L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Chapter 19
Bonifacio XXIII semblait assuré de vivre longtemps, surtout depuis qu'il ne vivait plus, je veux dire depuis que le souci de son intelligence n'effleurait plus l'ombre de son corps; mais, et c'est ici que la fragilité de la science se montre avec éclat, toutes les conjectures de Marforio furent déjouées, et l'on remarqua avec stupeur dans l'intimité du château que la santé de Son Altesse et la santé de Leurs Excellences les ministres déclinaient rapidement. Rien n'était pourtant changé dans la régularité des fonctions automatiques de ces illustres personnages: ils faisaient leurs quatre ou cinq repas par jour avec la même abondance et la même exactitude. Leur sommeil et leurs promenades n'étaient point troublés; ils végétaient dans cette locomotion somnambulique, sans chagrins, sans douleurs. Mais, en dépit de l'excellente hygiène à laquelle ils étaient soumis, on vit leurs yeux s'entourer d'un cercle de bistre, leurs joues devenir creuses, leur taille se courber, leur démarche se ralentir. Marforio crut d'abord à un malaise passager. Mais il comprit bientôt que la mort allait le vaincre, et que sa présomption scientifique était sur le point de recevoir un conseil de modestie.
Lorenzo pressentit ce dénoûment sans douleur; non pas que l'ambition de succéder à son père altérât ses sentiments de tendresse filiale; mais depuis longtemps il portait le deuil secret de Bonifacio, et cet automate sans parole et sans amitié, qui buvait et qui mangeait à côté de lui, lui paraissait une effigie de son père, mais n'était plus son père.
Tout ce qu'on peut déployer de ressources ingénieuses pour prolonger la vie, Marforio l'essaya en faveur du prince et de ses ministres.
--C'est monstrueux, disait-il, ces coquins-là ont fait un pacte avec Colbertini. Puisqu'ils ne pensent plus, de quoi diable peuvent-ils mourir?
Ils mouraient précisément de ne plus penser, et c'était là ce que ne voulait pas reconnaître Marforio. Il avait peine à admettre que la matière, pour s'épanouir et pour durer, eût besoin de l'intelligence; il ne comprenait pas qu'il y a dans l'idée, dans la vie morale, un foyer, la vie même; et de même qu'on voit des corps chétifs se maintenir et persister longtemps au seuil de la tombe, parce que l'énergie de la volonté ou de l'imagination fait peur en quelque sorte à la matière et à la mort, de même on voit les corps les plus robustes s'affaisser et dépérir quand la flamme intérieure ne les soutient et ne les illumine pas.
Bonifacio n'était qu'un cadavre animé, un de ces sépulcres blanchis et mis à neuf dont parlent les Écritures. Ses ministres ne valaient pas mieux.
Marforio se désolait et se démenait; dans les rares circonstances où l'exhibition publique du gouvernement était une nécessité, on fardait Son Altesse et Leurs Excellences; mais ce petit mensonge, ce masque était une ironie de plus et n'empêchait pas l'active décomposition de s'attaquer à ces hauts et puissants personnages.
Le peuple, quand il apercevait son souverain, criait à tue-tête: _Vive Bonifacio_. Mais si la voix du peuple est la voix de Dieu, elle n'était pas, en tout cas, la réponse du ciel aux questions que s'adressait le docteur.
Au bout de quelques mois, tous les fards, tous les cosmétiques furent impuissants à dissimuler les ravages de la décrépitude. Lorenzo, qui craignait que dans le premier moment de sa douleur la nation ne se portât à quelques excès contre Marforio, faisait répandre le bruit de l'indisposition, puis de la maladie du prince. Les églises furent alors assiégées. On brûla des cierges à tous les saints du calendrier, ce qui n'était pas trop. On fit des pèlerinages à quelques endroits de plaisance où des industriels avaient établi de pieuses guinguettes. Des charlatans s'offrirent avec des remèdes héroïques. On supplia dans des adresses éloquentes le _père du peuple_ de moins travailler. Le parti de l'avenir, qui s'était un peu débandé, se réorganisa et lança contre Lorenzo des brochures et des manifestes, en accusant ce jeune homme égoïste de laisser tout le soin des affaires à son père.
