Chapter 15
--Restez plutôt, messire. Vous exposez.....
--Point de réplique! allez et faites vite!
Philippe Francoeur s'éloigna à grands pas.
Le vicomte appela. Aussitôt cinq Colons des plus robustes et des mieux armés se trouvèrent réunis près de lui.
--Vous me suivrez, leur dit-il, et quoi qu'il advienne, ne faites usage de vos armes que dans le cas de nécessité absolue. Souvenez-vous que ce ne sont pas des ennemis, mais des frères de malheur, égarés, que nous avons à combattre.
Philippe Francoeur et cinq hommes s'étant joints à eux, ils sortirent en bon ordre du retranchement, et, malgré le feu continuel des Soudards, se portèrent vers le bois.
En ce moment les nuances gris-bleu d'un gros nuage qui s'étendait au-dessus du camp se dégradèrent. Une lueur soudaine éclaira ses franges.
C'était une de ces aurores boréales si communes dans les régions de l'Amérique septentrionale.
Le phénomène s'était annoncé par un brouillard vaporeux voltigeant au nord; quelques secondes après, un arc lumineux se dessina au faîte, puis des cercles concentriques également lumineux se formèrent entre des zones obscures d'où jaillirent des rayons éclatants; ensuite les cercles et les zones s'ébréchèrent, et enfin une éblouissante auréole de feu vint couronner le sommet et inonder la campagne de clartés.
Alors, assaillis et assaillants furent en état de s'observer mutuellement.
Se voyant découvert, le chef des révoltés résolut de jouer le tout pour le tout.
--Rendez-vous et il vous sera lait grâce! cria Jean de Ganay.
--Mort aux privilégiés! répondit Pierre.
De son mousquet, il ajusta le vicomte, le coup partit, le plomb siffla aux oreilles de l'écuyer, mais sans l'effleurer.
Ce fut le signal de l'engagement.
Furieux, les colons, à leur tour, firent feu sans attendre d'ordre. Les soudards répondirent, et des deux côtés plusieurs hommes tombèrent.
Le matelot Pierre, craignant que sa troupe ne fût pas assez forte, prit un sifflet et en tira un son aigu pour rallier les deux détachements qu'il avait chargés d'attaquer le camp en flanc. Philippe Francoeur sentit de quelle importance il était pour sa cause d'empêcher ce mouvement. Avec ses cinq hommes, il se jeta au-devant de l'Italien Ludovico Ruggi et le chargea vigoureusement. L'ayant atteint lui-même sur la lisière du bois, il le saisit à bras le corps et essaya de le faire prisonnier; mais l'Italien était souple autant au moins que le Maléficieux était robuste. Pendant quelques minutes il déjoua tous les efforts du matelot pour le renverser. A la fin, haletant, épuisé, il tomba à terre. Philippe lui mit le genou sur la poitrine.
--Rends-toi; lui dit-il.
--J'étouffe! bégaya Ludovico.
--Ta parole de m'obéir, et je te donne merci.
--Je jure sur les saintes reliques! proféra l'Italien.
Philippe Francoeur ne doutant pas de la loyauté de ce germent retira son genou; mais à l'instant, même, Ruggi, sortant de son habit un long stylet, s'élança sur le matelot et il allait l'assassiner lâchement, lorsqu'une détonation retentit.
L'Italien tourna deux fois sur lui-même et retomba sur le gazon.
--Eh bien, que dites-vous de mon coup d'essai, maître Philippe? nasilla une voix.
--Comment, c'est toi, morveux! repartit le matelot.
--Oui bini, par la fourche de Neptune! reprit Nabot en ricanant. Moi qui vous ai débarrassé de ce fai-chien-là? eh! eh! dites donc que je ne suis bon qu'à plumer des oisons! Savez-vous que le signor Ludovico vous ménageait un vilain quart d'heure!
--Tu es un brave garçonnet.
--Fausse monnaie que les louanges, marmotta le Nabot en rechargeant le pistolet dont il s'était si adroitement servi.
La lutte était toujours acharnée à l'endroit où Philippe avait laissé le vicomte. Il y courut. L'aurore boréale s'éteignait déjà, les ténèbres reprenaient leur empire.
