L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
Chapter 13
Marforio, de son côté, avait l'émotion d'un artisan du Grand Oeuvre qui touche au but suprême, et qui n'a plus qu'à tirer un léger rideau pour recevoir l'entier éblouissement de la vérité. Le ministère n'était qu'un moyen; la science était sa seule ambition. Peu lui importait d'être appelé Excellence, et de monter dans le vieux carrosse détraqué de Son Altesse. Pour lui, l'essentiel, c'était la possibilité de trouver des sujets d'expérience, de faire la nique aux préjugés, et de poser le pied sur le front d'airain de l'ignorance.
Jamais l'orgueil, la joie de participer aux choses divines n'avait mis plus de lueurs dans les yeux et sur le front d'un mortel. La perspective du triomphe avait attendri le coeur du docteur; il était devenu presque sentimental. Quand Lorenzo l'eut quitté, en lui recommandant de se hâter d'aller au palais, Marforio sentit ses jarrets s'amollir; il s'assit.
--Marta, ma fille, viens m'embrasser, dit-il à son enfant; et il lui donna un vrai baiser paternel.
--Allons, mon père, songez à votre toilette, répondit Marta, dont le coeur battait bien fort.
Le docteur endossa son plus bel habit, et regretta pendant quelques instants d'avoir négligé jusque-là le soin de sa personne.
--C'est un habit bleu de ciel brodé d'argent que je devrais avoir, se dit-il, un habit couleur du firmament. A partir d'aujourd'hui, j'entre au service de l'Être suprême, et le costume est un symbole.
Maria craignait que les honneurs ne rendissent son père un peu fou. La pauvre enfant était indulgente pour le passé. Elle voulut arranger elle-même la perruque de cérémonie sur les beaux cheveux gris de son père. Elle cousit les dentelles au jabot et les manchettes aux poignets, tout en accumulant les recommandations.
--Savez-vous comment on salue un prince? disait-elle, en époussetant le chapeau du docteur.
--Parbleu! je le saluerai en latin, en grec, en hébreu, dans toutes les langues passées, présentes, et j'oserai dire, futures.
--Ce n'est pas cela, mon père. Il y a une révérence à faire.
--Ne veux-tu pas que je prenne un maître à danser?
--Mon bon père, soyez patient et prudent. Le prince Bonifacio n'a jamais reçu de savants à la cour; il pourra manquer à ce qu'il vous doit; ne le rebutez pas!
--Sois tranquille, mon enfant, je sais quelle indulgence il faut avoir pour les grands du monde. Je l'épargnerai d'autant plus que ce n'est pas un aigle, ce bon Bonifacio!
--Surtout, mon père, ne répétez pas tout haut cette opinion-là, à la cour!
--Oh! j'imagine qu'elle doit y être répandue, et que Bonifacio lui-même ne s'aveugle pas à cet égard.
--Mais, s'il s'aveuglait, par hasard, mon bon père, ne lui ouvrez pas les yeux!
--Ne crains rien! As-tu encore quelque recommandation, petite prêcheuse?
--Ne soyez pas trop distrait. Il vous arrive de puiser dans la tabatière de votre interlocuteur, plus que celui-ci ne le voudrait; prenez garde à cela. Et puis, enfin, ne m'oubliez pas; et quand vous serez installé, pensez que vous avez laissé au logis votre enfant toute seule.
--Et mon laboratoire aussi; ne crains rien: si Bonifacio me comprend, dès demain j'installe tous mes instruments, et tu viens me rejoindre.
--Oh! non, mon père, moi je n'irai pas; je ne dois pas aller à la cour, répliqua vivement la jeune fille, en rougissant beaucoup.
--Sournoise, tu ne veux pas y aller encore? mais, quand tu seras princesse, tu ne pourras plus refuser d'y venir.
--Princesse! reprit la jeune fille avec effroi, ce mot-là me fait peur; pourvu que je sois toujours aimée, je bénirai Dieu.
--Et ton père, n'est-ce pas, qui t'aura conquis une couronne par son génie? Allons, adieu; je te raconterai ma visite, et je promets de te rapporter des bonbons de la cour; car on doit en manger à tous les repas.
