Chapter 16
La nuit était tout à fait venue.
Le matelot s'agenouilla près de la couche de Guyonne, la considéra avec la tendre sollicitude d'une mère pour son enfant. A la vue des ravages que cinq années avaient faits sur la physionomie de la jeune fille, le rude marin éprouva une de ces tristesses navrantes qui courbent parfois les natures les plus insensibles. Deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.
--Pauvre enfant! dit-il, on essuyant ses pleurs avec le revers de sa main calleuse; pauvre enfant! que lui est-il advenu depuis cette nuit fatale?...
Guyonne s'agita, ses lèvres s'entr'ouvrirent:
--Jean! murmura-t-elle.
Et sa main alla se placer dans celle du matelot qui la pressa doucement dans les siennes.
--Monseigneur de Ganay! pensa-t-il; comme il sera content de la revoir! car sa disparition... Malheureux jeune homme! il l'aime autant qu'elle l'adore, c'est sûr... oui bien, par le trident de Neptune! Demain, au point du jour, j'irai... Oui. Mais d'où venait-elle? Oh! j'ai hâte de savoir...
Le sommeil surprit notre brave matelot au milieu des milliers de conjectures enfantées par l'étrange circonstance qui lui avait fait retrouver Guyonne.
III
LE MUET
Philippe Francoeur s'éveilla le premier. Il n'était pas encore jour. Des ténèbres profondes, à peine combattues par les lueurs ternes de quelques tisons agonisants, régnaient dans la cabane. Le matelot écouta un instant, en se soutenant sur le coude. La cadence régulière d'une respiration lui apprit que Guyonne dormait profondément. Il s'occupa aussitôt à ranimer le feu. Ensuite, il plaça sur les cendres chaudes un vase de terre cuite, dont la rude fabrication accusait un ouvrier peu exercé au pétrissage de la glaise, fit fondre dans le vase de la graisse, y versa des graines de maïs, puis de l'eau, boucha le tout avec un couvercle, et s'asseyant sur un billot de bois, surveilla la cuisson du déjeuner.
La flamme éclairait la cabane, et se livrait dans son intérieur à des jeux de lumière et d'ombre vraiment fantastiques. Cet intérieur était de la plus grande pauvreté. Quatre poteaux fichés en terre, reliés entre eux par des claies d'osier plâtrées de boue; un toit presque plat, percé au centre pour donner issue à la fumée, en formaient la bâtisse. Le long d'un des pans de la muraille s'étendait le lit sur lequel était couchée Guyonne. Vis-à-vis s'étalaient quelques grossiers ustensiles de ménage, de pêche, de chasse et de labour. A deux perches croisées sous le toit pendaient des chapelets de harengs, morues, sardines; des bottes d'herbages potagers et des guenilles sans nom. La porte, faite d'écorces, était placés au sud.
Alors que les clartés brillantes de la flamme commençaient à pâlir sous les feux de l'aurore, la jeune fille ouvrit les yeux.
Philippe, qui la guettait, s'approcha, d'elle sur-le-champ.
--Je suis bien, lui dit Guyonne, en devinant qu'il allait s'informer de sa santé.
--Et vos membres?
--Un peu courbaturés, répliqua-t-elle. Mais je puis marcher, et... monseigneur...
--Noble vicomte, il est cruellement changé! dit Philippe d'un ton ému.
--Ah! il vit! s'écria Guyonne avec transport.
--Il vit, oui. Mais le chagrin, les privations... Ah! il s'est passé de tristes événements depuis cette nuit... Et vous?
Guyonne ne répondait pas. Elle priait mentalement.
Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille élevait de son coeur vers le trône de l'Éternel, le matelot sortit discrètement.
Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne était levée.
--Nous allons déjeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous sentez assez forte, nous démarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera bien heureux.
Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif à Guyonne qui rougit.
Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux Yvon; mais un sentiment de délicatesse exquis l'empêchait de montrer, même en cette circonstance, à la jeune fille, qu'il avait cette connaissance. De son côté, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe Francoeur son secret n'existât plus, mais sa pudeur l'empêchait aussi de féminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidât ces deux êtres, si nobles, si purs, si dignes d'être unis par les liens d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les âmes sont naturellement belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavité de manières d'autant plus grande qu'elles ont été moins dégrossies par l'éducation. L'amour ou la sympathie font éclore en elles des fleurs d'un parfum pénétrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont s'étonnent les gens des sphères raffinées. C'est que ces âmes ne se prodiguent pas; c'est qu'elles meurent fréquemment vierges de toute affection; c'est que rarement elles rencontrent l'âme soeur qui seule peut enfanter et développer aux rayons de ses tendresses la plante exotique dont le germe est caché sous les rugosités de leurs plis.