Comme le Maléficieux reparaissait dans la mêlée, il aperçut un individu accroupi derrière un pin qui, le mousquet à l'épaule, la main sur la détente, ajustait Jean de Ganay. S'élancer sur cet individu, rabattre violemment l'arme, fut pour le matelot l'affaire d'une seconde; mais le coup partit, et Philippe Francoeur reçut la balle dans la cuisse.
Exaspérés, les Colons se ruèrent sur les Soudards, qui commencèrent à fuir dans toutes les directions. Un quart d'heure après, ils étaient entièrement dispersés.
La révolte apaisée, le vicomte fit apporter des torches, et on procéda à l'examen des pertes. Heureusement elles n'étaient pas considérables. Trois colons et deux soudards étaient restés sur le champ de bataille; les premiers avaient, en outre, quatre hommes de blessés plus ou moins grièvement; les seconda avaient enlevé les leurs. Les victimes furent transférées au camp, les unes pour y recevoir les soins qu'exigeait leur état, les autres une sépulture commune.
Ces devoirs accomplis, le vicomte posa des sentinelles autour du camp, et avant de se livrer au repos voulut rassurer sa mystérieuse protégée.
Le jour se levait.
Jean trouva le Maléficieux étendu en travers de la porte de la cabane.
--Que faites-vous là? demanda Jean.
--Messire, répliqua simplement le digne matelot, je gardais.
--Mais votre blessure!
--Ce ne sera rien. Ceux qui m'ont apporté là prétendaient me déposer dans la cambuse, mais.....
Philippe posa le doigt sur ses lèvres en souriant.
--Généreux ami! s'écria le vicomte avec une effusion sincère; oh! je n'oublierai jamais la noblesse de votre coeur!
--Ne pensez pas à moi, messire. Entrez plutôt.
Jean de Ganay poussa la claire-voie, et aussitôt une exclamation vibrante jaillit de ses lèvres.
Guyonne avait disparu!
TROISIÈME PARTIE
OU GUYONNE ET JEAN DE GANAY
I
CINQ ANS APRÈS
Il est environ huit heures du matin. L'air est froid et imprégné d'une moiteur pénétrante. Des vapeurs épaisses, grisâtres, s'élèvent de toutes parts. On ne distingue pas à dix pas devant soi.
Debout sur la glace, deux Individus se livrent à la pêche.
Ils sont hermétiquement enveloppés dans des peaux de loup marin, qui leur encapuchonnent la tête de telle sorte que l'on n'aperçoit que leurs yeux.
La coupe de ces vêtements est aussi grossière que la matière dont ils sont faits. Cependant celui du plus petit des deux individus a une forme moins brute; et soit que la personne qui le porte sache mieux s'habiller que son compagnon, soit que sa conformation ait plus de souplesse, ce costume, quoique singulier, n'a pas mauvaise apparence.
C'est une espèce de blouse descendant jusqu'aux genoux, puis des pantalons à pied qui s'attachent à la ceinture. Des gants de pelleterie emprisonnent les mains.
Près des deux individus, un bon feu, au-dessus duquel rôtissent des poissons; et, à côté du feu, une large planche plate, légèrement recourbée à l'une de ses extrémités, et qui sert probablement aux inconnus de traîneau pour véhiculer les produits de leur pêche.
A cette pêche, ils procèdent de la manière suivante:
Par un trou pratiqué dans la glace avec une pique, ils passent une corde de nerf d'animal que termine un hameçon fait avec un clou. Un morceau de chair tient lieu d'amorce. Quand le poisson mord, ils retirent la corde, et une sole ou une morue va grossir le tas de victimes amoncelées au bord du trou.
Les deux pêcheurs n'articulent pas une parole. Mais, de temps eu temps, le plus grand tousse; l'autre alors lève la tête, et ils se font des signes à la façon des muets.
Cependant le brouillard se dissipe peu à peu. Mais le ciel reste couvert de nuages cotonneux qui roulent lentement du nord au sud. Insensiblement, l'horizon étend ses barrières. La nappe de glace s'allonge, puis elle se frange de bizarres déchiquetures, et enfin aboutit à la mer, de laquelle s'élancent des brumes follettes qui dansent à la cime des vagues.
D'intervalle en intervalle, des bruits se font entendre. Ils ressemblent au fracas lointain du canon ou à des mugissements souterrains.
