L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Chapter 15

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Je puis, sans anticiper sur les faits, assurer que le prince se trompait au moins sur deux points; il avait tout aggravé et n'avait rien réparé; quant à Colbertini, sa discrétion était plus que problématique, et peut-être bien qu'en jurant de garder le silence, il avait suivi les instructions du révérend père Sanchez, lequel assure qu'on peut se dispenser de tenir un serment, en estropiant les mots, quand on jure; en disant, par exemple: _uro_, je brûle, au lieu de _juro_, je jure. Il est hors de doute que s'il avait dit qu'il _brûlait_, Colbertini était dans la vérité la plus exacte; car il brûlait de ressaisir le pouvoir.

Pour ce qui est de l'ensevelissement des morts, nous verrons comment il s'était acquitté de cette tâche. En attendant, je puis bien vous avouer que la présence du ministre à une heure assez avancée de la soirée, dans le palais du prince, tenait au désir immodéré de Colbertini de savoir au juste ce qu'il avait mal appris par le trou de la serrure; et quand le hasard lui fit rencontrer Lorenzo, il partait en ruminant une effroyable vengeance, à laquelle rien ne pouvait évidemment l'avoir fait renoncer.

VII

Où la fortune du docteur Marforio atteint son apogée.

Lorenzo avait été plusieurs fois tenté, dans la nuit, de s'échapper du palais, de courir chez le docteur et de lui dire:

--Fuyez, disparaissez avec vos mains teintes de sang; ne touchez pas à votre fille et laissez-la-moi.

Mais pour parler au docteur avant l'heure de son lever, il fallait le réveiller, faire du bruit, causer peut-être le scandale qu'on voulait empêcher. Lorenzo était timide devant l'esclandre; il resta décemment chez lui jusqu'à l'heure où Bonifacio permettait qu'on remuât et qu'on donnât signe de vie dans le palais. Mais dès qu'il entendit demander le premier déjeuner de Son Altesse, laquelle faisait plusieurs déjeuners, Lorenzo descendit en toute hâte et courut vers la demeure du savant.

Il le rencontra à moitié chemin, radieux, superbe, plus endimanché que jamais, ayant sur la figure cette illumination particulière aux fous et aux hommes de génie, qui fait souvent confondre les uns avec les autres. Benvenuto Cellini raconte, dans ses Mémoires, qu'arrivé au point culminant de sa carrière, il portait autour du visage une auréole parfaitement distincte dans l'ombre. Il assure que ses amis ne s'y trompaient pas. Les ennemis, bien entendu, n'y voyaient goutte.

L'auréole du docteur Marforio pouvait éblouir ses ennemis eux-mêmes. Lorenzo était loin de compter parmi les détracteurs du savant, bien que sa foi se sentît considérablement ébranlée. Il vit cette lueur et soupira.

Marforio tendit les bras au jeune prince; il eût voulu pouvoir étreindre l'univers entier, tant son triomphe lui dilatait l'âme.

--Ah! jeune homme, lui dit-il, le jour qui commence datera dans les fastes de la principauté.

--Hélas! soupira Lorenzo qui ne savait comment entamer la série de ses reproches et de ses recommandations.

--Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, continua le docteur; une si grande émotion, à mon âge!

--Je n'ai pas dormi non plus, reprit Lorenzo.

--En effet, monseigneur, le clair de lune a déteint sur votre visage. Douce insomnie que celle des amoureux! Allez raconter vos soupirs à ma fille; quant à moi, je suis pressé.

--Où allez-vous?

--Parbleu! au palais!

--Au nom de votre honneur et de Marta, je vous en conjure, n'y allez pas.

--Pourquoi donc?

--Vous me le demandez, docteur, après les étranges folies dans lesquelles vous avez entraîné mon père? Ah! le premier coupable, c'est moi, qui vous ai écouté, qui vous ai recommandé; mais nous nous repentirons, nous expierons ensemble, n'est-ce pas, docteur?

--Expier? mais quoi? Nous repentir? de quoi donc?

--Ah! docteur! vous, un homme si bon, si doux, si inoffensif!

--N'allez-vous pas ajouter si bête! Voyons, quel crime ai-je commis?

--Et le meurtre d'hier au soir! dit Lorenzo d'une voix vibrante à l'oreille du docteur.

