L'Île Des Pingouins

Part 20

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Il devait bientôt se trouver aux prises avec des difficultés plus redoutables. Le chancelier de l'empire voisin, dans un discours sur les relations extérieures de son souverain, glissa, au milieu d'aperçus ingénieux et de vues profondes, une allusion maligne aux passions amoureuses dont s'inspirait la politique d'un grand pays. Cette pointe, accueillie par les sourires du parlement impérial, ne pouvait qu'irriter une république ombrageuse. Elle y éveilla la susceptibilité nationale qui s'en prit au ministre amoureux; les députés saisirent un prétexte frivole pour témoigner leur mécontentement. Sur un incident ridicule: une sous-préfète venue danser au Moulin-Rouge, la Chambre obligea le ministère à engager sa responsabilité et il s'en fallut de quelques voix seulement qu'il ne tombàt. De l'aveu général, Paul Visire n'avait jamais été si faible, si mou, si terne, que dans cette déplorable séance.

Il comprit qu'il ne pouvait se maintenir que par un coup de grande politique et décida l'expédition de Nigritie, réclamée par la haute finance, la haute industrie et qui assurait des concessions de forêts immenses à des sociétés de capitalistes, un emprunt de huit milliards aux établissements de crédit, des grades et des décorations aux officiers de terre et de mer. Un prétexte s'offrit: une injure à venger, une créance à recouvrer. Six cuirassés, quatorze croiseurs et dix-huit transports pénétrèrent dans l'embouchure du fleuve des Hippopotames; six cents pirogues s'opposèrent en vain au débarquement des troupes. Les canons de l'amiral Vivier des Murènes produisirent un effet foudroyant sur les noirs qui répondirent par des volées de flèches et, malgré leur courage fanatique, furent complètement défaits. Échauffé par les journaux aux gages des financiers, l'enthousiasme populaire éclata. Quelques socialistes seuls protesterent contre une entreprise barbare, équivoque et dangereuse; ils furent immédiatement arrêtés.

À cette heure où le ministère, soutenu par la richesse et cher maintenant aux simples, semblait inébranlable, Hippolyte Cérès, éclairé par la haine, voyait seul le danger, et, contemplant son rival avec une joie sombre, murmurait entre ses dents: «Il est foutu, le forban!»

Tandis que le pays s'enivrait de gloire et d'affaires, l'empire voisin protestait contre l'occupation de la Nigritie par une puissance européenne et ces protestations, se succédant à des intervalles de plus en plus courts, devenaient de plus en plus vives. Les journaux de la république affairée dissimulaient toutes les causes d'inquiétude; mais Hippolyte Cérès écoutait grossir la menace et, résolu enfin à tout risquer pour perdre son ennemi, même le sort du ministère, travaillait dans l'ombre. Il fit écrire par des hommes à sa dévotion et insérer dans plusieurs journaux officieux des articles qui, semblant exprimer la pensée même de Paul Visire, prêtaient au chef du gouvernement des intentions belliqueuses.

En même temps qu'ils éveillaient un écho terrible à l'étranger, ces articles alarmaient l'opinion chez un peuple qui aimait les soldats mais n'aimait pas la guerre. Interpellé sur la politique extérieure du gouvernement, Paul Visire fit une déclaration rassurante, promit de maintenir une paix compatible avec la dignité d'une grande nation; le ministre des affaires étrangères, Crombile, lut une déclararation tout à fait inintelligible puisqu'elle était rédigée en langage diplomatique; le ministère obtint une forte majorité.

Mais les bruits de guerre ne cessèrent pas et, pour éviter une nouvelle et dangereuse interpellation, le président du conseil distribua entre les députés quatre-vingt mille hectares de forêts en Nigritie et fit arrêter quatorze socialistes. Hippolyte Cérès allait dans les couloirs, très sombre, et confiait aux députés de son groupe qu il s'efforçait de faire prévaloir au conseil une politique pacifique et qu'il espérait encore y réussir.