Les deux pêcheurs ne paraissent pas s'inquiéter de ces sons. Mais, tout à coup, un grognement sourd retentit vers l'ouest: nos inconnus tressaillent, échangent un regard, et fixent leurs yeux dans la direction d'où vient le grognement.
La densité du brouillard les empêche de rien découvrir encore. Toutefois, ils ont interrompu leur occupation. L'un et l'autre ont empoigné une pique et un couteau.
Un second grognement frappe leurs oreilles; il est plus rapproché que le premier. Alors, le plus grand des deux individus prenant son compagnon par la main, lui montre du bout de sa pique un point, noir se dessinant derrière un glaçon. Le point grossit: c'est une masse, c'est un corps animé, un quadrupède, un ours!
Une minute s'écoule. Les pêcheurs guignent d'un oeil l'animal qui s'avance avec lenteur, et, de l'autre, se consultent réciproquement. Leurs bras s'agitent comme dans une discussion. On dirait que le grand vent aller à la rencontre du terrible carnivore, et refuse au petit la permission de l'accompagner. D'autre part, le petit insiste. L'ours avance toujours. Il est parfaitement visible. En marchant, il aspire l'air et pousse des grondements sinistres.
La taille du carnassier est énorme. Son pelage, d'un roux foncé et luisant, est, malgré la longueur des poils, froncé de plis qui annoncent la maigreur. Ses prunelles ardentes, flamboyant comme des escarboucles, sa langue qu'il promène sur ses labiales, sa langue d'un rouge de sang, indiquent qu'il cherche une pâture.
Il vient de flairer la chair, il renifle bruyamment, s'arrête, lève son museau et aperçoit, les pécheurs. Sa queue s'agite, ses muscles frémissent, puis il fait un mouvement comme pour prendre sa course; puis il hésite, reste là le corps démesurément tendu, le nez au vent; puis il projette une patte, la retire, ferme vivement ses paupières, les rouvre plus vivement encore, lance un regard farouche et incertain, se consulte, se dresse à demi sur les pattes de derrière, retombe pesamment, fait un bond et se retient encore.
Alors, le plus grand de nos personnages, ayant triomphé des insistances de son camarade, sa porte en avant. Mais, il a déposé sa pique, enlevé son gant de la main droite, et se dirige vers l'animal, sans autre arme qu'un long coutelas.
L'ours sent un ennemi. Ses indécisions cessent. Il s'assied sur son train de derrière, et, tout en surveillant le pêcheur de sa pupille éclatante, il peigne complaisamment sa robe avec ses griffes acérées comme des pointes d'acier.
Déjà le pêcheur n'est séparé que par une distance de cinq pieds de son formidable adversaire. A son tour, il fait halte. Une demi-minute durant, ainsi que deux athlètes prêts à s'étreindre corps à corps, l'homme et la bête se toisent, s'étudient.
L'autre pêcheur accourt; et, à cet instant, le premier s'élance bravement sur l'ours qui se dresse debout, ouvre ses membres de devant, entre lesquels se précipite le hardi pêcheur. Son bras droit brandit le couteau, et, quoiqu'à demi-étouffé par la patte gauche du plantigrade, qui tâche de lui briser les reins contre sa poitrine, il va le frapper au défaut de l'épaule, quand, d'un coup d'ongle, ce dernier lui déchire la main droite et fait choir le couteau.
La douleur arrache un cri à l'homme, et il roule sur la glace avec le quadrupède.
C'en est fait de l'assaillant, car déjà on entend le cliquetis de ses vertèbres qui se disloquent, et des flots de sang rougissent le théâtre du combat. Mais un secours survient. Le second pêcheur fond sur l'ours, le frappe vigoureusement de sa pique sur le dos. La pique rebondit sans entamer la carapace du roi des régions boréales.
Néanmoins, il abandonne sa proie pour se ruer sur le nouvel agresseur, lorsque grince un craquement lugubre. Puis, en moins d'une seconde, la glace ploie, elle se disjoint, se divise!
L'ours et le cadavre de sa victime disparaissent dans un abîme.
L'irruption des eaux couvre le bruit de ces deux corps qu'elles ont reçu dans leur sein.
