Chapter 6
Pourquoi donc alors maître Chedotel, assis près de la table de sa cabane[3], le coude appuyé sur le dossier d'une chaise, paraissait-il si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brûlants? Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment séparé qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempête? Pourquoi, enfin, au lieu de dormir, les routiers réunis au pied du grand mât causaient-ils à voix basse dans l'entrepont.
[Note 3: Le mot cabine (terme de marine) n'est employé que depuis quelques années seulement. Il a été emprunté à l'anglais cabin. Avant, on se servait toujours du terme cabane pour désigner les chambrettes à bord d'un navire.]
Avant de répondre aux premières questions, écoutons ce que disent les exilés. Peut-être saisirons-nous le fil de ce mystère.
--Mes cers amis, zézaie le Marseillais, zè crois qu'il est temps ou jamais dé nous débarrasser dé cette clique dé marquis qui nous tient enfermés ici comme des lapins dans une lapinière. Nous prend-il pour des taupes, qu'il ne veut pas que nous voyons la çandellè du jour, mosieur le soleil; et la lampe dé la nuit, madame la luné? Sandiou! cela dépassé toutes les bornés dé la courtoisie que l'on doit à dé bravés gens dé notre sorte. Pour moi, zè vous assuré, zè m'ennuie dans ce cul-dè-bassè-fossè, comme une souris en souricière, et zè suis tout disposé à faire faire un plongeon à monseigneur le marquis dé la Roche. Qu'en pensé mon ami Tronchard?
--Moi, répondit le Flamand, par la barbe du bourgmestre, je pense que mon ami Molin a raison et que nous sommes des nigauds de moisir dans cette cabane comme des morues dans une tonne. Il faut en finir, je suis prêt!
--Der Teuffel, objecta un Suisse, mais nous sommes sans armes et...
--Et quoi? grogna l'Allemand.
--Et, reprit l'autre, sans quelques bonnes escopettes, nous nous ferons hacher comme chair à pâté. Prudence est mère de sûreté, rappelez-le-vous.
--Des armes, por dios! dit un Basque, ne sommes-nous pas en nombre, et ne pouvons-nous, eu un tour de main, nous rendre maîtres de l'équipage?
--Puis, troun dé l'air! n'avons-nous pas chacun un bout dé couteau! ajouta le Provençal.
--Et des bras! poursuivit le Wurtembergeois en découvrant son torse athlétique.
--Nous sommes soixante contre une trentaine, mordieu! appuya Molin.
--Tout ça est bel et bon, intervint encore le trembleur, mais...
--Mais? mais? tu as toujours des mais, toi, coeur de mouton, riposta Tronchard d'un ton impatient. Allons, vite, que signifie ton mais, ou je t'envoie souper par le sabord avec la gent poissonne?
--Chut! Né nous emportons pas, très-cer ami, dit le Marseillais. La colèré est une mauvaise conseillère. Causons comme des gens dé bonne compagnie.
--Por dios! reprit le Basque, il est heure de se lancer.
--Oui, oui, exclamèrent plusieurs voix.
--Zè vous approuvé, mes bravés.
--Et après, que ferons-nous? grommela le Suisse récalcitrant.
Ces paroles tombèrent comme un réfrigérant sur le feu des rebelles.
--Après? bast! nous aviserons, répondit insoucieusement Tronchard. Quand le plat est servi, on le mange: rien de plus naturel.
--S'il n'est pas empoisonné?
--Comment cela?
--Eh! supposons que nous ayons dépêché tout l'équipage ad patres, le pilote en tête...
--Le piloté, bagasse! ce n'est, Dieu mè pardonné! pas à lui que nous ménageons une saucé, bien au contraire, le piloté zè l'aimé et l'estimé, moi!
--Bravo, Molin, bravo, por dios! fit le Basque; tu as de l'esprit comme un docteur ès-arts, et je te promets une couronne de chanvre, en récompense...
--Né plaisantons pas, interrompit le Marseillais qui s'était constitué chef du complot. Voici ce que zè proposé. Ouvrez vos oreilles comme des portes-cochères, mes doux agneaux. Nous allons nous munir de tous les morceaux dé fer qu'on est susceptible de trouver ici, puis nous forcerons les écoutilles, et bellement nous jetterons dix sur le gaillard d'arrière, tandis que le resté se portera sur le gaillard d'avant. Les derniers s'empareront des matelots.--Mais point dé bruit, point dé sang, troun dé l'air!--les autres me suivront. Cela vous arangè-t-il?
