L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Chapter 17
Du temps de Bonifacio XXIII, les charbonniers n'avaient pas encore noirci l'horizon; mais la curiosité des voisins était déjà excessive, et c'était déjà pour la satisfaire que le père de Lorenzo gardait ses ministres. On l'eût contraint par la violence à faire comme les autres petits potentats du voisinage et à avoir des ministres allemands, s'il n'en avait pas eu d'italiens. Les formes et les formules, voilà un des grands principes de l'équilibre européen! Bridoison y entendait quelque chose. Quant au sentiment, il n'a jamais rien à voir. Bonifacio pouvait tailler, rogner, scalper les ministres et les sujets; mais il devait avoir des ministres. C'était déjà bien assez qu'on lui passât sa jovialité, sa tolérance de bonne humeur. Depuis longtemps on l'eût contraint à la tristesse, si un judicieux prélat, en tournée diplomatique dans la principauté, n'avait fait remarquer que la bonhomie de Bonifacio, au lieu de profiter à la liberté, comme on le craignait, faisait les affaires de la licence, ce qui était bien différent.
En effet, la liberté, parmi tous ses inconvénients, a celui d'être d'un fâcheux exemple; elle ne justifie pas non plus toujours une intervention. La licence, au contraire, a cela d'avantageux qu'elle met les États de celui qui en est atteint à la disposition du premier redresseur de torts du voisinage, en goût de conquête. Les qualités aimables de Bonifacio n'effarouchaient donc pas les tyrans du voisinage; l'ordre par le travail, l'activité par la liberté les eussent mis dans d'autres dispositions à son égard.
Je ne m'étends sur ces considérations qui retardent le dénoûment de mon histoire que pour faire comprendre comment Bonifacio, obligé d'avoir des ministres, avait par conséquent des employés de ministères, et comment ces derniers furent très-surpris un certain jour du changement qui s'était opéré dans les idées de chacun de leurs ministres.
Le ministre de la guerre, qui commençait tous les matins ses prétendus travaux par des études sur le fameux modèle de mirliton, demanda ce jour-là pourquoi les _abécédaires_ n'étaient pas distribués. Il y eut une stupéfaction profonde dans les bureaux. Distribuer des abécédaires à l'armée! Vouloir que les soldats sussent lire, et probablement écrire. Quelle innovation! Quel progrès! Créer des baïonnettes intelligentes! quelle idée hardie, mais imprudente!
Un quart d'heure après, le bruit s'était répandu dans la ville que le gros ministre de la guerre cachait un esprit fort alerte dans son épaisse enveloppe et qu'il déployait une prodigieuse activité.
Un phénomène en sens inverse, mais également extraordinaire avait lieu au ministère de l'instruction publique. Le ministre était entré en fredonnant des couplets galants, qui constituaient l'air national de la principauté, et s'était informé auprès des inspecteurs de l'état des mirlitons. Là il n'était plus question d'abécédaires, mais de ces curieux instruments à pelure d'oignon qui devaient donner une musique agréable et économique à la principauté.
Les employés se regardaient en ouvrant des yeux démesurés; ils pensèrent que la musique allait prendre sans doute dans le programme de l'éducation une importance méconnue jusque-là, et un chef zélé expédia tout aussitôt une circulaire aux écoles de la principauté pour recommander l'étude du mirliton avant toutes choses, la volonté de Son Excellence étant expresse à cet égard.
Le ministre de la justice ne parlait que de sommes à toucher, ce qui alarma et scandalisa d'abord un peu ses employés, lesquels eurent la crainte que la vénalité du ministre ne se décelât par ces propos financiers. Mais ils finirent par penser qu'il s'agissait plutôt d'augmenter leurs appointements, et cette nouvelle manière d'envisager la question changea en enthousiasme les premières défiances. Encore un ministre dont les dispositions furent publiées, commentées, et, quand on le pouvait, énergiquement prônées!
