L'île au trésor

Part 7

Chapter 73,932 wordsPublic domain

Les yeux de John Silver s'allumèrent comme braise tandis qu'il prenait la carte. Mais un coup d'œil sur le papier m'avait suffi pour deviner qu'il allait être désappointé dans son attente. Cette carte-là n'était pas celle que nous avions trouvée dans le coffre de Billy Bones: c'était une simple copie, parfaite de tous points pour les noms, altitudes et sondages; seulement, on avait eu soin d'omettre les croix rouges et les notes manuscrites. Si vif que fût son dépit, Silver eut la force de le dissimuler.

«Oui, c'est bien l'endroit, et joliment dessiné! dit-il. Qui peut bien avoir dressé cette carte? je me le demande. Ce ne sont sûrement pas les pirates, qui étaient bien trop ignorants!... Ah! voilà le «Mouillage du capitaine Kidd», comme l'appelait mon camarade!... Il y a là un fort courant allant au sud, puis au nord et à l'ouest, le long de la côte.

Vous avez eu bien raison, capitaine, d'appuyer sur le vent et de laisser l'île à bâbord,--au moins si votre intention est d'y mouiller; il n'y a pas de meilleure relâche dans ces parages.

--C'est bien, mon brave, répondit le capitaine. Vous pouvez aller... Si j'ai encore besoin du secours de votre expérience, je vous le dirai.»

J'étais stupéfait de l'audace avec laquelle John Silver avouait connaître l'île. Presque aussitôt, à ma frayeur extrême, il se rapprocha de moi. Certes, il ne pouvait se douter que, du fond du tonneau aux pommes, j'avais entendu l'exposé de ses atroces projets; et pourtant je venais de concevoir une horreur si vive de sa cruauté et de son hypocrisie que je pus à peine réprimer un tressaillement en le voyant poser sa main sur mon épaule.

«Ah! fit-il, c'est un vrai paradis que cette île pour un garçon de ton âge! Vas-tu t'en donner, de grimper aux arbres, de te baigner, de poursuivre les chèvres sauvages et d'escalader les montagnes!... Rien que d'y penser, je me sens rajeunir de trente ans!... je ne pense plus à ma béquille!... Est-ce assez bon, tout de même, d'être jeune et d'avoir ses dix doigts aux pieds!... Quand tu iras à terre, fillot, ne manque pas de venir trouver le vieux John; ce sera bien le diable s'il ne te remplit pas les poches pour ton goûter!...»

Sur quoi il me passa amicalement la main sur l'épaule et descendit en clopinant dans les régions inférieures.

Le capitaine Smollett, le squire et le docteur étaient en train de causer sur le gaillard d'arrière; et, malgré mon impatience de leur dire ce que je venais d'apprendre, je n'osais pas les aborder ouvertement. Comme je cherchais une excuse pour m'approcher d'eux, le docteur Livesey m'appela pour me prier d'aller lui chercher sa pipe. Je ne fus pas plus tôt à portée de son oreille que je lui dis à voix basse:

«Docteur, j'ai de terribles nouvelles!... Veuillez, je vous prie, dire au capitaine et au squire de descendre au salon, et trouvez un prétexte pour m'envoyer chercher...»

La physionomie du docteur s'altéra un instant; mais presque aussitôt il reprit possession de lui-même.

«Merci, Jim, c'est tout ce que je désirais savoir, dit-il à haute voix, comme si je venais de répondre à une question.»

Là-dessus, il tourna sur ses talons et rejoignit les deux autres. Ils causèrent un moment, et je compris que le docteur leur avait transmis ma requête, quoique aucun d'eux ne donnât le moindre signe d'inquiétude ou même d'étonnement; car aussitôt le capitaine donna un ordre à Job Andersen, et le fifre appela tout le monde sur le pont.

«Mes enfants, dit le capitaine, la terre qui vient d'être signalée est le but de notre voyage. M. Trelawney, comme vous le savez, est la générosité même. Il vient de me demander si j'ai été content de vous au cours de la traversée, et, comme je n'ai eu qu'à me louer de l'équipage, il a été convenu que nous boirions à votre santé, lui, le docteur et moi, et qu'en même temps vous boiriez à la nôtre une double ration de grog. Si vous me permettez de vous en dire mon avis, je trouve que c'est fort aimable de sa part. Et si vous partagez cette opinion, vous ne manquerez pas de donner une acclamation au gentleman qui vous régale.»

