'il a toujours vainement souhaitée. Erreur! un Anglais ne s'étonne pas si facilement. Sir Olliver, quand il fut tout à fait éveillé, se crut endormi.
--C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d'été.
Mais un second et un troisième éternument, accompagnés d'une légère douleur dans les reins, le ramenèrent à la réalité. C'était le moment de s'étonner; ce fut le moment du désappointement.
--Hélas! ce n'est même pas un songe, se dit-il, je suis bêtement éveillé!
Et il regarda autour de lui d'un air défiant, comme une victime déjà mystifiée. La lettre déposée par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Milord,
«Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir pris mes précautions pour défendre le _Cyclope_. Vous vouliez un naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau. Ce n'est pas la coque du navire qui a chaviré, mais la cervelle de Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez été vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin était bon, mais il n'était pas pur. J'avais ajouté aux bouteilles qui vous concernaient un narcotique dont j'espère avoir bien ménagé les doses. Je serais désolé de m'être trompé et de vous procurer un sommeil sans réveil. Le cas de légitime défense ne m'autorisait pas suffisamment; mais comme si ce malheur était arrivé, vous ne liriez pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par conséquent m'entendre que du séjour des bienheureux, où le Dieu des Français tolère quelques Anglais, je n'aurais pas à perdre mon temps et mon papier en excuses.
«Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je viens de contempler le sommeil de Votre Grâce, et jamais l'innocence et la bonne santé ne ronflèrent avec une tranquillité plus parfaite.
«Vous vous éveillerez dans une île charmante, coquette, à peine meublée de serpents, mais, en revanche, complétement dépourvue d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par conséquent aussi sans Ève. J'ose espérer que milord me saura gré du soin avec lequel je lui ai ménagé cette surprise, et des égards de tout l'équipage pour sa personne.
«Si milord, malgré ces attentions, était mécontent de son logement, il pourrait mettre un drapeau au sommet de la petite montagne qui partage l'île en deux portions; je ne doute pas qu'à moins de brouillards et de mauvaise volonté, les navires qui passeront à distance n'aperçoivent ce signal; et comme dans quelques jours le _Cyclope_ sera un de ces navires, je promets à milord de bien essuyer les verres de ma lunette.
«Milord verra qu'on n'a rien oublié de ce qu'il avait embarqué avec lui. Si j'avais pu penser qu'un compagnon lui fût agréable, je lui aurais laissé le matelot Pharamond; mais les façons détestables de ce marin, qui croit avoir toujours à se plaindre des Anglais, auraient pu faire souhaiter la solitude à milord, et je tiens trop à combler les souhaits de milord pour ne pas le laisser seul.
«Je préviens milord qu'il devra se défier de certain fruit, vermeil, charmant à l'oeil, agréable au goût, mais mortel, qui croît en abondance dans cette île. C'est la pomme de ce paradis terrestre; mais milord ne sera pas tenté puisqu'il n'aura pas de tentatrice, et il prend d'ailleurs trop de soins de sa santé pour terminer par un suicide une existence dévouée à l'imprévu.
«J'ai eu soin de régler la montre de milord, pour qu'en s'éveillant il puisse savoir l'heure exacte et apprendre, par comparaison, à mesurer le temps sur l'ombre des arbres, ainsi que cela se pratique dans _Robinson Crusoé_. Milord me saura-t-il gré de toutes ces petites gâteries, et voudra-t-il bien reconnaître qu'en lui procurant des émotions, sans m'exposer à en ressentir moi-même, j'ai agi avec prudence, et j'ai allié, dans la mesure convenable et discrète, les devoirs de l'hospitalité à ceux de ma profession?»
A bord du _Cyclope_,
MICHEL, CAPITAINE AU LONG COURS.
Sir Olliver ne put s'empêcher de sourire à la lecture de cette lettre. La pensée qu'il avait causé assez de terreur à quelqu'un pour qu'on machinât contre lui toute une embûche sérieuse ne lui fut pas désagréable. Pourtant l'ironie du capitaine le choquait dans sa vanité:
--Milord! milord! pourquoi m'appelle-t-il milord? il me traite, dans cette lettre, comme on traite les Anglais dans une caricature française. Ah! quand je sortirai de cette île, je me vengerai du capitaine.
Sir Olliver se leva, et ne voyant devant lui que la mer calme et unie, sans le plus léger vestige de barque ou de radeau, il comprit tout de suite que le départ ne devait pas être aussi facile que l'arrivée. Mais, résigné à tenter l'expérience de la solitude, puisque la fréquentation des humains ne lui avait pas réussi, il accepta résolûment le sort qui lui était fait.
--Ces insolents matelots ne verront jamais mon drapeau flotter sur la montagne, dit-il. Je vivrai ici; je m'empare de cette île, je n'en sors plus; elle est désormais mon domaine.
