L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 21

Chapter 213,816 wordsPublic domain

--Je ne veux pas qu'on dise que je suis mort dans mon lit. Ceci est mon champ de bataille. Docteur, vous reconduirez cette enfant. Et toi, ma fille, prends garde de t'enrhumer. Tu m'excuseras auprès de ta mère; tu lui diras que je me serais battu pour elle, comme je me suis battu pour toi. Vous me ferez une petite place dans vos oraisons.

Le médecin, qui avait examiné la blessure, défendit à mon père de parler; mais celui-ci, dont le visage se contractait horriblement, fit signe que la défense devenait inutile et qu'il ne pourrait bientôt plus rien dire. En effet, un quart d'heure environ après ces paroles, qui furent les dernières prononcées, mon père s'efforça de se retourner sur le côté et rendit le dernier soupir.

Pour déjouer les premières informations de la police, on cacha le cadavre, et le médecin me ramena vers ma mère.

Celle-ci n'était pas couchée, ou plutôt elle était debout depuis les premières lueurs. Elle ne s'opposait pas à ces sorties dans lesquelles j'accompagnais mon père. Elle savait que la résistance à cet égard eût attisé les passions qu'elle redoutait. Mais quand je rentrais épuisée, fatiguée, pleine de ce dégoût que laisse toujours une nuit de jeu, elle me caressait, et s'efforçait toujours de profiter de ma lassitude pour me donner des conseils.

Ce matin-là, je ne sais quel pressentiment l'agitait; aussi, quand elle m'aperçut avec mes mains rougies elle ne m'interrogea pas; elle tomba à genoux, comprenant qu'elle était veuve et que j'étais orpheline.

Je me suis souvent demandé depuis si, malgré elle, en priant pour son mari, ma mère n'adressa pas quelque discrète action de grâces au ciel. Cette mort la délivrait d'un esclavage horrible et lui donnait le droit et le devoir de m'aimer seule, à son aise, tout entière. Le soir de ce jour, mes travestissements d'homme étaient brûlés, et il ne restait plus une carte dans toute la maison. Hélas! il ne restait pas non plus beaucoup d'argent, et quand on eut payé des cierges pour l'église, acheté une robe de deuil pour moi, il se trouva quelques pauvres pièces pour le pain d'une semaine.

J'avais eu l'intention, dans le jardin, sur le cadavre de mon père, de faire le serment de ne jamais me laisser tenter par le jeu. Je ne sais quel incident m'empêcha, dans ce moment, d'accomplir cet acte solennel. Depuis, j'y songeai bien, mais je craignis d'attacher trop d'importance, trop de gravité à une résolution morale; et il y eût eu dans ce serment, pris par moi contre moi, une défiance de ma force que je ne consentais pas volontiers à subir.

III

Parallèle entre le suicide et le mariage.

Notre situation n'était pas brillante. La misère nous apparaissait si proche, que l'épouvante paralysait toute notre volonté. Ma mère parla de travail: je la laissai dire. Je prévoyais cette épreuve; mais le travail répugnait à ma fierté et me faisait l'effet d'une prison. Il n'y avait pourtant pas à choisir; l'alternative était rigoureuse: ou le pain du labeur pénible et quotidien, ou le pain du vice et de la charité. Le premier paraissait trop dur, le second me semblait hideux; je ne voulais ni me courber ni m'avilir. Une indomptable fierté remplaçait dans mon coeur toutes les vertus qu'on avait craint de développer. Ma mère me supplia; mais je m'obstinai, muette et résignée, à attendre.

Qu'attendais-je? Un hasard, un coup du ciel, une fortune; l'instinct de la joueuse se montrait en moi: je comptais sur la chance; c'était de la folie. Mais l'éducation que j'avais reçue me donnait des forces insurmontables, pour me roidir dans une détermination.

Ma mère n'essaya pas de lutter; mais elle s'y prit de la meilleure façon pour que je cédasse. Elle chercha de l'ouvrage pour elle, en trouva, et sortit un matin pour le rapporter à la maison. Quand je vis que, sans m'adresser un reproche, un seul mot de blâme, une exhortation, la pauvre femme travaillait pour nous deux, je rougis et je jurai de me tuer.

