L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 20

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--Quand vous diriez vrai, où serait le mal? demanda-t-il solennellement. Le plaisir de manger, qui n'est qu'une fonction dans les pays peuplés, devient ici un devoir et presque un acte héroïque. Quand nous n'aurons plus de provisions et quand l'heure de nous entre-dévorer sera sonnée à tous nos estomacs, rirez-vous autant, ma belle Française?

--Oui, je rirai, pour mieux vous montrer mes dents et vous faire peur, repartit madame Julie Vernier.

--A table donc! dit le peintre. Ne bougez pas, mesdames, vos esclaves vont vous servir. Cueillons des feuilles!

Il nous importe peu de savoir comment la petite colonie s'acquitta d'un problème qui, pendant quelque temps encore, ne devait pas être difficile, et nous laisserons les habitants de l'île des Rêves commenter à la belle étoile la longue histoire du prince Bonifacio.

Le lendemain, quand on fut au rendez-vous général, sur la pelouse, on s'aperçut que personne n'avait pris d'engagement.

--Sir Olliver, dit le peintre, voilà l'occasion décisive. Exécutez-vous: racontez!

--Après ces dames, répondit l'Anglais.

--Comme nous vous détrônerons, reprit Stanislas Robert, quand nous le pourrons! A-t-on jamais vu un monarque plus entêté? Sir Olliver, je demande votre mise en jugement immédiate.

--Réservez-moi pour les moments critiques, dit l'Anglais avec un admirable sérieux; quand vous vous ennuierez il sera temps de m'accorder la parole.

--Pour nous distraire?

--Non, pour vous ennuyer jusqu'à la mort.

--Il me semble, dit le peintre, qui ne tenait que médiocrement aux contes et aux histoires de sir Olliver, que la présomption masculine a eu sa part suffisante. La modestie de ces dames pourrait se risquer.

Un grand silence accueillit cette insinuation.

--Je ne doute pas, continua Stanislas Robert, que la señora Mendez ne donne l'exemple à ces deux dames.

Dolorida, qui regardait beaucoup le jeune peintre, et qui paraissait lui avoir accordé une entière confiance depuis la promenade qu'ils avaient faite ensemble, Dolorida sembla réfléchir:

--Soit, dit-elle au bout de quelques minutes, je vous raconterai mon histoire. Je suis peu experte en matière d'allusions et de symboles; j'ai une franchise qui va droit au but. Mon récit ne sera donc ni long, ni compliqué.

--Est-ce pour moi, señora, que vous parlez ainsi? dit Ottavio.

--Est-ce pour moi, plutôt? demanda le peintre.

--C'est pour moi-même, messieurs, si vous le voulez bien. Vous avez fait vos préfaces, laissez-moi faire la mienne. Je sais qu'il s'est établi un système littéraire qui supprime les agréments du style comme superflus, et les agréments de l'idée comme inutiles. Voilà l'école à laquelle je veux appartenir. Un des avantages de l'art moderne, c'est qu'il a des combinaisons, des théories pour toutes les impuissances. M. Robert appartient à l'école sentimentale, M. Ottavio à l'école ironique. J'ai de la faiblesse pour l'école réaliste; c'est celle du premier venu littéraire qui écrit comme il parle, qui parle sans se gêner.

--Messieurs, je vous préviens que la señora est la plus habile d'entre nous, et que sa préface est la meilleure.

--Maintenant, écoutons son histoire, dit madame Julie Vernier.

La señora Mendez passa la main sur son front, pâlit un peu, regarda devant elle, en fronçant ses beaux sourcils, et commença ainsi:

LES INFORTUNES D'UNE DAME DE COEUR.

I

Une bonne éducation.

Je ne vous dirai pas que j'appartiens à une illustre famille et que je descends en droite ligne du soleil. Mon père était un soldat, ma mère seule était de race. Mais les guenilles, qui vont assez bien aux hommes, vont mal aux femmes, et ma mère se trouvant orpheline, sans ressources et sans autre perspective que celle de mourir de faim, en pensant à des aïeux qui avaient regorgé d'or et de toutes choses, ma mère épousa un capitaine qui lui donna du pain... et des coups. Seulement, la pauvre âme mit sa fierté dans le silence, subit son sort et ne se plaignit jamais.