Celui-ci haussa les épaules. Cette insouciance était un signe de folie. Lorenzo essaya pourtant de faire entrer le remords dans le coeur sanguinaire de Marforio.

--Se peut-il que la science pousse au mépris des lois les plus saintes de la nature? Vous, docteur, tuer de sang-froid!

--Mais qui ai-je donc tué? demanda le docteur en souriant et en continuant d'avancer malgré les efforts de Lorenzo qui le retenait doucement par le bras.

--Qui vous avez tué? Et les ministres de mon père?

--Ah! ah! vous croyez que je les ai tués? Eh bien! venez avec moi, mon jeune ami, et je vous ferai voir des merveilles!

--Docteur, je vous en conjure, n'allez pas au palais. Fuyez, quittez la ville; la rumeur publique sera prompte à vous accuser; je crains que le secret n'ait pas été gardé aussi religieusement que je l'avais espéré. Épargnez-nous la douleur de vous voir accusé, convaincu de meurtre.

--Ah! que vous êtes plaisant, mon prince, avec votre mine effrayée. J'avais bien raison de dire que vous étiez un ignorant! Mais sachez donc que vos précieux ministres ne courent aucun risque.

--Hélas! je le sais, ils n'en courent malheureusement plus aucun.

--Comme vous dites cela! Venez les voir dans leur bon sommeil, et vous m'en direz des nouvelles.

--Encore une fois, il est inutile, docteur, que nous allions au palais. Vous n'y trouverez plus rien.

--Comment?

--J'ai fait disparaître les preuves de vos sinistres erreurs.

--Quoi? que voulez-vous dire?

--Que j'ai fait respectueusement enterrer les ministres...

--Est-ce possible? s'écria Marforio qui bondit sur lui-même avec une fureur dont on ne l'eût jamais cru capable. Triple fou que j'étais de me confier à des princes! Mais l'assassin, c'est vous! mais le meurtrier, c'est vous! Ah! ah! mon Dieu! vous avez raison, je suis perdu! une si belle expérience!

Et Marforio, agitant les bras, tirant sa barbe, se livrant à un désordre de gestes qui dénotait la tempête, marchait en toute hâte vers le palais. Lorenzo s'efforçait de le suivre, essayant de le calmer et de le ramener à des sentiments moins barbares.

--N'avez-vous pas de honte, docteur, de ne regretter que l'expérience, quand vous avez tué...

--Mais je n'avais tué personne! Ils vivaient, ils dormaient; vous les avez enterrés tout vifs.

--Pourtant, dit Lorenzo que cette assurance étonnait sans le troubler, ces crânes ouverts, ces cervelles retirées?

--Ne voilà-t-il pas une preuve? Est-ce qu'on meurt parce que la tête a une fêlure? Est-ce que leur cervelle était indispensable? Pour l'usage qu'ils en faisaient!

--Vous osez rire, docteur?

--Moi! mais regardez donc si je ris, répliqua brusquement Marforio en forçant Lorenzo à se mettre devant lui face à face et en laissant voir ses yeux pleins d'éclairs et pleins de larmes. Vous m'avez déshonoré, prince, et vous avez tué ceux que j'allais sauver!

--Pourtant, balbutia le prince qui se sentit pris de terreur, j'ai bien vu... Et Colbertini, de son côté...

--Ah! Colbertini! c'est lui, le traître, qui pour se venger a tout fait! Ces pauvres collègues! enterrés! Que faire? on ne voudra pas me croire!

Lorenzo marchait, tout haletant, à côté de Marforio qui avait pris sa course. Enfin, n'y tenant plus et suffoqué, le prince s'arrêta. Mais les jarrets et les poumons du docteur n'étaient pas à bout. La crainte de voir échouer son expérience, et, d'un autre côté, un espoir d'autant plus ardent qu'il était plus illusoire, plus insensé, le précipitaient vers le château. Il tenait son chapeau d'une main, dénouait de l'autre sa cravate et courait à belles enjambées. Tout à coup il s'arrêta, et se retournant vers Lorenzo:

--Si vous leur aviez tâté le pouls! cria-t-il d'une voix étranglée.