Tout ce que je vous raconte là doit vous sembler absurde, mais c'est ma vie. On s'était appliqué à faire de moi un être qui restait femme par la persistance de la volonté, et qui n'avait plus les douces résignations, les tendresses de la femme.

J'avais jusqu'à présent une seule passion: l'amour de la richesse, de la puissance. Je me considérais comme déchue de mon rang et j'aspirais à y remonter. Mais comme les souverains infatués de leur droit, qui comptent sur un miracle, sur une coopération du ciel, j'aspirais par mes rêves, sans agir; et, comme je vous l'ai dit, une souillure m'eût semblé payer trop cher toutes les richesses et toutes les couronnes du monde.

Je n'étais pas avare; je ne l'ai jamais été; j'ai remué avec frénésie des piles d'or et des diamants. Eh bien, j'ai eu des convoitises qui me serraient les dents et me crispaient les poings; mais je voulais la richesse pour la dépenser et non pour l'enfouir. Le travail ne m'eût promis que le pain de chaque jour et la médiocrité; voilà pourquoi je ne voulais pas du travail. Mais comme il ne m'était pas possible de demander ma splendeur à autre chose, je me considérai comme vaincue, et à dix-huit ans, avec toute ma beauté (laissez-moi convenir que j'étais belle), sans avoir aimé, sans avoir eu de remords, et sans avoir de fautes à effacer; pure, mais obstinément attachée à mon rêve, je résolus de mourir.

Profitant d'un moment où ma mère était sortie, je quittai la maison; je traversai Madrid, et dépassant les portes de la ville, je me dirigeai vers le Mançanarez, bien décidée à m'y jeter. Je ne me demandai pas si le fleuve aurait la complaisance ce jour-là d'avoir assez d'eau pour me noyer. Je marchai résolûment, ne craignant rien dans l'obscurité, et ne regrettant rien de la vie; mon affection pour ma mère, quoique réelle, ne me sollicitait pas et ne me retenait pas. Mon Dieu, je puis l'avouer, je n'aimais peut-être personne!

Comme il n'était pas convenable de mourir sans avoir fait ma prière du soir, j'entrai dans une église, qui se trouva sur ma route, et je demandai à Dieu la permission d'aller plus tôt vers lui qu'il ne paraissait me l'avoir ordonné. Je lui demandai en même temps de ne pas trop souffrir et d'être préservée des regards indiscrets quand je serais morte. L'idéal pour moi, c'était de disparaître sans être retrouvée.

J'étais dévote, et mes prédispositions de joueuse me poussaient à la superstition. Il ne me suffisait pas d'avoir prié; je voulais une réponse, un oracle en quelque sorte.

Dans une chapelle devant laquelle je m'étais agenouillée, quelques petits cierges se consumaient et faisaient de leur mieux pour enfumer un magnifique tableau qui était au-dessus, et auquel on attribuait une vertu miraculeuse. Je remarquai un des cierges, celui qui touchait à sa fin, et je me dis: S'il s'éteint avant que ma prière soit dite, c'est que Dieu me permet de me tuer. Je ne trichai pas, je dis loyalement les prières que j'avais l'habitude de dire; mais avant que la dernière fût terminée, il se fit un vide dans les étoiles de la chapelle, et un petit filet de fumée, plus opaque que les autres, monta entre les blancs cierges. C'était ma réponse. Je crus voir mon âme s'exhaler et se perdre dans le sein de Dieu. Mon parti était irrévocablement pris; je n'avais plus ni à hésiter, ni à reculer, ni à m'effrayer. Le bon Dieu était pour moi.

Croisant donc ma mante avec une résolution énergique, je sortis de l'église et je continuai ma route, le coeur entièrement allégé, aspirant l'air avec force, et marchant à la mort comme à la réalisation de mes plus beaux rêves.

