L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 22

Chapter 223,837 wordsPublic domain

Ah! Dieu vous préserve d'estimer quelqu'un, mesdames! et vous, messieurs, Dieu vous préserve d'être seulement estimés! Rien d'horrible pour une âme jeune, ardente, neuve, comme la mienne, que cette estime qui coupe les ailes à tout enthousiasme, qui fait vivre loin du ciel, sur le terrain battu où tout le monde marche. Je suis née pour les passions. L'influence de mon père, les douleurs de ma mère m'avaient fait comprendre les orages, et m'en avaient préservée; mais j'avais au fond de l'âme un besoin d'ivresse, d'émotions, que les devoirs de la vie mondaine irritaient jusqu'au dégoût. Ce terre-à-terre élégant, ce petit vol à mi-côte, ces ambitions subtiles que je voyais se machiner et s'écrouler à côté de moi, commencèrent par me distraire et finirent par me lasser. Au bout d'un an, dans la position la plus enviée, épouse d'un mari qui faisait son chemin et qu'on désignait comme un des futurs orateurs de la nouvelle chambre; mais épouse sans enfants, condamnée à l'oisiveté, m'ennuyant des livres qui m'affamaient sans me rassasier, j'étais plus malheureuse que la nuit où j'étais allée fièrement m'offrir à la mort.

M. Mendez était trop intelligent, trop perspicace pour ne pas s'apercevoir de cette disposition; il m'en parla franchement, doucement, comme un médecin qui cause avec sa malade.

--Vous vous ennuyez? me dit-il.

--C'est vrai.

--Mais que voulez-vous de moi?

--Rien. Je préfère mon ennui à toutes les distractions que vous pourriez m'offrir.

M. Mendez souriait tristement, m'accusait d'être une mauvaise tête, allait à ses affaires et me rapportait une loge pour le théâtre, un livre nouveau; quelquefois, quand il était le plus mal inspiré, une parure, un bijou que je jetais dans un coin.

Je vous raconte mon coeur, je ne prétends pas vous l'expliquer ni vous en déduire logiquement les raisons et les principes; ce que je sais, c'est que j'avais en moi un volcan qui s'exhalait en fumée et qui voulait se répandre en lave, et que, me débattant dans cette implacable prison des convenances mondaines, j'aspirais après je ne sais quelle liberté turbulente dont il m'était impossible de dire le nom.

Je me confesse et je dois tout dire: j'eus des tentations; quelquefois je m'approchais de l'abîme pour en mesurer la profondeur et je me demandais si le désordre, en me faisant oublier, en m'enlevant à la régularité de la vie, ne me rendrait pas plus heureuse; mais ces faiblesses passaient vite. Je mettais mon point d'honneur à garder le serment que j'avais prêté. J'avais juré d'être une honnête femme et de rester fidèle à M. Mendez; je n'ai pas failli à cet engagement, je n'ai pas même songé sérieusement à y manquer.

Mon mari fut nommé député; sa fortune financière, secondée par sa fortune politique, s'était accrue; les modestes réceptions que j'avais présidées jusque-là devinrent des soirées élégantes où l'on entendit des artistes, où l'on joua.

La première fois que je vis dresser une table de jeu, un frisson m'agita; quand j'entendis remuer de l'or, j'eus un éblouissement et je pensai à la mort de mon père. M. Mendez crut remarquer en moi de la répugnance pour ces distractions:

--Il le faut bien, me dit-il, le monde devient un tripot; je vous ai fait votre caisse de jeu, Dolorida, il est convenable que vous présidiez.

--Prenez garde! monsieur, lui dis-je, moitié riant, moitié épouvantée, je suis la fille d'un joueur.

--Oh! je connais votre volonté! D'ailleurs, la femme de M. Mendez a trop le sentiment de l'honneur pour faire jamais d'un plaisir un vice et d'une distraction une passion.