--Oui, fut-il répliqué unanimement.
--Bien, mes adorés bijoux, continua Molin, très-bien; vous entendez le mot pour rire comme des anges; et zè pensé que nous mitonnerons parfaitement notre petite bouille-abaisse.
--Tout ça ne m'apprend pas ce que nous allons faire, dit le Suisse entêté.
--Per Baccho! lui répliqua un Sicilien, là où il n'y a plus de chats que font les rats?
--Ce qu'ils font?
--Oui, qu'est-ce qu'ils font?
--Ma foi...
--Ils gouvernent, imbécile.
--Superbe, Pepoli! ton raisonnement est superbe; tu vaux ton pesant d'or, cria Tronchard. Viens ici que je t'embrasse.
--Ce n'est pas absolument nécessaire; j'ai des moeurs moi, riposta le susnommé Pepoli, avec un geste de vierge offensée.
--Tout le mondé est-il déterminé? demanda Molin que ces digressions ennuyaient.
--Oui, hurla tumultueusement la foule des bannis. A mort le marquis de la Roche!
--Silence! silence! fit le Marseillais en étendant la main; procédons sans bruit; c'est le seul moyen dé réussir. Viens ici, Wolf.
L'Allemand courba sa taille colossale, dont l'élévation dépassait d'un pied au moins la hauteur de l'entrepont, et s'approcha du chef des conjurés.
--Tu vois ce panneau? dit celui-ci désignant du bout du doigt le couvercle de l'écoutille.
Une sorte de grognement traduisit la réponse du géant.
--Eh bien! troun de l'air, mon bravé, il nous gêné diantrement, ce panneau! conçois-tu?
--Oh! oh! der Teuffel, dit Wolf, ça n'est pas difficile. Attendez.
Prononçant ces mots, il s'arc-bouta sous la trappe de manière que ses larges épaules en touchaient les extrémités, raidit ses membres inférieurs, et, redressant lentement son échine, fit bientôt voler en éclats les ferrures du lourd lambris. Un craquement et un «ouf» de satisfaction annoncèrent cette victoire.
Le clapotis des vagues contre la membrure du _Castor_ avait étouffé le bruit de l'effraction.
Pendant que cet orage terrible s'amoncelait dans l'entrepont, Chedotel était en proie à une lutte non moins terrible. Ses cheveux, se dressaient sur sa tête, de grosses gouttes de sueur découlaient de son front, et ses ongles labouraient sa poitrine. Tout à coup, il parut s'armer d'une résolution désespérée. Son visage se marbra de taches livides et cramoisies, ses yeux s'injectèrent de sang, et, la respiration fiévreuse, les jambes comme celles d'un homme ivre, il sortit de sa cabane et se dirigea vers celle de Guyonne.
Étendue tout habillée sur son cadre, la jeune fille s'était assoupie. Une lampe fumeuse éclairait à demi. Chedotel tremblait si fort en entrant chez elle qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie pour ne pas tomber. Là, il eut une minute d'hésitation: son coeur battait à rompre sa poitrine; ses prunelles couvaient Guyonne comme le serpent couve du regard la palombe qu'il veut fasciner, et les veines de son visage gonflées par les passions semblaient près d'éclater.
Frappé par les rayons blafards de la lampe, le profil du pilote était effrayant à voir! on aurait dit un de ces démons dont on retrouve les horribles figures sculptées dans le granit des vieilles basiliques du moyen âge.
Soudain le faux Yvon s'agita faiblement sur sa couche, son bras s'arrondit autour de son cou charmant, un suave sourire fleurit sur ses lèvres demi-closes qui laissèrent voltiger le nom «Jean!»
Aussitôt l'indécision de Chedotel cessa, une ivresse aveugle s'empara de lui: il éteignit la lumière et se précipita vers le lit.
Éveillée en sursaut, Guyonne se disposait à une vive résistance, quand des imprécations affreuses retentirent au-dessus de la cabane:
--Mort au marquis de la Roche! mort au marquis de la Hoche!
