L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Chapter 2
--J'avais bien songé, continua l'Anglais, à susciter une révolte de l'équipage, à me faire nommer capitaine; mais vous êtes un brave homme; je serais désolé de vous faire violence.
--C'est là un procédé dont j'apprécie toute la délicatesse, reprit Michel, et pour n'être pas en reste, je ne vous ferai pas attacher avec un boulet au pied et jeter à la mer.
--Ce serait pourtant une péripétie.
--Eh bien! si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas; sautez par-dessus bord.
Sir Olliver parut réfléchir.--Non, je ne veux pas, je sais trop bien nager, je me sauverais.
--Ah! vous prenez la chose au sérieux? Quel farceur intrépide! Mais savez-vous bien que si vous n'avez pas d'émotions, vous êtes joliment fait pour en donner! Voyons, milord, êtes-vous arrivé sérieusement à cet excès d'ennui que rien, pas même une bonne action à accomplir, ne puisse vous distraire?
--Les bonnes actions, dit sir Olliver, oh! j'en ai essayé. Mais les remercîments de ceux que j'obligeais m'ont dégoûté de la bienfaisance.
--Eh bien, vous aviez les ingrats pour vous consoler.
--Oui, je sais, l'ingratitude serait piquante, si elle n'était pas banale.
--Sacrebleu! s'écria le capitaine, j'y perdrais mon latin, si je l'avais jamais su. Vous êtes un homme difficile à amuser. Avez-vous essayé du jeu?
--Le jeu? quelle ironie! D'ailleurs je n'avais pas de chance en jouant, je gagnais toujours.
--Ah ça, au lieu de l'eau salée à prendre par bain ou par gorgée, si vous essayiez du vin? voilà un genre de consolation qui n'a rien d'antinational.
--L'ivresse! ce n'est pas l'émotion; c'est le suicide! Boire pour se distraire n'est pas d'un gentilhomme; il faut boire tout au plus pour mourir.
--Tiens! voilà une issue. Tuez-vous!
--Non. La mort n'est peut-être que l'ennui pétrifié, et je ne pourrais pas m'y soustraire, une fois le pacte conclu. Le sommeil est un plaisir négatif.
--Allons, vous ne voulez pas en démordre, il vous faut un naufrage.
--Oui, mais complet!
--Laissez-moi, du moins, le temps de la réflexion, parbleu! jusqu'à ce soir; je ne peux pas m'engager à la légère.
--Jusqu'à ce soir, onze heures, dit sir Olliver qui tira sa montre. Mais il est bien entendu que si vous refusez, capitaine, nous sommes déliés l'un envers l'autre, et j'aurai le droit de vous contraindre par tous les moyens.
--Le droit! le droit! c'est une question. Mais enfin je consens à vous laisser libre du choix de vos distractions, si je ne vous distrais pas à ma manière.
--A ce soir, monsieur Michel.
--A ce soir, milord.
Et le capitaine se leva pour rompre l'entretien. L'Anglais resta assis, poussa quelques soupirs, sortit enfin d'un étui breveté le plus odorant cigare qui ait jamais aromatisé des lèvres masculines, et se mit à le fumer avec une sensualité qui prouvait bien qu'il n'était pas complétement guéri des joies de ce monde, et que la vie lui offrait encore quelques petites douceurs.
III
Où sir Olliver est presque au comble de ses voeux.
Michel n'était pas sans inquiétude: la folie de sir Olliver était dangereuse. Le brave capitaine ne redoutait pas la mort; quoiqu'on puisse avouer, sans honte, que s'il est glorieux de s'exposer au péril pour une grande cause, il est ridicule d'être tué stupidement, par un insensé, sans profit moral pour soi et pour ses héritiers. Mais ce que Michel craignait bien réellement, c'était la nécessité de recourir à des mesures de rigueur, à des précautions violentes. Pharamond ne s'était guère trompé. Sir Olliver avait tenté de corrompre l'équipage. Jusqu'où le mal était-il descendu? et comment faire pour se préserver des tentatives de cet homme devenu féroce et implacable à force d'ennui?
Pharamond avait suivi du coin de l'oeil l'entretien. Quand il vit le capitaine se diriger, tout soucieux, vers sa cabine, il s'avança:
--Ah! c'est toi, mon brave, dit Michel.