Quand on vint annoncer à Son Altesse Bonifacio que le docteur Marforio l'attendait, le prince se cambra démesurément, fit ouvrir à deux battants les portes du salon où il donnait ses audiences, et s'avança avec majesté, en levant le pied et en tendant la jambe.
Le docteur ne voulait pas paraître ému devant un souverain dont il jugeait sévèrement les capacités publiques et privées; mais l'effort même qu'il fit pour rester calme donna à sa contenance une raideur et un embarras que Bonifacio interpréta précisément dans le sens de cette émotion. Il voulut se montrer courtois devant un savant si modeste.
--Parbleu! docteur, je suis enchanté de vous voir et de faire votre connaissance. Mon fils m'a dit qu'il vous était agréable de prendre une part du lourd fardeau du pouvoir. Je n'ai rien à refuser à mon fils, vous êtes ministre. Asseyons-nous et causons comme de vieux amis.
--J'avoue, prince, qu'en songeant au ministère, répondit Marforio, j'ai moins ressenti le puéril orgueil de gouverner les hommes, que l'ambition de doter le monde de mon système.
--Ah! oui, vous avez un système, une idée fixe. Nous allons en reparler. Je ne contrarie jamais mes ministres, moi; je les laisse libres d'agir et de faire ce qu'ils veulent, à la seule condition qu'ils ne m'ennuieront pas davantage. Taillez, rognez, amusez-vous; mais ne me demandez pas d'argent. Quant au gouvernement des hommes, entre nous, c'est bien peu de chose! avec deux ou trois leçons, vous en saurez autant que Machiavel! Ah! si les peuples avaient le temps de réfléchir, ils auraient des tentations de se passer de nous! Tenez! moi qui vous parle, je ne suis que le fils de mon père, Bonifacio XXII; eh bien, si je voulais m'en donner la peine, je pourrais jouer, tout comme un autre, mon rôle de grand homme; ce n'est pas la mer à boire. Seulement, j'avoue que c'est fatigant; et puis, cela rapporte si peu à l'artiste et au spectateur, que j'aime autant la lueur paisible de mon règne. Cela n'éblouit pas, mais cela suffit à éclairer.
--Vous êtes un philosophe, dit Marforio.
--Et vous, mon cher ministre, vous êtes un flatteur, ce qui prouve une première aptitude pour le métier de courtisan; je vous fais mon compliment. On dit que vous avez une jolie fille?
--Et vous, prince, vous avez un aimable fils.
--Oui, il est gentil, un peu timide; c'est la faute de son institutrice. Heureusement, je n'ai pas besoin de lui. Il fait les yeux doux à votre héritière, mon héritier.
--Prince, croyez que je ne suis pour rien...
--Parbleu! vous êtes un savant! Vous regardez sans doute les étoiles avec une grande lunette et vous ne voyez pas ce qui se passe à votre nez. C'est toujours comme cela.
--Si Votre Altesse daignait m'instruire des devoirs de ma charge, demanda le docteur, un peu décontenancé par les persiflages du prince.
--Vos devoirs? c'est de parapher les ordonnances que je signe, et, soyez tranquille, j'économise le papier, je n'en signe guère. C'est de s'asseoir à côté de moi, à table, d'être toujours de mon avis, excepté quand je suis du vôtre; car alors il faut avoir l'air de se résigner et de se courber, vaincu, sous le poids de mes raisons; et puis... Ma foi, j'ai oublié le reste. Mais le premier garçon de bureau du ministère vous dira cela. Règle générale, une seule condition est indispensable pour être mon ministre, la nomination. Puisque vous l'avez en poche, vous êtes un ministre aussi parfait que vos collègues. Il ne vous manque que le costume. Je vais le réclamer à Colbertini. Bien qu'il serve depuis vingt-cinq ans, je le crois encore mettable. Maintenant, mon cher docteur, que nous voilà liés l'un à l'autre, dites-moi donc, entre nous, là, franchement, ce que c'est que la science.
--Ce que c'est que la science? monseigneur! s'écria le docteur qui croyait trouver une occasion d'enfourcher son dada.
--Oui, je devine ce que vous allez me débiter. Des grands mots, des grandes phrases! Mais, nous autres, dont le métier est d'en apprendre et d'en réciter, nous ne sommes pas dupes de cette rhétorique. Je m'imagine que la science c'est comme le pouvoir, l'art de vivre du respect des autres et de s'en faire un joli petit édredon. Mais, vraiment, qu'est-ce que vous savez de plus que moi, par exemple?