Cependant le Maléficieux avait servi le déjeuner sur un banc de bois.
Ce déjeuner était frugal: de la soupe au maïs et du poisson boucané rôti sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent honneur.
Quand ils eurent fini, Philippe dit à Guyonne:
--Comme ça, on est capable de naviguer jusqu'au camp?
--Oh! oui; partons, repartit-elle avec empressement.
--Un moment, un moment! Avant de mettre à la voile, il faut se lester, oui bien, par le trident de Neptune! Allons, buvez une gorgée!
Guyonne fit un signe de refus.
--Buvez, buvez! insista le matelot. Nous avons douze bons noeuds à filer, et une goutte de cette liqueur...
--Non, je vous remercie.
--Ça ne vous fera pas de mal, au contraire, oui bien... C'est une distillation de notre invention, voyez-vous, mon gars! Un tout petit coup!
Plutôt pour ne pas désobliger le matelot que par goût, la jeune fille accepta. Elle se contenta de mouiller ses lèvres à la gourde que lui tendait Philippe et la lui rendit. Le Maléficieux ingurgita trois ou quatre lampées, fit claquer sa langue contre son palais, la promena sur ses lèvres, et prenant dans un coin de la cabane deux bâtons ferrés:
--Levons l'ancre, dit-il en présentant à Guyonne un des bâtons.
Il ouvrit la porte, et un flot d'éblouissante lumière envahit la hutte.
--Marchez devant, dit Philippe à Guyonne. Je m'en vais matelasser l'huis de la cambuse...
--Comment!.
--Par tribord, vous ne savez donc pas tous les tours de diable que nous jouent ces damnés Soudards? Ah! s'ils dénichaient la pêcherie des Colons...
En disant cela, il amoncelait de la neige devant la porte de la cabane. Après quoi, il monta sur le faîte, calfeutra le trou avec un glaçon et le recouvrit aussi de neige amassée par le vent.
Dès qu'il eut terminé, Philippe rejoignit la jeune fille, qui contemplait tristement la mer.
--Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il en remarquant qu'elle avait les yeux gonflés de larmes.
--Oh! bon Philippe, je souffre! répondit Guyonne d'une voix brisée.
--Venez, reprit le matelot avec un accent sympathique qui la toucha au coeur; venez! vous me conterez vos peines chemin faisant; ça vous soulagera.
Elle s'arracha à sa pénible rêverie et le suivit.
Le ciel était clair et d'un bleu de turquoise. Dans le miroir de l'Atlantique le soleil réfléchissait ses paillettes d'or. Une brise légère fredonnait à travers les rameaux des arbres chenus. C'était la mise en scène d'une de ces belles journées d'avril, grosses des promesses du printemps. Le cadre n'appartenait plus à l'hiver, le tableau le représentait encore, mais ses teintes glaciales allaient se dégradant comme dans un diorama; l'imagination voyait déjà les tapis verts de la végétation se substituer à la nappe de neige déployée sur la terre.
Les deux piétons marchaient en silence, comme absorbés par leurs propres réflexions.
Le chemin qu'ils parcouraient était d'ailleurs difficile, coupé de fondrières et de monticules formés par le tassement des glaces. Mais lorsqu'ils se furent un peu éloignés du rivage de la mer, la route devint plus praticable. Philippe Francoeur dit alors à Guyonne, en hochant la tête:
--Voilà cinq ans!
--Cinq ans! répéta-t-elle comme un écho.
--Ah! ce maudit Chedotel!
La jeune fille pâlit.
--Si jamais je jette sur lui mon grappin...
--Probablement le _Castor_ aura fait naufrage.
--Naufrage! non, répliqua Philippe d'un ton sombre. J'ai là quelque chose qui me dit... Mais suffit. Par la fourche de Neptune, la carcasse du Maléficieux est encore solide, oui bien!
--Mon Dieu! quelle existence pour monseigneur le vicomte! murmura la jeune fille.