Mais, chassé par les flots courroucés, un gigantesque fragment de glace dérive, s'éloigne. Par bonheur, le deuxième inconnu s'est trouvé dessus au moment de la séparation. Espérant que son malheureux ami remontera à la surface du gouffre, il s'accroupit au bord du glaçon et interroge anxieusement le cercueil liquide. Déjà l'onde bouillonne, éructe des myriades de globules, une espérance se glisse au coeur de l'homme! Ses yeux disent au ciel une prière de gratitude, mais ce mouvement de joie fébrile s'évanouit plus vite que l'éclair. Des incommensurables profondeurs de la mer surgit une tête velue!
Plein d'angoisses, le pêcheur saisit sa pique. Un duel s'engage entre l'animal et lui. Mais le premier n'a pas l'avantage. Obligé de se soutenir sur l'eau, il tâche d'ancrer ses ongles dans les parois du glaçon. Elles s'exfolient, cèdent. Le monstre enfonce. Il reparaît, recommence ses tentatives. Un coup de pique sur le crâne le précipite de nouveau au fond des plaines aquatiques. Ruisselant d'eau, de sang, la langue pantelante, les narines fumantes, il ne se décourage pas. Le voici qui s'agite, qui fend ces lames, se cramponne à l'épave naturelle, et cherche à se hisser. La pique du pêcheur bat son crâne comme le bélier bat une muraille. Et vainement! le fer s'émousse contre l'os. Un marteau produit plus d'effet sur l'enclume!
L'ours, échauffé, haletant, exhale des souffles ronflants comme ceux d'un soufflet de forge, et ses yeux ne quittent pas l'ennemi qui le harasse. Enfin, il fléchit, ses jarrets se détendent; l'inconnu, pensant que le monstre va s'engloutir, suspend ses coups pour reprendre haleine. Mais ce n'est qu'un moment de trêve. Son ennemi s'apprête à faire un suprême effort. Il thésaurise un reste d'énergie, ranime une étincelle de vigueur, puis, rivant soudain ses pieds dans la glace concassée, il ramasse son torse et émerge de l'eau! Le pécheur a frémi. Il a brandi son arme et l'a dardée dans la gueule de l'ours, qui lâche prise et retombe dans les flots, avec le vainqueur entraîné par l'impétuosité mal calculée, de son élan!
L'onde tourbillonne, tourbillonne!
Mais l'inconnu est bon nageur; il ne tarde guère à revenir à fleur d'eau. A lui maintenant de s'accrocher au glaçon! Heureusement, les griffes de l'ours y ont creusé des entailles qui permettent aux doigts de s'incruster. Bien que gêné par son vêtement, bien qu'alourdi par le poids de l'eau dont il était trempé, notre personnage, déployant toutes les forces que la nature lui a données, réussit, avec ses poings et ses genoux, à sa replacer sur le glaçon.
Ensuite, brisé de fatigue, il s'affaisse sans connaissance.
Cela se passait le vingt-sixième jour du mois d'avril de l'an de grâce mil six cent trois!
II
CINQ ANS APRÈS. (SUITE)
L'intensité du froid agit comme un réactif sur le pêcheur. Ayant recouvré ses sens, il essaya de se remuer; mais la gelée avait glacé ses vêtements. Ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés qu'il parvint à étirer ses membres, puis à reprendre la position verticale. Une fois la rigidité qui guindait ses mouvements vaincue, il interrogea sa mémoire. L'image du combat avec l'ours lui apparut. Songeant à la triste fin de son compagnon, il poussa un profond soupir et se prit à sangloter. Puis, ses regards se portèrent vers l'horizon. L'Océan l'entourait de toutes parts. Il frissonna. N'avait-il donc si courageusement lutté contre une bête féroce que pour périr de froid et de faim? Tout à coup, une lueur de joie l'illumina:--l'infortuné avait aperçu sur le glaçon-esquif le feu que son camarade et lui avaient, allumé pour faire cuire leur modeste repas. Il s'approcha immédiatement du brasier, le raviva, et, tandis qu'une flamme pétillante s'en échappait, il rabattit, le capuchon qui cachait son visage.