--Il faudrait que Votre Altesse me renseignât sur ce qu'elle a étudié.
--Moi, je n'ai rien étudié, je m'en vante. J'ai joué autrefois très-agréablement de la viole; je ne suis pas sans adresse au bilboquet, et je manie les cartes sans trop de désavantage, excepté quand on me triche, ajouta Bonifacio avec amertume.
--Je ne sais rien de tout cela, moi, reprit avec fierté le pauvre docteur, qui trouvait son prince encore inférieur à la mauvaise opinion qu'il en avait; mais je connais l'origine du monde, je sais décomposer les éléments, combiner des forces inconnues.
--Et puis après? Connaissez-vous une meilleure façon de brûler le café, de donner moins de mélancolie aux heures qui suivent le repas? Avez-vous trouvé l'eau de Jouvence? Tant que la science ne pourra pas prolonger d'une heure le plaisir de vivre, ni ajouter une jouissance à la somme des prétendues félicités terrestres, elle sera, comme le pouvoir, le pis aller des ignorants.
--Eh bien! monseigneur, dit enfin le docteur Marforio, en redressant sa taille, en s'efforçant de se faire très-grand, pour se faire très-imposant, moi, votre ministre, je vous apporte précisément cette jouissance que vous regrettez. Cette eau de Jouvence que les jolies femmes désirent encore plus que les laides et dont bien des hommes chercheraient à s'abreuver, je l'ai fait jaillir et je vous l'offre; ce sera le payement de ma bienvenue.
--Vous pouvez rajeunir les gens? demanda Bonifacio avec une curiosité qui n'était pas désintéressée.
--Je n'efface pas les rides du front, et je ne fais pas refleurir les roses dans la neige, répliqua le docteur Marforio; mais je sais l'art, ou plutôt la science d'alléger le vol des années, d'empêcher toute action dévastatrice de la pensée sur le corps. Je prolonge la vie en la conservant. Cette flamme qui brûle en nous, je l'empêche de nous brûler.
--Parbleu! je serais curieux de voir cela, interrompit Bonifacio, qui ne comprenait pas bien, et qui se rendait à lui-même cette justice que jamais la pensée n'avait fatigué son corps.
--Le problème de vivre est le seul problème intéressant, continua le docteur. Chacun l'a abordé. Les uns ont inventé des philtres; d'autres ont prétendu rajeunir par des évocations et des sortiléges. Ma science est moins empirique; elle repose sur la philosophie la plus judicieuse; elle a puisé ses éléments dans la connaissance du corps et dans l'étude de l'âme. Un de mes confrères, un de ces demi-savants comme l'Allemagne en propose pour modèle à la France, le docteur Florentius ne prétend-il pas qu'il suffit de boire frais, de manger avec discernement, d'user modérément de toute chose pour vivre jusqu'à deux cents ans, terme extraordinaire, et jusqu'à cent cinquante ans, terme moyen?
--Deux cents ans! c'est joli, murmura Bonifacio.
--Bah! qu'est-ce que cela, repartit Marforio, si je vous donnais l'éternité?
--Je l'accepterais, mais à la condition que ce fût toujours gratis, dit en riant le prince.
--Si je supprimais d'un seul coup les querelles, les disputes, les guerres, qui sont des agents de destruction?
--Bravo! ce serait une économie pour mon budget et un grand sujet de joie pour mon ministre de la guerre, qui est d'un caractère très-pacifique. Mais, mon cher Marforio, si les hommes ne mouraient plus, est-ce qu'ils continueraient toujours à se multiplier? Je craindrais l'encombrement: la terre est petite.
--J'ai prévu le cas, continua gravement le docteur; il y a des esprits si mal faits qu'ils ne sont jamais contents de rien. Ceux-là commenceraient à s'impatienter de la vie vers quatre-vingt-dix-neuf ans, et se tueraient à cent vingt-cinq ans. D'ailleurs, je donne la possibilité de ne pas mourir, mais je n'impose pas la vie.