De jour en jour, les rumeurs sinistres grossissaient, pénétraient dans le public, y semaient le malaise et l'inquiétude. Paul Visire lui-même commençait à prendre peur. Ce qui le troublait, c'était le silence et l'absence du ministre des affaires étrangères. Crombile maintenant ne venait plus au conseil; levé à cinq heures du matin, il travaillait dix- huit heures à son bureau et tombait épuisé dans sa corbeille où les huissiers le ramassaient avec les papiers qu'ils allaient vendre aux attachés militaires de l'empire voisin.

Le général Débonnaire croyait qu'une entrée en campagne était imminente; il s'y préparait. Loin de craindre la guerre, il l'appelait de ses voeux et confiait ses généreuses espérances à la baronne de Bildermann, qui en avertissait la nation voisine qui, sur son avis, procédait à une mobilisation rapide.

Le ministre des finances, sans le vouloir, précipita les événements. En ce moment il jouait à la baisse: pour déterminer une panique, il fit courir à la Bourse le bruit que la guerre était désormais inévitable. L'empereur voisin, trompé par cette manoeuvre et s'attendant à voir son territoire envahi, mobilisa ses troupes en toute hâte. La Chambre épouvantée renversa le ministère Visire à une énorme majorité (814 voix contre 7 et 28 abstentions). Il était trop tard; le jour même de cette chute, la nation voisine et ennemie rappelait son ambassadeur et jetait huit millions d'hommes dans la patrie de madame Cérès; la guerre devint universelle et le monde entier fut noyé dans des flots de sang.

APOGÉE DE LA CIVILISATION PINGOUINE

Un demi-siècle après les événements que nous venons de raconter, madame Cérès mourut entourée de respect et de vénération, en la soixante-dix- neuvième année de son âge et depuis longtemps veuve de l'homme d'État dont elle portait dignement le nom. Ses obsèques modestes et recueillies furent suivies par les orphelins de la paroisse et les soeurs de la Sacrée Mansuétude.

La défunte laissait tous ses biens à l'oeuvre de Sainte-Orberose.

--Hélas! soupira M. Monnoyer, chanoine de Saint-Maël, en recevant ce legs pieux, il était grand temps qu'une généreuse fondatrice subvînt à nos nécessités. Les riches et les pauvres, les savants et les ignorants se détournent de nous. Et, lorsque nous nous efforçons de ramener les âmes égarées, menaces, promesses, douceur, violence, rien ne nous réussit plus. Le clergé de Pingouinie gémit dans la désolation; nos curés de campagne, réduits pour vivre à exercer les plus vils métiers, traînent la savate et mangent des rogatons. Dans nos églises en ruines la pluie du ciel tombe sur les fidèles et l'on entend durant les saints offices les pierres des voûtes choir. Le clocher de la cathédrale penche et va s'écrouler. Sainte Orberose est oubliée des Pingouins, son culte aboli, son sanctuaire déserté. Sur sa châsse, dépouillée de son or et de ses pierreries, l'araignée tisse silencieusement sa toile.

Oyant ces lamentations, Pierre Mille qui, à l'âge de quatre-vingt-dix- huit ans, n'avait rien perdu de sa puissance intellectuelle et morale, demanda au chanoine s'il ne pensait pas que sainte Orberose sortît un jour de cet injurieux oubli.

--Je n'ose l'espérer, soupira M. Monnoyer.

--C'est dommage! répliqua Pierre Mille. Orberose est une charmante figure; sa légende a de la grâce. J'ai découvert, l'autre jour, par grand hasard, un de ses plus jolis miracles, le miracle de Jean Violle. Vous plairaît-il l'entendre, monsieur Monnoyer?

--Je l'entendrai volontiers, monsieur Mille.

--Le voici donc tel que je l'ai trouvé dans un manuscrit du xive siècle:

»Cécile, femme de Nicolas Gaubert, orfèvre sur le Pont-au-Change, après avoir mené durant de longues années une vie honnête et chaste, et déjà sur le retour, s'éprit de Jean Violle, le petit page de madame la comtesse de Maubec, qui habitait l'hôtel du Paon sur la Grève. Il n'avait pas encore dix-huit ans, sa taille et sa figure étaient très mignonnes. Ne pouvant vaincre son amour, Cécile résolut de le satisfaire. Elle attira le page dans sa maison, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna des friandises et finalement en fit à son plaisir avec lui.