Le ministre des finances, lui, si attristé d'ordinaire par le problème insoluble de son budget, se trouva d'une gaieté charmante. Il fit venir son trésorier et lui parla pendant une heure, le rire sur les lèvres, de corde, de pendaison, de prison, de gendarme; si bien que le trésorier s'imagina qu'on allait faire rendre gorge à tous les détenteurs de deniers, aux financiers qui profitaient de la détresse du prince et des embarras du peuple, et que ce bruit répandu rapidement, s'il fit pâlir quelques traitants, suscita dans la foule une explosion de bravos.
Le parti des jeunes, qui était bien jeune, se laissa prendre à ces rumeurs.
--Enfin, disait-il, voilà le gouvernement qui va marcher; ce n'est pas sans peine! Comme l'opposition atteint toujours son but! Décidément Marforio est un grand savant!
Lorenzo ne fut pas le dernier à entendre parler des résolutions toutes nouvelles des ministres de son père. Il alla trouver celui-ci. Bonifacio était, comme d'habitude, frais, rose, souriant, assis près d'une fenêtre, occupé à regarder des petits poissons rouges s'ébattre dans l'eau. Par une affinité singulière et qu'il ne s'expliquait pas, depuis quelque temps il s'était pris d'une belle passion pour l'eau claire et pour les bocaux.
Lorenzo interrogea; mais le prince ignorait tout. Un conseil des ministres fut immédiatement convoqué. Les Excellences arrivèrent avec une allure qui ressemblait à l'ivresse. Elles sautillaient et secouaient toutes la tête, comme si, avec la cervelle, on eût enfermé une ruche dans chacun des crânes.
--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Bonifacio; vous avez des façons singulières aujourd'hui, mes chers amis; calmez-vous et causons.
Lorenzo, par faveur spéciale, était souvent admis à l'honneur, d'assister au conseil. Tous les ministres prirent alors la parole à la fois, et la confusion la plus étrange, la plus comique, en même temps que la plus effrayante, signala cette conférence. Le ministre de la guerre croyait administrer l'instruction publique. Le ministre de l'instruction publique parlait de la guerre. Le ministre des finances ne voulait entendre parler que de la justice, et le ministre de la justice cherchait querelle à Bonifacio pour ses dépenses de table.
Non-seulement les rôles semblaient intervertis et les personnalités paraissaient changées, mais chacun des ministres n'avait pas tellement abdiqué son ancien caractère, qu'il ne restât quelque chose, soit dans le geste, soit dans les allures, soit dans les paroles, de son état primitif, et ces restes d'habitude ajoutaient au désordre et à la cacophonie.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demandait Bonifacio, dont la placidité se maintenait avec peine au milieu de ce tohu-bohu.
--J'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque chose pendant la nuit, disait Lorenzo, qui ne voulait pourtant pas trop alarmer son père sur les inconvénients du système de Marforio.
--J'ai envie de les destituer tous, reprenait Son Altesse. Ils m'ennuient avec leurs bourdonnements et leurs façons d'empiéter sur les devoirs les uns des autres.
--Attendez, mon père, jusqu'à l'arrivée du docteur; lui seul peut expliquer et guérir la fièvre qui les agite.
Nous savons comment Lorenzo, plus ému qu'il ne l'avait laissé croire à son père, alla chercher Marforio; comment celui-ci le suivit en raillant les terreurs du jeune prince; mais nous devons ajouter que le savant lui-même fut un peu abasourdi du tumulte au milieu duquel il tomba.
Les ministres piétinaient en se promenant et ne tarissaient pas; c'était un flux de paroles qui grossissait toujours, comme ces horloges dont le ressort se brise et dont on entend le mouvement se dérouler avec bruit; toutes ces cervelles détraquées avaient un mouvement rapide, bruyant, qui finissait par se communiquer au corps. Les figures étaient pourpres; la sueur perlait sur tous les fronts. Évidemment la folie marquait et prenait ses victimes.
Marforio, en dépit de sa confiance, ressentit quelque crainte. Je dis qu'il eut peur, je ne dis pas qu'il ressentit l'ombre d'un remords. Il tâta le pouls aux différents ministres, essaya de comprendre quelque chose à leurs discours interminables et confondus.