--Oui, je comprends, on est toujours libre de ne pas boire de l'élixir. Quant à moi, mon cher docteur, ne craignez rien, j'ai le caractère bien fait, l'âme robuste. Je m'accommodais de l'existence mesquine et bornée que je menais déjà. Je ne me lasserai jamais de l'existence sans bornes et sans limites que vous me promettez. Quand déboucherons-nous la bienheureuse fiole?
--L'incomparable mérite de mon système tient précisément à ceci, continua Marforio; je ne me sers ni de fiole, ni de pommade, ni de philtre. Je n'emploie que les seules ressources de l'humanité banale. Il suffira que je vive assez longtemps pour laisser des élèves, et que je trouve quelqu'un pour me faire jouir à mon tour du bienfait que j'aurai donné. Le salut du monde est à ce prix.
--_Per Bacco_! vous allez devenir un ministre précieux.
--J'ai remarqué, reprit le docteur, que le sommeil, qui passe généralement pour le repos de l'âme et du corps, est bien souvent pour celle-là une fatigue qui influe sur celui-ci, la plus dangereuse, la plus traître de toutes les fatigues, puisque nous n'en avons pas conscience au moment même, et que nous ne pouvons ni y faire diversion, ni la suspendre.
--Je m'en étais toujours douté! s'écria Bonifacio. Je me réveille quelquefois la tête lourde, l'estomac pesant; les rêves troublent la digestion. Ah! si l'on pouvait dormir sans rêver!
--Vous touchez au point délicat, au pivot de mon système.
--Mon cher ministre, cette pénétration m'est habituelle. Faites-moi le plaisir de ne plus vous en étonner.
--Supprimer les rêves, continua Marforio, faire que le sommeil soit réellement ce qu'il devrait être, le repos, l'anéantissement de la pensée: ce serait doubler, tripler l'existence humaine. Combien de fois de pauvres dormeurs ne se sont-ils pas couchés avec des cheveux noirs et éveillés avec des cheveux blancs! Ils avaient vieilli de vingt ans dans un rêve. Remarquez, d'ailleurs, que les rêves sont des reflets des pensées du jour précédent ou des projections des pensées du jour qui doit suivre. Mais, d'ordinaire, ils sont inutiles au passé et à l'avenir; et on a regardé comme des miracles, comme des visitations célestes, tous les rêves qui ont eu un sens, qui ont contenu un avertissement logique. L'humanité a donc tout à gagner à ne plus rêver.
--Je ne verrais plus comme dans un cauchemar ce scélérat de Colbertini me gagnant sans cesse! soupira Bonifacio. Mais les rêves sont souvent des remords. Vous supprimez la conscience, mon bon Marforio?
--D'abord, ce serait assez commode aux hommes d'État, et je ne les engagerais pas à s'en plaindre, riposta Marforio; et puis qu'importent les remords, si je supprime les criminels?
--Vous avez raison, les remords seraient du superflu. Mais comment vous y prendrez-vous?
--Parbleu! c'est tout simple: l'homme ne vivant plus dans une excitation continuelle, et se reposant complétement la nuit de l'humanité qui lui pèse le jour, n'aura plus de tentations fâcheuses. Supprimer l'obstination, l'acharnement de la pensée, c'est supprimer les écarts, les excès, les ivresses, les vertiges de l'imagination.
--Hum! dit le prince en respirant, comme un homme qu'on a contraint pour la première fois de faire un plongeon et qui cherche à prendre de l'air, je ne vois pas trop comment vous ferez.
--Le cerveau est l'instrument de la vie intellectuelle et morale, continua le docteur; j'ai découvert qu'il n'est pas l'agent principal de la vie physique.
--Je m'en suis toujours douté, interrompit Bonifacio en croisant les mains sur son estomac.
--En conséquence de cette découverte, reprit Marforio, je crois que si l'on pouvait refuser momentanément au cerveau les instruments qu'il fait agir, il ne travaillerait plus, et il laisserait le corps dans une immobilité profitable à l'organisme entier et au cerveau lui-même. Fort de cette conviction, j'ai expérimenté et voici mon résultat. Au moyen d'un délicat instrument, qui trancherait le fer comme un fruit, je pratique une incision circulaire dans la boîte osseuse, de manière à ce que le sommet du crâne puisse s'enlever comme un couvercle.
--Comme une tabatière qu'on ouvre, dit le prince, en saisissant une pincée de tabac dans une boîte d'écaille.