--Une existence qui l'a blanchi et courbé comme un vieillard, dit amèrement Philippe. Vaillant jeune homme il a tout supporté, la faim, la soif, le froid, le dénûment et sans se plaindre, sans gémir! Il nous encourageait; il... Pauvre jeune homme!
Le vieux marin essuya une larme avec la manche de son habit.
--Et vous? dit-il brusquement pour faire trêve a ses cuisants souvenirs.
--Moi! dit Guyonne du ton d'une personne interrompue au milieu d'une profonde préoccupation.
--N'avez-vous point disparu dans la nuit de la révolte des Soudards?
--Cette nuit-là même!
--Et comment?
--Vous vous souvenez, dit Guyonne, que j'étais malade?
--Oui bien, vous aviez la fièvre... une suite de...
--La chute que j'avais faite et dans laquelle je m'étais cassé la jambe.
--C'est vrai, je me le rappelle, comme d'hier.
--Monseigneur avait eu la bonté de me venir visiter, continua Guyonne en baissant les yeux.
Le matelot sourit d'un air fin.
--Et puis, poursuivit-elle, vous êtes entré en criant: aux armes! et j'ai entendu des coups de mousquet.
--Les brigands, ils voulaient nous égorger!
--Tandis que j'écoutais, sans pouvoir me bouger, le Muet...
--Le Muet, qu'est-ce que c'est que ça?
--L'homme qui m'avait sauvé la vie.
--Ah bien! cette espèce de singe qui a tué Brise-tout?
--Je ne sais, dit Guyonne, mais...
--Par le trident de Neptune, il vous lui a planté un couteau pleine poitrine à ce diable de Camus, comme l'appelait Nabot, à telle enseigne que les routiers voulaient lui faire danser la danse des pendus, et sans monseigneur de Ganay... Mais vous disiez?
--Le Muet entra dans la cabane où j'étais couchée. En m'apercevant, le pauvre homme se jeta à genoux, riant et pleurant tour à tour comme un fou, me faisant des signes et...
--Et?
--Et baisant mes mains!
--Ah! le fripon! s'écria Philippe.
--Et, reprit-elle vivement, il modéra ses accès de démence, prêta l'oreille, entre-bailla la porte, lança un regard au dehors, revint près de moi, m'enroula dans les couvertures du lit, me plaça sur son épaule...
--Oui-dà, fit le Maléficieux s'arrêtant court.
--Me plaça sur son épaule et se mit à courir.
--J'y avais songé, dit Philippe en se frappant le front.
--Il m'était impossible de résister. Une torpeur accablante paralysait tous mes mouvements. A peine avais-je la conscience de ce qui m'arrivait. Le Muet marcha jusqu'au bord de la mer. Là, il me déposa dans un canot, et se mit à ramer en poussant un cri bizarre que je lui avais déjà entendu articuler quand il avait été heureux à la chasse ou à la pêche.
--Mais qu'était-ce donc que cet homme? s'enquit Philippe.
--C'était mon père! répliqua Guyonne avec émotion.
--Votre père!
--Ah! je n'en puis douter. Il avait sur la poitrine un signe que j'ai vu un jour...
Elle se mit à fondre en larmes.
--Comment! dit le Maléficieux quand elle se fut un peu calmée.
Guyonne reprit d'une voix entrecoupée de sanglots:
--Il avait fait naufrage; on le croyait mort. Ma mère se remaria; mais il paraît qu'il avait réussi à aborder sur l'île de Sable, où l'absence de tout compagnon le rendit sans doute muet et idiot à la longue.
--C'est bien étrange... bien étrange... Qu'est-il devenu?
--Il est mort!
--Mort!
--Oui, hélas! Mais laissez-moi vous finir mon récit.
Soit que ma fièvre se fût augmentée, soit que la fatigue l'emportât sur ma résolution de rester éveillée, pour voir où il me conduisait, je m'endormis. Lorsque je m'éveillai, il était à côté de moi, semblant attendre ce moment pour m'offrir à boire. Mon corps était étendu sur le gazon et un arbre touffu nous abritait contre la chaleur du jour. Recueillant mes souvenirs, je pensai que le pauvre insensé nous avait transportés dans une autre partie de l'île de Sable. Pour m'en assurer, je lui fis des signes qu'il ne comprit pas ou feignait de ne pas comprendre.