V
RÉVOLTE A BORD
L'enfer, par soixante bouches, hurlait; «Mort, mort au marquis de la Roche!» et l'immensité de Dieu répondait, de sa voix solennelle: «Mort, mort au marquis de la Roche!»
La nuit était toujours belle et radieuse comme une vierge en un jour de fête, et le _Castor_ sillait allègrement, sans plus de souci de ces vociférations épouvantables que l'aigle des rugissements de l'orage.
Sur terre, une révolte a toujours en elle quelque chose qui inspire un effroi secret, mais sur mer, une révolte commande la terreur.--Sur terre on peut fuir la révolte, on peut l'arrêter, la comprimer par mille moyens divers; sur mer la fuite est impossible: l'abîme est sous vos pas, l'inconnu sur vos têtes, la mort autour de vous! il faut affronter la révolte, la braver, la pulvériser par la force qui l'a fait naître,--par la force de l'esprit, où se livrera la furie!
Oh! c'est un affreux cataclysme, allez, qu'une révolte à bord d'un navire!
Regardez! Mille clartés fulgurantes, rouges comme le soleil s'éteignant dans les noires colères d'une prochaine tempête, entre-choquent leurs flammes fumeuses sur le pont du _Castor_ et répandent sur le vaisseau des teintes aussi lugubres que celles d'un immense incendie. A la lueur de ce brasier apparaissent des figures étranges, des types sauvages, qu'on croirait vomis par le sombre empire dans un accès de fureur. Et ces hommes brandissent d'une main une torche, de l'autre des avirons, des barres de bois ou de fer, des anneaux de chaîne, des instruments de toute espèce! Au loin, on les prendrait pour une assemblée satanique s'apprêtant à quelque orgie infernale.
Ils surgissent tumultueusement du _Castor_, essaiment autour du grand mât, et, se divisant en deux bandes, se jettent l'une, conduite par l'Allemand Wolf, vers l'avant qu'occupent les matelots; l'autre, conduite par le Marseillais Molin, vers l'arrière qu'occupent le marquis Guillaume de la Roche et sa suite.
Déjà l'homme de quart au gouvernail, intimidé par l'explosion de la révolte, abandonne son poste pour chercher un refuge dans les hunes; déjà la barque, laissée sans direction au souffle des vents, roule sur elle-même et menace de chavirer, lorsque Chedotel débouche sur le tillac.
Guillaume de la Roche, Jean de Ganay, plusieurs autres gentilshommes et Guyonne y arrivent en même temps que lui.
--Mort au marquis! mort au marquis! glapit la voix perçante de Molin.
Et un sinistre écho répond:--Mort au marquis! mort au marquis!
--Par le Christ! nous tombons à la bande, s'écrie Chedotel, remarquant que le _Castor_ venait au vent et que la grande voile était à demi fascillée.
Et aussitôt il courut à la barre et lui imprima un vigoureux mouvement. Peu à peu le navire se redressa et continua sa marche première.
Pendant ce temps, de la Roche apostrophait les rebelles:
--Retirez-vous, chiens! ou je vous fais tous pendre haut et court à la grande vergue pour servir de pâture aux goélands!
Cette première sommation fut couverte par les mugissements de l'insurrection.
--Vous ne comprenez point ce langage, poursuivit le marquis, eh bien! vous comprendrez peut-être mieux celui-ci.
En prononçant ces mots, il fit feu d'un des pistolets qu'il tenait à la main.
--Par la barbe de mon respectable bourgmestre, je crois que j'ai reçu l'atout, dit Tronchard en étendant les bras et s'étalant la face contre le pont.
Frappée de crainte, la foule des insurgés recula, mais pour revenir promptement, électrisée par le cri de son chef:
--Bagasse! allez-vous battre en retraite maintenant comme des moutons galeux! Vengeons notre ami Tronchard sur ce rufian de marquis et sa satanée compagnie.
--Oui, por Dios, reprit le Basque, vengeons-nous, vengeons-nous, compaings!