La familiarité de cet accueil fit comprendre au matelot que le capitaine rendait hommage à sa perspicacité. Il n'abusa pas de cette découverte et triompha avec modestie.
--Eh bien! avais-je raison ce matin? demanda-t-il de l'air soumis d'un homme qui avoue un tort.
--Tu avais raison de m'avertir; mais tu avais tort de soupçonner dans sir Olliver un espion; ce n'est qu'un fou.
--Merci; je connais les douches qu'il leur faut, à ces fous-là.
--Encore une fois, pas d'imprudence, Pharamond; viens causer; j'ai à te consulter.
Pharamond rougit jusqu'aux oreilles. Les condescendances du capitaine étaient les plus grands triomphes qu'il pût ambitionner. Il suivit donc Michel, et resta deux heures avec lui, enfermé. Le problème était difficile; mais Michel était rusé. Que fut-il décidé dans ce tête-à-tête mystérieux? c'est ce que nous saurons bientôt. Constatons seulement qu'avant de se quitter, les deux marins eurent un accès de rire qui fit vibrer les cloisons de la chambre. Pharamond riait à faire peur; Michel riait à faire envie.
--Ah! la bonne farce, disait le matelot en se tapant sur l'estomac, pour digérer son contentement.
--Comme ce sera amusant à raconter à ma femme et à mes filles, disait le capitaine; surtout, mon brave, pas un mot!
--Moi parler à ce lord Spleen! merci, je n'ai jamais flatté les Anglais, et ce n'est pas à mon âge que je commencerai.
--Qu'il ne se doute de rien!
--N'ayez donc pas peur! on sera muet comme une femme morte. Mais êtes-vous bien sûr, capitaine, que l'affaire ne ratera pas?
--J'en réponds! Assure-toi de quelques hommes pour le moment décisif; prépare tout ce que je t'ai dit, et, à minuit, attends-moi.
--Comptez sur moi, monsieur Michel.
Pharamond quitta le capitaine dans un état indescriptible. Il murmurait entre ses dents:
--Ah! goddam, tu veux nous faire chavirer! on t'en donnera du naufrage! Ah! il te fallait pour rire, simplement, nous voir frétiller dans la mer! Eh bien! voilà un divertissement de notre façon que tu pourras savourer à loisir. A-t-il de l'imagination ce capitaine! quel homme! mais moi, à sa place, j'aurais fait tout bonnement boire milord l'altéré à la grande tasse. Au lieu de lui mitonner une mystification de premier ordre, je l'aurais guéri de l'ennui des fièvres chaudes. Enfin, le capitaine aime mieux nous faire rire; on rira, voilà tout!
Et après une interruption consacrée au tabac, Pharamond reprit en riant:
--Ah! l'on rira, et crânement encore, et on dansera même, quand ce commissionnaire en ennui ne sera plus à bord! Pour l'argent qu'il a donné et les petits cadeaux qu'il a faits, plus tard ils serviront à payer la noce.
Et, les deux mains ouvertes sur les hanches, Pharamond exécuta un mouvement des pieds, qui passe, dans certains ports de mer, pour un entrechat.
Sir Olliver était loin de se douter du complot tramé contre lui; il perdait encore une joie, en ignorant ce danger; l'appréhension lui eût donné peut-être le semblant d'une émotion. Il fumait, grave comme un Turc, et peut-être bien ne réfléchissait-il pas plus qu'un disciple de Mahomet. Cette tristesse sans cause dont il avait fait son régime, sa température morale, lui paraissant sans issue et sans remède, il ne se fatiguait pas toujours à la combattre, et avec un abandon qui était, tout bien considéré, une petite volupté méconnue par lui, il se laissait aller au bercement de son ennui.
Pharamond avait des démangeaisons horribles de distribuer des coups de poing; mais il craignait de trahir sa joie. Il allait parler aux matelots dont il était sûr, et montrait dans sa démarche une légèreté, une allégresse de jambes qui faisait trembler le navire. Il ne manquait jamais dans ses promenades de passer devant l'Anglais, et de lui envoyer un regard sournois, en fredonnant l'air national: _Bon voyage, monsieur Dumollet!_
L'or de l'enfant d'Albion n'avait pas fait beaucoup de traîtres, à en juger par l'empressement que tous les matelots, discrètement interrogés, mirent à entrer dans un complot contre sir Olliver. C'étaient des rires entrecoupés, des commentaires énergiques, des paroles à faire frémir. Si on leur eût abandonné le programme du divertissement, les hommes de l'équipage eussent volontiers suspendu l'Anglais, par les pieds, à une vergue, pour lui faire rendre la mauvaise humeur qui l'obsédait. Les plaisants du _Cyclope_ suggéraient des raffinements de Polyphème.