Lorenzo soupira et ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même qu'il avait en effet oublié de tâter le pouls aux ministres en question; mais comment supposer qu'il n'était pas superflu de tâter le pouls à des gens dont on venait de voir les cervelles nager dans l'eau!

L'indignation du docteur, la singulière assurance qu'il avait mise à protester jusqu'au bout de l'innocuité de son système, frappèrent Lorenzo.

--Mon Dieu! se dit tout à coup le bon jeune homme, si j'avais été le meurtrier! si par un phénomène improbable, mais possible, cette opération n'avait pas eu les conséquences que Colbertini m'avait fait entrevoir! Et maintenant ils sont en terre! Quel horrible châtiment le ciel inflige à mon égoïsme! C'est parce que j'ai voulu faire passer la raison de mon amour avant la raison d'État, c'est parce que j'ai voulu que Marforio fût ministre, que tout ce désordre est dans la principauté. Ah! Marta, ange d'innocence! pourras-tu me regarder sans horreur?

Lorenzo exagérait un peu; car son imprudence, à lui, partait du plus généreux et du plus religieux mouvement du coeur. Il ne pouvait avoir eu que le tort de faire enterrer un peu trop tôt des gens véritablement exposés. Le seul coupable, c'était toujours le docteur. Colbertini, s'il avait tâté le pouls, n'était pas sans reproche. Mais lui, Lorenzo, que pouvait-il avoir sur la conscience? la responsabilité d'une inhumation trop précipitée, tout au plus. Mais outre qu'il n'existait probablement pas dans la principauté de règlements sur les délais légaux à accorder aux sépultures, il en était du soin de différer l'enterrement comme de la précaution de tâter le pouls. Soins superflus, précaution dérisoire!

Lorenzo, pour un prince, attachait donc trop d'importance à des détails secondaires. Il était louable sur un seul point, louable sans restriction, sans réserve: il n'avait pas une joie, pas un chagrin qu'il ne fît tout aussitôt une invocation à Marta. Son amour était le pôle immuable vers lequel toutes ses pensées se tournaient, et il était impossible d'obéir plus complétement aux exigences de sa dignité d'amoureux.

Mais si l'amour satisfait la conscience, il n'a jamais eu dans les rapports sociaux et dans les rapports politiques la valeur d'un principe. L'on comprend, par exemple, que dans un intérêt d'ambition, d'orgueil, un prince écorne la loi morale: cela s'appelle un acte vigoureux qu'on applaudit s'il réussit, qu'on blâme s'il échoue; les peuples ont l'enthousiasme facile pour les événements engendrés par la cupidité et la soif des honneurs. Mais qu'un joli petit prince, comme Lorenzo, s'avise de prendre l'amour pour inspiration et pour guide; qu'il subordonne sa conduite à ce sentiment naturel, humain, sublime, personne ne comprendra; parce qu'il est bien convenu que le coeur n'a rien à voir, n'a rien à dire dans le maniement des hommes, et que l'art de régner, quoi qu'en disait le bon Bonifacio qui ne s'y connaissait guère, n'est pas du tout la même chose que l'art d'aimer.

Lorenzo avait donc un grand poids sur le coeur, et sentait peser sur lui toute la terre amoncelée sur les pauvres ministres. Que dirait-on dans la principauté quand on saurait les événements étranges de la veille? à qui en appeler? devant qui défendre son père, Marforio et lui-même?

Le prince s'était assis sur un banc de pierre dans une rue déserte, et là il méditait douloureusement. Il était entre le palais et la maison du docteur, à peu près comme l'âne biblique entre les deux picotins. Ce n'était pas, grand Dieu! que dans les circonstances ordinaires l'attrait fût égal des deux côtés; mais si les doux yeux de Maria l'appelaient à gauche, du côté du coeur, l'honneur, le devoir l'appelaient à droite. Que faire? Il y avait bien un troisième parti, le parti des poltrons, que les grands politiques eussent recommandé au prince: c'était de n'aller ni à droite, ni à gauche, mais de marcher devant lui et de s'en aller à l'aventure. Lorenzo, âme droite et candide, répugnait à ce moyen, et après bien des soupirs, bien des hélas! bien des défaillances et des éblouissements, il résolut de marcher droit au danger, d'affronter tout ce péril, et d'aller d'ailleurs prêter un peu d'aide à son père et au docteur, que l'escapade de Colbertini avait mis dans le plus terrible embarras.