Le Mançanarez n'a pas des bords engageants. Cette nuit-là, la lune, éclairant comme un soleil anglais, me montrait toute l'aridité du rivage, et je voyais distinctement, au fond du fleuve, les gros cailloux sur lesquels se briserait ma tête. Je me promenai quelque temps, cherchant un endroit un peu moins à sec, et attendant qu'un nuage voilât la lune dont l'opiniâtre espionnage me gênait beaucoup. Enfin, je parvins à un endroit où un petit murmure annonçait de l'eau, et me tenant debout au bord du fleuve, rejetant ma mante, les bras croisés, j'attendis le signal que devait me donner l'obscurité. Au moment où, profitant d'une légère éclipse, j'allais m'élancer, je me sentis retenue par le bras. Je me retournai brusquement et me trouvai face à face avec un homme encore jeune qui me regardait avec compassion.

Je n'attendis pas qu'il m'interrogeât:

--De quel droit me retenez-vous? Passez votre chemin, dis-je rudement à l'inconnu.

--Un peu de patience, señorita, me répondit-on avec une voix légèrement railleuse. Je vous laisserai continuer votre... promenade, quand j'en connaîtrai le motif.

--Vous êtes bien curieux?

--Non, je suis journaliste, et demain, en annonçant à Madrid le suicide d'une jeune et jolie jeune fille, je devrai, pour l'enseignement de la foule et pour son amusement, expliquer les raisons, donner la généalogie de la victime. Veuillez m'excuser, señorita, je suis l'esclave des faits divers.

Le sang-froid poli avec lequel ces propos étaient débités me fit sourire:

--Et si je consens à vous donner ces détails, monsieur, me laisserez-vous libre? continuai-je, en raillant à mon tour.

--Quel droit ai-je sur vous, señorita? Vous serez parfaitement libre.

--Eh bien, monsieur, répliquai-je, je viens chercher la mort, parce que je suis pauvre et que je ne veux pas mendier.

--Vous tuer pour si peu! jolie comme vous l'êtes! demanda mon interlocuteur.

--C'est précisément parce que je suis jolie que je me tue. L'argent serait trop dur à gagner.

Je parlai sans doute avec une énergie sincère; le jeune homme en fut frappé et garda quelques instants le silence.

--Êtes-vous satisfait, monsieur? lui demandai-je.

--Encore une ou deux questions, señorita, et je me retire.

--J'écoute.

--La misère vous répugne, je le conçois; on n'est pas maître absolument de ses instincts. Vous préférez l'honneur à la richesse; c'est là un sentiment fier et tout-puissant. Mais il y a autre chose que les guenilles et que la honte, pardon de vous dire cela: il y a le travail.

--Et si le travail me fait peur! si je me sens faite pour autre chose que pour l'esclavage des artisans! si avec des aspirations vers la fortune et vers la gloire, j'aime mieux la mort que le dégoût d'une existence manquée ou que la flétrissure d'une lutte inégale!

--Il y a des batailles, señorita, qui se perdent faute d'alliés et qu'on peut gagner lorsqu'on est deux!

Je regardai le jeune homme qui me parlait ainsi: la lune, un instant obscurcie, éclairait en plein son visage. Sans être beau, cet inconnu avait un air d'intelligence et de courage qui me frappa. Je prenais plaisir à causer avec lui.

--Vous me parlez d'alliés; je n'en veux pas, répondis-je; les alliés se payent et je suis pauvre.

--Vous n'êtes pas pauvre d'amour, señorita, puisque vous venez jeter toutes vos économies dans le fleuve; et un peu de monnaie suffirait.

Je souris, sans être offensée. Cette plaisanterie était un hommage.

--J'ai peur de l'amour comme du travail, monsieur.

--Alors vous avez raison, señorita; vous n'êtes bonne à rien sur la terre; je vous fais mes adieux et j'assiste à votre départ.

Ce persiflage me provoquait à la riposte.

--C'est un plaisir cruel, monsieur, que d'assister à l'agonie, à la mort d'une jeune fille; puisque vous avez promis de ne pas me sauver, continuez votre chemin.

--C'est précisément pour être bien sûr que vous ne vous sauverez pas que je reste, dit le jeune homme sur le même ton. Si le Mançanarez ne veut pas de vous, j'ai un autre genre de suicide à vous proposer.