--Ah! les nigauds, disait Marforio, dont l'humeur s'aigrissait visiblement et qui jurait de ne pas survivre à l'échec de son système, ils ne savent pas ce qu'ils disent, et quand ils sauront que c'est vous, mon gendre, qui avez tout fait, tout gouverné!
--Ils ne le sauront jamais, répondait Lorenzo; puis-je avouer, pouvons-nous avouer que nous les avons trompés?
Un matin, les cloches sonnèrent un glas funèbre. C'étaient de belles cloches neuves qui venaient d'être installées et qui passaient pour un cadeau de Bonifacio. Tous les habitants éclatèrent en sanglots et ne remarquèrent le doux son des cloches que pour dire avec désolation que leur souverain ne les entendrait pas.
Quelques heures auparavant, Son Altesse était passée de vie à trépas, sans douleur. Le cadavre était hideux à voir, tant la matière se hâtait de se dissoudre. Mais Bonifacio fut enterré, avec son sourire qui ne l'avait plus quitté.
Les ministres ne valaient guère mieux. Il en mourut un en même temps que le prince; les autres suivirent dans la semaine, comme des serviteurs fidèles. On n'annonça qu'en plaçant des intervalles entre chaque décès cette fin du gouvernement modèle.
Je ne vous décrirai pas les magnificences relatives des funérailles qui furent faites à Bonifacio. Ce fut une date mémorable, et comme les grandes douleurs ne vont jamais sans de grands tiraillements d'estomac, il y eut des repas splendides qui faisaient croire, au premier aspect, que la principauté célébrait une noce.
Lorenzo, pâle et triste, comme jamais prince héréditaire ne le fut au convoi de son prédécesseur (ce dernier fût-il son père), conduisait le sinistre cortège. Marforio, comme premier ministre, était contraint d'y assister; mais, à vrai dire, ce fut ce jour-là que sa charge lui pesa le plus, ou, pour mieux dire, qu'elle lui pesa véritablement. Car c'était quelque chose de plus qu'un prince, fût-il Alexandre, ou César, ou Bonifacio XXIII, qu'il voyait enterrer, c'était tout l'effort de la science, toute la découverte, toute l'oeuvre de son génie. Le pauvre savant se disait bien en manière de consolation:
--Si l'infâme Colbertini n'avait pas enlevé les cervelles, peut-être eussent-ils vécu!
Mais il y avait dans ce regret la condamnation même de son système. Car, du moment que les cervelles soutenaient le corps, elles n'en étaient plus l'agent destructeur et pernicieux.
Lorenzo ne fit pas sentir à son beau-père la contradiction formelle qui existait entre ses théories et ses soupirs; il était lui-même aux prises avec de sérieuses difficultés qui allaient mettre encore une fois son courage à l'épreuve.
Le lendemain des funérailles, des placards séditieux furent trouvés apposés au coin des rues, entre les images de la bonne Vierge qui étaient au-dessus et les tas d'ordures qui étaient au-dessous. Dans ces affiches on protestait contre l'élévation de Lorenzo au trône occupé par ses pères. On ne proposait pas à la principauté de se passer de souverain; c'eût été un moyen trop radical et qui ne pouvait venir à la pensée du parti de l'avenir fortement imbu du passé; mais, selon la mode antique des petits États d'Italie, on proposait d'aller patriotiquement offrir l'argent, les récoltes, les soldats et tous les autres biens de la principauté à un vieux souverain étranger, qui, n'ayant absolument aucun droit à l'héritage de Bonifacio, se montrerait sans doute reconnaissant de celui qu'on lui accorderait.
Colbertini était pour quelque chose dans la rédaction de ce programme. Depuis qu'il était tombé du pouvoir, cet homme d'État était regardé comme infaillible; cette erreur est assez commune. Ajoutez qu'il était émigré, et que les peuples, sans pitié pour l'exil, ont une assez grande considération pour la fuite. Le traître se vengeait de ses successeurs et du prince. Il n'osa pas réclamer le payement de la dette contractée envers lui par _feu_ Bonifacio; mais il pensait bien se la faire payer par le prince désigné dans les proclamations.