Quand on en appelait, dans ce temps-là, à ma fierté, on était toujours sûr de me convaincre. Je m'imaginai, en effet, que le jeu serait sans danger pour moi, et ne voulant pas me redouter moi-même plus que ne me redoutait mon mari, je laissai jouer, ou plutôt je commençai à faire jouer chez moi.

Ces parties, forcément contenues par le monde, circonscrites d'ailleurs dans leur durée, me mirent en appétit sans me corrompre, et elles eussent été sans péril si tout s'était borné aux tables de jeu qu'on dressait et que je présidais chez moi.

Rappelez-vous que j'avais dans l'âme, ou simplement dans les veines, une ardeur sans but, une flamme sans aliment; qu'épouse, sans enfants d'un homme que j'estimais seulement, j'avais besoin de vivre, de tromper mon inquiétude, d'aimer enfin quelque chose. La politique m'avait tentée, mais je la trouvai mesquine; la religion m'attira; mais elle ne suffit pas à me consoler de l'inconnu; et la dévotion, exaltée, fiévreuse, qui me faisait courir aux églises, avait une impatience bien éloignée du recueillement. Je ne cherche pas à m'excuser; j'explique les causes d'une indomptable passion. Il me fallait un désordre; la régularité m'étouffait; la vie normale, paisible, m'eût poussée au suicide. J'avais juré de rester fidèle à mon mari; je tins mon serment en trompant l'amour sans cause qui me consumait, et en m'éprenant d'une tendresse folle, insensée, pour les grâces du roi de carreau, du roi de trèfle et du roi de pique.

Il semble que la frénésie du jeu soit une exception dans le coeur de la femme. J'ai reconnu souvent la preuve du contraire. Le jeu est une passion féminine que les hommes nous empruntent. La mobilité des sensations, leur âpreté, la futilité des prétextes qui les font naître, sont des mirages décisifs pour la femme qui fuit l'ennui et qui n'a pas devant elle, pour l'arrêter, quelque infranchissable barrière, comme le berceau d'un enfant.

Je me sentis devenir joueuse, d'abord avec effroi, puis avec un indicible mouvement de triomphe. Je comprenais, au début de cette vilaine passion, que j'avais un tort d'improbité en quelque sorte envers mon mari; puis peu à peu les joies farouches, les terreurs convulsives, les spasmes que donne le jeu, me firent tout oublier, tout méconnaître; je me laissai aller au torrent, au vertige, ne discutant plus avec ma conscience et l'étouffant sous ce sophisme: M. Mendez doit être bien heureux que je lui sois infidèle seulement pour les cartes!

Le jeu du monde ne me suffit bientôt plus. Je veux dire le jeu du monde décent et officiel dans lequel la position de M. Mendez me donnait droit d'entrée et droit de préséance. Je me laissai inviter par quelques femmes de cette société intermédiaire qui sert de transition entre la bonne et la mauvaise société. Dans ces salons, où j'entrai en rougissant un peu et où mon mari me vit aller avec peine, je fis des connaissances qui m'amenèrent à descendre encore plus dans l'échelle des concessions; et, au bout de trois mois, j'avais franchi toute la distance qui sépare le grand monde des tripots les plus suspects.

Vous comprenez que j'abrége. Je ne vous initie pas, détails par détails, à tout ce drame de ma chute. Mon mari, indulgent d'abord pour les distractions qu'il avait autorisées, qu'il avait demandées même, souriait à mes premières ardeurs.

--Si vous abordiez la politique avec cette passion, me disait-il, vous seriez une femme de génie.

Je souriais aussi et je me sentais flattée; j'étais fière de dépenser pour mon plaisir une activité et un talent que je dédaignais d'employer pour mon ambition ou pour ma vanité.

Quand M. Mendez comprit que j'étais entraînée, il eut sans doute des remords, et il me présenta, avec une bienveillance sensée, avec une amitié ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer. Mon mari devenait riche et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette faculté; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut l'imprudence de me parler avec plus d'autorité. Il voulut faire appel à son droit. Il évoqua la nuit de notre rencontre et me convainquit d'ingratitude.