Lorenzo n'osait regarder de loin le palais paternel, il en avait horreur; il fut tout surpris, quand il ne fut plus qu'à dix pas, de n'entendre aucune rumeur. Un cuisinier, qui plumait une volaille sur le seuil de la porte principale, chantait, en faisant envoler le duvet de sa victime. Je ne sais trop dire pourquoi, mais la vue de la chair blanche du poulet donna la chair de poule à Lorenzo. Était-ce en évoquant le souvenir des ministres? ou bien était-ce seulement parce que ces préparatifs de gala (on ne plumait pas tous les jours dans la maison de Bonifacio XXIII) concordaient mal avec le deuil du prince? Quoi qu'il en fût, Lorenzo, blanc comme ses manchettes, franchit le seuil avec un battement de coeur terrible, et gravit l'escalier en se tenant à la muraille.

Comme il atteignait le premier étage, il entendit un cri, puis deux, puis trois; puis une porte s'ouvrit avec violence dans la galerie à laquelle aboutissait l'escalier, et le docteur Marforio, les habits en désordre, la perruque rejetée en arrière, passa devant Lorenzo, et entra dans l'appartement de Son Altesse.

--Il est fou! le désespoir l'a achevé, pensa le prince.

Au même instant, par la porte qui venait de donner passage à Marforio, un homme sortit. Était-ce un homme? un spectre? une apparition? Lorenzo ne put le dire. Mais tout son sang se figea dans ses veines; il se crut changé en statue. Le ministre de la guerre, ou l'ombre du ministre de la guerre, s'avançait lentement, gravement, marquant le pas en quelque sorte. Derrière lui venaient ses collègues; pas un ne manquait; tous, le visage frais, un sourire sur les lèvres, une petite ligne rouge au milieu du front, défilaient et pénétraient dans l'appartement de Bonifacio.

Lorenzo n'osa pas adresser la parole à ces apparences de ministres; et, quand elles eurent disparu, il essuya son visage, soupira, leva les yeux au ciel, cherchant dans l'air une solution, un renseignement qui lui permît de décider qui était fou, de lui ou de Marforio.

Il n'était pas sorti de sa stupeur quand une voix se fit entendre à son oreille:

--Gardez-vous de rien dire, monseigneur. Tout est pour le mieux!

C'était Colbertini qui, lui aussi, avait assisté au défilé, et qui, sans être moins surpris que Lorenzo, dissimulait davantage.

--Ah! c'est vous, répondit le prince avec un soupir d'allégement. Expliquez-moi cette vision: les cadavres de cette nuit?

--N'étaient point des cadavres, monseigneur; je m'en suis aperçu au dernier moment. Je n'ai pas abusé de la facilité qui m'était donnée pour me venger. J'aurais pu profiter du prétexte et faire enterrer dans l'état où je les trouvais mes anciens collègues.

--Quelle horreur!

--O prince! en politique, on se tue souvent pour moins que cela et d'une façon plus cruelle. Mais j'ai réfléchi. S'il y a quelque sorcellerie, pourquoi ne l'aiderais-je pas à se montrer? Maître Marforio empiète sur les droits de la Providence. Grand bien lui fasse! ce n'est pas moi qui l'empêcherai, et je suis curieux de voir jusqu'où il ira.

Colbertini se frottait les mains avec une satisfaction mesquine, qui prouvait que, chez cet homme d'État, les passions ne s'élevaient jamais à des hauteurs impersonnelles.

--Ainsi, demanda Lorenzo stupéfait, ils sont bien vivants?

--Sans aucun doute, monseigneur, je leur ai parlé, et je vous atteste qu'ils n'ont rien de changé, je puis ajouter: malheureusement pour eux!

--C'est étrange! murmura le prince héréditaire que ce phénomène jetait dans des tourbillons et qui ne savait que dire et que penser.