Lorenzo eût été bien heureux de quitter le palais, d'abdiquer les honneurs; mais il avait des devoirs à remplir, un héritage à réclamer et à défendre; il essaya de résister pacifiquement, de faire des promesses. Mais quelles promesses pouvait-il faire qui ne fussent au-dessous de la réalité dont son père avait si libéralement comblé ses peuples? Quand il parlait d'agir de son mieux, on lui riait au nez, en lui disant qu'il était incapable d'agir mieux et aussi bien que Bonifacio XXIII, dont l'exemple avait été stérile pour lui; il l'avait bien prouvé.
On sait tout ce que ce modèle des fils et des princes modestes, en même temps que des héritiers, aurait pu répondre; mais c'était précisément son silence qui faisait à ses propres yeux sa gloire et son mérite. Il ne voulait pas régner en flétrissant son père. Comment d'ailleurs dire au peuple qu'on l'avait trompé, et l'initier à cette horrible et sinistre comédie que Lorenzo avait jouée? Comment lui prouver que tous ces ministres morts ou mourants étaient des marionnettes?
Lorenzo essaya de lutter en prince; il envoya nettoyer les murailles des placards séditieux qui les couvraient; la révolte armée n'attendait que ce signal. On cria à la tyrannie. Les instincts de ce jeune voluptueux (on l'appelait ainsi parce qu'il s'était hâté de se marier légitimement, au lieu de se contenter des folles amours permises à son âge), les instincts du jeune voluptueux se montraient enfin dans toute leur perversité; et alors, les réverbères que Lorenzo avait fait mettre dans chaque rue furent arrachés et furent lancés comme des projectiles contre son palais; on se servit pour la première fois contre lui des beaux fusils tout neufs qu'il avait fait distribuer à la garde civique. Le sang eût coulé, si Lorenzo, suffisamment édifié sur les sentiments de reconnaissance de la principauté envers son père, n'eût pas renoncé à se faire convaincre davantage des services qu'il avait rendus lui-même sous le nom de Bonifacio XXIII. Il comprit la difficulté du pouvoir monarchique et s'avoua humblement qu'il n'était pas assez ambitieux pour commencer par canonner ses sujets, afin de les forcer au bonheur qu'il se sentait capable de leur procurer.
--Les scélérats! disait Marforio, qui n'était pourtant pas enveloppé dans la disgrâce, je voudrais les pendre tous.
--Ou leur enlever la cervelle, n'est-ce pas? ajoutait Lorenzo.
Non, docteur, continuait-il, ils sont logiques. Les peuples ne se payent pas de conjectures, d'hypothèses; ils ont une ingratitude qui est la condition de leur indépendance; et s'ils subissaient toute une dynastie d'imbéciles, en souvenir d'un bienfait rendu, ils seraient toujours sous le joug. On les dompte par la force, on les séduit par la pompe, on leur plaît par la ruse; mais on les ennuie par la bonne volonté sans apparat. Je ne suis pas un conquérant; j'ai des goûts simples, et je ne peux ni ne veux les tromper. Il est donc juste qu'ils s'imaginent perdre tout à la mort de mon père, dont les oeuvres sont récentes, et qu'ils se défient de moi qui ne ressemble pas à mon père.
--Mais, mon gendre, puisque c'est vous qui régniez si bien!
--Ah! voilà ce qu'il ne faut pas leur dire; est-ce qu'ils me croiraient d'ailleurs? Allons! Marforio, prenons-en notre parti. Un acte de violence, un crime d'État, excusable aux yeux de l'histoire, odieux pour ma conscience, pourrait me maintenir. Je ne suis pas assez certain d'être infaillible pour commettre cet attentat.
Le bon Marforio ne comprenait pas ces subtilités.
--Vous ne parlez pas en prince, dit-il, véritablement indigné.
--Je parle en citoyen.
--Tu parles en honnête-homme, dit Marta, en se jetant au cou de son mari.
C'était en effet un très-honnête homme que le prince Lorenzo. Fallait-il attribuer à l'éducation reçue de l'institutrice française, à la lecture de _Télémaque_ ou à sa vocation poétique le développement de ces instincts de candeur et de bonne foi? C'est ce que je ne pourrais affirmer, dans la crainte de suggérer un moyen inefficace aux princes tentés d'être honnêtes. Ce que je puis dire, c'est qu'il aima mieux renoncer au pouvoir que de le revendiquer par la force, et qu'il quitta la principauté sans laisser une goutte de sang derrière lui.