--Quelqu'un est entré dans la salle du trésor, dit-il enfin après avoir réfléchi.
--Personne, dit Bonifacio.
--Et moi, dit Lorenzo, je suis de l'avis du docteur, et je crois, en effet, qu'un imprudent et un traître a osé toucher aux bocaux.
--Si je savais son nom! s'écria Son Altesse.
Lorenzo, par prudence ou par un reste de pitié, n'osa pas livrer encore le nom de Colbertini.
--Qu'est-ce qu'on leur a fait? demanda Bonifacio sérieusement inquiet et en portant les deux mains à son front.
--Parbleu! on a changé les étiquettes et on m'a exposé à changer les cervelles de maîtres.
--Quelle horreur! s'écria le prince; et ce malheur pouvait m'arriver!
--Heureusement qu'il n'y avait personne contre qui l'on pût échanger la cervelle de Votre Altesse.
Cette réponse, que Bonifacio interpréta comme une flatterie, le calma un peu.
--Il faudrait aviser, dit-il.
--Sans doute, répliqua Marforio, quoique au fond, en y réfléchissant, je ne sois pas absolument fâché de l'expérience nouvelle qui m'est offerte.
--Hum! mon cher premier ministre, vous expérimentez trop.
--Laissez faire, monseigneur, il n'y a pas de danger. L'essentiel, n'est-ce pas, c'est qu'ils vivent.
--Sans doute.
--Eh bien! les gaillards m'ont l'air robuste.
--Oui, mais cette fièvre?
--Bah! quand ils parleraient un peu trop! ils gardent depuis tant d'années le silence.
--Sans doute, mais ce charivari?
--Bouchez-vous les oreilles. D'ailleurs, est-ce que Votre Altesse a l'habitude de les écouter?
--Je n'en sais rien; ils n'ont jamais rien dit. Mais comment ne pas les entendre? Et puis, que pensera le public?
--Ce que pensera le public! repartit Marforio, qui avait parfois des accès de pénétration. Il sera enchanté; il vous accusait de gouverner avec des muets; il ne pourra, certes, plus en dire autant. Le public prend le tumulte pour le travail, les paroles pour des faits; il n'aime au fond que le changement, et se soucie fort peu du progrès, pourvu qu'on lui renouvelle de temps en temps ses affiches, ses programmes. C'est un maniaque dont l'estomac ne peut manger qu'une nourriture, mais qui veut qu'on lui change fréquemment les assiettes.
--Hein! Lorenzo, dit le prince ravi de cette boutade, quel homme d'État que ton beau-père!
--Mais que prétendez-vous obtenir? demanda Lorenzo, qui n'était pas aussi prompt que son père à avoir confiance et à se distraire de son inquiétude.
--Je n'en sais rien, répliqua Marforio; mais j'augure bien. Si mon système allait prendre un développement auquel je n'avais pas songé d'abord! Le hasard est le grand initiateur, comme il est souvent le grand secret des triomphes. Est-ce que vous croyez qu'il me serait impossible de donner au même homme plusieurs intelligences à la fois? Du moment que la cervelle consent à n'avoir plus l'importance exclusive que les ignorants de savants lui attribuaient autrefois, pourquoi ne pourrait-elle pas, en voyageant à travers différents crânes, acquérir des idées? Ce sont là des conjectures, mais des conjectures qui reposent sur l'expérience.
--Je ne tiens pas, pour ma part, à apprendre quelque chose, dit Bonifacio.
--Mais, objecta Lorenzo, comment la cervelle, en occupant des places vides, peut-elle acquérir des idées?
--J'attendais cette remarque, dit Marforio. Mon cher, l'intelligence se modifie selon l'espace, l'air et la configuration de la boîte qui l'enferme. Le crâne est le cabinet d'étude, et tout le monde sait que, selon qu'on peut s'étendre, bâiller, se remuer à droite, à gauche, un cabinet vous inspire plus ou moins. Il y a d'ailleurs des habitudes du corps, des dispositions du cervelet qui influent à leur tour sur la cervelle.
