L'île de sable

Chapter 8

Chapter 83,770 wordsPublic domain

La voix du pilote devint frémissante, ses prunelles dardèrent des lueurs fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnèrent comme les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles jaillirent sèches, embrasées de sa gorge.

--Pour ta possession, reprit-il, pour ta possession, Guyonne, je damnerais mon âme, je sacrifierais l'humanité entière!.... Vois comme je t'aime! tu es en mon pouvoir, et je te respecte; et moi qui ai entre mes mains le sort d'une centaine d'individus, moi devant qui le fier marquis de la Roche plie le genou; moi qui méprise la fureur des hommes, dédaigne la colère des flots, moi qui suis plus maître ici que le roi n'est maître en France, moi, j'implore ta pitié, j'implore ta compassion, Guyonne! je te supplie de consentir à être ma femme, de me donner un mot d'espoir... Tiens, veux-tu que je me prosterne à tes pieds, en présence de tout l'équipage? dis, le veux-tu?

--Non, répondit froidement Guyonne.

--Que faut-il donc que je fasse pour te plaire! s'écria impétueusement le pilote, en essayant d'embrasser la jeune fille par la taille.

--Rien, répliqua-t-elle, en se jetant en arrière.

--Tu ne m'aimes point, n'est-ce pas! reprit Chedotel d'un accent amer.

Guyonne ne fit aucune réponse.

--Et tu ne m'aimeras jamais? dit encore Chedotel, en essuyant la sueur froide qui baignait ses tempes, et tu ne consentiras jamais, toi, vil rebut de la société, écume des clapiers, à être la femme légitime...

--Jamais, dit fermement la soeur d'Yvon.

--Ignores-tu que tu es sous ma dépendance absolue que d'un mot, d'un geste, je puis signer ton arrêt de mort? Jamais! ah! tu railles; allons donc! jamais! est-ce que je ne commande pas souverainement ici!... Jamais, oses-tu dire! ai-je bien entendu? Mais, malheureuse femme, tu es donc bien fatiguée de la vie pour me parler ainsi!... Jamais!... Insensée! tu te sens donc bien forte contre les tourments... Jamais!...

En articulant ces imprécations, le pilote serrait, à les briser, les doigts de Guyonne entre les siens.

Il y eut une pause de quelques secondes dans ce drame solitaire au milieu de tant de monde, dans ce drame dont le bruit de la danse couvrait les vociférations. Un observateur eût pu remarquer alors que le pilote se débattait entre deux passions divergentes, exaltées à leur paroxysme. Enfin, il parut se décider, sa main lâcha celle de Guyonne, et il lui dit avec un sourire démoniaque:

--Vous n'aimez pas le vieux loup de mer, ma belle enfant?

--Je vous hais, riposta la jeune fille, à bout de patience.

--Hum! Vous me haïssez, vous me haïssez! Cette franchise m'est agréable, hum! par le raban, confidence pour confidence, je serai aussi franc que vous, mademoiselle. Distinguez-vous ce point à l'occident?

--Oui, dit simplement Guyonne.

--Çà donc, apprenez, dès cet instant, que là sera votre tombeau, et Satan vous ait sous sa protection, la jouvencelle!

Ensuite de ce blasphème, Chedotel alla rejoindre le marquis de la Roche qui arpentait la dunette, causa quelques minutes et se mit, on personne, au gouvernail.

Le soleil montant à son zénith avait peu à peu dégagé sa face éblouissante des voiles qui gazaient l'empyrée. Quelques nuages floconneux lutinaient bien encore ça et là sur la cime des vagues écumeuses, mais déjà le dôme céleste dévoilait ses splendeurs éclatantes et dans le lointain se groupaient des masses blanchâtres qui se dessinaient, s'échancraient, se nuançaient, s'estompaient à chaque enjambée du _Castor_ vers elle.

C'était le cap Canceau, les rives de l'Acadie, actuellement la Nouvelle-Écosse.

X

ARRIVÉE

Chedotel, sans quitter la barre, saisit tout à coup sur l'habitacle un de ces petits télescopes qu'avait récemment inventés l'Allemand Jensen et examina la côte.

--Hum! murmura-t-il, ce diable de _Castor_ connaît son chemin; mais il ne me plaît pas de déposer mon fret de ce côté. Demi-tour sur nous-même. Puis, remettant la lunette à sa place et élevant la voix:

--Range à changer d'amures! cria-t-il d'un ton perçant.