--Il était fou, dit le matelot.
--Oui, hélas! il avait perdu la raison. Il construisit promptement une cabane avec des branchages. C'est dans cette cabane que nous avons passé cinq années!
--Mais où étiez-vous?
--Je ne sais. Dès que ma santé me fut revenue, un matin, je profitai de son départ pour essayer une reconnaissance, et bientôt je dus me convaincre que nous avions quitté l'île de Sable. Le point où nous nous trouvions était un îlot, ayant au plus une lieue de circonférence. Cette découverte me plongea dans une stupéfaction affreuse. Je cherchai le canot qui nous avait amenés. Mais sans doute il l'avait submergé, car je n'en aperçus aucun vestige.
Guyonne se tut, et Philippe Francoeur la considéra avec une surprise profonde.
Au bout d'un instant, elle reprit;
--Oh! si vous saviez, Philippe, comme il fut toujours bon et dévoué pour moi, quoiqu'il ne me reconnût pas, lui! J'étais son idole. Quand il me voyait triste, il se couchait à mes pieds et pleurait; quand parfois j'étais gaie, il avait des accès de joie... Pauvre malheureux, il a péri pour moi! Sa mort a encore été un sacrifice pour me sauver... Durant les cinq années que j'ai coulées avec lui sur cet îlot, il n'a jamais manifesté d'humeur... Il ne voulait pas me voir travailler. A peine me permettait-il de l'accompagner à la pêche ou à là chasse! Pauvre Muet, pauvre père bien-aimé! car c'était mon père, j'en suis sûre, voyez-vous! Cette marque sur sa poitrine, je me la rappelais bien. Le bon Dieu veuille avoir son âme! Lorsque je faisais mes dévotions, il s'agenouillait près de moi et semblait aussi adresser une invocation au ciel.
--Quelle étrange aventure! dit le matelot. Et votre subsistance? ajouta-t-il.
--Oh! il y pourvoyait abondamment. L'îlot est plein de gibier. Le Muet était d'une adresse extraordinaire. Il s'était fabriqué un arc et rarement ses flèches manquaient le but.
--Mais l'hiver?
--Nous vivions de poisson fumé. Avec des peaux de veau marin je faisais mes vêtements. Quant aux siens, il les façonnait lui-même sans vouloir que j'y misse les mains.
--Refusait-il de vous ramener à l'île de Sable?
--Bien souvent, vous le comprenez, je témoignai ce désir. Mais alors il sanglotait, et ses larmes me tombaient sur le coeur...
--Quelle horrible situation! dit le matelot avec attendrissement;.
--Oh! j'ai bien souffert, allez! répliqua Guyonne. Cependant, si grandes qu'aient été mes souffrances, durant ces longs jours de misère et d'abattement, elles n'ont pas égalé celles que j'ai ressenties, quand je l'ai vu disparaître sous les flots.
--Il s'est noyé!
--Hier nous étions allés à la pêche sur un banc de glace qui s'était fixé à la rive sud de l'îlot. Pendant que nous pêchions, un ours énorme arriva près de nous. Mon père se précipita au-devant de l'animal, qui l'enlaça dans ses pattes et le broyait dans cet embrassement, lorsque je volai à son secours. A ce moment, la glace se rompit et l'infortuné s'enfonça dans le gouffre avec le monstre.
--Mais vous?
--Par hasard, je me trouvais sur le glaçon détaché, répondit Guyonne avec des larmes dans la voix. L'ours revint sur l'eau, il suivit le glaçon à la nage et essaya de grimper dessus; je le tuai avec une pique, mais je tombai moi-même dans la mer. Ce fut avec beaucoup de difficultés que je réussis à rattraper ma planche de sauvetage...
--Pauvre chère enfant! s'écria Philippe en attirant la jeune fille sur sa poitrine.
IV
PHILIPPE ET GUYONNE
Oubliant son rôle, Guyonne se jeta au cou du matelot et l'embrassa tendrement.
--Chère enfant! reprit Philippe avec effusion. Oh! je suis aussi heureux de vous avoir retrouvée que si vous étiez ma propre fille. Cependant, dites-moi, par quel hasard avez-vous été comprise dans la catégorie des déportés?
La jeune fille raconta son histoire.