Se vengea-t-elle? Peut-être. Je voudrais, par piété filiale, vous laisser croire que ma mère était une sainte et que je ne lui ressemble pas. Mais je suis obligée, au contraire, de vous laisser supposer que le capitaine eut à se plaindre d'elle. Pourtant, comme il ne pouvait la battre sans cesse, il s'escrimait avec d'autres, et j'ai entendu dire que le deuil porté par ma mère n'était pas seulement une fantaisie de mode, une économie de toilette, mais aussi une muette et énergique protestation contre l'emploi de l'autorité conjugale portée jusqu'au meurtre. Il est bien convenu que le capitaine n'était pas un assassin, mais un duelliste.

Je fus le seul enfant de cette union orageuse. J'aurais pu en être la réconciliation, car mon père et ma mère m'adoraient également, et entreprirent l'un et l'autre mon éducation. Mais, hélas! au lieu de m'épanouir dans l'harmonie, je fus battue par tous les vents. Je me sers du mot battue avec intention.

Le capitaine m'emmenait quelquefois à la caserne, me faisait passer les troupes en revue et me disait:

--Quel dommage que tu ne sois pas un homme! ma petite Dolorida. Promets-moi au moins de n'être pas une femme, et de n'être ni frivole, ni coquette!

Je promettais à mon père tout ce qu'il voulait, tant j'avais de joie de toucher à son épée ornée de glands en or, tant j'étais fière d'être saluée par les soldats du capitaine.

Quand je rentrais auprès de ma mère, elle me dépouillait bien vite de tous mes habits, sous prétexte qu'ils sentaient le tabac. Elle me parlait de ses ancêtres, qui eussent rougi de voir leur petite-fille donner des poignées de main à des factionnaires, et elle me disait:

--Quel bonheur que tu sois une femme! Jure-moi, ma Dolorida bien-aimée, que tu porteras haut ton coeur, et que tu seras une femme digne de ce nom.

Je promettais à ma mère le contraire de ce que j'avais promis à mon père, mais avec une entière bonne foi. Tiraillée en sens contraire, forcée, malgré la plus invincible répugnance, de me mentir à moi-même, je sentais se développer en moi des forces contradictoires, pour ainsi dire; et à quinze ans j'étais la créature la plus passionnée, mais tout à la fois la plus rigide; complaisante pour les défauts de mon père, pleine de tendresse pour la résignation de ma mère.

Quand je parle de résignation, je n'entends pas par ce mot la soumission humble et discrète aux misères de ce monde; je n'entends pas l'immolation de la volonté, du caractère; j'entends ce pacte conclu par les âmes fières, qui jurent de boire leurs larmes, de cacher leurs douleurs sous un sourire, et de ne pas donner à la méchanceté, à la sottise humaine, le triomphe d'une intelligence élevée s'abîmant dans la douleur.

Telle était la résignation de ma mère. Elle se repentait d'avoir eu peur de la misère et de n'avoir pas eu peur du capitaine; mais si elle ne dissimulait pas à celui-ci son mépris et sa haine, si elle trouvait une joie sauvage à l'accabler de ses sarcasmes dans l'intimité, devant le monde elle souriait, ne permettait pas qu'on la plaignît et semblait prendre plaisir à faire admirer ma parfaite ressemblance avec mon père.

Celui-ci n'était pas un méchant homme. C'était un soldat plein d'honneur, c'est-à-dire décidé à mourir plutôt que de trahir son drapeau, mais ne se piquant pas d'une fidélité à toute épreuve dans l'accomplissement des engagements de l'ordre civil. C'est ainsi que je reconnus, à l'âge de raison, qu'il ne payait pas ses dettes et qu'il dissipait dans le jeu la meilleure partie de son revenu.

Le capitaine avait aimé ma mère, c'est-à-dire qu'il l'avait trouvée fort belle, qu'il avait été charmé de son grand air, de son attitude de reine, au milieu de sa pauvreté, et qu'il avait été ravi d'empêcher la descendante d'une vieille et noble famille de l'Estramadure de faire des ménages, ou de faire pis que cela.