Ces reproches, trop fondés pour être adressés à une âme orgueilleuse, loin de me ramener à la soumission, m'irritèrent et m'affranchirent. L'autorité me contraignit à la révolte; je subissais mal un patronage, une tutelle bienveillante: l'idée d'une lutte me séduisit. Dès ce moment, commença pour moi l'existence horrible, haletante, qui a décidé de mon sort et qui a fini par un double naufrage.

V

L'infidèle par fidélité.

Le jeu est comme l'ivresse: il ne garde pas longtemps des précautions hypocrites, et il faut qu'il s'exerce à la face du ciel. Je ne me contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui eût le droit de se plaindre, s'était plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon occupation, ma mission, mon but.

--La société m'ennuie; les intérêts chétifs ou menteurs qu'on y discute me révoltent, disais-je à mon mari. Vos succès d'homme politique ne suffisent pas à me donner l'ivresse. Je suis une créature maudite: j'avais à choisir entre l'exemple de mon père et celui de ma mère. J'ai fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait à ma mère.

Quelquefois M. Mendez hochait la tête et semblait croire que je m'abaisserais jusqu'à mentir à ce serment lui-même. Ses doutes m'exaspéraient.

--Quand vous m'aurez ruiné et déshonoré, madame, me disait avec un superbe sang-froid M. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner ensemble, bras dessus bras dessous, au Mançanarez.

La ruine, je n'y croyais pas; l'autre déshonneur, je ne pouvais pas le redouter, et je haussais les épaules.

--Ne craignez rien, monsieur, répondais-je à M. Mendez; le jour où vos prédictions sinistres devraient avoir raison, je vous épargnerai une scène pathétique, et vous pourrez porter mon deuil.

Les ressources personnelles devinrent bientôt insuffisantes pour alimenter le jeu. J'eus recours aux emprunts, aux trafics, à la mise en gage, à la vente de mes bijoux, à de petits vols conjugaux. Je connus et je bus jusqu'à la lie cette humiliation d'aller frapper à la porte des usuriers, des complices de nos passions cachées. Je vécus de privations: je n'avais plus le sentiment du luxe, de la toilette; d'ailleurs, je vendais tout à l'occasion et je me contentais d'oripeaux fanés qui eussent rebuté des mendiants. Me reprochant le pain que je mangeais dans le domicile conjugal, je subissais de gaieté de coeur la faim et ses tortures, comme si ces macérations, souffertes par fierté, dussent me rendre la chance favorable! Ah! les superstitions des joueurs, je les ai toutes connues, toutes pratiquées. Des cierges brûlés aux églises, des auspices tirés des moindres incidents, les dates, les chiffres cabalistiques, les jours de telle ou telle semaine, la façon de m'asseoir, de toucher aux dés ou aux cartes, tout prit pour moi une importance énorme. J'allais quelquefois, avec des transports de piété sacrilége, me jeter à genoux devant un crucifix, lui demandant la réussite de combinaisons insensées, et mêlant des actes de foi à d'odieux calculs. On me procura des dés fameux par les gains énormes qu'ils avaient rapportés. J'en fis un chapelet; je devins folle, tant j'adorais réellement les figures peintes sur les cartes; toutes les manies, tous les enfantillages me devinrent habituels.

Ma mère essaya de m'arrêter sur cette pente. Je lui répondis avec vivacité, en faisant allusion aux torts qu'elle avait eus autrefois envers son mari, et que je n'aurais pas envers le mien. La pauvre femme prit un prétexte pour quitter Madrid, et peu de temps après se retira dans une communauté.