Dès qu'on apprit le départ de ce prince incapable, un hourra salua la délivrance. La générosité même de Lorenzo lui fut imputée à crime. Les peuples révoltés chassent d'ordinaire les princes qui leur résistent et méprisent ceux qui ne leur résistent pas. Un prince qui ne savait pas défendre sa couronne ne méritait pas de la porter. Son horreur de la guerre civile passa pour de la pusillanimité. On alla offrir le pouvoir au souverain étranger dont il a été question. Celui-ci s'empressa de gratifier ses nouveaux sujets d'une partie de ses dettes, et fit peu de jours après son entrée dans la capitale.
Il fut reçu, complimenté par Colbertini, qu'il nomma son premier chambellan, les ministres ayant été supprimés par une mesure radicale qui dut faire tressaillir Bonifacio dans sa tombe; si bien que l'infâme Colbertini eut le droit de porter suspendue à un cordon cette fameuse clef de la salle des trésors qui lui avait permis enfin d'accomplir sa vengeance.
Quant au parti de l'avenir, le nouveau souverain qui lui devait sa couronne s'empressa de le disperser et de le menacer du _carcere duro_ s'il se reformait jamais.
Comme il avait mal agi par pur patriotisme, il dut sans doute se déclarer satisfait de cette récompense.
Lorenzo était exilé; mais il avait avec lui l'amour et la liberté, et cela suffisait pour lui redonner une patrie idéale. Il emmena le bon Marforio et vint en France, où le sol est particulièrement hospitalier pour les princes exotiques. Au surplus, ce titre de prince, Lorenzo le laissa sommeiller; il était pauvre et avait besoin de travailler: les prétentions héréditaires n'étaient plus de mise. Il étudia, devint en quelques mois un naturaliste des plus distingués, publia plusieurs mémoires, concourut dans des luttes scientifiques et conquit plusieurs fois des couronnes qui ne changeaient rien à l'équilibre européen. Il ne faut pas croire, toutefois, qu'en quittant la principauté, Lorenzo eût renoncé à son affection pour elle. Il sembla, au contraire, qu'il l'aimait mieux depuis qu'il l'avait perdue. Il y songeait nuit et jour, et s'il s'efforçait de s'instruire, s'il appliquait toute son âme à former le coeur de ses enfants, c'est qu'il pensait qu'en cas de retour il fallait rendre à son pays des citoyens dévoués qui eussent tout oublié et tout appris.
Marforio continua de poursuivre des chimères; mais il remarqua que le sol de la France les rend plus fugitives; il renonça à expérimenter sur les cervelles, les Français préférant de beaucoup les fêlures naturelles du crâne à celles que le docteur pouvait pratiquer; il se résigna à de moindres problèmes et borna son ambition à la quadrature du cercle et à la pierre philosophale.
Lorenzo vécut heureux. La patrie absente donnait à son bonheur domestique cette mélancolie, cette tristesse qui met au frais, pour ainsi dire, les parfums de l'âme et les empêche de s'évaporer. Il eut des enfants beaux comme Marta et bons comme lui. Il s'appliqua à leur donner une conscience droite et inflexible, le sentiment de l'honneur et la passion du devoir; il leur apprit qu'ils étaient princes, et leur raconta son histoire, pour les préserver des vaines ambitions. Peut-être eut-il un tort que je dois confesser pour lui, et dont il ne se repentit pas en mourant: il éleva ses fils dans des utopies et leur persuada, par exemple, que les peuples sont les maîtres de leurs destinées, que les princes ne sont pas indispensables à la prospérité des États, et que la justice et la liberté sont plus nécessaires que le pain et les fêtes du cirque. Ces paradoxes, qui faisaient doucement calomnier Lorenzo par son entourage et l'accuser de républicanisme, ont malheureusement porté leurs fruits et semblent condamner les enfants de Lorenzo à un bien long exil, car ils ont juré de ne rentrer dans leur pays que quand l'Italie serait libre des Alpes jusqu'à l'Adriatique.
XI
Où le conteur règle ses comptes.