Mais ma mère, après l'élan de reconnaissance pour le procédé du capitaine, n'avait pas pu tenir à ces habitudes de garnison, à ce pittoresque continu de langage et d'allures. Elle avait essayé d'abord de n'y pas songer; mais l'odeur de la pipe la poursuivait jusque dans sa chambre; mais les propos grossiers ne se laissaient pas intimider par elle, et quand elle voulut faire acte d'autorité, on lui répondit par des actes de tyrannie.

Que se passa-t-il alors? Il n'est pas rigoureusement du devoir d'une fille de vous le dire. J'ai entendu raconter depuis des histoires scandaleuses et dramatiques qui expliquent l'air de sombre résignation qui ne quittait pas ma mère, et, ainsi que je vous l'ai dit, le deuil qu'elle a constamment porté.

Ma mère était instruite et voulut m'instruire; mon père, qui me trouvait sinon jolie, du moins en passe de le devenir, prétendait qu'avec du jarret et des éclairs dans les yeux je pourrais être, sur un des théâtres de Madrid, de Londres ou de Paris, une piquante danseuse; que c'était un état productif, même en le faisant consciencieusement, et que, comme il n'avait pas de dot à donner à sa fille, il n'entendait pas qu'elle eût des prétentions.

Ma mère répondait que si à l'âge où l'on se marie je ne trouvais pas un honnête homme qui voulût de moi, je devais entrer dans un couvent, et qu'il était bon de m'orner l'esprit et la mémoire pour m'aider à accepter la réclusion.

J'étais tour à tour de l'avis de mon père et de l'avis de ma mère. Je dansais à ravir, j'écoutais avec des palpitations infinies le récit des fêtes qui attendent les grandes artistes, et quand, les joues enflammées, le regard brillant, je retournais auprès de ma mère, celle-ci me lançait dans des extases, dans des prières qui prolongeaient l'exaltation et finissaient par m'enivrer.

Vous croyez sans doute que, dans cet intérieur bizarre, avec ces tendresses hostiles qui se disputaient mon coeur, en n'étant d'accord que pour développer mon imagination, je dus me pervertir? Détrompez-vous. Cette gymnastique violente me donnait des appétits; mais une idée qui naquit de bonne heure et qui s'incrusta dans ma cervelle pour n'en plus sortir, me préserva de l'abîme qui attend les femmes élevées comme je le fus. Ma mère me répétait si souvent le conseil d'être fière, et mon père me recommandait si souvent d'être un homme, que je devins femme sans avoir été jeune fille et sans avoir passé par ces rêves qui amollissent l'âme et conseillent l'amour.

La plus étrange corruption, la plus inouïe, me défendit contre toutes les autres. Les livres me devinrent odieux, parce qu'ils parlaient tous du drame de deux coeurs invinciblement attirés l'un vers l'autre et empêchés longtemps de s'unir. Il me semblait que tous les mariages devaient ressembler à celui de mon père et de ma mère; et, si cela était, je jurais bien de ne jamais me marier.

En grandissant, je recherchais plus volontiers la société de mon père que celle de ma mère, non pas que j'aimasse moins celle-ci! Je crois, au contraire, que s'il eût fallu lui donner une grande preuve d'affection, j'aurais dépensé pour elle tout ce trésor, toute cette fureur de tendresse que je sentais vaguement s'amasser en moi. Le capitaine m'associait à des distractions bruyantes. Avec lui je n'étais jamais tentée de réfléchir, de méditer, et je n'étais pas exposée aux piéges du sentiment. Nous montions à cheval pendant toute la journée, et le soir je venais m'accouder au coin d'une table et regarder jouer mon père.

Cela peut vous sembler étrange, et vous allez concevoir de moi une idée bien défavorable; mais le jeu remplaçait tout et me préservait de tout: une passion sans objet qui me donnait la fièvre se satisfaisait par les dés et par les cartes. Ma mère essaya de lutter: elle fut vaincue. Lorsqu'elle me conseillait d'utiliser autrement mes soirées, je lui répondais que l'amour platonique du roi de _carreau_ et du roi de _trèfle_ devait la rassurer sur l'effet de ces heures, et je la conjurais de me laisser me préserver à ma manière des malheurs qui l'avaient accablée.

--Je n'aimerai jamais personne, lui disais-je; laissez-moi aimer quelque chose.