Le lecteur l'a deviné: le pêcheur c'était Guyonne. Mais que la belle jeune fille était changée! Où était cette carnation fraîche et rosée qui eût défié le pinceau de l'Albane? où ces chairs souples et fermes que le printemps de la vie avait pétries? où ces traits si purs, si charmants, qui séduisaient le regard, enchantaient l'imagination? où cette sève de jeunesse dont sa physionomie révélait jadis l'abondance et la force? Tout cela, hélas! avait disparu. C'était bien encore cette chevelure opulente et soyeuse, ce front large et bombé, cette figure d'une grandeur imposante; mais la figure était sèche, le front plissé par des rides précoces, la chevelure sillonnée ça et là par des fils argentés. Quelle maladie physique ou intellectuelle avait donc torturé Guyonne, depuis cinq années? car, si son aspect annonçait les douleurs physiques, il exprimait aussi les angoisses mentales. Dans ses yeux on lisait tout un livre de misères.
Ah! bien des attentes déçues, bien des soucis cuisants avaient stigmatisé la pauvre fille de leur empreinte indélébile!
Cependant le jour avançait. Les brouillards s'étaient complètement dissipés. Avec leur résolution, l'atmosphère s'était adoucie. Il était près de midi, et le soleil déchirant, enfin, les voiles qui l'obscurcissaient, brilla dans toute la splendeur de sa majesté.
Sur le glaçon qui portait les destinée de Guyonne, se trouvait une assez bonne quantité de bois. Elle jeta dans le foyer une partie des combustibles, et quand la chaleur combinée du brasier et de l'astre du jour eut réchauffé son corps, elle fit griller un poisson et le mangea. Restaurée par la nourriture, elle réfléchit ensuite à sa situation. Cette situation était aussi triste, aussi désespérée que possible.
Seule la Providence divine pouvait sauver l'infortunée. Guyonne était pieuse: elle se mit en prière.
Sa prière terminée, elle se releva plus confiante.
Poussé par une légère brise du nord, le glaçon naviguait toujours vers le sud. Guyonne, les yeux attachés dans cette direction, espérait que le vent et la marée le porteraient près d'une île. Une partie de l'après-midi se passa ainsi. Mais, quand le soleil commença à descendre au couchant, la pauvre fille sentit renaître ses terribles appréhensions. Elle avait épuisé sa provision de bois. Le froid reconquérait son empire, et pour ne pas geler sur pied, notre héroïne était obligée de faire et refaire à grands pas le tour de sa glaciale embarcation. A quatre heures, Guyonne exténuée par la fatigue, et saisie par l'inclémence de la température, Guyonne tomba à genoux, tira de son sein un scapulaire qui ne l'avait jamais quittée, le baisa dévotement, et élevant ses mains jointes au ciel, avec un air de douloureuse résignation se prépara à mourir.
A ce moment, son existence entière se refléta comme dans un miroir aux yeux de son esprit. Elle retourna au toit natal, à la chaumière de sa famille, près de Saint-Malo; elle revit sa tendre mère, prêta l'oreille aux légendes qu'elle lui racontait le soir pendant la veillée, entendit la bénédiction que lui avait donnée le vieux Perrin, son beau-père, au jour où elle s'était sacrifiée pour Yvon; puis elle aperçut le _Castor_, frissonna devant Chedotel, rougit de plaisir en contemplant le visage du vicomte de Ganay, répliqua en balbutiant aux questions du jeune homme, admira sa belle prestance, ses brillantes qualités, nagea au milieu des rêves d'amour que tant de fois elle avait évoqués, et intercéda la grâce du Seigneur pour le salut du bien-aimé.
Le sang lui figeait de plus en plus dans les veines; tout son corps grelottait, et la mort imprimait déjà son sceau sur la pauvre créature. Mais avant de rendre l'âme, talonnée par l'instinct de la conservation, plus impérieux que la volonté même, elle étendit son regard droit devant elle.
Alors, il lui sembla distinguer une ligne blanche qui tranchait sur le vert foncé de l'Océan. D'abord, Guyonne pensa être le jouet d'un vertige. Elle abaissa ses paupières, les releva au bout de quelques secondes. La ligne blanche se dessinait plus ferme, plus sensible. Elle était même pointillée d'ombres noires, et ressemblait à une plaine de neige parsemée d'arbres dépouillés de leur feuillage, vue de loin.
--Sainte-Marie, mère de Dieu, se pourrait-il que vous eussiez exaucé mes voeux! murmura Guyonne d'une voix affaiblie.
Elle essaya de se lever, mais ses jambes refusèrent de la servir.