--Mais s'ils allaient devenir fous? dit Lorenzo en montrant le ministère tout entier, qui chuchotait, s'agitait, se démenait, en parlant à tort et à travers.
--Il sera toujours temps de les calmer s'ils vont trop loin, dit Marforio.
--Ainsi, mon cher, demanda le prince, votre avis?...
--Mon avis est qu'ils sont bien comme cela, qu'il faut les laisser, que la Providence, en permettant cette confusion, m'a mis sans doute sur la trace d'une nouvelle découverte, et que j'aurai là une nouvelle occasion d'ajouter à la gloire de votre règne et au prestige de la principauté.
Lorenzo, voyant que son père allait consentir à prolonger cette dangereuse comédie, voulut intervenir; mais Bonifacio ne le laissa pas parler.
--Puisque l'expérience est commencée, autant vaut la laisser achever, dit-il. Mon bon Marforio, prends-y garde. Ne donne pas trop d'idées à mes ministres. Ils sont assez amusants dans cette ivresse qui les tient; mais ils font bien du bruit.
--Cela se calmera, répondit Marforio avec autorité; ils ne sont pas encore habitués à ce changement de cervelle.
Lorenzo s'était enfui. Le malheureux prince avait peur de perdre la tête.
--Ah! dans quel cabanon me faut-il vivre? murmurait-il en levant les bras au ciel. O Marta! se peut-il que l'amour le plus pur et le plus loyal ait eu des conséquences si odieuses et si grotesques?
Nous savons déjà que Lorenzo faisait du nom de Marta sa première et sa dernière invocation dans l'embarras; mais, fidèle aux sentiments qui l'avaient fait aspirer à la main de la fille du docteur, le plus délicat des princes et le plus malheureux des héritiers présomptifs ne songeait point à regretter son amour. Il déplorait seulement que le bonheur de la principauté ne fût pas une conséquence de son bonheur intime, et que sa pastorale eût un si fâcheux dénoûment.
Il sentait bien d'ailleurs qu'il n'était pas au bout de ses épreuves. Marforio était infatigable et intraitable. Le docteur devait trouver toujours, même dans les échecs, la confirmation de son infaillibilité. Jusqu'où Lorenzo verrait-il descendre la majesté souveraine dans la personne de son père? Et c'était lui, lui seul, lui Lorenzo, qui avait voulu qu'on donnât le ministère à Marforio! C'était lui qui avait indirectement causé tout ce désordre! Il ne pouvait s'en prendre à personne; et il n'avait, hélas! personne sur qui il pût se venger. Pourtant, en y réfléchissant un peu, Lorenzo se dit que Colbertini, si c'était réellement lui qui avait changé les étiquettes des bocaux, avait une terrible responsabilité à assumer; et comme il fallait que quelqu'un payât pour tout le monde, et même pour Lorenzo, par une logique assez ordinaire de la vie et faite particulièrement pour l'usage des princes il fut convenu que Colbertini recevrait un châtiment exemplaire.
Colbertini, qui avait été pendant plus de vingt-cinq ans ministre, n'ignorait pas la façon de raisonner des souverains; il avait prévu que Lorenzo, quoique parfait relativement, ne renoncerait pas au plaisir de lui faire expier les torts, c'est-à-dire les imprudences du château. En conséquence, après avoir joué à Marforio le tour que nous venons de voir, il s'était prudemment caché, et avait mis en sûreté la fameuse clef de la salle du trésor que l'héritier présomptif avait eu la maladresse de ne pas lui réclamer.
Je sais bien que Lorenzo aurait pu conseiller à son père de faire changer la serrure de la salle en question. Mais on ne s'avise jamais de tout, et si les princes étaient infaillibles, il n'y aurait jamais de dynastie en péril, de catastrophe, de révolution, de restauration, et le monde s'ennuierait bien.