Colbertini s'inclina et se hâta de descendre l'escalier du palais. Il se croyait suffisamment dégagé du serment de discrétion. Il avait promis de ne pas révéler la mort des ministres; mais il n'avait pas juré de taire l'état singulier dans lequel il les trouvait; et pour faire germer sa vengeance, il n'était pas fâché de semer partout dans la ville l'annonce des prodiges accomplis par son successeur; c'était à la fois donner une preuve apparente de générosité et créer des impossibilités futures pour le pauvre Marforio. Un ministre obligé de gouverner par des miracles continuels ne peut rester longtemps au pouvoir; s'il n'est pas crucifié, il est bafoué. Et l'une et l'autre des deux alternatives plaisaient à Colbertini.

--Allons, dit enfin Lorenzo dès qu'il fut seul, ne réfléchissons pas; vivons au milieu de ces sortiléges; ne discutons rien! La raison est exposée à de grandes erreurs. Le coeur seul est infaillible. N'écoutons, ne suivons que mon coeur. O Marta! dans cet océan de doutes où me jettent des événements si bizarres, si inexplicables, tu es mon phare de salut, mon étoile!

Et après cette invocation qui résumait et complétait toujours les diverses opérations de son esprit, Lorenzo voulut se donner le spectacle complet des ministres ressuscités; il aimait mieux les appeler ainsi, croyant plutôt au miracle de la résurrection qu'à celui de la vie sans cervelle. On riait, on parlait à haute voix dans les appartements de Bonifacio. Quand Lorenzo entra, Marforio était dans les bras de son souverain; et comme ces deux obésités ne pouvaient pas facilement s'étreindre, elles se rapprochaient par le haut du corps, en s'éloignant par la base.

--Viens, mon fils, dit l'excellent prince, salue dans ton père le monarque le plus heureux de l'Italie, et dans ton beau-père le savant le plus infaillible.

Lorenzo eut un frisson en pensant à Colbertini et à l'idée d'enterrer les ministres.

Ceux-ci, un peu abasourdis de l'étonnement dont ils étaient l'objet, comprenant à grand'peine ce qui s'était passé et ce qu'on s'obstinait à leur raconter, ne sachant pas s'ils devaient se fâcher ou se réjouir, étaient là, béats et béants, tournant de temps en temps la tête pour s'assurer qu'elle était bien fermée.

Le ministre de la guerre, moins calme que les autres, se secouait un peu.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, lui disait Marforio pour le rassurer. Il sera entré un peu d'eau dans le crâne; je m'y prendrai mieux demain. Colbertini leur avait tâté le pouls, ajouta le docteur à demi-voix, en marchant vers Lorenzo. Chut! ne parlez pas de nos terreurs, ils s'en épouvanteraient.

Et se redressant, comme s'il n'eût pas craint de se heurter au firmament, Marforio exhalait un orgueil, resplendissait d'une joie qui échappent à toute analyse. Bonifacio cherchait des formules, des exclamations.

--O renversement de toutes les lois humaines! ô glorieuse usurpation des droits de la Providence! Marforio, mon ami, je t'autorise à te laisser tutoyer par moi; tu es plus que mon ministre, tu es mon ombre, mon satellite, mon _alter ego_, le surintendant de ma cervelle. Je vais créer tout exprès un ordre, une décoration, et tu en seras le premier, le seul décoré. Je veux que les populations de ma principauté se ressentent de l'heureux événement qui vient de s'accomplir. Qu'elles me demandent ce qu'elles voudront et je le leur donne immédiatement. Si une constitution peut leur faire plaisir, je leur en donne une ou deux de plus. Je veux être prodigue, pour signaler un phénomène si étourdissant. Mon bon Marforio, tu m'ouvriras le crâne quand tu voudras, et celui de Lorenzo.

--Mon père, je n'ai pas d'ambition, dit Lorenzo, qui ne se souciait que médiocrement de mieux dormir et qui tenait trop à ses rêveries pour ne pas tenir également à ses rêves.

--A l'âge de Lorenzo et quand on est amoureux, répliqua d'un petit air miséricordieux le bon Marforio, on ne songe guère à économiser la vie et le repos. Plus tard, il y songera.

Les ministres écoutaient ce débordement d'expansion de leur souverain et de leur collègue sans s'y mêler autrement que par un faible sourire. Ils n'avaient pas une conviction bien assise; et, je le répète, ils passaient avec des petits gestes furtifs et inquiets leurs doigts autour du front pour s'assurer que la fermeture était hermétique.