Mon père était ravi de m'avoir pour complice. Il était joueur effréné. Combien de nuits n'ai-je point passées à regarder les cartes tomber une à une sur le tapis! Mes mains aimaient à remuer les jetons. Peu à peu, je remplis des vides, je devins utile quand un partenaire manquait, et le capitaine, qui mettait une petite bourse à ma disposition, fit de moi un sujet distingué.

Toutes les parties n'avaient pas lieu à la maison. Le capitaine passait quelquefois des nuits dehors. Ces nuits-là je ne dormais pas et j'avais d'effroyables insomnies, dont je me consolais en entendant, le matin, le récit des prouesses ou des malheurs de la veillée. Je conjurais mon père de m'emmener avec lui.

--N'ayez pas peur, lui disais-je: je suis un homme, un page; je ne m'offusquerai pas des jurons que je pourrai entendre, et j'imagine que je vous porterai bonheur.

Je ne sais pas si ce fut cette dernière raison qui triompha des scrupules du capitaine. Mais je sais bien qu'il finit par consentir, qu'il me donna un costume d'homme, et que je le suivis dans les cabarets illustres et dans les cercles où il allait jouer.

Oh! les douces jeunes filles qui n'ont jamais quitté l'oeil maternel et qui, gardées par une tendresse vigilante, s'épanouissent saintement à l'ombre du foyer domestique, les jeunes filles auxquelles l'amour et la piété du ménage sont révélés dans de chastes leçons sont bien heureuses, et n'ont pas plus tard ces âpres souvenirs qui dessèchent et troublent la vie! Mais j'ai besoin de vous le répéter souvent, pour ne pas vous faire horreur: je devenais une joueuse, sans que ma pureté implacable se sentît menacée sur d'autres points; je mettais un certain héroïsme de jeune fille dans le culte de cette passion, qui me préservait des autres.

J'allais donc partout avec mon père; je ne sais pas s'il me fallait traverser d'autres scandales que celui du jeu, et si je ne coudoyais pas d'autres vices dans ces tripots; mais je sais bien que je ne voyais que les cartes, et que, quand j'évoque ces effroyables souvenirs, j'ai l'éblouissement des bougies éclairant les enjeux, les mains flétries, les visages pâles, et que je n'aperçois rien au delà du cercle des joueurs penchés sur le tapis vert.

Ma mère n'essaya pas de lutter; elle avait un sombre désespoir. Elle se demandait s'il valait mieux que je fusse ainsi qu'exposée aux entraînements dont elle ne s'était pas assez bien défendue. Quant au mariage, j'en semblais fort éloignée, lorsqu'une catastrophe vint me mettre plus tôt que je ne le redoutais face à face avec la vie et avec le devoir.

II

Où l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des dettes d'honneur.

Une nuit, dans un des cercles où mon père avait établi son quartier général, je remarquai que la veine se déclarait avec une persistance fâcheuse contre le capitaine: il perdait plus que d'habitude, et il perdait trop pour lui, pour ses maigres appointements, pour ses ressources possibles. Malgré moi, et bien que tous mes instincts me portassent à soutenir, à encourager fièrement la lutte, j'exhortai mon père à s'arrêter, à remettre la revanche à une autre nuit.

--Reculer, dit-il avec fureur, jamais! va te coucher, rassure ta mère, pauvre colombe effarouchée, si ce spectacle viril te fait peur.

Je m'étais levée, pâle et frémissante, pour fuir et pour entraîner mon père. Son sarcasme me défiait. Je craignis de paraître lâche; je me rassis en comprimant les battements de mon coeur, et j'assistai avec angoisse à cette partie, à ce duel dont je pressentais vaguement l'issue fatale.

Ce que le capitaine perdit sur parole, sur son honneur, comme on dit, je ne me le rappelle plus bien; mais ce que je sais, c'est qu'il lui était impossible de payer, en abandonnant même pendant vingt ans toute sa solde. Son adversaire était un certain capitaine de cavalerie nommé Lopez, qui, dit-on, se vengeait sur la bourse du mari de son échec auprès du coeur de la femme. Mon père se sentit perdu. Au fond de l'abîme, une lueur de raison traversa son ivresse, il voulut se disposer à partir.