Colbertini se réservait de se montrer au moment critique. Il espérait bien que les sortiléges de Marforio ne prévaudraient pas toujours contre la politique traditionnelle. Il avait rendu par ses intrigues le parti des jeunes fort exigeant, et il pensait que le ministère et Bonifacio lui-même ne résisteraient pas toujours aux exigences de cette opposition. Quant à l'opposition, Colbertini, en fait de nouveautés, pensait lui offrir les vieux programmes et la bercer des vieux contes d'autrefois, rajeunis pour l'occasion; d'ailleurs, rien ne calme et ne désarme un parti comme le triomphe, et on n'en a jamais vu un seul qui ait persisté dans l'inflexibilité de sa ligne après avoir été admis à participer aux affaires.
Tel était le calcul de Colbertini. Pour manquer de grandeur et de générosité, il ne manquait pas de certaines chances; mais, par une inexplicable illusion du pays, par un de ces mirages qui ravissent les peuples, par une de ces utopies qui dépassent toutes les probabilités, le piége tendu à Marforio servait à sa gloire, et le fameux bouleversement des cervelles déterminait une explosion d'espérance et d'enthousiasme dont Colbertini était stupéfait.
Les distinctions à établir entre le génie et la folie sont difficiles dans tous les temps, sous toutes les latitudes et avec tous les caractères; mais dans une principauté comme celle de Bonifacio, elles étaient impossibles; les termes de comparaison manquaient pour le génie, et ils étaient trop fréquents pour la folie: on n'y faisait plus attention. C'est pourquoi les extravagances du ministère, au lieu d'épouvanter le parti de la jeunesse, lui donnaient confiance. On ne parlait que des innovations, des améliorations introduites par les différents ministres.
Tous les soldats se promenaient, un cahier à la main, en épelant leurs lettres. Les factions, déjà si rares, étaient définitivement remplacées par des heures d'étude; et quand les défenseurs de la patrie s'arrêtaient à la porte d'un cabaret, ce n'était que pour le plaisir, purement intellectuel, de déchiffrer l'enseigne.
Les professeurs de l'université (ai-je dit qu'il y avait une université? Je ne sais pas; en tous cas, vous serez bien aise de l'apprendre), les professeurs de l'université se coiffaient sur l'oreille et prenaient des petits airs conquérants les plus belliqueux du monde. On ne rencontrait plus les étudiants que rangés par pelotons, et défilant avec des mirlitons gigantesques. Le mirliton était devenu l'instrument d'Apollon. Le ministre de l'instruction publique avait inventé un mirliton rayé dont l'éclat se faisait entendre à une très-grande distance.
Les financiers, depuis que leur ministre avait troqué sa cervelle contre celle du ministre de la justice, étaient encouragés à l'étude des lois, et cette disposition causait un grand émoi dans la population. Les uns prétendaient que les hommes d'argent trouveraient dans l'arsenal législatif des moyens d'augmenter leurs perfidies et leurs ressources; les autres, au contraire, assuraient que l'étude des lois était l'enseignement le plus moral et le plus utile. Mais ce débat était lui-même un symptôme de progrès; et si les usuriers avaient diminué, l'avantage eût été incontestable; mais c'était déjà beaucoup pour la réalité qu'on pût le contester.
Quant au ministre de la justice, il n'était préoccupé que de la question financière. Il ne voulait pas que les plaideurs payassent les épices, et il contraignait les avocats à indemniser leurs clients du temps qu'ils leur faisaient perdre, de l'ennui qu'ils leur causaient, et du mal qu'ils faisaient penser d'eux en en disant trop de bien. Le peuple applaudissait à ce système; mais les procureurs étaient furieux. Une excentricité fort bouffonne, et qui dépassait réellement le but, était celle-ci: toutes les fois qu'un magistrat dénonçait et poursuivait un délinquant, il était obligé de déposer une grosse somme d'argent, pour que le prévenu, dans le cas où il aurait été injustement poursuivi et où il aurait été victime de dénonciations calomnieuses ou d'un zèle maladroit, fût largement indemnisé.