»Or, un jour qu'ils étaient couchés tous deux ensemble dans le lit de l'orfèvre, maître Nicolas rentra au logis plus tôt qu'on ne l'attendait. Il trouva le verrou tiré et entendit au travers de la porte, sa femme qui soupirait: «Mon coeur! mon »ange! mon rat!» La soupçonnant alors de s'être enfermée avec un galant, il frappa de grands coups à l'huis et se mit à hurler: «Gueuse, paillarde, »ribaude, vaudoise, ouvre que je te coupe »le nez et les oreilles!» En ce péril, l'épouse de l'orfèvre se voua à sainte Orberose et lui promit une belle chandelle si elle la tirait d'affaire, elle et le petit page qui se mourait de peur tout nu dans la ruelle.

»La sainte exauça ce voeu. Elle changea immédiatement Jean Violle en fille. Ce que voyant, Cécile, bien rassurée, se mit à crier à son mari: «Oh! le vilain brutal, le méchant jaloux! Parlez »doucement si vous voulez qu'on vous ouvre.»

Et tout en grondant de la sorte, elle courait à sa garde-robe et en tirait un vieux chaperon, un corps de baleine et une longue jupe grise dont elle affublait en grande hâte le page métamorphosé. Puis, quand ce fut fait: «Catherine, ma »mie, Catherine, mon petit chat, fit-elle tout »haut, allez ouvrir à votre oncle: il est plus »bête que méchant, et ne vous fera point de »mal.» Le garçon devenu fille obéit. Maître Nicolas, entré dans la chambre, y trouva une jeune pucelle qu'il ne connaissait point et sa bonne femme au lit. «Grand bénêt, lui dit celle-ci, »ne t'ébahis pas de ce que tu vois. Comme je »venais de me coucher à cause d'un mal au »ventre, j'ai reçu la visite de Catherine, la fille »à ma soeur Jeanne de Palaiseau, avec qui nous »étions brouillés depuis quinze ans. Mon homme, »embrasse notre nièce! elle en vaut la peine.» L'orfèvre accola Violle, dont la peau lui sembla douce; et dès ce moment il ne souhaita rien tant que de se tenir un moment seul avec elle, afin de l'embrasser tout à l'aise. C'est pourquoi, sans tarder, il l'emmena dans la salle basse, sous prétexte de lui offrir du vin et des cerneaux, et il ne fut pas plus tôt en bas avec elle qu'il se mit à la caresser très amoureusement. Le bonhomme ne s'en serait pas tenu là, si sainte Orberose n'eût inspiré à son honnête femme l'idée de l'aller surprendre. Elle le trouva qui tenait la fausse nièce sur ses genoux, le traita de paillard, lui donna des soufflets et l'obligea à lui demander pardon. Le lendemain, Violle reprit sa première forme.»

Ayant entendu ce récit, le vénérable chanoine Monnoyer remercia Pierre Mille de le lui avoir fait, et, prenant la plume, se mit à rédiger les pronostics des chevaux gagnants aux prochaines courses. Car il tenait les écritures d'un bookmaker.

Cependant la Pingouinie se glorifiait de sa richesse. Ceux qui produisaient les choses nécessaires à la vie en manquaient; chez ceux qui ne les produisaient pas, elles surabondaient. «Ce sont là, comme le disait un membre de l'Institut, d'inéluctables fatalités économiques.» Le grand peuple pingouin n'avait plus ni traditions, ni culture intellectuelle, ni arts. Les progrès de la civilisation s'y manifestaient par l'industrie meurtrière, la spéculation infâme, le luxe hideux. Sa capitale revêtait, comme toutes les grandes villes d'alors, un caractère cosmopolite et financier: il y régnait une laideur immense et régulière. Le pays jouissait d'une tranquillité parfaite. C'était l'apogée.