--Ma patronne! pensa la jeune fille, plus effrayée de sa nouvelle position qu'au moment où elle aspirait presque à exhaler le dernier soupir; ô ma patronne miséricordieuse, prêtez-moi la force nécessaire pour vivre encore, et je jure de consacrer le reste de mes jours au culte de notre miséricordieux Sauveur.
Après cette invocation, elle s'agita en conservant toujours la même posture. Le fluide vital, fouetté par un retour d'énergie et par ses mouvements en tous sens, reprit sa circulation. Guyonne frictionna alors tour à tour ses jambes. Elle parvint à en bouger une, puis l'autre, et enfin à se mettre debout.
Là, ligne blanche s'élargissait. Il n'en fallait pas douter, c'était une île.
Guyonne réitéra ses efforts, peu à peu, l'engourdissement de ses membres se dissipa. Elle s'habitua à faire un pas, deux. Elle marcha, elle courut! Et l'espérance, et le bonheur faillirent la rendre folle de joie!
La marée montait!
Une demi-heure s'écoule! L'île n'est plus qu'à quelques toises de la jeune fille, qui pousse des cris, autant pour s'assurer qu'elle existe, qu'elle a échappé à un affreux trépas, que pour traduire les émotions désordonnées de son coeur! Et subitement, elle se tait, elle examine! Guyonne vient de remarquer une spirale de fumée tournoyant au-dessus d'un monticule de neige; et elle appelle de toute la puissance de ses poumons!
Un être humain sort du monticule. Il chemine avec défiance vers le rivage, et il aperçoit la personne dont les clameurs l'ont attiré. Aussitôt il fait un geste de surprise.
--Sauvez-moi! oh! sauvez-moi! répéta la jeune fille éperdue.
Au son de cette voix, la surprise de l'homme augmente. Il s'éloigne avec rapidité. Guyonne, craignant qu'il ne l'abandonne, se laisse aller à une indicible terreur; car repoussé par le renvoi des vagues, son glaçon double lentement la pointe de l'île, et semble près de regagner la haute mer. Mais ce surcroît d'affliction ne dure pas, l'homme reparaît. Il est monté dans un canot et fait force de rames pour rejoindre l'épave de glace. Il arrive. Guyonne va se trouver mal.
--Yvon! s'écrie l'homme, on la recevant dans ses bras.
Il lui pose sur la bouche le goulot d'une gourde qui contient du genièvre; Guyonne en avale une gorgée.
--Philippe! dit-elle en lui pressant la main.
Le Maléficieux lui frotte les tempes avec le tonique. Elle le remercie des yeux. Il l'enlève sur ses bras et la dépose dans le canot.
En moins d'un quart d'heure, le brave matelot a transféré sa protégea dans une cabane pratiquée sous la neige. Un feu ardent flambe, au centre. La chaleur redonne des forces à la jeune fille. Un pâle sourire vient effleurer ses lèvres décolorées.
--Encore un coup, dit Philippe en lui présentant la gourde.
Guyonne fit un signe négatif.
--Buvez, reprit le matelot avec insistance.
Puis quand elle eut obéi, il lui dit avec timidité;
--Pouvez-vous changer de vêtements?
Guyonne rougit.
--Je vais, ajouta le Maléficieux, aller quérir des aliments. Pendant ce temps-là...
Ne trouvant pas de mots pour achever sa phrase, il sortit.
Quoique bien faible, et souffrant cruellement de tous les membres, la jeune fille s'empressa de remplacer par un habillement de fourrures que le Maléficieux avait étalé près d'elle, son accoutrement hérissé de frimas et de glace. Mais elle fut incapable de se chausser; et, se sentant froid aux pieds, elle eut l'imprudence de les approcher près du foyer. Philippe Francoeur étant rentré sur ces entrefaites, remarqua à la lueur des charbons que l'épiderme des jambes de Guyonne était marbré de taches livides.
--Insensée! s'écria-t-il, en l'emportant loin du feu, ne savez-vous pas à quoi vous vous exposez!
Et sans dire un mot de plus; il ramassa une poignée de neige et se mit à frictionner rudement les parties attaquées par la gelée.
Quant il pensa avoir suffisamment rétabli la sécrétion dans les canaux sanguins, il prépara en un coin de la cabane un lit de branchages secs, recouverts de peaux de mouton, et y coucha la jeune fille qui ne tarda à s'endormir.