L'Île Des Pingouins

Part 12

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Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait, de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu'à sa voiture, les deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques; il y perdit jusqu'aux médailles miraculeuses qu'il avait reçues du bon père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de charbon.

Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant des flots vermeils, le crâne ouvert, l'oreille décollée, la clavicule démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant, défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la nuit, bondissant et rugissant.

Jusqu'au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en chantant: «C'est Chatillon qu'il nous faut», et en brisant les vitres des maisons habitées par les ministres de la chose publique.

CHAPITRE VI

LA CHUTE DE L'ÉMIRAL

Cette nuit marqua l'apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne doutaient plus du triomphe. Les principaux d'entre eux envoyaient au prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le cheval vert.

Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il travaillait encore à faire des partisans au prétendant.

--Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.

Dans ce dessein, il s'aboucha avec trois syndicats ouvriers.

En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des Draconides, sous le régime des corporations. Ils éîaient libres, mais ils n'avaient pas de gain assuré. Après s'être longtemps tenus isolés les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s'étaient constitués en syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués n'ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats de trente mille membres; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un peu moins. Mais les listes des adhérents n'étant point publiées, il n'était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.

Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette entrevue, une extrême habileté.

--Messieurs, dit-il, nous n'avons pas, à beaucoup d'égards, vous et moi, les mêmes idées politiques et sociales; mais il est des points sur lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le renverser; nous vous en fournissons autant que possible les moyens; et vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.

--Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.

Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les larmes aux yeux, le distillateur des Conils.

--Topez là, firent les trois compagnons.

Ainsi fut scellé ce pacte solennel.

Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d'avoir acquis à sa cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac en chantant:

J'ai du bon pognon; Tu n' l'auras pas, Chatillon! Hou! hou! la calotte!

Et ils commandèrent un saladier de vin chaud.

Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant dans les faubourgs:

J'ai du bon pognon; Tu n' l'auras pas, Chatillon! Hou! hou! la calotte!

L'agitation dracophile ne s'était pas propagée dans les provinces. Le pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le vieillard Cornemuse vint la lui révéler.

--J'ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le trésorier des dracophiles, le duc d'Ampoule, a acheté des immeubles en Marsouinie avec les fonds qu'il avait reçus pour la propagande.

Le parti manquait d'argent. Le prince de Boscénos avait perdu son portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de cette dame.

--Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric.

--Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.

Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M. Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu'au bout le dessein de réformer la république; les autres, fatigués d'une longue contrainte, étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre sous ce signe.

Ceux-ci alléguaient l'avantage des situations nettes et l'impossibilité de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où tendait l'agitation et que les partisans de l'émiral voulaient détruire jusque dans ses fondements la chose commune.

Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et faire son entrée à Alca sur un cheval vert.

Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient l'espérance au coeur des petits marchands. Mais bien peu d'entre eux étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d'une catastrophe sociale et d'un effondrement du crédit public; et ils étaient moins nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l'affaire leur argent, leur repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une journée de travail à la république; une sourde résistance se formait dans les faubourgs.

--Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.

Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient d'une seule voix:

À bas Chatillon! Hou! hou! la calotte!

Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision, cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et dont aucun n'est jamais sorti que pour se jeter dans l'arbitraire et la violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet, sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon.

Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter un grand coup tandis qu'Alca fermentait encore.

Un comité exécutif, qui s'était lui-même élu, décida d'enlever la Chambre des députés et avisa aux voies et moyens.

L'affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette, broyaient leur avoine. Personne ne s'attendait à rien; non que le secret eût été gardé, mais la nouvelle n'avait trouvé que des incrédules. Personne ne croyait à une révolution, d'où l'on pouvait induire que personne n'en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois heures, quelques groupes d'hommes mal habillés se formèrent. À trois heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants, sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son flot sombre les murs de l'enceinte législative. Des cris, des grondements, des chants montaient vers le ciel serein. «C'est Chatillon qu'il nous faut! À bas les députés! À bas la république! Mort aux chosards!» Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des Boscénos, entonna le cantique auguste:

Vive Crucho, Vaillant et sage, Plein de courage Dès le berceau!