--Déjà, dit en raillant le capitaine Lopez.

--Je n'ai plus rien à jouer, et vous n'êtes pas le diable pour accepter mon âme comme enjeu, répondit mon père.

--Fi! je suis trop bon chrétien pour vouloir disputer une âme, repartit Lopez; mais, si vous le voulez, je vous joue tout ce que vous avez perdu contre le joli petit page que vous avez là.

Le capitaine me désignait en parlant ainsi. Je me dressai avec une inexprimable colère; mais mon père, moins par horreur peut-être de cette cynique provocation que pour satisfaire sa rancune, avait jeté les cartes au visage de son adversaire, en oubliant, je crois, de retirer sa main.

Le capitaine Lopez devint horriblement pâle.

--Vous n'êtes qu'un escroc, dit-il à mon père; car de toutes les façons maintenant vous me faites banqueroute, soit que je vous tue, ou soit que ma mort vous donne quittance. Je devrais, pour vous punir, n'accepter un duel qu'après que vous vous serez acquitté.

--Lâche! si tu faisais cela, je t'assassinerais! rugit mon père.

--Allons! je suis trop bon, répondit Lopez en se levant, demain vous recevrez mes témoins.

--Non pas demain, à l'instant même!

--Vous êtes pressé! je veux bien encore; quoique les cartes m'aient fatigué le poignet; où sont vos témoins?

--Je n'en veux pas d'autre que Dolorida, dit mon père, qui avait les lèvres pleines d'écume.

--Vous êtes fou! un enfant, une jeune fille!

--Regardez-la, misérable, et voyez si le coeur doit lui manquer.

Je vous avouerai, mes amis, qu'en effet j'étais muette et droite comme une statue, et qu'on eût pu faire honneur à mon courage de ce qui venait surtout de ma surprise et de mon effroi. Je n'ai jamais eu ces petites faiblesses qui se trahissent par des cris ou qui se résolvent en évanouissements. La singulière éducation que j'ai reçue m'a un peu bronzée: en tout cas, je faisais un appel si désespéré à ma volonté et à mon énergie, qu'il n'est pas tout à fait étonnant que j'eusse assisté avec une apparente impassibilité à la scène rapide qui venait de se passer.

Les autres personnes qui jouaient dans le cercle voulurent s'interposer; mais il était difficile d'éviter une rencontre entre deux soldats, et il était impossible d'amener l'un ou l'autre à des excuses. Mon père se prétendait l'offensé, à cause du défi grossier de Lopez, défi qui était, disait-il, une injure à sa fille et à lui. Lopez montrait sa joue considérablement rouge et ne voulait pas concéder qu'il eût des torts à se reprocher.

Il faut bien le dire, d'ailleurs, il n'y avait pas dans ce tripot un seul homme d'assez de sang-froid ou d'une autorité morale assez sérieuse pour faire entendre le langage du bon sens. Le duel fut convenu, et on décida qu'il aurait lieu sur l'heure. Je ne fus pas le témoin de mon père; on lui en donna deux, malgré lui, et l'on offrit de me reconduire chez ma mère; mais j'insistai en termes si nets, si brefs, si absolus, que l'on me permit d'assister au combat.

Ces moeurs sont étranges, et il paraît sinon impossible, du moins fort peu croyable qu'une jeune fille joue un pareil rôle dans un drame qui met en jeu la vie de son père; mais je vous répète que mon caractère avait reçu une empreinte qui n'était pas banale, et je me hâte de vous faire remarquer que la passion du jeu déprave vite et change les conditions normales de la vie. Dans cette atmosphère embrasée, les préjugés ou les convenances du monde n'ont plus d'espace ni d'air. Le jeu nivelle les âges, les sexes et les rangs. Les dés et les cartes sont les plus énergiques égalitaires. Jamais, jusqu'à l'insulte du capitaine Lopez, ma fierté de jeune fille n'avait eu à rougir dans ce milieu équivoque, où les passions de mon père et ma passion naissante m'entraînaient chaque soir. Il est bien évident que j'aurais pu entendre un langage qui n'était pas toujours correct ni décent; mais je venais là pour voir jouer et non pour écouter. On ne faisait donc pas attention, ordinairement, à cette jeune fille déguisée en homme; et les moeurs excentriques que donne le jeu autorisaient ma présence à côté d'une table et sur le terrain.