LIVRE VIII

LES TEMPS FUTURS

L'HISTOIRE SANS FIN

_Tae Hellasi peniae men aie chote suntrophos esti, haretae de hepachtos esti, hapo te sophiaes chatergaomenae chai nomoy ischyroy._ (_Herodot._, _Hist._, VII, cn.)

Vous n'aviez donc pas vu que c'étaient des anges. (_Liber terribilis_)

Bqsfttfusftpvtusbjuf bmbvupsjufeftspjtfuoftfnqfsfv stbqsftbxpjsqspdmbnfuspjtgpjttbmjelsufmbgsbodftft utpvnjtfbeftdpnqbhojftgjobodjfsftrvjcjtqptfouef.sjdif tiftevqbztfuqbsmfnpzfoevofqsfttfbdifulfejsjhfoumpqj ojpo.

VOUFNPJOXFSJEJRVF.

Nous sommes au commencement d'une chimie qui s'occupera des changements produits par un corps contenant une quantité d'énergie concentrée telle que nous n'en avons pas encore eu de semblable à notre disposition.

SIR WILLIAM RAMSAY.

Section 1

On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés; et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des caves et des tunnels.

Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était ceinte; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son organisation semblait parfaite; il n'y subsistait rien des anciennes formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés; tout y était subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui croissaient avec l'âge.

Comme tous les vrais aristocrates, comme les patriciens de la Rome républicaine, comme les lords de la vieille Angleterre, ces hommes puissants affectaient une grande sévérité de moeurs.

On vit les ascètes de la richesse: dans les assemblées des trusts apparaissaient des faces glabres, des joues creuses, des yeux cayes, des fronts plissés. Le corps plus sec, le teint plus jaune, les lèvres plus arides, le regard plus enflammé que les vieux moines espagnols, les milliardaires se livraient avec une inextinguible ardeur aux austérités de la banque et de l'industrie. Plusieurs, se refusant toute joie, tout plaisir, tout repos, consumaient leur vie misérable dans une chambre sans air ni jour, meublée seulement d'appareils électriques, y soupaient d'oeufs et de lait, y dormaient sur un lit de sangles. Sans autre occupation que de pousser du doigt un bouton de nickel, ces mystiques, amassant des richesses dont ils ne voyaient pas même les signes, acquéraient la vaine possibilité d'assouvir des désirs qu'ils n'éprouveraient jamais.

Le culte de la richesse eut ses martyrs. L'un de ces milliardaires, le fameux Samuel Box, aima mieux mourir que de céder la moindre parcelle de son bien. Un de ses ouvriers, victime d'un accident de travail, se voyant refuser toute indemnité, fit valoir ses droits devant les tribunaux, mais rebuté par d'insurmontables difficultés de procédure, tombé dans une cruelle indigence, réduit au désespoir, il parvint, à force de ruse et d'audace, à tenir son patron sous son revolver, menaçant de lui brûler la cervelle s'il ne le secourait point: Samuel Box ne donna rien et se laissa tuer pour le principe.

L'exemple est suivi quand il vient de haut. Ceux qui possédaient peu de capitaux (et c'était naturellement le plus grand nombre), affectaient les idées et les moeurs des milliardaires pour être confondus avec eux. Toutes les passions qui nuisent à l'accroissement ou à la conservation des biens passaient pour déshonorantes; on ne pardonnait ni la mollesse, ni la paresse, ni le goût des recherches désintéressées, ni l'amour des arts, ni surtout la prodigalité; la pitié était condamnée comme une faiblesse dangereuse. Tandis que toute inclination à la volupté soulevait la réprobation publique, on excusait au contraire la violence d'un appétit brutalement assouvi: la violence en effet semblait moins nuisible aux moeurs, comme manifestant une des formes de l'énergie sociale. L'État reposait fermement sur deux grandes vertus publiques: le respect pour le riche et le mépris du pauvre. Les âmes faibles que troublait encore la souffrance humaine n'avaient d'autre ressource que de se réfugier dans une hypocrisie qu'on ne pouvait blâmer puisqu'elle contribuait au maintien de l'ordre et à la solidité des institutions.