Le peuple, bien entendu, battait des mains à ce système de précaution et de responsabilité; mais les vieux jurisconsultes hochaient la tête et prétendaient que le métier devenait impossible, et que la justice cessait d'exister du moment qu'on lui imposait l'obligation de n'être jamais injuste.
Mais les murmures, les critiques disparaissaient dans le choeur général. Comme on remuait beaucoup de questions, on paraissait en résoudre beaucoup. Le parti des jeunes était dépassé. Il avait de la peine à coordonner ses idées et à se faire une opinion précise sur ces réformes qui attaquaient tout à la fois; car je ne parle là que des points principaux, et il est bien évident que les ministres touchaient à tout.
Bonifacio s'amusait; il ne se fatiguait pas la tête à comprendre, à prévoir; il regardait, riait des mécontents, souriait aux flatteurs, faisait tous ses repas avec la ponctualité accoutumée, avait supprimé les conseils des ministres depuis qu'il était impossible de s'entendre et de se concerter, et passait précisément aux yeux de ses sujets pour travailler un peu, depuis qu'il avait renoncé à l'ombre même du travail.
Marforio étudiait, et se félicitait chaque jour de cette nouvelle expérience.
--Comment ne l'avais-je pas prévu? se disait-il tous les matins, en remettant les cervelles dans les crânes désignés par Colbertini.
Au bout de quelques jours, quand il fut bien établi que les changements de domicile étaient sans danger pour les cerveaux, et quand la fièvre des ministres se fut en quelque sorte régularisée, le docteur prit plaisir à bouleverser les étiquettes, ou plutôt à les supprimer et à laisser au hasard la distribution des organes qu'il plaçait et déplaçait. Ce fut l'apogée du triomphe pour le savant, le signal d'une recrudescence incendiaire pour l'activité des ministres, et par suite pour la civilisation de la principauté. Les décrets, les mesures, les changements se multipliaient, se succédaient, se contredisaient avec une rapidité vertigineuse.
--Nous allons trop vite, disait parfois Bonifacio.
--Ce n'est que le commencement, répondait Marforio enivré.
Et toute la principauté paraissait piquée de la tarentule. Comme les cerveaux des ministres ne faisaient que transporter les idées dont ils étaient imprégnés, mais ne les augmentaient pas, le mouvement n'était en définitive qu'un déplacement continuel. Ainsi les mirlitons, après avoir été ordonnés aux professeurs, l'étaient aux magistrats qui rendaient la justice sur des airs de tontaine et tonton. Puis, les collecteurs d'impôts venaient à leur tour percevoir les deniers publics en s'accompagnant de ces mélodieux instruments. Chaque ministre, au hasard de la distribution des cervelles, ordonnait, défendait, révoquait ce qu'un autre semblait avoir ordonné, défendu, révoqué la veille. Quelquefois les crânes rentraient en possession de leurs cerveaux légitimes; ces jours-là étaient des jours de repos; mais on eût dit que Marforio s'arrangeait pour qu'ils fussent rares.
Pendant qu'une sorte de délire remuait les destins de la principauté, Lorenzo triste, et ne trouvant pas dans son bonheur l'oubli de ses inquiétudes politiques, ne cessait de demander au ciel, avec de ferventes extases auxquelles Marta s'associait, le retour ou plutôt la venue du bon sens et de la raison. Prière superflue que le ciel ne devait pas exaucer!
On eût dit que la Providence se plaisait à cette débauche de gouvernement et qu'elle encourageait avec ironie cet imbroglio sans issue logique.
Colbertini était le seul qui ne fût pas dupe. Il s'impatientait dans sa retraite, et se mordait les poings à la pensée de voir accepter comme un progrès, comme une marche ascendante, ce piétinement des administrateurs et des habitants de la principauté. Je vais vous raconter par suite de quelle imprudence, en croyant ouvrir les abîmes, il ferma toutes les crevasses du volcan révolutionnaire, et de quelle façon, en voulant se rendre nécessaire, il se rendit inutile. Ce sera d'ailleurs le dénoûment hypothétique, j'allais dire l'apothéose de ce conte instructif et moral.