On entendit grincer les chaînes sur les moufles et les palans; les voiles lâchées et dégonflées battirent follement les mâts; le soleil sembla décrire rapidement un arc de cercle à la voûte du ciel, les chaînes grincèrent de nouveau sur les moufles et les palans; les voiles se gonflèrent derechef et la barque reprit son allure première. Seulement elle avait changé de direction, et au lieu de voguer vers le nord, elle marchait en droite ligne vers le sud-ouest.

Les jeux avaient cessé et, depuis quelques minutes, tous les yeux attachés aux rivages lointains en étudiaient, muets et palpitants d'espérance, les contours variés à l'infini. L'évolution du _Castor_ les transporta de surprise; mais attribuant cette manoeuvre à une cause urgente, ils s'abstinrent de tout commentaire et se contentèrent de faire volte-face pour voir le littoral de la Nouvelle-France qui déjà s'évanouissait comme un mirage trompeur.

Cependant, Guillaume de la Roche venait de consulter une des cartes tracées par Cartier et dont la fidélité est vraiment inconcevable. Il fut tout étonné de la route que prenait le pilote.

--Ne procédons-nous pas à la façon des écrevisses? lui dit-il on souriant. Je croyais que nous devions conserver le cap au nord, et voilà que l'aiguille de la boussole est en ce moment arrêtée sur le sud.

--Au nord, répondit Chedotel, hum! oui, notre route est au nord; mais la voie la plus courte n'est pas toujours la meilleure.

--Ni la plus prompte, n'est-ce pas, pilote?

--Hum!

--Néanmoins, je serais bien aise de savoir pourquoi nous revenons sur nos pas. Y aurait-il des récifs, des écueils?

--Hum! des récifs, des écueils, vous l'avez dit, il y en a des récifs, des écueils, la côte en est hérissée.

--C'est la côte de l'Acadie, n'est-il pas vrai?

--Hum! la côte de l'Acadie; non, ce n'est pas la côte de l'Acadie, répondit imperturbablement Chedotel, c'est une île.

--Une île! fit le marquis.

--Une île.

--Vous la nommez?

--Hum! Je ne sache pas qu'on lui ait donné un nom.

--C'est singulier, reprit de la Roche pensif; c'est singulier, mais ni Jacques Cartier, ni Roberval, n'ont signalé cette île.

--Hum! cela ne doit pas vous émerveiller, cette île est un amas de sables, qui, le plus souvent, sont couverts par les eaux. Les navigateurs que vous citez ont pu passer auprès sans l'observer.

--Voyons donc, dit de la Roche en prenant le télescope.

Mais il était trop tard. A l'exception d'un point presque imperceptible, le gouverneur général du Canada ne distingua rien à l'horizon.

--Approchons-nous de l'autre île dont vous m'avez parlé? s'informa-t-il, après un intervalle.

--Nous la rangerons avant quatre heures de relevée, répliqua Chedotel.

--L'avez-vous parcourue?

--Plusieurs fois.

--Et êtes-vous certain que nos gens pourront y vivre pendant les quelques jours que durera notre éloignement?

--Y vivre! Par la croix du Sauveur, jamais les rufians n'auront été en meilleur campement pour faire chère lie. Les morues, les ralingues essaiment dans les criques, comme abeilles dans une ruche, et les lièvres, les lapins, les perdrix, il n'y a qu'à allonger la main pour en prendre en veux-tu, en voilà.

--Souvenez-vous, pilote, que vous répondez d'eux sur votre tête! dit solennellement de la Roche.

--Sur ma tête, hum! j'estime plus ma tête qu'un million de ces garnements; mais n'importe, j'en réponds.

Soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il n'eût pas entendu, le marquis ne releva pas cette grossièreté. Il redescendit à l'intérieur du _Castor_, tandis que Chedotel marmottait avec un ricanement sinistre:

--Prends garde qu'ils en trouveront des vivres. L'île est aussi stérile que le pont d'un vaisseau. Ah! monseigneur, vous m'avez rudoyé durant la traversée! Ah! vous m'avez traité comme un manant, moi Chedotel, qui cours les mers depuis trente ans... Ah! ah! monseigneur le gouverneur, vous gouvernerez... les Hurons et les Esquimaux... si vous pouvez... Et cette péronnelle! ah! ah! hum! Si je pouvais être témoin... Tiens, qu'est-ce qu'il veut?

Un roulement de tambour avait arraché cette exclamation au pilote.

A cet appel les déportés s'assemblèrent en ordre, et Guillaume de la Roche, suivi de son état-major, parut sur le couronnement.

--Serrez les perroquets et le beaupré, cria alors Chedotel, dont l'oeil vigilant ne perdait pas un des mouvements du _Castor_.