--Oh! c'est beau, trop beau! s'écriait le Maléficieux en écoutant le récit de cet admirable dévouement.
--Mais, sainte Vierge, je n'ai fait que mon devoir, répondit Guyonne avec une charmante candeur. Vous ne savez pas combien mon beau-père aime son fils! Si on le lui avait arraché, il serait mort de chagrin; oh! c'est sûr. Et, d'ailleurs, ce pauvre Yvon, est-ce qu'il était capable d'endurer les fatigues et les privations de la vie coloniale? Moi au contraire, j'étais naturellement forte; mon départ ne devait causer qu'une affliction temporaire au vieux Perrin. Vous voyez donc bien que ma conduite est toute simple. A ma place, est-ce que vous n'en eussiez pas fait autant, vous, Philippe?
--Moi, moi! dit le Maléficieux en la couvrant de caresses, moi, je ne sais trop. Ainsi... Enfin, ça n'empêche... je ne croyais pas qu'il y eût tant de vertu sous une cotte, oui bien, par la fourche de Neptune. Mais monseigneur de Ganay sait-il tout cela?
--Oh! s'écria la jeune fille avec un geste suppliant, je vous en prie, Philippe, qu'il l'ignore toujours!
--Qu'il l'ignore! et pourquoi, mon enfant?
--Pourquoi? dit-elle en fixant sur le Maléficieux ses beaux yeux mouillés de pleurs.
--L'action que vous avez accomplie n'est-elle pas héroïque, comme dirait feu notre ami Grosbec.
--Mais, j'ai fait un mensonge à monseigneur; c'est un gros péché!
Philippe sourit.
--Que ne commet-on souvent de pareils péchés, noble fille! il y aurait moins de croquants sous la calotte du ciel; oui bien... Au surplus, Guyonne, ajouta-t-il d'un air fin, vous n'êtes peut-être pas ce que vous croyez être!
--Hein? fit la jeune fille surprise.
--Bien, bien; je m'entends. Le Maléficieux a bon oeil, bon nez, bonnes oreilles.
La soeur d'Yvon envoya au matelot un regard plein de curiosité.
--Ah! dit-il joyeusement, je vous ai mis la puce à l'oreille, demoiselle Guyonne! Hé! hé! nous redevenons fille à ce qu'il paraît. Par les flèches de Cupidon, comme ces grands yeux-là me mitraillent! Si madame ma mère m'avait seulement conçu et mis au monde vingt-cinq ans plus tard, hé! hé!
--Méchant! vous n'auriez pas été ici, et la pauvre Guyonne eût succombé, répliqua-t-elle en partageant la gaieté de son compagnon.
--C'est ma foi vrai, dit Philippe, émerveillé de cette observation qui lui parut très-profonde.
Après ces mots, ils marchèrent pendant quelque temps en silence. Guyonne était femme malgré tout; et les demi-confidence du Maléficieux lui avait mis la puce à l'oreille, suivant l'expression de ce dernier. Se rappelant son entretien avec le vicomte de Ganay, un instant avant la révolte qui avait favorisé son enlèvement, elle soupçonnait un mystère. Mais quel était ce mystère? Voilà ce que se demandait intérieurement la jeune fille, voilà ce qu'elle brûlait de demander à Philippe, voilà ce qu'elle n'osait faire, ce qu'elle ne pouvait résoudre. Le matelot la lorgnait malicieusement en dessous; mais soit qu'il ne voulût pas parler, soit qu'il craignît d'en avoir trop dit, il se taisait.
Tous deux côtoyaient alors le bord de la mer. Une chaîne de collines de glace entassées sur le rivage les empêchait de découvrir l'Atlantique. Parvenus à un coude, ils furent tout à coup arrêtés comme dans une impasse. En cet endroit, les flots avaient empilé des môles de congélations qui obstruaient la voie. Il était indispensable de franchir cette barricade, car elle s'étageait au milieu de l'unique sentier qui conduisît au camp. Essayer de tourner l'obstacle eût été périlleux, vu l'épaisseur des couches de neige dont la terre était encore cotonnée.
--Diable! exclama le Maléficieux, en mesurant de l'oeil l'obstacle au pied duquel ils venaient d'arriver; diable! voici une citadelle qui ne semble pas des plus aisées à emporter! Bon signe, toutefois, bon signe! Par la bouche de Neptune, j'aime mieux voir ces rochers de glaces qu'une gelée blanche! Ça, au moins, ça indique que monsieur l'hiver fait la grimace à monsieur le printemps qui lui répond par une nique. Allons, Yvon, donnez-moi la main et à l'assaut!