Derrière le mur le silence seul répondait.

Ce silence et l'absence de gardes encourageait et effrayait tout à la fois la foule. Soudain, une voix formidable cria:

--À l'assaut!

Et l'on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes et d'artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons s'élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y faire des trous, d'autres s'efforçaient de desceller les artichauts et d'arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé. Après une longue minute d'attente, on entendit un bruit d'armes, et la garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se reformer, deux fois ils furent repoussés. L'émeute était vaincue. Mais le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau à la main, repoussait l'assaut d'une brigade entière. Il renversait tous ceux qui s'approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l'étendard des Draconides.

Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d'éluder les responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute- Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc.

À cette nouvelle, les vieux compagnons d'armes de l'émiral, qui l'obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie d'Alca et l'on entendait encore retentir sur les boulevards l'hymne libérateur: «C'est Chatillon qu'il nous faut.»

Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l'intention de traduire Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien; ils demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l'accusation que les mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des soupçons, et même des certitudes; ils n'avaient pas de preuves. Le procureur de la république disait au ministre de la justice: «Il me faut bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n'ai rien du tout; ce n'est pas assez.» L'affaire ne marchait pas. Les ennemis de la chose en triomphaient.

Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon avait pris la fuite L'émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on ne pouvait comprendre.

Voici ce qui s'était passé:

Un jour qu'il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M. Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule dit avec sa franchise coutumière:

--Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis; on voit qu'ils n'ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur donne une frousse de tous les diables.

Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier l'air sur toute l'étendue de son bureau.

--Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous débarrasser de Chatillon. Vous n'osez pas le traduire devant la Haute- Cour, parce que vous n'êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes. Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat.... Vous avez raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait dangereux....

--Ah! mon ami, fit le ministre d'un ton dégagé, si vous saviez comme nous sommes tranquilles.... Je reçois de mes préfets les nouvelles les plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues d'un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu'un grand peuple, un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales qui....

Volcanmoule l'interrompit par un grand soupir:

--Ah! si j'en avais le loisir, je vous tirerais d'affaire; je vous escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l'enverrais d'une pichenette en Marsouinie.

Le ministre dressa l'oreille.

--Ce ne serait pas long, poursuivit l'homme de mer. En un tournemain je vous débarasserais de cet animal.... Mais en ce moment, j'ai d'autres chiens à fouetter.... Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il faut que je trouve une grosse somme. L'honneur avant tout, que diable!...

Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis Barbotan dit avec autorité:

--Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d'un soldat séditieux. Vous rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.

Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla longtemps avec une expression de douleur et de mystère.

--Pourquoi fais-tu cette tête-là? demanda l'émiral inquiet.

Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse:

--Mon vieux frère d'armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le gouvernement sait tout.

À ces mots, Chatillon atterré s'écroula.

Volcanmoule poursuivit:

--Tu peux être arrêté d'un moment à l'autre. Je te conseille de ficher le camp.

Et, tirant sa montre:

--Pas une minute à perdre.

--Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive?

--Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et des lunettes bleues et lui souhaita du courage.

--J'en aurai, dit Chatillon.

--Adieu! vieux frère.

--Adieu et merci! Tu m'as sauvé la vie....

--Cela se doit.

Un quart d'heure après, le brave émiral avait quitté la ville d'Alca.

Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles- Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour fatal.

CHAPITRE VII

CONCLUSION

_Nunc est bibendum_. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de l'établissement de la république.

Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du Sénat étaient présents à la cérémonie.

Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il fut acclamé.

Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et tutélaires.

Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.

Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république! Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!»

Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante: «Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une prison obscure.

Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On trouva dans le pavillon de l'Amirauté des lettres qui révélaient la main du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l'opinion publique se déchaîna contre les moines; et le parlement vota coup sur coup une douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient, délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits, immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des incapacités multiples et dirimantes.

Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute épouvantable de l'émiral, dont il était la cause première. Loin de se soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que les premiers.

Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s'en alla un matin par le bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson traversait d'un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées.

Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose, il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur.

--C'est vous, cher ami? lui dit-il. Que faites-vous là?