--Tandis que les matelots exécutaient l'ordre du pilote, Guillaume adressa aux condamnés l'allocution suivante:

«Enfants,

»Vous savez que, malgré tous mes soins, la malheur a marqué jusqu'ici notre expédition. Les vivres manquent à bord. Encore quelques jours de mer, et nous serions réduits à la dernière extrémité. J'ai partagé vos misères et vos privations. Comme vous j'ai pâti de la faim, et, sans ma confiance entière dans la bonté de Dieu, peut-être ma serais-je laissé aller à une lâche désespérance. Mais celui qui croit il la miséricorde infinie du Tout-Puissant, celui qui dépose, chaque soir, le fardeau de ses tribulations aux pieds du Rédempteur du monde, celui-là est fort contre l'adversité.

»A présent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous avez pu le supposer, mais d'une île fertile, où avec un peu de travail et d'ingéniosité, vous pourvoirez à vos besoins naturels. Car, apprenez-le de suite, le manque de vivres, une impérieuse nécessité me forcent à vous débarquer sur une île voisine. On débarquera avec vous des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie, des instruments de chasse et de pêche, puis le _Castor_ remettra à la voile pour chercher sur les rives île la Nouvelle-France un endroit convenable à la fondation de l'établissement colonial que j'ai projeté. Dès que je l'aurai trouvé, dans quelques jours, je reviendrai pour vous y transporter.»

A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, précurseur d'une tempête, s'élevait dans les rangs des proscrits. Un étincelle suffisait pour déterminer l'explosion; cette étincelle jaillit.

--On veut nous abandonner au milieu de l'Océan! cria un individu perdu dans la foule.

--On veut nous abandonner! crièrent en écho vingt bouches, avec un accent de terreur et de menace inqualifiable.

--Oui, nous abandonner! reprit la première voix; nous abandonner sur quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des bêtes fauves.

Un formidable rugissement accueillit cette déclaration; et en moins d'une seconde, comme mus par un choc électrique, tous les condamnés s'étaient pressés tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de l'escalader.

Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest.

De la Roche sentit qu'il lui fallait dépouiller sa morgue habituelle pour conjurer l'insurrection imminente.

«Écoutez, s'écria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je répugne aux exécutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement d'insubordination que tout autre, à ma place, réprimerait par des condamnations à mort.»

--Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres! intervint encore le même individu, d'un ton d'amertume qui réveilla l'irritation assoupie.

«Pour vous montrer, continua le marquis, dont la voix domina instantanément les murmures, pour vous montrer que je n'ai point l'intention de vous délaisser, comme certains esprits soupçonneux le craignent, mon écuyer, le vicomte Jean de Ganay, restera parmi vous et vous commandera en mon absence. Êtes-vous satisfaits?»

--Oui, oui, répliquèrent plusieurs routiers.

«Eh bien donc, poursuivit de la Roche, rentrez dans l'entrepont et faites vos préparatifs.»

Cette promesse comprima aussitôt l'effervescence qui bouillonnait dans toutes les têtes.

--Sire de Ganay, je compte sur vous, dit le marquis en se tournant vers son écuyer. Quatre matelots vous serviront de garde.

--J'obéirai, monseigneur, répondit indifféremment le vicomte.

Le _Castor_ nageait sur le banc Craus, et autour de sa carène s'abattaient des marsouins aux reflets diamantés, des flottants à l'échine grise, des souffleurs aspirant l'eau pour la rejeter on l'air par leurs puissantes narines, et de temps en temps on voyait sortir des ondes le museau effilé d'un loup marin au blanc pelage. Des troupes de goélands voletaient à la tête des mâts ou rasaient les petites vagues glapissantes, et de toutes parts surgissaient des môles de sable qui scintillaient sous les rayons du soleil, comme des incrustations de pierreries sur une plaque d'argent.

Chedotel fit serrer les voiles, à l'exception de la misaine, et dirigea, la sonde à la main, le _Castor_ à travers les battures qui encombrent le passage où il naviguait alors.

Peu après, l'on discerna, à quelques milles au sud, une île couverte de petits arbres qui, à cette distance, produisaient un effet assez agréable.

L'ordre de mettre en panne et de jeter les ancres ne tarda guère à être donné. Puis Guillaume de la Roche, accompagné de ses principaux officiers, descendit dans un canot et se rendit à terre. Le premier, il débarqua, planta une croix et le drapeau de France et Navarre dans le sable du rivage, et prit possession de l'île au nom du roi, son maître.

Le débarquement des proscrits s'effectua de même, à l'aide des chaloupes, car le _Castor_ ne pouvait, sans danger, approcher davantage.