C'est ainsi, conclut Ottavio en soupirant, que se termine l'histoire du prince Bonifacio.
--Mon cher ami, dit aussitôt Stanislas Robert, je ne m'occuperai pas du plus ou moins de talent que tu as déployé dans ton récit; nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments ou des critiques de style; je tiens seulement à te déclarer que tu as fait beaucoup de concessions à ton auditoire et que je ne trouve pas dans ce conte l'âpreté des opinions et la fougue du patriote italien auquel j'ai voué une amitié éternelle.
--Je n'aime pas beaucoup cette absurde opération des cervelles, ajouta sir Olliver en bâillant un peu.
--L'épisode de Marta est trop abrégé, dit l'Allemande.
--Sans compter, ajouta madame Vernier, que vous prenez un plaisir odieux à vous moquer du parti de l'avenir. Ne voilà-t-il pas une belle épigramme: ce restaurateur français, ces jeunes gens qui se font berner! J'ai failli vous interrompre plus d'une fois et protester.
--Et vous, madame, demanda Ottavio à l'Espagnole, quel grief avez-vous contre mon récit?
--Aucun, monsieur, répondit madame Mendez avec un petit ton dédaigneux qui démentait ses paroles. Je reconnais aux auteurs le droit de tout dire et de se moquer de tout. Vous bafouez le pouvoir légitime, vous pouvez bien bafouer le jeu et les cartes.
--Y a-t-il encore quelqu'un pour m'accuser? demanda Ottavio en souriant.
--Moi je me lève pour ne pas rester seul indifférent ou complaisant, dit Frantz; je vous accuse de railler la science et l'utopie.
--Eh bien, mesdames et messieurs, je vais essayer de me disculper, reprit Ottavio. Je pourrais vous dire: L'air est doux, le soleil de cette île porte à la gaieté, j'ai commencé, pour vous plaire, sans bien savoir ce que je disais. Ce serait là l'excuse banale de la plupart des conteurs et des romanciers contemporains. Mais je puis bien vous avouer que je ne suis pas un auteur de profession. Mon conte est absurde et suffit à m'excuser au point de vue artistique; mais il a une intention, et cette intention-là me tient au coeur. Tu dis, mon cher peintre, que j'ai caché la fougue du patriote sous les indulgences du narrateur. Oh! c'est qu'à plusieurs milliers de lieues de la patrie l'amour du pays s'idéalise et court la chance de se débarrasser de la haine. Nous sommes des naufragés, et moi je suis le plus naufragé de vous tous. Je me fais humble, peu exigeant, soumis envers le ciel, gracieux pour les moindres brises qui passent, afin qu'une barque, qu'un radeau, qu'une planche me prenne en pitié et me ramène. Je ne veux pas qu'on dise de moi, et je ne voudrais pas qu'on dît de tous ceux qui sont comme moi, que l'exil nous donne des préjugés et des colères d'émigrés.
--Assez, assez, dit Stanislas Robert, qui voyait les yeux d'Ottavio s'allumer d'un éclair rempli de larmes, et qui craignait d'avoir blessé le coeur de son ami. Je comprends tout; tes raisons me suffisent.
--Je n'ai encore rien dit, répliqua Ottavio en riant. Tu y mets de la bonne volonté. Quant à vous, milord, vous n'aimez pas les cervelles. Cela dépend des goûts. Il vous est permis, d'ailleurs, de ne voir là qu'une fiction; et l'image d'une cervelle humaine n'est pas plus révoltante pour la délicatesse de nos instincts que l'image du coeur invoqué à chaque page des livres, à chaque ligne des prières. Quand vous offrez votre coeur à une dame, milord, lui offrez-vous bien cet affreux lambeau tout sanglant qui palpite dans votre poitrine, ou plutôt ne lui offrez-vous pas la quintessence de vos pensées? Les peintres qui représentent dans les tableaux de sainteté le coeur tout pantelant, tout dégouttant, couronné de ronces ou d'épines, font une chose extrêmement agréable à la piété des dames. Je suis convaincu que la señora Mendez a des images de coeurs découpées dans ses livres de prières. Pourquoi la cervelle, qui est le vrai coeur humain, puisqu'elle est l'instrument authentique de l'intelligence, et puisqu'on n'a jamais dit que les grandes pensées vinssent de la poitrine et de l'organe qui est placé sous les poumons, pourquoi la cervelle ne jouirait-elle pas des mêmes priviléges que cette masse charnue?...