Je n'oserais pas avancer que l'Anglais songeait à peupler son royaume. Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas faire ce rêve-là. Mais il pensa que bien des souverains gouvernent des solitudes, et que si celles-ci ont l'inconvénient de rapporter très-peu d'impôts, elles ont, en revanche, l'avantage d'être facilement gouvernables, et, par ce dix-neuvième siècle qui court, cet avantage n'est pas à dédaigner.
En conséquence, s'avançant jusqu'aux bords de la mer, et se retournant pour contempler l'île avec solennité, sir Olliver déclara à haute voix, et d'un ton respectueux, qu'il prenait possession de cette terre inconnue, au nom de Sa très-gracieuse Majesté la reine Victoria. Et ce devoir patriotique accompli, l'île fut baptisée du nom d'_île des Rêves_, l'intention de sir Olliver étant de passer sa vie à peupler au moins d'illusions et de fantômes de son imagination cette solitude charmante qu'il ne pouvait peupler autrement.
Une bonne conscience est un apéritif, et rien ne prédispose aux fonctions gastronomiques comme le sentiment du devoir rempli. Sir Olliver avait si bien agi qu'il se sentit affamé. Il toucha pourtant avec discrétion à la caisse d'approvisionnement, et sut gré au capitaine Michel de ce que celui-ci n'avait pas voulu lui procurer des émotions trop vives en lui coupant les vivres. Il éprouva même quelque satisfaction à retrouver son portefeuille intact et avec le même embonpoint; c'était là, on en conviendra, une satisfaction bien désintéressée dans le cas présent, et qui prouvait que sir Olliver aimait le superflu à l'égal du nécessaire.
Il fallait choisir un gîte, dresser son chalet, emmagasiner ses provisions, aborder enfin la partie technique du rôle de Robinson. Mais sir Olliver, pleinement rassuré sur l'état de la température, pensa qu'il avait tout le loisir nécessaire pour cette installation définitive, et ne se pressa pas de faire oeuvre de ses mains. Il résolut, avant toute chose, de prendre connaissance de son île, d'en étudier la topographie, les ressources, et de choisir pour son domaine privé l'emplacement le plus agréable et le mieux abrité.
Mais comme il n'est pas convenable qu'un souverain passe l'inspection de ses États sans avoir commencé par s'inspecter lui-même, sir Olliver, qui ne partageait pas sur le chapitre de la toilette, non plus que sur les autres points, les idées tolérantes du capitaine Michel, sir Olliver crut indispensable de réparer le désordre de son costume. Il se mit en mesure de faire les choses en conscience, et chercha, à cet effet, un bosquet mystérieux, un sanctuaire sous les arbres, où sa pudeur britannique n'eût pas à souffrir; scrupule naïf, mais rassurant peut-être pour les illusions de notre naufragé. Il trouva ce cabinet de toilette, comme si une fée anglaise l'eût préparé d'avance. Un petit rocher, convenablement abrité par des arbres à longues feuilles, offrait à la fois un siége, un lit de repos ou une table.
Sir Olliver transporta là toutes les pièces de son nécessaire et préluda ensuite, avec le sang-froid le plus imperturbable, à la toilette la plus correcte. Il se rasa méthodiquement, se vêtit avec le soin religieux qu'un parfait gentleman doit apporter à cette oeuvre capitale, et après avoir allumé un cigare il sortit pour sa promenade de découverte.
Un touriste moins blasé (en supposant que ces deux termes ne soient pas toujours synonymes) fût tombé en extase devant les splendeurs de végétation, devant les caprices de verdure, les somptuosités de fleurs qui se révélaient à chaque pas. L'île de Calypso, avec son printemps éternel, n'eût été qu'une Sibérie monotone à côté de cette île enchantée. On pouvait y acclimater toutes les invraisemblances physiques et idéales. Sir Olliver crut s'apercevoir que les fleurs et les fruits s'envolaient d'eux-mêmes des arbres par un raffinement de grâce qui rendait les récoltes faciles. Il allait même consigner ce singulier phénomène sur ses tablettes, quand il reconnut que ces fleurs et ces fruits avaient des plumes, et n'étaient pour les arbres que des ornements postiches. L'île était une volière. Chaque arbre ressemblait à un de ces monuments domestiques que les naturalistes affectionnent, et qui portent sur leurs branches des oiseaux empaillés. Comme il allait entrer dans une prairie, un objet, assez semblable à un chapeau de paille d'Italie, orné de plumes, s'élança tout à coup, comme si un tourbillon l'eût enlevé de la tête d'une élégante lady, et disparut dans les airs. Sir Olliver, mis en défiance et commençant à douter de tout, n'osa pas écrire ce qu'il avait vu, et s'en félicita quelques instants après, quand il eut acquis la preuve que ce soi-disant chapeau était un véritable oiseau de paradis, hôte ordinaire et merveilleux de l'archipel Arrou.