--La couleur de ses cheveux me déplaît, disait l'un; j'ai envie de les teindre en noir.
--Ils sont si rouges qu'ils pourraient bien brûler, disait un autre.
--Alors, brûlons-les.
Le capitaine Michel avait donné des instructions dont on ne devait pas se départir, et Pharamond, l'imprésario du petit acte annoncé, réprimait le zèle des vieux par de gros jurons, et le zèle des jeunes par de gros coups de poing. On acceptait les uns et les autres en riant.
Le soir vint; un soir parsemé d'étoiles. _Le diable n'avait pas fait du ciel une écritoire_, comme dit le poëte; mais on eût dit qu'il avait semé des perles dans un écrin d'azur, pour mettre en campagne tous les amoureux sublunaires.
Le _Cyclope_ s'avançait doucement vers cette terre inconnue qu'on appelle la Nouvelle-Guinée. La fortune du capitaine Michel tenait précisément à des voyages hardis et quelquefois dangereux, dans ces parages peu explorés, mais que les Anglais commencent à regarder avec attention. On n'était pas loin du groupe des îles _Arrou_.
Michel, accoudé sur le bastingage, regardait au loin et paraissait aspirer des parfums. Si familiarisé qu'il fût avec l'aspect de l'Océan, si blasé qu'il parût sur les effets de la lune, il pensait qu'un si joli temps serait délicieux à admirer dans son petit jardin, sous sa tonnelle, entre sa femme et ses deux filles, et il s'imaginait que la brise lui apportait des odeurs de réséda et de chèvrefeuille. Quand il aurait bien humé l'air dans son petit jardin, de là-bas, des antipodes, sa femme viendrait lui frapper sur l'épaule et l'avertir de rentrer, pour ne pas attraper de rhumes; car bien sûr, rendu à la vie civilisée, il s'enrhumerait, il participerait à ces bienheureuses infirmités des gens sédentaires, qui ont le loisir de se soigner.
Hélas! le capitaine se disait que, pour jouir immédiatement, il lui faudrait percer la terre de part en part et descendre chez lui, comme on sort d'un puits. Il s'amusait même, par la réflexion, à discuter le problème de savoir s'il sortirait, le cas échéant, la tête la première ou les pieds en avant.
Pendant qu'il s'égarait de digression en digression, oubliant un peu la Papouasie et ses vilains habitants, auxquels il allait donner des verroteries françaises pour ajouter à leur laideur, il se sentit toucher à l'épaule. Michel se retourna brusquement. Il n'eût pas été trop surpris de se trouver nez à nez avec madame Michel, les désirs et les rêves ayant supprimé la distance.
Mais c'était Pharamond qui, l'oeil brillant et la bouche béante, lui dit:
--Eh bien! capitaine, vous oubliez l'heure. Il est temps de souper. Milord a de l'appétit.
--Ah! ah! c'est vrai. Tout est-il préparé?
--Vous verrez!
--Je ne suis pas sans inquiétude, Pharamond. Ce diable d'original n'aurait qu'à faire quelque coup de sa tête! et si je veux lui donner une petite leçon, je ne tiens pas à l'exposer à un danger sérieux. Au surplus, il ne s'agit que de quelques jours d'épreuve!
--Soyez donc tranquille, capitaine; milord Spleen se trouvera là comme un coq en pâte. Aimez-vous mieux qu'il se livre à quelque sottise dont nous souffririons tous, le _Cyclope_ tout le premier?
--Le _Cyclope_! qu'il y touche!
--Il y touchera, si vous ne trinquez pas ce soir avec lui.
--Je trinquerai; n'aie pas peur. Tu vois, le ciel nous vient en aide!
--Voilà un temps délicieux pour les promenades. A-t-il de la chance cet animal-là!
--Et dire qu'il méconnaît son bonheur! Comprends-tu, mon vieux Pharamond, qu'il est millionnaire, ce coquin-là!
--Mille millions de tonnerres, et il se plaint! je vous le dis, capitaine, il est incorrigible!
--C'est pour cela qu'il est amusant d'essayer de la correction.