--Oh! c'est solide, disait Marforio.

--Vous vous rappelez, n'est-ce pas, nos conversations d'hier? demandait Bonifacio, pour s'assurer que la mémoire n'avait pas changé.

Et les complaisants ministres, répondant aussitôt, répétaient, dans les mêmes termes, les opinions qu'ils avaient exprimées la veille.

--C'est merveilleux! merveilleux! ne cessait de dire Bonifacio.

--Est-ce que cela recommencera tous les soirs? demanda le ministre de la guerre.

--Certainement, reprit Marforio, vous en trouvez-vous mal?

--Jusqu'à présent, non; j'ai dormi comme à quinze ans, mais j'ai quelque léger embarras.

--Oui, oui, je sais, un peu d'eau! ce n'est rien... Une première fois, vous comprenez, on ne prend pas toutes les précautions.

Cette remarque judicieuse fit trembler tout le ministère. En effet, on ne prend pas bien ses précautions une première fois, et ils auraient pu courir des risques autrement sérieux.

En somme, le système du docteur fut jugé, acclamé. Il y eut fête au palais, mais une fête dont on ne voulut pas dire trop haut le motif. Marforio craignait les contrefacteurs maladroits, et il eut été dangereux de mettre à la portée du premier venu un moyen d'endormir, qui fournissait en même temps le meilleur moyen d'empêcher le réveil.

On but à la santé des ministres. Ceux-ci, ménageant leur cerveau et excitant leur cervelet, tinrent tête à l'ovation. Je vous fais grâce des plaisanteries qui égayèrent le repas. Marforio fut étouffé d'embrassements. Il n'est pas jusqu'à Lorenzo qui, contraint de se rendre à l'évidence, n'eût son petit mot louangeur et son grain d'encens.

Colbertini, qui n'avait pas de raison d'être discret, était allé colporter partout la nouvelle de ce prodigieux événement. Le soir tout le monde sut que Marforio avait dérobé les secrets de Dieu. Une manifestation populaire, qui tourna à l'honneur de la science, fut immédiatement organisée. Le parti des jeunes, irrité de longue date contre Colbertini, fut enchanté d'exalter son successeur. D'ailleurs, il y avait, au premier aspect, dans l'application de la science et de la physiologie au gouvernement des États, la réalisation d'une grande idée. Ce n'était plus l'influence du nom, la prépondérance de la fortune qui décidaient de l'aptitude aux affaires, c'était la science, dans son expression la plus élevée. Et quelle science! celle qui touchait à l'instrument de l'intelligence lui-même, qui en modifiait les ressorts, qui prenait en pitié les fatigues, les consomptions de l'esprit.

Quelques bonnes gens, habitués, par suite de leur costume, à voir tout en noir, hochèrent la tête et crièrent au matérialisme. On les laissa crier; mais on opposa ce miracle au miracle de saint Janvier. Personne ne douta de la possibilité de déplacer les cervelles. Le fameux parti des jeunes décida que l'invraisemblable était le vrai; que le progrès se manifestait par des coups pareils; qu'il n'y avait pas lieu de douter; et, je le répète, personne ne douta. On poussa le fanatisme jusqu'à déclarer que les ministres avaient bien mérité de la patrie.

Des poëtes composèrent des cantates sans être payés, ce qui ne se voit qu'en Italie. Des chanteurs les chantèrent sans y être contraints. Ce fut un beau jour pour les États de Bonifacio XXIII.

Si vous me demandez mon opinion personnelle sur le prétendu sortilége, je ne serai pas éloigné de croire, comme les gens bien pensants de la principauté, que ce merveilleux résultat était logique. Il rentre dans la catégorie des phénomènes dont il ne faut plus se moquer, par ce seul prétexte qu'ils sont moquables. Il n'était pas plus absurde de croire à ce sommeil forcé qu'à des tables tournantes, valsantes, parlantes; et Marforio devait-il paraître beaucoup plus fou aux sceptiques de son temps en se vantant de faire vivre et prospérer des gens sans cervelle, que s'il avait prétendu leur faire lire un grimoire par l'épigastre, ou s'il avait évoqué Satan, Socrate, Platon et les ancêtres de Bonifacio, et fait passer leur âme dans une cruche ou dans une cuvette?