Les clameurs retentissaient de plus en plus. Il semblait que le _Castor_ eût été transformé en un pandémonium. Poussé par la marée humaine qui montait toujours derrière lui, Molin se vit tout A coup transporté sur la dunette, à deux pieds de la Roche. Le premier était muni d'un long coutelas dont la lame dardait de fauves étincelles à la lueur des flambeaux. Guillaume de la Roche, occupé tout entier par l'attitude des rebelles, n'avait point observé l'évolution de son ennemi. Les yeux de Molin brillèrent comme des escarboucles, et il se rua sur le marquis. Mais avant qu'il eût pu perpétrer l'homicide qu'il projetait, un coup de hache énergiquement appliqué faisait sauter son bras que soulevait une intention meurtrière. La douleur arracha un rauquement au bandit:
--Ah! murmura-t-il en apercevant Guyonne, c'est toi qui m'as démanché, gringalet; troun dé l'air, tu as le poignet solide, mon jouvenceau... mais...
Il s'évanouit dans une mare de sang.
Une décharge de mousqueterie appela, en ce moment, ailleurs l'esprit des assaillants. Cette décharge était partie de la proue où les matelots soutenaient un rude assaut contre Wolf et les siens.
Voici ce qui s'était passé:
Au premier signal de l'émeute, l'homme du bossoir avait lancé un cri d'alarme. Tous les matelots alors, quittant leurs hamacs, avaient saisi les armes les plus à leur portée. Puis, sur l'ordre du maître d'équipage, ils s'étaient formés en bataille, et avaient attendu en silence que les rebelles eussent enfoncé la porte de leur cabane pour les accueillir par un feu croisé. Pareille réception était lien capable de dérouter les gens incertains qui avaient espéré que les matelots, loin de s'opposer à leur entreprise, se joindraient à eux. Cinq victimes que leur fit cette mousqueterie achevèrent de les consterner. Les uns se replièrent confusément sur la troupe commandée par Molin, d'autres coururent se réfugier dans l'entrepont, d'autres enfin, et le Wurtembergeois Wolf à leur tête, tentèrent de forcer le retranchement des marins.
Le désordre était à son comble sur le pont du _Castor_; car, dans la mêlée, la plupart des torches avaient été éteintes et les ténèbres de la nuit commençaient à reconquérir leur prédominance sur la clarté qui un instant les avait vaincues. Quelques bouts de corde goudronnée, oubliés par les héros de ce drame, agonisaient encore çà et là le long du bordage et disputaient leur faible rayonnement au retour de l'obscurité.
--Un falot! s'écria le marquis.
Guyonne descendit à la cambuse et revint avec l'objet demandé. De la Roche alluma une mèche, et s'approchant d'un pierrier que Jean de Ganay venait de braquer contre les conjurés:
--A présent, dit-il, rentrez tous dans l'entrepont ou je mets le feu à cette pièce.
Son geste, son accent étaient irrésistibles. Douter qu'il fût prêt à accomplir sa détermination eût été folie. Les rebelles obéirent en silence, à l'exception de Wolf, Pepoli et cinq ou six autres. Ceux-ci, au surplus, n'avaient pas entendu l'injonction, mais l'eussent-ils entendue, que probablement ils n'en auraient pas tenu compte. S'étant rués contre les matelots avant qu'ils eussent, eu le loisir de recharger leurs mousquetons, ils s'escrimaient avec eux d'estoc et de taille. Pour toute arme, le géant allemand n'avait qu'une barre de cabestan, mais il s'en servait, comme d'une massue, avec tant d'adresse que chacun de ses coups, équivalait à un passe-port pour l'éternité. De son côté, le Sicilien faisait merveille avec un sabre d'abordage, ramassé durant la bagarre. Leurs autres compagnons les secondaient dignement, et la victoire aurait pu tourner en faveur des proscrits sans la lâcheté du plus grand nombre.
--A toi, brigand, der Teuffel! dit Wolf en levant sa redoutable barre sur le crâne du maître d'équipage.
--Et à toi, vilaine caboche carrée! dit tout à coup en s'agenouillant dans le hamac où il s'était tenu caché, un mousse qui déchargea son pistolet au milieu du visage de l'Hercule.
--Der Teuffel!... essaya encore le colosse en tombant à la renverse.
Ce fut son dernier soupir. Avec lui expira la révolte.
VI
EXÉCUTION
Le lendemain, dans l'après-midi, le _Castor_ présentait un triste spectacle.
Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil vivifiant et chaud. La grandeur de Dieu se déployait dans toute sa magnificence autour du navire, mais le contraste même de ces majestueuses beautés ajoutait à la mélancolie de la scène que nous allons décrire.