--Votre Altesse comprend parfaitement. Avec une cuiller faite d'un métal composé par moi, et après que j'ai paralysé par un narcotique les résistances de la volonté, j'enlève délicatement la cervelle; je laisse le cervelet qui suffit à la vie bestiale, et je dépose dans l'eau la plus limpide cette pauvre cervelle qui se baigne tout à son aise, et se pénètre de fraîcheur.
--C'est ainsi que nos fermiers font rafraîchir le beurre, dit Son Altesse qui avait un faible pour les comparaisons.
--Sans doute, repartit Marforio. Je laisse toute la nuit la cervelle se reposer de cette façon. Le corps, pendant ce temps, ne vit que d'une vie végétative. Le matin, au premier chant du coq, je pêche la cervelle dans le vase de cristal où je l'ai déposée; je la replace dans le crâne; je referme le couvercle, et l'homme se réveille et agit, pense, travaille, complétement délassé, rajeuni, sans aigreur, sans les influences fâcheuses que laissent les mauvais rêves et les sommeils pénibles.
--Voilà qui est prodigieux, s'écria Bonifacio. Mais croyez-vous le procédé infaillible?
--Infaillible.
--Je pensais qu'on ne touchait pas impunément à la cervelle.
--Autrefois, c'est possible, parce qu'on s'y prenait mal. Mais maintenant on a trouvé le moyen de manier et de pétrir les cerveaux comme on veut.
--Quel précieux ministre j'ai là! dit Bonifacio en riant.
--Vous comprenez qu'avec un pareil système, j'allonge la vie de toute la quantité qui se perdait dans le sommeil. C'est une lumière que je souffle tous les soirs et que je rallume tous les matins.
--Au lieu d'emprisonner les gens, demanda le prince, ne pourrait-on pas à l'avenir se contenter de leur prendre la cervelle pour un jour ou deux?
--Parfaitement.
--C'est fabuleux! c'est fabuleux! mon cher ami, votre système m'enchante, il est peut-être absurde, mais il doit être amusant. Nous verrons s'il n'offre pas des difficultés dans l'application. Mais sur qui avez-vous fait des expériences?
--Jusqu'à présent, je me suis contenté des morts...
--Ah bah! s'écria Son Altesse, en bondissant sur son siége; mais alors vous ne répondez pas des vivants?
--Au contraire, monseigneur, ceux-ci ont une complaisance qui facilite les expériences; d'ailleurs, j'allais ajouter que j'ai aussi expérimenté dans les maisons de fous, et les résultats obtenus dépassent toutes les prévisions de la science. C'est à confondre l'entendement.
--Vous avez guéri les fous?
--Oh! non, monseigneur! Si je les avais guéris, j'étais vaincu, puisque je changeais les conditions de vie morale de leur cervelle. J'ai remarqué que non-seulement ils étaient le lendemain aussi fous que la veille, mais qu'il y avait même une petite recrudescence, un progrès.
--Voilà qui est tout à fait péremptoire, dit le prince: vous me montrerez ces bienheureux fous, assez sages pour ne pas guérir. Mais sur qui allons-nous opérer?
--Je pensais que monseigneur serait enchanté de dormir sans mauvais rêves et de donner le bon exemple à ses sujets.
--Sans doute, sans doute; mais je ne serais pas fâché non plus d'avoir vu l'opération réussir sur mes ministres d'abord; je vous les abandonne.
--Monseigneur sera content.
--Eh bien, mon cher Marforio, je ne m'étais jamais douté que le dernier terme du progrès et le dernier mot de la science était de fêler les crânes! Je suis curieux de vous voir à l'oeuvre; quand commençons-nous?
--Quand il plaira à Votre Altesse.
--Il faut que je prépare mon ministère à l'opération; ces gaillards-là n'auraient qu'à vouloir garder leurs cervelles intactes.
--Ah! monseigneur, croyez bien qu'ils ne tiennent pas à si peu de chose! Donnez-leur un titre, un hochet, et vous aurez toutes les cervelles de la principauté.
--Quel homme vous êtes! Vous franchissez d'un bond tous les échelons de la politique.
--Et vous, monseigneur, tous les abîmes de la science.
--Nous sommes faits pour nous entendre, mon bon Marforio.
--J'en ai l'espoir, monseigneur.