--Assez, assez! dirent avec horreur toutes les dames à la fois.
--C'est pourtant du coeur que je parle. Mais il paraît qu'on ne me laissera pas me défendre aujourd'hui. Je proteste et je continue mon plaidoyer. Vous m'en voulez, madame la Française, de ce que je n'ai pas eu suffisamment de respect pour le parti de l'avenir. Prenez garde de m'accuser de blasphémer contre les idées! Les hommes sont des hommes, et toutes les faiblesses, toutes les ambitions, toutes les défaillances peuvent les atteindre. Il est donc permis de douter des hommes. J'en ai tant vu naître et tant vu mourir, des partis de l'avenir! Tous composés de héros qui, tous, individuellement, eussent donné leur sang, leur honneur même pour le triomphe de leur cause, et qui, réunis, avaient des heures d'oubli et de faiblesse incroyable! Les idées sont infaillibles, les partis ne le sont pas; et de même qu'on ne peut pas dire: Le parti des honnêtes gens! à l'exclusion des autres; de même on ne peut pas dire: Le parti qui ne se trompe jamais!
--Je viens te prêter main forte, mon cher Ottavio, interrompit Stanislas Robert. Je crois qu'il faut traiter les partis comme on traite les nations, c'est-à-dire les juger, les gronder, les avertir au besoin, les tourner même en ridicule; mais les aimer, les servir et s'en servir!
--D'ailleurs, ajouta Ottavio avec un peu de fierté, moi seul ici ai le droit d'être sévère: je paye de l'exil ce droit-là. Quant à mes plaisanteries sur le jeu, dont la señora Mendez a été blessée...
--Moi, en aucune façon; je me plaignais pour ne pas applaudir.
--Est-ce un compliment? dit Ottavio en riant. On m'a reproché aussi d'abréger les scènes d'amour. C'était par respect pour ceux d'entre nous qui ont aimé, qui aiment ou qui aimeront.--Et le jeune Italien promenait son regard doucement railleur sur l'assistance. D'ailleurs, les plus beaux propos en ce genre sont ceux qu'on rêve; et quand j'aurais multiplié la poésie, je serais encore resté bien loin des murmures qui ont dû charmer ou qui charmeront vos oreilles, mes belles dames. Quant à vous, mon cher monsieur Frantz, vous avez pris la défense des savants: je ne crois pas les avoir attaqués. Marforio ne fait tort à personne, et ses folies n'empiètent sur le domaine de qui que ce soit. Pour ce qui est de l'utopie, je l'ai maudite, comme celui qui maudit à jeun le vin dont il s'enivre à chaque repas. Moi, railler l'utopie! mais c'est elle qui me fait attendre un vaisseau, c'est elle qui m'empêche d'aller me plonger dans ces vagues azurées, plus sûres pour y enfouir un coeur que les vagues du ciel. Les vieux poëtes prétendaient qu'on ne pouvait aimer sa maîtresse sans la châtier. Je châtie l'utopie. Elle me fait assez souffrir, la chère infidèle!
Ottavio avait un rire mélancolique qui allait attrister l'auditoire.
--La cause est entendue! dit Stanislas Robert; te voilà suffisamment disculpé, mon cher rêveur; nous pouvons maintenant, mesdames et messieurs, l'applaudir en toute sûreté de conscience.
--Sans compter, dit madame Vernier, que monsieur Ottavio nous a fait la galanterie d'improviser, et qu'il n'avait pas de manuscrit en poche!
--Ceci, madame, m'a tout l'air d'une épigramme à mon adresse, reprit le peintre. Mais vous avez raison: Ottavio est un poëte; je ne suis qu'un misérable feuilletoniste.
--Il est tard, dit aussitôt sir Olliver.
--A votre montre, milord? demanda l'Espagnole.
--Non, repartit l'impitoyable Française, à l'estomac de Sa Seigneurie.
Sir Olliver rit de bon coeur. Il prenait goût aux épigrammes de madame Vernier sur son compte.