Le soleil se couchait derrière un gros nuage gris de fer qui maculait l'azur du firmament, comme une tache d'encre macule une robe de fête, quand le canot, ramenant. Guillaume de la Roche, vint chercher Jean de Ganay, les quatre matelots chargés de veiller à sa sûreté personnelle, et le faux Yvon, qui lui servait de domestique.

Comme, la dernière, Guyonne allait franchir la lisse pour prendre place dans l'embarcation, Chedotel la saisit par la main et lui dit avec une fureur concentrée:

--Femme, tu l'as voulu! Eh bien! tu seras la proie des misérables qui t'attendent là-bas; Adieu, ajouta-t-il, en lui mordant les doigts jusqu'au sang. N'oublie pas le premier et le dernier baiser de ton amant Chedotel!

Guyonne frissonna d'épouvante sous le regard infernal du pilote, et machinalement sauta dans le canot, qui s'éloigna immédiatement.

Il touchait au rivage, lorsqu'un coup de vent subit, impétueux, siffla dans le gréement du _Castor_. Un grondement de tonnerre succéda à ce sinistre présage. La barque fit trois embardées successives, roula sur elle-même et recula comme emportée par une puissance irrésistible.

--Sang et mort! dit Chedotel, l'enfer seconde mes desseins! nous dérapons!--Levez les ancres! s'écria-t-il, et prenez un ris dans la misaine!

--Pourquoi cette manoeuvre? demanda Guillaume de la Roche.

--Voyez-vous ces aigrettes phosphorescentes qui dansent à l'extrémité des cacatois? répondit Chedotel; c'est le feu Saint-Elme[5]. Il faut regagner incontinent la haute mer, si nous ne voulons pas échouer sur un banc ou nous briser contre les rochers à fleur d'eau!

Quarante personnes, y compris Guyonne et Jean de Ganay, restaient sur l'île de Sable.

[Note 5: On sait que le feu Saint-Elme, nommé aussi quelquefois feu Saint-Nicolas, est une sorte de météore lumineux qui précède souvent les tempêtes ou apparaît durant les nuits obscures.]

DEUXIÈME PARTIE

L'ILE DE SABLE

I

L'ILE DE SABLE

L'île de Sable, plaine sauvage et aride, est située par les 43° 86° 42° de latitude et les 60° 17° 15° de longitude, sur la grande route océanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des côtes de l'Acadie[6] et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom l'indique, des môles de sable, amoncelés par les flots, la composent. Elle s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y remarque quelques hauteurs également formées de sable. La plus connue aujourd'hui est le mont Lutrell, situé à la pointe ouest, côté sud. L'île de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de l'est à l'ouest, ne dépasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Placée à l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environnée de bas-fonds et de bancs considérables, comme il en existe ordinairement au confluent des fleuves. Une plage fort large, léchée par la mer à l'heure de la marée montante, laissée à sec à l'heure de la marée descendante, enserre l'île dans toute sa circonférence. Ce serait pour elle, si la nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure défense que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les caboteurs n'y arrivent qu'à l'aide de leurs embarcations. Au centre se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules jouissent d'une sorte de fécondité maladive. On y voit quelques arbustes rabougris, étiques, et ça et là un lambeau de pelouse où croissent des herbages aux nuances pâlottes, aux tiges malingres et décharnées et des plantes saxatiles. C'est une éternelle désolation oubliée par la fatalité au coin de l'Atlantique.

[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-Écosse.]

[Note 7: On lui a donné le nom de lac Wallace.]

«Jamais, dit Charlevoix, dans son _Histoire de la Nouvelle-France_, terre ne fut moins propre pour être la demeure des hommes.»

De temps immémorial, l'île de Sable a été la terreur des marins employés à la pêche ou à la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie. Bien avant l'expédition de Jacques Cartier, elle était connue et redoutée; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours, la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards impénétrables qui planent sur elle pendant les neuf dixièmes de l'année, rendent son abord d'une difficulté presque insurmontable. Encore aujourd'hui elle apparaît comme un sombre présage à tous ceux qui l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figuré ont donné le nom d'Avenue de l'Enfer (_Hell-Avenue_) au passage qui la sépare de la Nouvelle-Écosse.

En 1804, le gouvernement anglais, poussé par une sollicitude philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a établi un poste d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir les naufragés, et, en 1853, il y a érigé des maisons de secours, approvisionnées de tout ce qui est nécessaire pour assister les infortunés que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le malheur jette sur son rivage.