On alla dans un jardin, derrière la maison. La nuit touchait à sa fin. Le ciel se décolorait à l'horizon; mais comme c'était pendant une des plus belles nuits de l'été, on eût pu se battre à la clarté de la lune.

Quand je vis tirer les épées de leurs fourreaux et choisir le terrain; quand le capitaine Lopez et mon père eurent mis bas leurs habits, l'impénétrable cuirasse que je portais autour du coeur parut s'entr'ouvrir; une émotion tendre me pénétra; un spasme, un sanglot me vint aux lèvres. Je joignis les mains avec ferveur et je priai de toutes les ardeurs de mon âme pour la vie de mon père. Je l'aimais bien alors!

Je n'ai jamais grimacé les sentiments que je ne ressentais pas, et il n'existe pas sous le ciel une créature qui puisse me reprocher d'avoir dissimulé la haine ou l'amitié. Je puis confesser que jusqu'à cet incident je me plaisais dans la compagnie de mon père, sans m'être jamais demandé si je l'aimais; il était pour moi plutôt un camarade, un instituteur de jeu qu'un tuteur respectable et sacré. Je lui en voulais de ses brutalités envers ma mère; je lui en voulais aussi peut-être des vices qu'il me donnait, et je n'avais jamais éprouvé pour lui de véritable tendresse.

Mais au moment où je le vis ramasser une épée pour défendre sa vie, j'eus un élan, un soulèvement de tout mon être; quelque chose de tendre, de doux, d'inconnu, se dilata dans mon coeur. J'eus l'intuition rapide des douleurs et des miséricordes de la femme; je me sentis bien réellement la fille de l'homme qui allait se battre, et je jure Dieu que mon oraison fut dite avec des larmes secrètes qui ne vinrent sans doute pas à mes yeux, mais qui m'inondèrent le coeur.

Je priais des lèvres et de l'âme; mais je regardais avidement. Mon père, après quelques passes heureuses dans lesquelles il avait blessé son adversaire, chancela et porta la main à sa poitrine.

Je courus à lui.

--Je ne t'ai pas vengée! murmura-t-il en tombant.

Je crois que le premier instinct de ma douleur, ou plutôt de ma colère, eût été de me précipiter sur l'épée et de m'en servir pour assassiner le capitaine Lopez; mais le sang qui couvrait la poitrine de mon père me pénétra d'horreur. Je me mis à genoux devant lui, j'essayai avec mes mains de fermer la plaie, j'appelai au secours. J'étais seule dans le jardin; les témoins, des soldats familiarisés avec des scènes de ce genre, étaient allés chercher un médecin. Quant au capitaine Lopez, il s'était approché et avait regardé sa victime avec un regard de curiosité triste; peut-être avait-il pensé que son tour viendrait aussi, et il était parti en soupirant.

Je ne pleurais pas: j'ai les larmes rebelles. Je n'ai jamais d'ailleurs lutté beaucoup dans aucune circonstance pour les faire couler. Au rebours d'une héroïne de Lope de Vega, je n'ai pas _les yeux enfants_. J'arrachai l'herbe autour de moi; je la posai comme une première compresse sur la blessure, et avec mon mouchoir j'essayai d'arrêter le sang.

Mon père était évanoui; au bout de quelques instants il revint à lui.

--Tu as du courage, Dolorida, me dit-il en s'interrompant à chaque mot pour respirer. Ah! si tu étais un homme!

--Que me demanderiez-vous?

--De jouer et d'acquitter mes dettes, reprit le capitaine: les dettes de sang et les dettes d'honneur; quoique j'aie peut-être assez payé!...

--Ne pensez pas à cela, mon père.

--A quoi donc veux-tu que je pense? A Dieu, n'est-ce pas? Tu as raison, je ne l'offenserai plus; je vais m'efforcer de rentrer en grâce.

Le médecin arrivait et trouva mon père qui essayait de joindre les mains et de balbutier des prières.

--Allons, vous vous êtes conduit en brave et vous mourez en chrétien, dit-il.

Le jour était venu; il éclairait cette scène de mort. On voulut faire un brancard; mais mon père s'y opposa.