Et Michel, qui dans sa belle humeur se départait, sans y penser, de sa dignité de commandant, donna une poignée de main à son matelot, et le quitta pour aller rejoindre sir Olliver. L'Anglais n'avait pas bougé. Quand il vit venir le capitaine, il leva la tête.
--Il n'est pas onze heures?
--Pas encore, milord; mais je suis beau joueur, et je viens m'acquitter.
--Vous consentez?
--Je consens à vous donner les émotions que vous cherchez, répondit Michel, qui ne voulait pas se livrer d'avance, ni mentir tout à fait.
--Enfin voilà donc un homme qui me comprend, dit l'Anglais d'un ton glacial et en serrant avec force la main du capitaine.
Cette façon d'épancher sa reconnaissance en glaçons fit sourire Michel.
--Oui, milord, reprit-il, je consens; je mets une seule condition, c'est que nous viderons ensemble quelques bouteilles d'excellent vin, que je ne me soucie pas de voir noyer. La mer boit mal.
--C'est parfaitement raisonné. Monsieur le capitaine, permettez-moi de vous offrir un cigare.
--Je n'en fume guère, j'ai l'habitude de la pipe; mais puisque c'est la dernière fois que nous fumons ensemble.....
Et Michel, qui avait beaucoup de peine à garder son sérieux, prit un des blonds cigares de sir Olliver, et le mit à ses lèvres.
Tout était préparé dans la chambre du capitaine pour un souper. Une certaine élégance, celle qui tient surtout à l'harmonie des formes entremêlées de bouteilles bien choisies, étonna sir Olliver. La partie solide laissait à désirer; mais le capitaine s'excusa.
--Je n'ai pas eu le temps d'écrire à Paris et de prévenir Chevet, dit-il en montrant un jambon, du fromage et quelques fruits secs.
--Nous n'avons besoin de rien de plus, répliqua courtoisement l'Anglais qui comptait les bouteilles; le prétexte pour boire est suffisant.
--Eh bien! à table; et faisons peur à vos chagrins! Pourvu qu'ils ne sachent pas nager, s'écria Michel qui ne se sentait pas d'aise.
--Je ne comprends plus, demanda sir Olliver.
--Parbleu! c'est bien simple: s'ils ne savent pas nager, ils vont être noyés.
Et le capitaine éclata de rire.
L'Anglais ouvrit la bouche, comme si une douleur aiguë la faisait se contracter. C'était son sourire à lui.
Les deux convives s'attablèrent. On commença par interroger une bouteille de tokay.
--Il eût été dommage de perdre un si bon vin, dit l'Anglais, en reposant son verre vide.
--Il est toujours dommage de perdre l'occasion de trinquer avec un si charmant buveur, reprit Michel qui flattait sir Olliver.
--Je suis ravi de vous voir revenu à de meilleurs sentiments, monsieur le capitaine.
--Oh! vous n'êtes pas au bout!
--Vraiment! que me ménagez-vous encore?
--Plus d'émotion que vous ne pouvez en rêver!
--Ne vous gênez pas, j'ai de l'appétit. Ainsi, capitaine, vous m'abandonnez votre vaisseau?
--Il faut bien faire quelque chose pour vous, dit avec une feinte soumission le brave Michel qui débouchait sa quatrième bouteille. L'Anglais était sans défiance. Il tendit son verre, et porta un toast à madame Michel, à sa famille et aux beaux jours passés du _Cyclope_. Le capitaine, qui guettait depuis quelques moments l'effet de ces épanchements réels et symboliques, paraissait enchanté du tour que prenait l'humeur de sir Olliver. Il se renversa sur sa chaise, alluma sa pipe avec le tison du cigare, et continua à s'éclairer sur le véritable caractère de la mélancolie anglaise.
IV
Où les événements dépassent les voeux de sir Olliver.
--Ah çà! milord, demanda Michel, dites-moi donc un peu comment vous vous y prendriez pour le naufrage en question.
--Comment je m'y prendrai? oh! rien de plus simple; vous l'avez dit vous-même, un trou dans la cale! l'eau montera; je monterai avec elle, et quand le navire sera près de disparaître...
--Vous disparaîtrez aussi?
--Non, je sauterai dans la barque, sur le radeau que j'aurai eu la précaution de construire, et je me dirigerai au plus tôt vers une des îles voisines; car nous sommes tout près d'un archipel.