Le tableau suivant, dû à la plume de miss Dix, est une peinture fidèle de cet horrible désert:

«L'île de Sable, depuis sa découverte, a été l'effroi des marins, durant les brumes et les tempêtes. Je possède une liste de près de deux cents vaisseaux et petits bâtiments, appartenant tous à l'Angleterre ou aux États-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-siècle écoulé. Les gens qui y ont stationné m'ont dit qu'il n'était pas rare, après des brouillards épais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des restes de cargaisons dont il n'a plus été entendu parler.

»L'île n'a ni port, ni mouillage sûr. Les navires qui désirent effectuer une communication avec elle,--et il y en a peu qui l'entreprennent volontairement,--jettent l'ancre à trois quarts de mille environ du bord, en prenant position sur le côté septentrional de l'île, quand le vent souffle de l'est, et plus vers le côte sud quand le vent du nord domine.

»Les bas-fonds et les barres s'étendent A plus de soixante milles du côté sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux profondes.

»La province de la Nouvelle-Écosse, soutenue par la mère patrie, entretient sur l'île un établissement composé de huit matelots vigoureux, un autre estropié, un bon pilote-côtier et un jeune garçon actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en détresse. Une garde régulière est établie, et les rondes se font une fois toutes les vingt-quatre heures.

»Le surintendant est autorisé à disposer du temps et à diriger tous les travaux sur l'île; lui-même, le second et le troisième commandant y ont leur famille. Sauf les personnes précitées, l'île n'a aucun habitant. Les naufragés peuvent y être retenus plusieurs mois en hiver, et souvent des semaines entières dans les autres saisons, jusqu'à l'arrivée du vaisseau du gouvernement qui est chargé de fournir les provisions et de pourvoir aux besoins des insulaires.

»Les épaves des bâtiments submergés donnent en abondance du bois pour la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de refuge et bois de chauffage.

»Il y a quatre maisons d'habitation à un étage et une maison de refuge à l'extrémité sud-ouest de l'île.

»Elle consiste en une chambre décente, ayant un âtre rempli de bois sec, une boîte d'allumettes, un seau, une coupe d'étain, une hache et un sac de biscuits pendus à la muraille. La porte est simplement fermée au loquet. Des inscriptions écrites à la main indiquent les parties de l'île habitées et qu'on peut se procurer de l'eau fraîche en creusant à dix-huit pouces on deux pieds dans le sable.

»Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le surintendant actuel, il y en a une autre plus loin à l'est.

»On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il y a quelques années, un bateau de sauvetage fut construit sur l'île. Il a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jugé parfaitement inutile.

»On a songé à établir un phare sur l'île de Sable: cette question a été discutée, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais préciser jusqu'à quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses, mais je m'imagine que si on en plaçait vers la côte septentrionale elles rendraient de grands services à diverses stations. Je pense que des blocs de pierre pour fixer de lourdes chaînes retenant des bouées, portant un chapiteau et une cloche, pourraient y être jetés comme sur les côtes du Maine et ailleurs.

»J'ajouterai en terminant que trente heures après mon arrivée à l'île de Sable, au mois de juillet, dernier, le _Guide_, vaisseau anglais, presque neuf, chargé d'une cargaison de farine et autres provisions pour le Labrador, toucha la côte sud pendant une brume et fut complètement perdu--les hommes et la cargaison furent sauvés.

Tout détail ajouté à ceux-là serait superflu. Par l'attention qu'on accorde maintenant à l'île de Sable, le lecteur peut se faire une idée de ce qu'elle devait être en 1598.

Les quelques historiens contemporains de cette époque qui en ont parlé ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la représenter.

Enfin nous aurons complété cette lugubre ébauche, en ajoutant qu'à l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espèce de gibier sur l'île de Sable[8].

A présent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche a laissés dans cette solitude affreuse.

[Note 8: M. Martin Montgomery prétend, dans son _Histoire de la Nouvelle-Écosse_, qu'on trouve encore des lapins et des lièvres sur l'île de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi, je n'ai rencontré aucun gibier dans l'île quand je l'explorai en 1853.]

II

LES QUARANTE

Comme le _Castor_, après avoir viré de bord, cinglait avec rapidité vers l'est, un cri s'éleva de l'île de Sable!

Cri spontané, terrible, immense; cri de désespoir indicible, qui chassa de leur retraite une nuée de goélands, et domina un instant le roulis des flots irrités!

Ce cri, il était poussé par trente-huit poitrines humaines, il résumait les appréhensions qui déjà tenaillaient trente-huit êtres humains, il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient disparaître le dernier lien qui les unissait à la société civilisée!

Puis, il y eut des scènes individuelles effrayantes.