--Oh! dit Guyonne, merci, je monterai bien toute seule.
--En avant donc!
Ils commencèrent à gravir, en s'aidant de leurs piques, de leurs mains et de leurs genoux. Mais l'ascension était plus difficultueuse encore que le matelot n'avait supposé. Les blocs de glace avaient été précipités pêle-mêle les uns sur les autres; et tantôt ils projetaient une arête aiguë, tranchante, tantôt offraient un angle rentrant, tantôt une surface plane et lisse de cinquante au soixante pieds carrés. S'élever sur ces concrétions monstrueuses était un projet téméraire autant que dangereux. Four le réaliser, il fallait plus que de l'audace,--du sang-froid;--plus que de la force, un coup d'oeil sur,--Guyonne fut bien obligée d'avoir parfois recours à son compagnon, et celui-ci, quoiqu'il lui répugnât d'en appeler à l'assistance de la jeune fille, fut également obligé de réclamer ses services en plus d'une occasion. Enfin ils atteignirent une espèce d'anfractuosité située presque au sommet de cette Alpe factice. Là ils s'arrêtèrent afin de reprendre haleine. Pour être au faîte, ils n'avaient plus qu'à escalader un énorme glaçon dressé perpendiculairement sur le flanc. Mais, tandis que le Maléficieux empruntait philosophiquement une dose de vigueur à sa gourde, la glace manqua sous les pieds des deux voyageurs, et ils tombèrent dans une fondrière.
Un cri de joie jaillit de la poitrine de Guyonne. Mais Philippe, quoique surpris par la soudaineté de l'éboulement, ne perdit pas la tête. Dans sa chute, il se raccrocha au bord de l'excavation; et, grâce à ses gants de peau, il put se soutenir assez pour calculer la largeur de l'orifice. Remarquant qu'il était étroit comme le tuyau d'une cheminée, il s'arc-bouta à la paroi opposée, tira son couteau, le ficha entre deux glaçons, mit le pied sur le manche et sortit, du puits.
Une minute à peine lui avait suffit pour opérer son sauvetage.
Restait Guyonne.
Philippe aussitôt se couche à plat ventre, passe la tête dans la gueule de la fosse et aperçoit la jeune fille. Elle est à plus de dix pieds au-dessous de lui. Mais elle est debout, elle lui parle; le matelot respire.
--Les deux bâtons ferrés sont près de vous, n'est-ce pas? dit-il.
--Les voici.
--Plantez-en un à la hauteur de vos hanches; vous enfoncerez l'autre à la hauteur de votre tête, vous monterez sur le premier, en vous servant du second comme d'un point d'appui pour vos mains. Là, je vous tendrai ma ceinture, pour vous aider à vous établir à califourchon sur la deuxième pique, d'où il sera possible de vous haler, en me donnant les mains.
Guyonne se hâta de mettre ce plan à exécution.
Il eut tout le succès désirable. La jeune fille fut enfin dans les bras de son ami.
--Chère enfant, vous n'êtes pas blessée, au moins!
--Non, non, mon brave Philippe.
--Mais du sang! s'écria le matelot palpitant d'inquiétude.
--Oh! ce n'est rien, une légère écorchure que je me suis faite à la joue.
Philippe examina la blessure; elle était effectivement insignifiante.
--Sainte patronne, comment nous tirer d'ici? demanda Guyonne.
Le matelot réfléchit pendant une minute.
--Il n'y à qu'un moyen, dit-il ensuite. Je vais m'adosser à ce glaçon et vous faire la courte échelle.
--Et vous, Philippe?
--Moi! Oh! rassurez-vous. Est-ce que je n'ai pas le pied marin? est-ce qu'il y a un chat capable de passer là où le Maléficieux ne passerait pas?
--Dame! dit Guyonne en souriant, c'est qu'un chat serait fort embarrassé pour...
--Ta! ta! ta! L'escalier est prêt; houp!
Il s'était planté debout contre le monolithe de glace, le buste droit, la jambe gauche un peu avancée et un peu ployée, les bras collés aux mains, et les mains croisées, la paume tournée vers la face.