--Quel est-il? Nommez-le tout de suite. Je le préférerai peut-être.

--C'est le mariage!

--Monsieur, vous vous moquez de moi.

--Dieu m'en garde, señorita, puisque je m'expose à être pris au mot.

--Le mariage, dites-vous, et c'est vous sans doute...

--Oui, señorita, c'est moi qui me porte en concurrence avec le Mançanarez! Oh! je le vaux bien, pour la pauvreté!

--C'est possible, répondis-je avec un peu de gaieté; mais vous ne me briserez pas la tête et vous ne me débarrasserez pas de ma misère.

--Peut-être!

--Comment?

--Tenez, señorita, reprit le jeune inconnu, je ne vous connais que depuis cinq minutes; je ne vous ai jamais vue, et je puis même convenir qu'en ce moment encore je vous vois fort mal. Eh bien, je crois que le hasard, la Providence, si vous voulez, nous a mis sur la route l'un de l'autre. Vous avez de l'ambition et moi aussi; vous avez de la fierté, je ne suis pas d'une humilité parfaite; vous êtes pure, moi je me souviens avec plaisir que je l'ai été. Associons-nous honnêtement, en mariant nos deux misères. J'ai du pain, c'est déjà beaucoup; j'aurai quelque chose de plus dans quelque temps, car je travaille, soit dit sans reproche, et la politique me fait de belles promesses. Consentez, ou du moins réfléchissez.

Il y avait dans cette brusque déclaration une allure romanesque qui me plaisait. Je n'avais jamais aimé et je ne sentais rien en moi qui pût m'assurer que j'aimerais ou que je pourrais aimer cet inconnu, mais son esprit, sa résolution prompte me tentaient. Et puis, en définitive, le Mançanarez était toujours là, à quelque distance de Madrid; il ne fallait pas une heure pour s'y rendre; je restais toujours libre de m'y jeter mariée, aussi facilement que je me fusse noyée jeune fille. Mes instincts de joueuse s'éveillèrent. C'était un jeu que me proposait cet inconnu, un jeu de grand hasard sans doute. Mais j'aurais eu horreur de la vie arrangée mesquinement, d'un mariage prosaïque. A vrai dire je n'avais jamais songé au mariage. Si j'avais pu traverser la vie, m'y mêler, comme une amazone, seule, sans amour, vierge de tout sentiment, j'eusse repoussé bien loin toute proposition de mariage, toute parole d'amour. Mais j'avais conscience de ma faiblesse sociale qui raillait si cruellement mon ambition, et je me disais que ce jeune homme était peut-être un ami, un partenaire prédestiné.

Pourtant je ne voulus pas faire céder ma résolution devant des paroles. Je pris encore le hasard pour arbitre. J'avais au cou une médaille bénite. Je l'ai encore, elle ne m'a jamais quittée. Je l'enlevai rapidement.

--Monsieur, dis-je à l'inconnu, permettez-moi de me recueillir avant de vous répondre.

Il salua et s'éloigna de quelques pas.

Je tenais et je retournais la médaille en question dans ma main:--Si c'est l'effigie de la madone que j'aperçois d'abord, je refuse, me dis-je intérieurement, si c'est la légende, j'accepte!

Mon coeur battait. Je n'osais pas prier. J'ouvris la main toute grande; la lune qui mit un rayon sur la pièce me fit lire distinctement le verset de psaume qui y était gravé. J'avais perdu; du moins j'interprétais ainsi le sort.

Je m'avançai vers le jeune homme.

--J'accepte, monsieur, lui dis-je, en principe, l'offre que vous m'avez faite.

--En principe?

--Oui, je me réserve d'y renoncer si les détails d'application laissaient quelque chose à désirer.

--C'est-à-dire que dans le cas où vous découvririez que je suis un coquin, un aventurier et que je vous ai indignement trompée, vous en reviendriez à votre première idée.

--Vous avez de la pénétration, repris-je en riant. Oui, vous dites vrai, je suis fiancée avec le Mançanarez et avec vous dès ce moment.

--Je ne crains pas mon rival, dit l'inconnu.