--Ah! bah, s'écria Michel, véritablement stupéfait, vous savez que nous sommes près des îles.....
--Oh! certainement, c'est pour cela que j'ai voulu faire naufrage.
--Eh bien, vous êtes un farceur de précaution! vous vous assurez contre l'entraînement du plaisir. Pourquoi ne pas faire naufrage dans une baignoire? c'eût été encore plus prudent.
--Je suis prudent, c'est vrai, répondit l'Anglais avec ce sang-froid fantastique qui signale souvent les commencements de l'ivresse, parce que je n'aime pas que l'on se moque de moi. D'ailleurs, je veux l'émotion du débarquement après l'émotion du naufrage.
--Vous l'aurez, milord, vous l'aurez.
--J'emporte toujours avec moi l'histoire de Robinson Crusoé, que j'ai beaucoup lue et que j'aime beaucoup, continua sir Olliver d'un ton horriblement lugubre.
--Je voudrais bien vous voir, milord, vous installant dans votre île et construisant votre habitation.
--Oh! j'ai une habitation toute faite, un petit chalet démonté que j'ai acheté avant de partir et que je mettrai sur le radeau.
--Vous serez fort beau allant à la chasse et cherchant votre nourriture dans les bois.
--Sans doute, mais j'ai quelques caisses de provisions...
--Que vous mettrez encore sur votre radeau. Je parie que vous avez aussi une cargaison de vêtements.
--Pouvais-je, mon cher capitaine, m'exposer au costume primitif?
--Diable, vous perfectionnez Robinson. Est-ce que par hasard vous auriez oublié un nègre, le fidèle Vendredi?
--Je n'aime pas les nègres et j'aime la solitude.
--Je vois que toutes vos mesures sont bien prises. Buvons à votre heureux débarquement.
L'Anglais, dont la parole devenait de plus en plus brève, tendit son verre, le fit emplir, et le vida en silence. Michel jasait pour deux. Le brave capitaine s'amusait délicieusement. Il n'avait jamais été à pareille fête. Mystifier un Anglais qui allait si volontiers au-devant du piége, c'était un double triomphe, et, tout en étudiant l'effet des toasts réitérés, Michel le provoquait encore.
--Milord, je bois à votre île déserte! milord, je bois à Robinson Crusoé! milord, je bois à vos caisses de provision.
Une béatitude singulière troublait le regard de l'Anglais. Il semblait bien près de faire naufrage dans le monde idéal. Une sorte de roulis balançait sa tête, et des bâillements faisaient pressentir l'instant où sa raison allait tomber dans les rêves. Michel dégageait de sa pipe une fumée de plus en plus opaque, comme s'il avait voulu joindre des nuages palpables aux nuées invisibles qui flottaient autour du front de sir Olliver. La figure du capitaine, si douce et si calme, s'animait d'une vivacité malicieuse. Par une pente naturelle dont nous avons déjà constaté les effets, Michel se départait de l'étiquette à mesure que l'Anglais paraissait s'endormir. Il déboutonna son gilet au premier bâillement; au second, il ôta sa veste; au troisième, il ne lui eût fallu qu'un geste pour qu'il se retrouvât dans la toilette sommaire du matin. Mais ce n'était pas l'heure de prendre ses aises. Quand il vit l'Anglais profondément endormi, le capitaine entr'ouvrit la porte.
--Pharamond, demanda-t-il à voix basse, tout est-il prêt?
--Oui, mon capitaine.
--Appelle deux hommes, et en route!
--Deux hommes! allons donc! je suffis bien à moi tout seul!
Et le matelot entra dans la cabine.
--Dort-il bien, dit-il en regardant l'Anglais sous le nez. Il y met une complaisance! Je suis sûr que si on le pinçait il ne s'éveillerait pas.
--Pas de bêtise, Pharamond!
--Pas si bête! mon capitaine.
Et, soulevant l'Anglais endormi, Pharamond le prit dans ses deux bras, et le porta sur le pont.
--Le bon vin rend léger, dit sentencieusement le matelot. Ce goddam-là est une plume; je le porterais au bout du monde.
Quelques minutes après, Pharamond, toujours chargé, ou plutôt toujours orné de son précieux fardeau, passait par-dessus le bord, descendait à l'échelle et déposait sir Olliver dans un canot préparé pour l'expédition. Le capitaine était déjà installé; toutes les caisses, tous les bagages de l'Anglais, placés sur un radeau construit à la hâte, étaient amarrés au canot.