Ainsi, parmi les riches, tons étaient dévoués à la société ou le paraissaient; tous donnaient l'exemple, s'ils ne le suivaient pas tous. Certains sentaient cruellement la rigueur de leur état; mais ils le soutenaient par orgueil ou par devoir. Quelques-uns tentaient d'y échapper un moment en secret et par subterfuge. L'un d'eux, Édouard Martin, président du trust des fers, s'habillait parfois en pauvre, allait mendier son pain et se faisait rudoyer par les passants. Un jour qu'il tendait la main sur un pont il se prit de querelle avec un vrai mendiant et, saisi d'une fureur envieuse, l'étrangla.

Comme ils employaient toute leur intelligence dans les affaires, ils ne recherchaient pas les plaisirs de l'esprit. Le théâtre, qui avait été jadis très florissant chez eux, se réduisait maintenant à la pantomime et aux danses comiques. Les pièces à femmes étaient elles-mêmes abandonnées; le goût s'était perdu des jolies formes et des toilettes brillantes; on y préférait les culbutes des clowns et la musique des nègres et l'on ne s'enthousiasmait plus qu'à voir défiler sur la scène des diamants au cou des figurantes et des barres d'or portées en triomphe.

Les dames de la richesse étaient assujetties autant que les hommes à une vie respectable. Selon une tendance commune à toutes les civilisations, le sentiment public les érigeait en symboles; elles devaient représenter par leur faste austère à la fois la grandeur de la fortune et son intangibilité. On avait réformé les vieilles habitudes de galanterie; mais aux amants mondains d'autrefois succédaient sourdement de robustes masseurs ou quelque valet de chambre. Toutefois les scandales étaient rares: un voyage à l'étranger les dissimulait presque tous et les princesses des trusts restaient l'objet de la considération générale.

Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes, celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des établissements; l'augmentation constante de la richesse publique et la mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables, un certain nombre de mécontents et d'irrités; mais cette société si puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et réguliers.

Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de la ville, leur déchéance physique et morale était profonde; ils réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. Bien que chez eux le développement de certains muscles, dû à la nature particulière de leur activité, pût tromper sur leurs forces, ils présentaient les signes certains d'une débilité morbide. La taille basse, la tête petite, la poitrine étroite, ils se distinguaient encore des classes aisées par une multitude d'anomalies physiologiques et notamment par l'asymétrie fréquente de la tête ou des membres. Et ils étaient destinés à une dégénérescence graduelle et continue, car des plus robustes d'entre eux l'État faisait des soldats, dont la santé ne résistait pas longtemps aux filles et aux cabaretiers postés autour des casernes. Les prolétaires se montraient de plus en plus débiles d'esprit. L'affaiblissement continu de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre de vie; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les patrons. Ceux-ci, craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne que des machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.

Aussi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer leur sort. À peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de leurs salaires. Encore ce moyen commençait-il à leur échapper. L'intermittence de la production, inhérente au régime capitaliste, causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin ces producteurs misérables demeuraient plongés dans une sombre apathie que rien n'égayait, que rien n'exaspérait. C'était pour l'état social des instruments nécessaires et bien adaptés.

En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu, du moins dans l'humanité, car celui des abeilles et des fourmis est incomparable pour la stabilité; rien ne pouvait faire prévoir la ruine d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine, l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai, l'avantage de rompre la force ouvrière en opposant les sans-travail aux travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état physiologique de la population presque toute entière. «La santé des pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes; mais celle des riches laisse à désirer.» Il n'était pas difficile d'en trouver les causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité; on respirait un air artificiel; les trusts de l'alimentation, accomplissant les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux. Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans; quelques-uns trahissaient par moment une dangereuse faiblesse d'esprit; malades, inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse; les suicides se multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion inouie de l'intelligence et de la sensibilité.

Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de docks où travaillaient des équipes nombreuses.

Section 2