--Revenons à Madrid; ma mère doit être inquiète.

Le jeune homme m'offrit son bras avec respect, s'abstint pendant la route de toute espèce de propos galants, et se conduisit comme s'il eût eu la reine d'Espagne à son bras. Comme nous rentrions dans la ville par la porte de Ségovie:

--Vous ne m'avez pas demandé mon nom? dis-je à l'inconnu.

Il sourit.

--C'est une façon indirecte de me demander le mien, señorita. Je me nomme Alonzo Mendez.

--Mais je vous connais, monsieur, vous avez un nom déjà célèbre.

En effet, M. Mendez s'était acquis par la littérature et par la politique un commencement de réputation; c'était un journaliste honnête, habile, ambitieux, qu'on redoutait pour sa raillerie, qu'on estimait pour sa probité, mais qu'on n'aimait pas. Mon père, qui avait des opinions de soldat, c'est-à-dire très-hostiles aux hommes de plume et d'intelligence, s'était exprimé plusieurs fois sur le compte de M. Mendez avec une brutalité qui me revint en mémoire et qui m'avait rendue parfois très-curieuse de connaître cet écrivain tant discuté.

Ma mère était rentrée, et était dans une horrible inquiétude. En ne me trouvant plus au logis, elle n'avait pas pensé au suicide; mais elle avait cru que ma répugnance pour le travail et mes goûts de luxe et d'indépendance m'avaient emportée pour jamais loin de sa pauvre chambre. Elle priait et pleurait quand je frappai.

--C'est toi, Dolorida? demanda la pauvre femme d'une voix étranglée par les larmes, à travers la porte:

--Oui, c'est moi, ouvrez, ma mère.

Elle fut surprise de me trouver en compagnie d'un jeune homme; mais il y avait tant de convenance et de dignité dans l'attitude de M. Mendez, je portais le front si haut, que ma mère eut un cri de joie.

--Merci, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains; j'avais calomnié mon enfant. D'où viens-tu donc, Dolorida?

J'allais avouer que je revenais du Mançanarez, quand je compris que ma fuite avait été bien cruelle et bien ingrate; je ne voulus pas ajouter une douleur aux tortures que ma mère avait subies.

--Je viens de chercher un mari, répondis-je en souriant. Ma mère, je vous présente M. Alonzo Mendez, qui sollicite l'honneur d'entrer dans notre famille.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda ma mère en fronçant le sourcil.

--Rien que la vérité la plus exacte, reprit M. Mendez en s'inclinant. Au surplus, c'est assez que la première rencontre ait eu lieu ce soir; je me borne à vous prier, madame, d'autoriser des visites dont vous connaissez le but loyal.

Ma mère ne savait trop que permettre; elle autorisa la recherche de M. Mendez; et quand il fut parti, elle voulut savoir dans les plus grands détails tout ce qui s'était passé. Je fis ce récit.

--Hélas! dit ma mère quand j'eus fini, tu as un orgueil qui t'a sauvée aujourd'hui, qui demain peut-être te perdra.

--Me perdre! repartis-je avec éclat. Si vous entendez par ce mot la vie avec la honte, je puis vous assurer que je ne cours aucun danger; si vous voulez parler de la mort, il est possible, en effet, que je me perde, un jour ou l'autre.

--Dolorida, reprit ma mère, je ne te demande qu'un serment: jure-moi sur le Christ, jure-moi sur ton salut éternel que si tu épouses M. Mendez, tu lui seras fidèle et que tu resteras jusqu'à la fin une honnête femme.

--Je le jure, dis-je en levant la tête: si j'épouse cet honnête homme, je vivrai comme une honnête femme; si je me trompe, je jure de mourir plutôt que de déchoir à mes yeux.

--C'est assez, mon enfant; tu ne mens pas et tu ne mentiras jamais; j'accepte la caution de ta franchise.

IV

Un ménage honnête.