Naturellement l'acclamation ne se fit pas attendre. Et tous ces hommes avaient l'air de la donner de si bon cœur, que j'en venais à me demander s'il était bien possible qu'ils eussent ourdi contre nous une trahison si noire.

«Un hourra pour le capitaine Smollett!» proposa John Silver, quand le tumulte se fut apaisé.

Celui-là aussi fut poussé avec enthousiasme. Après quoi, les trois gentlemen descendirent au salon; et, bientôt après, je reçus l'ordre de les rejoindre.

Sur la table, autour de laquelle ils avaient pris place se trouvaient une bouteille de vin d'Espagne et une assiette de raisins secs. Le docteur fumait, sa perruque posée sur ses genoux; je savais que c'était chez lui le signe d'une grande perturbation. La fenêtre de poupe était ouverte, car il faisait très chaud, et l'on voyait la lune se mirer dans le sillage du navire.

«Voyons, Hawkins, ce que vous avez à me dire, commença M. Trelawney. Nous vous écoutons.»

Je racontai alors, aussi brièvement que possible, ce qui m'était arrivé et la conversation que j'avais surprise. Pas un de mes trois auditeurs ne m'interrompit par une parole ou même par un geste; mais leurs yeux restèrent tout le temps fixés sur mon visage. Quand j'eus fini:

«Jim, assieds-toi là,» me dit le docteur.

Il me fit prendre un siège auprès de lui, me versa un verre de vin, me donna une poignée de raisins. Puis tous trois, avec un grand salut, burent gravement à ma santé, pour le service que je venais de leur rendre, pour l'heureux hasard qui m'avait favorisé, et pour le courage dont j'avais fait preuve.

«Capitaine, dit alors le squire, vous aviez raison, et j'avais tort. Je reconnais que je suis un âne bâté, et j'attends vos ordres.

--Pas plus âne que moi, monsieur, répliqua le capitaine. Jusqu'à ce soir, je n'avais jamais entendu parler d'un équipage complotant de se révolter qui ne laissât pas percer ses projets d'une manière ou d'une autre. Mais celui-ci me confond; je n'y comprends rien!

--Permettez, capitaine, l'explication est fort simple, dit le docteur. C'est John Silver qui a tout fait. Et John Silver, ne vous y trompez pas, est un homme remarquable.

--Il ferait surtout remarquablement bien au bout de la grande vergue, pendu par le cou, reprit le capitaine. Mais nous bavardons, et cela ne mène à rien. Analysons la situation, cela vaudra mieux, n'est-il pas vrai, monsieur Trelawney?

--Monsieur, vous êtes notre commandant; c'est à vous de parler! dit le squire d'un air magnanime.

--Je parle donc... Il me semble que trois ou quatre points se dégagent du récit de Jim. Le premier, c'est qu'il faut aller de l'avant; si je donnais l'ordre de virer de bord, les gaillards se révolteraient sur l'heure. Le second, c'est que nous avons du temps devant nous, au moins jusqu'à ce que le trésor ait été trouvé. Le troisième, c'est que quelques-uns des hommes sont encore avec nous... Or, nous ne devons pas nous le dissimuler: tôt ou tard, il faudra en venir aux coups. Je propose donc de prendre, comme on dit, l'occasion aux cheveux, et de tomber sur les mécréants au premier moment favorable, quand ils s'y attendront le moins. Nous pouvons, je pense, compter sur vos domestiques, monsieur Trelawney?

--Comme sur moi-même, déclara le squire.

--Cela fait déjà trois. Avec nous quatre, en comptant Hawkins comme un homme, cela fait sept. Quant aux autres fidèles...

--Ce sont probablement les hommes directement engagés par Trelawney avant qu'il eût rien à faire avec John Silver, fit remarquer le docteur.

--Hélas! dit le squire, Hands était de ceux-là.

--Moi aussi, j'aurais pensé pouvoir me fier à Hands, déclara le capitaine.

--Quand je pense que ces misérables sont Anglais, il me prend des envies de faire sauter le navire! s'écria M. Trelawney.