--Vous le voyez, répondit d'une voix faible le religieux des Conils, en tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.

Ses prunelles rouges n'imitaient plus l'éclat triomphal du rubis; elles jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards; une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient l'inestimable perfection.

--Je ne comprends pas, dit Agaric.

--C'est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences de votre complot. Visé par une multitude de lois, j'en ai éludé le plus grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m'ont frappé. Ces hommes vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes bouteilles, mes alambics et mes cornues; ils ont mis les scellés sur ma porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C'est à peine si je puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.

--Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.

Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé:

--Je vous l'avais bien dit, frère Agaric; je vous l'avais bien dit que votre entreprise retomberait sur nous.

--Notre défaite n'est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle tient à des causes uniquement accidentelles; elle résulte de pures contingences. Chatillon était un imbécile; il s'est noyé dans sa propre ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n'avons pas un moment à perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon, rétablir l'ancien État, le Bon-État, pour l'honneur de la religion et l'exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais instrument; il s'est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer, un instrument meilleur. Je tiens l'homme par qui la démocratie impie sera détruite. C'est un civil; c'est Gomoru. Les Pingouins en raffolent. Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l'homme qu'il nous faut!

Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa fenêtre et tiré l'échelle.

--Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la croisée: vous n'aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous expulser jusqu'au dernier de cette belle, amène et douce terre de Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde!

Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l'écouter un moment:

--Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse! La Pingouinie est à nous. Que nous faut-il pour la conquérir? Encore un effort, ... encore un léger sacrifice d'argent, et....

Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez et ferma sa fenêtre.

LIVRE VI

LES TEMPS MODERNES

L'AFFAIRE DES QUATRE-VINGT MILLE BOTTES DE FOIN

Zeu pater, alla su rusai up aeeros uias Axhkion, poiaeson d'aithraen, dos d'ophthai moisin idesthai en de phaei kai olesson, epei nu toi euaden outos.

(_Iliad._, XVII, v. 645 et seq.)

CHAPITRE PREMIER

LE GÉNÉRAL GREATAUK, DUC DU SKULL

Peu de temps après la fuite de l'émiral, un juif de condition médiocre, nommé Pyrot, jaloux de frayer avec l'aristocratie et désireux de servir son pays, entra dans l'armée des Pingouins. Le ministre de la guerre, qui était alors Greatauk, duc du Skull, ne pouvait le souffrir: il lui reprochait son zèle, son nez crochu, sa vanité, son goût pour l'étude, ses lèvres lippues et sa conduite exemplaire. Chaque fois qu'on cherchait l'auteur d'un méfait, Greatauk disait:

--Ce doit être Pyrot!

Un matin, le général Panther, chef d'état-major, instruisit Greatauk d'une affaire grave. Quatre-vingt mille bottes de foin, destinées à la cavalerie, avaient disparu; on n'en trouvait plus trace.

Greatauk s'écria spontanément:

--Ce doit être Pyrot qui les a volées!

Il demeura quelque temps pensif et dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que Pyrot a volé ces quatre- vingt mille bottes de foin. Et où je le reconnais, c'est qu'il les a dérobées pour les vendre à vil prix aux Marsouins, nos ennemis acharnés. Trahison infâme!

--C'est certain, répondit Panther; il ne reste plus qu'à le prouver.

Ce même jour, passant devant un quartier de cavalerie, le prince des Boscénos entendit des cuirassiers qui chantaient en balayant la cour;

Boscénos est un gros cochon; On en va faire des andouilles, Des saucisses et du jambon Pour le réveillon des pauv' bougres

Il lui parut contraire à toute discipline que des soldats chantassent ce refrain, à la fois domestique et révolutionnaire, qui jaillissait, aux jours d'émeute, du gosier des ouvriers goguenards. À cette occasion, il déplora la déchéance morale de l'armée et songea avec un âpre sourire que son vieux camarade Greatauk, chef de cette armée déchue, la livrait bassement aux rancunes d'un gouvernement antipatriote. Et il se promit d'y mettre bon ordre, avant peu.

--Ce coquin de Greatauk, se disait-il, ne restera pas longtemps ministre.