Je n'aimais pas M. Mendez. J'avais été surprise de sa rencontre; j'avais été touchée de ses offres; mais je ne ressentais pas pour lui cette affection enthousiaste qui doit être l'amour. Il revint le lendemain; je le retrouvai, comme la veille, poli, discret, doucement ironique. Il m'expliqua sa vie; au bout de quelques jours, il me laissa comprendre que ce n'était pas non plus pour obéir à l'entraînement d'une passion irrésistible qu'il m'avait demandée en mariage. Ambitieux et résolu à parvenir, il s'effrayait parfois de se trouver seul dans la mêlée. L'idée d'une compagne lui était venue, comme l'idée d'une alliance pour son coeur et pour son esprit. Mais il ne voulait donner son nom qu'à un caractère éprouvé, qu'à une conscience droite. Il s'était dit au premier aspect que j'étais sans doute tout cela, et il m'avait fait la singulière proposition que je vous ai rapportée, encouragé surtout par l'étrangeté de la rencontre et par la solennité de l'heure.

Je sus gré au journaliste de sa confiance. Un grimacier de paroles galantes m'eût fait horreur. Ce prétendant de sang-froid, qui m'estimait, me parut un homme digne d'estime. Après une semaine de visites, je consentis, ou plutôt je ratifiai mon premier consentement, et, un mois après ma rencontre au bord du Mançanarez, je me mariai.

M. Mendez était modeste quand il parlait de sa pauvreté. Comparée à la nôtre, sa misère était relativement du luxe. J'entrai dans un appartement convenablement meublé: j'atteignis tout d'un coup à une espèce de rang. Les relations de mon mari, en attirant chez lui des hommes politiques, me permettaient de faire les honneurs d'un salon. J'eus un jour de réception; je sus bientôt dire mon mot sur les événements quotidiens, sur les crises ministérielles; et plus d'un _pronunciamento_ s'écrivit sur mon guéridon. J'étais naturellement entourée d'hommages. Quelques-uns même prirent un accent assez tendre pour que j'eusse le droit de les repousser et de m'en moquer.

Quand nous nous retrouvions seuls, mon mari et moi, nous nous amusions de ces galanteries. Mendez me conseillait de ménager celui-ci, de rudoyer impitoyablement celui-là. Bien assuré de mon honneur et de ma loyauté, mon mari voulait que j'eusse de la prudence dans la vertu, et que sans m'exposer personnellement, je n'exposasse pas tout à fait son influence.

Ce petit calcul me fit sourire d'abord; peu à peu il me donna quelque impatience; car je le retrouvais partout et sous toutes les formes, et c'est ici l'occasion de définir M. Alonzo Mendez et d'apprécier au juste le bonheur et la paix de mon ménage.

Mon mari était ambitieux, sans lâcheté; il n'avait pas fait sur ma beauté d'ignobles calculs, et je crois qu'il était aussi honnête qu'un homme peut l'être; mais il avait pensé qu'une femme jeune et se révélant à ses côtés l'aiderait sans doute à faire meilleure figure dans le monde et lui donnerait un prestige que son talent et son esprit ne suffisaient pas toujours à lui garantir. Il avait peut-être cru trouver en moi la promesse d'une de ces muses de la politique qui savent embellir les questions de portefeuille et idéaliser par un sourire le trafic des votes électoraux; car il est bien évident que la probité de M. Mendez ne l'empêchait pas de manoeuvrer, selon l'usage, dans l'intérêt de son parti.

Quoi qu'il en fût de tous les calculs décents et avouables, après tout, de mon mari, il est certain qu'il m'avait épousée pour plusieurs motifs, parmi lesquels l'amour n'entrait pour rien. Je ne dis pas qu'une pitié, qui lui fit illusion, ne lui suggéra pas ses premières paroles, et qu'une fois engagé, il ne voulut pas reculer. Ce que je tiens à bien vous faire comprendre, c'est que notre intimité fut douce, mais resta froide; que je n'eus jamais le pressentiment d'une tendresse plus vive que la reconnaissance; et que lui, de son côté, courtois, affable, égal, ne fit jamais un effort pour me donner ou pour se donner à lui-même les illusions de l'amour.

Notre mariage avait été un mariage de curiosité réciproque, de défi loyal et chevaleresque; notre ménage fut dans les premiers temps un échange d'estime.