Assis sur une estrade, revêtu de son costume de gouverneur général du Canada, et ayant à sa droite le pilote Chedotel, à sa gauche le vicomte Jean de Ganay, le marquis Guillaume de la Roche promène sur l'Océan un regard attristé. A ses pieds, enchaînés deux à deux, et entourés de marins le mousquet chargé, se tiennent tous les proscrits, à l'exception du faux Yvon. Au-dessus de leurs têtes, accrochés aux vergues se balancent huit cadavres, parmi lesquels on remarque ceux du Flamand Tronchard et de l'Allemand Wolf.
Des oiseaux de proie planent sur le navire en déchirant l'air de cris perçants, et dans la traînée d'écume que le _Castor_ laisse en creusant son sillon, on peut distinguer à de rares intervalles un corps noirâtre, squameux, suivant la barque avec une persistance opiniâtre.
C'est un requin qui flaire la mort.
A deux heures, un roulement de tambour se fait entendre; dès lors les conversations à mi-voix, les chuchotements cessent: tous les yeux se dirigent vers une écoutille placée sous l'accastillage de proue. D'abord on voit sortir le Sicilien Pepoli, les poignets liés derrière le dos, puis le Marseillais Molin porté par deux matelots, et définitivement le Basque et un Bourguignon nommé François, dit le _Buveur_.
Molin, malgré la perte de son bras droit, a toute sa connaissance. Ses traits contractés par la souffrance expriment toujours la fierté, et un sourire sardonique joue au coin de ses lèvres décolorées.
Pepoli et François dit le Buveur, font assaut de quolibets.
--Corde pour corde, il me fallait toujours finir par une corde, dit le premier. Mais sur mon âme je n'imaginais pas que j'aurais la chance de mourir dans les bras d'une vierge!
--De fait, appuie le second, voici du chanvre qui fait honneur au champ qui l'a produit.
--Et au tisserand qui l'a tissé.
--Vois donc un peu, Pepoli, comme ce brave Wolf tire la langue là-haut. Dirait-on pas qu'il attend la chute d'une breusse de bière pour se désaltérer!
--Ivrogne d'Allemand, va!
--Et cet animal de Tronchard qui se fait éventrer par les oiseaux du ciel.
--Plus que ça de raffinement.
--Le gros voluptueux!
Un deuxième roulement de tambour mit fin à ces ignobles plaisanteries.
De la Roche se leva et manda:
--Nº 31, 43, 50.
--Présents, répliquèrent tour à tour Molin, Pepoli et François.
--Vous êtes condamnés tous trois à être pendus, reprit le marquis. Recommandez vos âmes à Dieu! vous avez une demi-heure! Que cet exemple serve de leçon à ceux qui tenteraient désormais de se révolter contre mon autorité.
A l'audition de cette sentence inexorable, un tressaillement de frayeur parcourut la foule des bannis. Seules les victimes ne manifestèrent aucun émoi.
--Voilà ce que j'appelle de la précision, dit Pepoli
--Et moi ce que j'appelle ne pas faire languir les gens, ajouta François.
--Por Dios, il y a longtemps que j'avais envie de tailler une bavette avec monsieur Satanas. Comme ça se rencontre!
--Saint Bacchus, mon divin patron, faites que le vin soit là-bas aussi généreux qu'en notre Bourgogne, ajouta François.
Troun de l'air, pensa le Marseillais, zé me doutais bien que zé né ferais jamais la bouille-abaisse dans cette maudite galère de Canada.
Un troisième roulement de tambour annonça que l'heure fatale avait sonné. Tous les exilés se mirent à genoux et deux minutes après un grincement de poulie, un croassement des oiseaux de proie épouvantés, quelques sons inarticulés, tintaient le glas funèbre des trois criminels.
Pourtant la journée était belle, le firmament pur et serein, le soleil vivifiant et chaud, et la grandeur de Dieu se déployait dans toute sa magnificence autour du Navire!
VII
PILOTE
Revenons à quelques-uns de nos principaux personnages que les incidents précédemment racontés nous ont forcés de laisser dans une sorte de pénombre.