--Il ne me reste plus qu'à juger votre capacité à table. Mais j'ai de la confiance.
--Je la justifierai, monseigneur, dit Marforio qui ne se sentait pas d'aise, et qui, malgré la gravité des engagements pris par lui, eût dansé une sarabande au milieu du salon, s'il eût osé. Après tout, Richelieu dansait bien.
Bonifacio XXIII passa dans la salle du festin et présenta son nouveau ministre à ses collègues.
Marforio comprit du premier coup d'oeil qu'il aurait facilement raison de ces excellentes gens. Ils n'avaient pas résisté à une vingtaine d'années de pouvoir et quelques-uns florissaient dans cet épaississement physique et moral qui était comme le but et la récompense des hautes fonctions exercées dans la principauté.
--Hein! dit Bonifacio tout bas à son premier ministre, quelles bonnes têtes!
Le docteur s'assit avec appétit. Mais en lui voyant manier avec vivacité son couteau qui jetait des étincelles, le prince se demanda si l'aimable docteur pensait à son système ou au somptueux dîner que le budget lui donnait.
VI
Comment le docteur Marforio livra son secret.
Le dîner fut gai. Le docteur, je l'ai dit, n'était pédant qu'à son heure, et l'heure était passée ce jour-là. Il tint tête au prince Bonifacio et à tout le ministère. Or, les collègues de Marforio n'étaient pas des gens incapables. Le ministre de la guerre notamment, qui se croyait obligé de représenter à lui seul toute la force militaire de la principauté, était une espèce de colosse, rouge comme un pivoine, orné de moustaches terribles, et buvant avec une intrépidité supérieure. Il ne dissimulait pas son dédain pour le savant, et, après avoir laborieusement cherché une plaisanterie, il finit par lui demander s'il avait inventé la poudre.
Cette facétie, qui se produisait avec des rires effroyables, se renouvela de minute en minute. Mais Marforio était d'une douceur admirable, et du coin de l'oeil il prenait la mesure du crâne de son collègue et se disait tout bas:
--Au lieu de faire nager sa cervelle dans de l'eau, si je la plongeais dans le vin! ce serait son élément.
Le ministre de l'instruction publique était le plus modeste. Il avait peur de laisser voir son ignorance et ne soufflait mot.
Le ministre des finances calculait, à chaque plat nouveau qu'il voyait apporter, les dépenses du festin, et songeait à la banqueroute.
Il n'y avait pas de ministre des travaux publics, le prétexte même pour cet emploi ayant toujours manqué.
Le ministre de la justice était un pauvre gentilhomme ruiné qui s'était emparé, avec l'agrément de Bonifacio, du glaive de la loi pour n'en être point frappé, et qui n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper aux procureurs et aux huissiers que de se faire leur général en chef. Il était inviolable, et ne destituait pas ceux qui n'essayaient pas de le poursuivre.
C'est ainsi qu'on trouvait dans toutes les branches du gouvernement un petit système de compensation et d'équilibre qui faisait que la machine, sans marcher réellement, paraissait se mouvoir.
Marforio, dans la conversation, glissa quelques mots de son système. Toutes Leurs Excellences ouvrirent de grands yeux. Chacun porta la main à son front, mais personne n'offrit sa tête. Bonifacio fut outré de cet égoïsme.
--Je ne prétends pas que ce soit des têtes sans cervelle, dit-il tout bas au docteur; car alors ils nous seraient inutiles; et ils auraient raison de nous refuser. Mais je vous affirme que ce sont des ingrats. Et on s'étonne qu'avec de pareils instruments je ne fasse pas des merveilles!
--Grisons-les, répliqua laconiquement Marforio.
--Ce sera difficile. Ils se sont tous exercés, comme Mithridate, à ne pas redouter le poison.
Marforio multiplia les rasades. Peut-être bien trouva-t-il le moyen de mêler quelque breuvage auxiliaire aux vins versés. Quoi qu'il en fût, sur la fin du repas, le ministre de la guerre pencha sa forte tête sur son assiette et ronfla comme un canon. Les autres ministres subirent à leur tour l'effet de la contagion, et bientôt il ne resta plus d'éveillés que le prince et le docteur.
--Enfin le moment est venu! s'écria à voix basse Son Altesse qui s'essuyait le front avec sa serviette.