--Bref, messieurs, reprit le capitaine, la situation n'a rien de gai. Le mieux que nous puissions faire est de nous tenir sur nos gardes et d'attendre l'occasion. Ce n'est pas amusant, je le sais. On aimerait mieux en venir tout de suite aux mains. Mais ce serait folie tant que nous ne saurons pas exactement quelles sont nos forces. Donc, mettons en panne et guettons le vent, voilà mon avis.

--Jim peut nous être plus utile que personne, dit le docteur. Les hommes ne se méfient pas de lui, et il est fin comme l'ambre.

--Hawkins, j'ai en vous une confiance prodigieuse,» ajouta le squire.

Si flatteuse qu'elle fût, cette confiance me semblait bien peu justifiée, à moi qui me sentais jeune et sans expérience. Et pourtant un singulier concours de circonstances devait véritablement faire de moi l'artisan du salut commun.

En attendant, nous avions beau compter, nous n'étions sûrs que de sept hommes sur vingt-six; et, sur les sept, il y avait un enfant; de sorte qu'en réalité notre parti se composait de six hommes faits contre dix-neuf.

XIII

COMMENT JE DÉBARQUAI

Au jour, quand je montai sur le pont, l'aspect de l'île n'était déjà plus celui de la veille. Quoique la brise fût complètement tombée, nous avions fait du chemin pendant la nuit, et nous étions maintenant en panne à un demi-mille environ au sud-est de la côte orientale. A perte de vue, les terres étaient couvertes de bois, sur la teinte sombre desquels tranchait le sable jaune de la plage. Çà et là s'élevaient de grands arbres de l'espèce des pins, parfois isolés, parfois groupés en bouquets. L'ensemble était monotone et triste. Toutes les hauteurs qui le dominaient avaient des formes bizarres et se composaient de rochers nus entassés en amphithéâtre. La Longue-Vue, qui avait au moins trois cents pieds de plus que les autres, était aussi la plus étrange, presque à pic de tous côtés, et coupée net au sommet, comme le piédestal d'une statue.

L'_Hispaniola_ roulait ferme, ses boutes-hors tirant sur les poulies, son gouvernail battant la poupe, toutes ses membrures craquant, gémissant et grinçant comme le plancher d'une usine. J'étais obligé de me tenir accroché à un cordage pour ne pas tomber; tout tournait autour de moi; car, quoique assez bon marin quand nous étions en marche, je n'ai jamais pu m'habituer sans mal au cœur à me sentir ainsi roulé comme une bouteille flottante, surtout le matin, et l'estomac vide. Peut-être l'aspect désolé de l'île, avec ses bois mélancoliques, ses rochers stériles et les brisants sur lesquels on voyait la mer se précipiter en écumant, avec un bruit de tonnerre, avait-il aussi sa part dans l'impression de malaise et de tristesse que j'éprouvais. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en dépit du soleil brillant au-dessus de nos têtes, en dépit des oiseaux qui remplissaient l'air de leurs gazouillements, et de la satisfaction qu'on éprouve généralement à voir la terre après une longue traversée, je sentais, comme on dit, mon cœur descendre à mes talons; et jamais, depuis ce premier regard, je n'ai pu seulement penser sans dégoût à l'île au trésor.

Nous avions en perspective une matinée de rude labeur; car il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et il fallait par conséquent mettre les canots à la mer pour remorquer le schooner, à la rame, l'espace de trois ou quatre milles, jusqu'à l'étroit goulet qui conduisait au havre du Squelette. Je m'offris à aller dans un des canots, où je n'avais naturellement que faire. Il faisait une chaleur accablante, et les hommes pestaient de leur mieux en poussant l'aviron. Le canot où je me trouvais avait pour chef Andersen, qui, au lieu de maintenir la discipline, murmurait plus haut que les autres.

«Enfin, dit-il en jurant, ce n'est pas pour toujours, heureusement!»

Cela me parut fort mauvais signe, car, jusqu'à ce moment, les hommes avaient travaillé de bon cœur et de bonne humeur. Évidemment, la vue seule de l'île suffisait à mettre toutes les cervelles en ébullition.