Un ruisseau traversait la prairie; l'Anglais, mis en humeur poétique, lui donna le nom de ruisseau d'Ophélie, et, après en avoir avalé quelques gouttes puisées dans le creux de sa main, il trouva une petite saveur salée à cette eau limpide, et décida qu'il installerait, sur ses bords hygiéniques, un petit établissement thermal pour lui tout seul.
Par une hallucination, au moins aussi étrange que celle dont il avait été dupe quelques instants auparavant, sir Olliver crut remarquer, dans le courant du ruisseau, un petit objet brun et oblong, qui ressemblait à s'y méprendre à un cigare de la Havane. Mais l'invraisemblance était trop choquante, pour qu'un esprit, ennemi du fantastique, s'arrêtât à la discuter. Sir Olliver continua donc sa promenade, sans mentionner que les ruisseaux de cette île charriaient des cigares.
Il marchait au milieu d'un concert; les oiseaux chantaient; et, quoiqu'ils ne commissent aucune faute d'harmonie, l'Anglais prenait plaisir à les écouter et les admirait autant que s'ils eussent chanté faux. Il crut distinguer pourtant une note étrange et presque humaine dans ce concert. Quelque chose d'assez semblable à un éclat de rire s'élevait par intervalles.
--Encore une illusion! pensa sir Olliver, qui se mit à chercher quel instrument ailé le gratifiait de cette note fantastique, de ce rire en dièse ou en bémol. Il remarqua un magnifique perroquet qui se dandinait dans un hamac naturel formé par une liane entre deux arbres, et il fit honneur à cet artiste de l'éclat de rire en question.
--C'est bizarre, dit l'Anglais; les perroquets imitent, mais ne devinent pas; qui donc a pu révéler à celui-ci, dans cette île déserte, les secrets du rire, et du rire européen, car je ne suppose pas que les insulaires du voisinage se permettent de rire comme des Anglais, et même comme des Français? Voilà du moins un fait curieux et bon à noter. Aussitôt, tirant ses tablettes, sir Olliver écrivit à la première page: «Les îles de l'archipel Arrou produisent des perroquets d'une espèce toute particulière, dont le cri ressemble, à s'y méprendre, à l'éclat de rire humain.»
Voici une note dont mon savant ami, sir John Simpson, membre de la Zoological society, saura faire son profit.
Et, enchanté de cette première conquête dans son île, plaçant avec respect ses tablettes dans une poche de côté tout près de son coeur, sir Olliver se livra aux méditations philosophiques qui suivent d'ordinaire les grandes victoires.
Est-ce le perroquet qui imite l'homme, ou bien est-ce l'homme qui a imité le perroquet? se demanda-t-il. Grave question! L'homme est la synthèse de tous les animaux. Par tous ses instincts et par toutes les variétés de ses formes, il peut ressembler à tous les êtres de la création. Il est la seule créature qui ait autant de types que d'individus. Le rire aura été une imitation de sa part. Mais est-ce bien le perroquet plutôt qu'un autre oiseau qu'il a imité? Le rire! autre problème! Les pleurs sont logiques; ils soulagent ceux qui ont le bonheur de pleurer. Mais le rire est absurde et contre nature; il peut faire mal, et rarement il fait du bien. On meurt de trop rire; on ne meurt pas de trop pleurer. Le rire est méchant comme il est malsain. Les idiots, les enfants, les fous rient toujours. L'homme bon transige et sourit seulement. Les poëtes comiques sont presque toujours des misanthropes. Machiavel était un poëte comique. Le rire est la marque de la déchéance humaine. Les Grecs, qui avaient le culte de la beauté, le sentiment de la dignité extérieure, ne faisaient jamais rire le marbre: ils savaient que le rire est une grimace. Les Français, qui sont plus méchants et qui ont moins de dignité que les Anglais, rient toujours. Moi, je ne ris jamais, et.....
Sir Olliver, absorbé dans ses méditations humoristiques, lesquelles étaient aussi complétement dépourvues de sentiers, de lignes droites, de chemins tracés que les solitudes vierges de son île, s'égarait doublement, et, la tête baissée, marchait au hasard dans les grandes herbes, quand il lui sembla que, par un phénomène au moins aussi extraordinaire que celui du rire entendu dans les arbres, son ombre projetée au loin et détachée de lui s'avançait gravement à sa rencontre.