On s'éloigna du _Cyclope_. La lune répandait sur la mer comme un sable d'argent que les rames agitaient. La solennité de la nuit impressionna de nouveau le capitaine. Les natures les moins sensibles, en apparence, à la poésie, subissent des bouffées d'idéal. Michel eut un éclair de charité généreuse: il craignait de blasphémer, en mystifiant une chétive créature par cette nuit splendide.
--Le pauvre fou! dit-il avec compassion, j'ai bien envie de me contenter de l'enfermer.
--Pourquoi pas, capitaine, l'engager aussi à nous faire sombrer? répliqua Pharamond.
--Je ne sais pas jusqu'à quel point je respecte le droit des gens.
--Ah çà! est-ce qu'il voulait le respecter, lui, tout le premier?
--Il va courir des dangers.
--Quels dangers? celui de s'enrhumer, tout au plus; mais il est connu que les Anglais ne s'enrhument pas: ils enrhument les autres.
Michel sourit, et regarda sir Olliver, qu'on avait douillettement placé sur une couverture. Il dormait comme dans le lit le plus confortable.
--De quoi se plaindra-t-il, demanda Pharamond; n'avons-nous pas pour lui toutes les précautions imaginables?
Le capitaine n'avait pas, au fond, de remords bien sérieux. Il lui eût plus coûté de renoncer à son projet qu'il ne lui en coûtait de le poursuivre. Le calme profond avec lequel dormait sir Olliver était même pour Michel un encouragement indirect. Le trouble de son hôte l'eût fait hésiter; mais par un raisonnement, ou plutôt par une absence de raisonnement assez ordinaire, il se dit que, puisque le sommeil de l'Anglais ne protestait pas, il n'y avait pas lieu de s'alarmer.
Michel semblera sans doute un logicien médiocre. Il eût pourtant fait honneur à certaines écoles philosophiques de nos jours, qui ne discutent pas autrement et qui prennent le sommeil de leurs auditeurs pour une adhésion.
Le canot s'avançait vers la terre; on était à quelques brasses d'une des plus petites îles de l'archipel Arrou, de ce paradis que les Hollandais voudraient bien ne pas laisser perdre, et qu'ils s'efforcent en conséquence d'acquérir prochainement.
--Sera-t-il heureux là dedans! dit Pharamond, en grommelant, avec une grimace, qui était un sourire, comme le mouvement de ses jambes était une danse.
--Ah ça! dit tout à coup Michel, si l'île n'était plus déserte!
--C'est un trop beau pays pour que les hommes songent à l'habiter, répliqua Pharamond, qui s'élevait parfois à de grandes hauteurs humoristiques.
Des senteurs embaumées venaient du rivage. L'île, baignée de cette lumière enchanteresse de la nuit, avait des contours indécis et paraissait un caprice des nuages. Des bruits harmonieux, des murmures d'oiseaux se faisaient entendre à distance.
--Vous verrez qu'il aura des rossignols pour le bercer, dit Pharamond, en haussant les épaules.
Le canot toucha la rive; on sauta à terre, on amarra les embarcations, et l'échouage de l'Anglais sur le bord fut entrepris avec les plus grandes précautions.
On choisit à quelque distance du rivage le gazon le plus fin, le moins humide qu'on put trouver. Pharamond avait bien proposé qu'on laissât quelques cailloux égarés dans l'herbe, mais Michel les enleva lui-même. On déposa doucement le dormeur; on lui mit un oreiller sous la tête; on rangea près de lui les caisses de provisions, tout l'attirail indispensable à la mise sur pied du chalet; on déboucla un nécessaire de toilette. Pharamond voulait même pousser la gentillesse jusqu'à donner un petit coup aux rasoirs; mais le capitaine savait bien que le coup serait donné si fort que l'Anglais devrait laisser pousser sa barbe.
Quand on eut tout rangé, tout disposé pour la plus grande surprise de sir Olliver, le capitaine tira de sa poche une lettre qu'il mit dans les doigts du dormeur, et donna le signal du départ. Avouons franchement que le bon Michel avait le coeur un peu gros. La plaisanterie était violente. Tous les hommes regagnaient le canot, quand Pharamond poussa une exclamation et revint sur ses pas.
--Mille millions de tonnerres, s'écria-t-il, j'oubliais...