Le désordre que cette passion introduisit dans mon ménage, la réputation singulière que j'acquis dans le monde furent un coup sensible, le plus terrible peut-être qu'il put recevoir, pour M. Mendez. Cet homme d'esprit et de bon sens, ambitieux, avait compté que je serais l'élément romanesque, sentimental, poétique de sa vie; mais il s'épouvanta de l'abîme que je creusais sous ses pas. Il craignit de recourir aux moyens extrêmes, d'employer la violence légale; il attendit l'occasion de me faire un piége de ma passion elle-même, et de me sauver par l'orgueil qui m'avait perdue. En conséquence, il s'abstint de tout reproche, il n'essaya pas de lutter, et parut prendre son parti de ma conduite. D'ailleurs, si l'on parlait dans Madrid de ma passion pour le jeu, si la position de mon mari rendait la curiosité plus impitoyable, la médisance me savait et me reconnaissait inattaquable sous d'autres rapports, et l'étrangeté de ce vice, adopté par l'amour exclusif de lui-même, me donnait une sorte de prestige qui n'était pas exempt de consolation pour M. Mendez, et qui me permettait de lever la tête.

Je ne vous fais pas un cours de morale; je n'insisterai donc pas sur les nuits que je passais au jeu dans des maisons que les honnêtes femmes ne fréquentaient sans doute pas et où j'étais peut-être la seule qui n'eût rien autre chose que le jeu en vue et qui allât jouer pour le seul plaisir de perdre ou de gagner. Combien de fois ne suis-je pas rentrée vers l'aurore, pâle, enfiévrée, mais jurant de me venger, concevant des jalousies meurtrières pour un joueur plus heureux que moi! La probité peut résister au jeu, mais la probité de fait seulement. Il y a une improbité d'intention ou de circonstance qui déprave intérieurement le joueur. Je veux dire qu'on se considérerait comme un lâche de tricher manifestement, mais qu'on pactise volontiers avec certaines exigences; et celui qui se met devant un tapis pour courir la chance de perdre ce qu'il n'a pas, en essayant de gagner à un autre ce qu'il a, suscite une lutte inégale pour son adversaire, trop avantageuse pour lui-même, et manque évidemment à l'honneur étroit, à l'inflexible probité.

Tous ces beaux sentiments, toutes ces belles sentences me sont revenues depuis à l'esprit. A cette époque, je n'analysais pas philosophiquement mes sensations. Je jouais, sans vouloir penser à autre chose qu'au jeu.

L'hiver dernier, le carnaval fut brillant à Madrid. Jamais on ne donna tant de bals, et jamais on n'eut tant d'empressement à s'amuser. Les travestissements surtout, les travestissements rigoureux, furent à la mode, et l'on remit en honneur l'habitude de se masquer et le respect des masques. Il suffisait que le maître de la maison sût à peu près à quoi s'en tenir sur l'identité des personnes, pour que les conviés eussent le droit absolu de s'habiller et d'agir à leur aise et à leur fantaisie.

J'allai dans le monde. Mon mari fut d'une docilité charmante pour m'y conduire, et d'une complaisance plus grande encore pour m'y laisser longtemps, toutes les fois qu'il put constater que je ne m'y ennuyais pas. Mes moyens de combattre l'ennui, pour n'être pas variés, n'en étaient pas moins très-infaillibles: je jouais.

Une nuit, le duc de R... donnait une grande fête, d'autant plus superbe, qu'il s'agissait de dissimuler des intrigues électorales et de faire danser les invités sur le petit volcan d'une crise ministérielle. Mon mari était un homme politique trop important pour ne pas assister à ce bal, et il tenait trop à cacher le motif de sa présence pour ne pas m'y amener. Le costume était obligatoire. Je me souviens que j'étais déguisée en bohémienne et que j'avais des sequins d'or dans les cheveux.

--Prenez garde, me dit, avec un peu d'ironie, M. Mendez au moment de monter en voiture; n'allez pas jouer toute votre parure.

J'essayai de rire.

--Vous êtes une énigme, monsieur, répondis-je, et il y a des moments où je ne sais pas au juste si je dois me réjouir ou m'offusquer de votre façon d'agir.

--Señora, je suis un mari modèle, repartit d'un ton singulier M. Mendez.

Mon mari était costumé en officier du temps de Philippe II. Il portait une petite dague suspendue à son pourpoint de velours noir.

--Vous êtes tout à fait beau et terrible dans cette toilette, lui dis-je.