Ai-je oublié de dire que sir Olliver était trop au courant de la mode pour n'avoir pas la vue un peu basse, et pour ne pas ajouter, dans les cas pressants, un appendice vitré à son oeil? Mais, pendant qu'il cherchait cet appendice, il avait eu le temps de s'imaginer que c'était peut-être un habitant méconnu de cette île trop peu déserte qui venait au-devant de lui. Un coup d'oeil rectifié par son lorgnon dérangea cette conjecture: l'ombre en question avait une apparence européenne.
Sir Olliver n'était pas curieux. Il redoutait d'ailleurs des déceptions. Il tourna le dos au phénomène pour n'avoir pas à le juger. Mais voici que l'ombre se mit à courir après lui, enjambant les hautes herbes, et le bruit de sa course détruisant toute supposition d'impalpabilité, force fut à sir Olliver de se retourner brusquement d'un air furieux pour demander compte de cette poursuite.
L'Anglais se trouva nez à nez avec un charmant jeune homme, au teint un peu pâli, aux yeux un peu retirés dans l'orbite, à la figure intelligente et fine, vêtu d'un costume de voyage qui manquait plutôt de fraîcheur que d'élégance.
Ce nouveau venu, s'il était un indigène, ne pouvait avoir germé dans cette île qu'après un vent invraisemblable, qui avait transporté de Paris et du boulevard des Italiens un échantillon de la fleur des pois français sur la terre des antipodes.
--Que me voulez-vous? demanda sir Olliver, du ton le plus froid et le plus dédaigneux qu'il put trouver.
--Rien qu'un peu de feu pour allumer mon cigare, repartit le jeune homme en souriant, et dans le plus pur idiome français.
Pour le coup, il faut le confesser, sir Olliver ressentit quelque chose qui ressemblait à une émotion. Mais ce qui le surprit profondément, ce ne fut pas cette rencontre dans une île de l'archipel Arrou, à quelque distance de la Nouvelle-Guinée, d'un Parisien, d'un naufragé comme lui; il se prémunissait trop contre les grands efforts pour en sentir l'atteinte; mais son stoïcisme, son flegme britannique étaient vaincus par ce Robinson rival, qui, au lieu de courir à lui, dans les transports de rigueur en pareille circonstance, de l'embarrasser d'une embrassade, et de lui jouer la scène de sentiment qu'il attendait, le saluait, comme s'il l'eût abordé sur l'asphalte et lui demandait du feu.
Sir Olliver, je le répète, s'avoua à lui-même qu'il n'était pas indifférent à ce détail; mais il ne voulut pas être en reste d'originalité, et, secouant la cendre de son cigare, il offrit en silence du feu, et attendit, sans desserrer les dents, que le cigare de l'inconnu fût allumé, reprit le sien, salua, tourna le dos, et continua sa route.
A peine avait-il fait quelques pas, qu'il entendit derrière lui un éclat de rire à roulades fort semblable à celui qu'il avait noté sur ses tablettes.
--Voilà mon perroquet, se dit sir Olliver un peu confus; je comprends aussi pourquoi les ruisseaux de mon île charrient des cigares. Est-ce qu'au lieu d'être à quelques brasses des Papous, je serais dans un bosquet de Mabille?
Le Français avait rejoint l'Anglais.
--Pardon, monsieur, lui dit-il, en continuant à rire, je ne vous laisserai pas me quitter de cette façon-là. Nous sommes destinés à vivre ou à mourir ensemble; il serait bon de nous entendre.
--Je ne vous connais pas, dit sir Olliver avec le plus beau sang-froid.
--Je le sais bien; c'est précisément pour cela que nous devons faire connaissance. Quant à vous, monsieur, je vous connais.
--Vous me connaissez!
--Oui, vous êtes un Anglais; vous voyagez pour votre désagrément; vous avez fait naufrage, et vous attendez l'omnibus, je veux dire un navire pour continuer vos excursions.
Sir Olliver fut profondément surpris. Il eût bien voulu répliquer par une réponse aussi pénétrante; mais, outre qu'il se sentait embarrassé pour formuler un jugement sur l'inconnu, il éprouvait quelque répugnance à prolonger l'entretien avec une personne qui ne lui avait pas été officiellement présentée. L'étranger sembla deviner ce qui se passait dans l'âme de l'Anglais.
--Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter, dans ma personne, Stanislas Robert, un peintre de paysage, dont le talent n'est pas encore assez connu pour avoir franchi les mers. Vous m'excuserez de ne recourir à aucun introducteur. Mais si vous voulez m'en indiquer un dans cette île qui ait quelque crédit auprès de vous, je m'empresserai de mettre sous sa garantie l'amitié que je vous offre.
Le jeune homme, en parlant ainsi, saluait d'un ton demi-sérieux qui eût désarmé l'Anglais le plus entêté.