On se souvient, sans doute, que dans une tempête, Guyonne avait sauvé la vie au vicomte de Ganay; on se souvient également que, pendant la révolte, elle avait aussi sauvé la vie à Guillaume de la Roche. Ces deux traits vous ont prouvé qu'à l'héroïsme du coeur, la belle-fille de Perrin unissait l'héroïsme du courage et du sang-froid: trinité de vertus malheureusement trop peu commune chez les hommes.
Le vicomte et le marquis payèrent, l'un après l'autre, au prétendu Yvon la dette de leur reconnaissance: le premier en l'admettant parmi les serviteurs du château de poupe (ainsi se nommait à cette époque, l'arrière d'un navire); le second en rendant hommage à sa bravoure devant tout l'équipage et en lui promettant de le ramener libre en France.
La jeune fille s'était donc acquis une position meilleure que celle qu'elle aurait jamais osé espérer, et elle pouvait considérer l'avenir sans grande appréhension. Mais la fortune fait bien souvent les choses à demi. En nous donnant à pleines mains d'un côté, elle nous rogne, en gloutonne, notre part de bonheur de l'autre. Deux passions se partageaient déjà les pensées de Guyonne: elle aimait le vicomte Jean de Ganay, elle haïssait le pilote Chedotel.
Ces deux passions avaient pris naissance en même temps dans son coeur, s'y étaient enracinées ensemble et avaient grandi en s'appuyant l'une sur l'autre.
Le jour de l'embarquement, Chedotel avait brutalisé la jeune fille, Jean de Ganay l'avait prise sous sa protection: tel était le point de départ, de ce double sentiment. Depuis, le contraste l'avait cimenté et un événement que nous ne tarderons pas à faire connaître l'avait porté à son comble.
D'abord, Guyonne se méprit sur la nature de son penchant pour l'écuyer. Elle crut que c'était le résultat d'une vive gratitude; mais elle avait passé l'âge où l'on s'ignore soi-même; si son âme était restée vierge de toute tendresse étrangère à la famille, une intelligence pénétrante lui avait enseigné à chercher et à trouver la cause de ce qu'elle éprouvait. Guyonne discerna donc promptement que l'amour seul lui faisait craindre et désirer la présence de Jean de Ganay; que l'amour empourprait ses joues lorsqu'il lui adressait la parole, et faisait trembler sa voix lorsqu'elle lui répondait.
Cette découverte la remplit d'épouvante.
Quel intervalle infranchissable la séparait, elle, pauvre fille d'un pêcheur, d'un serf, de l'opulent vicomte de Ganay, fils d'un des plus puissants seigneurs de la basse Bourgogne! comment combler cet abîme! Y songer n'eût-ce pas été le comble de la démence! D'ailleurs, Jean n'en aimait-il par une autre, la, belle Laure de Kerskoên, la châtelaine aux nombreux vassaux, la beauté sans rivale, la perle bretonne?... Vraiment, vraiment elle eût été bien impudemment effrontée la jeune fille, bachelette ou damoiselle, qui eût élevé ses prétentions jusqu'à la main de l'écuyer de monseigneur de la Roche.
Hélas! l'amour a beau raisonner; quand l'objet qui l'excite en est digne, plus il accumule de persuasions pour s'étouffer lui-même, plus il prend de vie et de consistance. Moins il a de raison d'être et plus il est; plus grandes seront les distances sociales creusées entre le mobile et le moteur, et plus grande sera la force d'attraction du premier vers l'autre.
Guyonne demanda un remède à la prière; la prière enflamma son imagination et exalta son amour. Mais le cours de cet amour fut changé. Elle résolut de se dévouer à la félicité du jeune homme. Cette détermination rétablit le calme dans son âme, sans toutefois y établir une paix éternelle. Pour but, elle s'imposa le sacrifice; pour horizon, elle entrevit la volupté de la douleur concentrée. Elle s'accoutuma même à l'idée de servir un jour la femme du vicomte, en qualité de domestique, et d'élever leurs enfants. Certainement il fallait une piété robuste et un caractère solidement trempé pour se consacrer à un pareil martyre; mais, nous l'avons déjà dit, Guyonne était le type de la volonté morale incarnée. Il y a des consciences sûres d'elles-mêmes qui défient le mal de jamais entamer le bouclier qu'elles ont opposé à ses assauts.