--N'est-ce pas? j'ai l'air farouche. Voici le poignard pour me venger de l'infidèle.

J'éclatai de rire, mais je trouvai un insupportable accent de malice à mon époux. Nous nous masquâmes en montant l'escalier du duc de R..., et après quelques tours dans les galeries où l'on dansait, M. Mendez dégagea doucement mon bras du sien, me salua et me dit:

--Je reconnais là-bas le futur président du conseil; j'ai à lui parler. Permettez-moi de vous laisser libre, Dolorida.

Vous comprenez, n'est-ce pas, que le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller vers la salle de jeu. Sur le seuil, j'ôtai mon masque; on me reconnut. Je trouvai là des amies, des camarades des deux sexes que je rencontrais un peu partout; chacun avait fait comme moi, et il n'y avait pas d'incognito pour les joueurs.

Une demi-heure après mon arrivée, j'étais engagée dans une furieuse partie de lansquenet, et j'avais déjà gagné une somme formidable. Je remuais avec dédain le tas d'or que j'avais devant moi, et je trouvais pourtant à ce bruissement une harmonie délicieuse.

--Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de défi, mais avec le secret désir de n'être point prise au mot, et de pouvoir conserver, pour réparer des brèches toutes récentes, ce gain prodigieux, devenu bien rare depuis quelques semaines.

Un domino noir, qui était debout devant la table et qui me regardait jouer depuis quelques instants, répondit:

--Je tiens le jeu.

Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimulée et dénaturée par le masque, me rappelât rien, mais parce que, précisément depuis qu'il était arrivé, ce domino m'inquiétait et me troublait. Les joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf pour la veine, et par conséquent plus dangereux pour moi que ceux que j'avais déjà vaincus.

--Vous tenez tout cela? balbutiai-je.

--Tout, dit l'inconnu.

--Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.

J'avais remarqué, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer son argent.

--Je joue sur parole, reprit mon adversaire.

Je respirai et je souris; j'étais bien libre de ne pas m'exposer avec un masque qui ne payait pas d'avance. Un petit murmure avait accueilli la réponse du domino.

--Nous jouons à visage découvert, monsieur, dit un de mes voisins; et si madame veut vous faire crédit sur votre mine, il faut au moins qu'elle puisse la voir.

--Oh! madame me connaît bien, dit l'homme masqué.

Je me sentis frissonner; pourtant je voulus faire bonne contenance:

--Je vous connais, dites-vous? Je ne crois pas.

--Est-ce que la señora Dolorida a oublié le capitaine Lopez?

Les cartes que j'avais prises s'échappèrent de ma main; j'eus peur. Cet homme, que j'avais vu couvert du sang de mon père et qui m'était apparu un jour comme le châtiment, revenait-il pour exiger de moi une expiation? Devais-je bien réellement acquitter la dette paternelle? Est-ce que pour moi aussi l'heure solennelle avait sonné? Pour les joueurs, il n'y a rien d'insignifiant ni d'ordinaire dans la vie. Ils sont superstitieux jusqu'à la puérilité.

Don Juan était surtout un fat et un voluptueux; à ce titre, les émotions violentes lui plaisaient, et il a pu recevoir, sans trembler, la statue du Commandeur. Si don Juan avait seulement été un joueur, il se fût évanoui au premier coup frappé à sa porte, et il fût mort en apercevant son convive.

Tout le monde autour de moi me regardait et s'étonnait de mon émotion; je voulus échapper à ce spectacle et me roidis de toutes mes forces.

--Certes, répliquai-je, je connais le capitaine Lopez, et nous avons, je crois, un compte à régler ensemble.

--Comme il vous plaira, dit le domino.

--Ainsi vous me tenez toute cette somme?

L'homme masqué s'inclina en signe d'assentiment. Je tournai les cartes; elles étaient lourdes à manier. J'étais convaincue que j'allais perdre. En effet, il suffit de cinq ou six cartes pour que j'amenasse celle du capitaine; il avança la main comme pour prendre possession du tas d'or amoncelé devant moi, mais il ne toucha pas à une pièce.

--Je vous offre une revanche, me dit le capitaine Lopez. Puisque nous avons un petit compte, l'occasion est bonne.

Tout le monde entendit cette proposition. Je pouvais parfaitement bien la décliner. Les joueurs ont le droit d'être capricieux. Mais refuser, c'était avouer que je redoutais un échec, c'était entamer la brillante réputation que je m'étais faite par mon audace et par mon impassibilité.

--J'accepte, murmurai-je.

Toutefois, il me parut impossible de permettre à tant de spectateurs de savourer mes angoisses.

--Messieurs, dis-je en essayant de sourire à ceux qui nous entouraient, permettez-nous de rester seuls en tête à tête. C'est la revanche d'un duel que j'ai à demander au capitaine, mais d'un duel sans témoins.

Il paraît que ma voix avait un éclat inaccoutumé; les assistants se regardèrent avec surprise, saluèrent et sortirent sans insister. On respectait les caprices des joueurs. Quand nous fûmes seuls:

--Eh bien, monsieur, que voulez-vous? demandai-je au domino.

--Continuons, s'il vous plaît, señora, la partie commencée.

J'avais un peu d'or sur moi: je fis deux parts, et j'avançai la première.

--Voilà ma réponse, dis-je en m'efforçant de sourire.

Le capitaine avait les cartes, _il tailla_, et retourna deux cartes semblables: j'avais perdu.

--A mon tour! m'écriai-je, en saisissant les cartes.

Je gagnai le premier coup, je perdis au troisième.

Comme le capitaine, qui s'était assis près de moi, se levait et faisait mine de se retirer:

--Vous ne voulez plus jouer? lui dis-je.

--Puisque vous n'avez plus rien, señora...

--Mais je joue sur parole.

Le masque remua la tête:

--J'avais joué sur parole avec votre père, et vous savez, señora, que mal m'en a pris. Votre père m'a fait banqueroute.

Je me levai, la pâleur de la honte me couvrait le front, la rage de la défaite m'emplissait le coeur. Devais-je fuir, accepter le conseil, la leçon qui m'était si brutalement donnée, ou bien fallait-il relever fièrement, témérairement le défi de cet homme?

Je pris le parti le plus audacieux:

--Monsieur, répondis-je à mon adversaire, je ne vous ai pas donné le droit de m'insulter.

--C'est un droit qui s'est transmis par héritage, dit le masque.

--Il me semble que vous avez plus d'esprit qu'autrefois, capitaine Lopez.

--C'est pour cela sans doute, señora, que je veux jouer au comptant.

--Eh bien, alors, nous ne jouerons pas, dis-je pour l'éprouver, mais bien persuadée qu'après ses insultes le capitaine accepterait sans doute ma partie.

--A moins, reprit le masque, que nous ne reprenions le jeu de votre père, à l'endroit où il l'a si maladroitement interrompu.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, señora, que le capitaine m'a fait tort de l'argent que je lui gagnai, parce qu'il n'a pas voulu m'accorder un autre enjeu.

--Je me souviens, en effet, dis-je avec ironie.

--Eh bien, la señora Mendez ne peut-elle relever le défi?

--Quoi! monsieur, vous osez.....

--Oui, señora, repartit le masque, j'ose proposer à la joueuse la plus vaillante de Madrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi! l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef de votre chambre est un délicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce chef-d'oeuvre que je veux jouer et que j'espère gagner.

Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colère s'agitait en moi; j'eus l'idée du meurtre. L'humiliation de cette offre; ce hideux souvenir du dernier jeu de mon père; cette insultante façon de traiter une femme que la calomnie avait du moins épargnée sur un point; la pensée que c'était un châtiment que le hasard m'imposait, tout me révolta, et pourtant tout me décida à ne pas reculer.

--Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette clef?

--Hélas! señora, nous autres hommes nous sommes bien forcés de parler d'argent, c'est notre infériorité.

--Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.

--Que voulez-vous, señora? ma clef ne vaut pas la vôtre.