Pendant toute la durée de cette laborieuse manœuvre, John Silver, debout dans le canot de tête, servit de pilote; il connaissait manifestement la passe comme sa poche, et, quoique l'homme qui tenait la sonde trouvât fréquemment plus ou moins d'eau que n'en indiquait la carte, John Silver n'hésita pas une seule fois.

Nous nous arrêtâmes à l'endroit même où une ancre était marquée sur la carte, à un tiers de mille environ de la côte, entre la terre et l'île du Squelette. Le fond de la mer était du sable fin. La chute de notre ancre mit en rumeur des milliers d'oiseaux qui s'élevèrent en tournoyant au-dessus des bois. Mais ils redescendirent en moins de quatre ou cinq minutes, et tout retomba dans le silence.

Cette petite rade était complètement entourée de terres, perdue dans les bois, en quelque sorte, car les arbres venaient jusqu'à la ligne des hautes marées, sur une plage très basse, et les collines se trouvaient à une assez grande distance. Deux ruisseaux marécageux se déversaient dans cette espèce d'étang, non sans se répandre à leur embouchure sur une assez vaste surface de terres molles et humides. Aussi la végétation, sur cette partie de la côte, avait-elle une sorte d'éclat empoisonné.

Un fortin entouré de palissades avait été construit sur la droite, comme on le verra bientôt. Mais il était impossible de l'apercevoir du schooner, à cause des arbres qui le masquaient, et, n'eût été la carte ouverte sur l'habitacle de la boussole, nous aurions pu croire, tant l'aspect général du site était sauvage, que nous étions les premiers à pénétrer dans cette baie, depuis que l'île avait surgi à la surface de la mer. On n'entendait ni un souffle de vent ni un bruit quelconque, hors le ressac des vagues sur les brisants, à plus d'un mille de distance. Il y avait dans l'air une odeur toute spéciale d'eau stagnante, de feuilles d'arbre et de troncs pourris. Je remarquai que le docteur en était désagréablement impressionné et faisait la grimace, comme s'il avait senti un œuf gâté.

«Je ne garantis pas qu'il y ait des trésors ici, dit-il, mais je garantis bien qu'il y a de la fièvre.»

Si l'attitude de l'équipage était déjà alarmante dans les canots, elle devint tout à fait menaçante quand les hommes remontèrent à bord. On les voyait se tenir par groupes sur le pont, chuchotant et discutant. L'ordre le plus simple était accueilli par un regard furieux et exécuté avec une mauvaise volonté évidente. Même les matelots sur lesquels nous pensions pouvoir compter semblaient atteints par la contagion. La révolte planait visiblement sur nos têtes comme un nuage orageux. Et il n'y avait pas que nous à la redouter. John Silver sautillait d'un groupe à l'autre, s'exténuant à prêcher le calme. Quant à l'exemple, personne n'aurait pu le donner meilleur. Il n'était que sourires, politesse et bonne volonté. Au premier signe, John Silver était sur la béquille, avec le plus aimable, «Certainement, monsieur!» Et, quand il n'y eut plus rien à faire, il se mit à chanter, exhibant tout son répertoire, comme pour mieux masquer la mauvaise humeur générale. De tous les symptômes inquiétants de cette triste journée, l'anxiété visible de John Silver nous parut le pire.

Nous tînmes conseil dans le salon.

«Si je risque un autre ordre, j'aurai tout l'équipage sur le dos, dit le capitaine. On me répond impoliment, il n'y a pas à le nier. Eh bien, si j'ai seulement l'air de m'en apercevoir, les piques et les haches se mettront de la partie. D'autre part, si je ne réponds pas, John Silver verra qu'il y a anguille sous roche, et tout est fini. Au fond, voulez-vous que je vous dise? nous ne pouvons compter que sur un seul homme.

--Et cet homme? demanda le squire.

--C'est Silver lui-même. Il a autant de désir que vous ou moi de voir ces gens se tenir tranquilles. Peut-être suffirait-il qu'il en eût l'occasion pour les ramener bientôt à la raison; cette occasion, je propose qu'on la lui donne. Accordons une permission générale d'aller à terre. S'ils partent tous, nous verrons à défendre le navire. S'ils refusent tous de le quitter, enfermons-nous dans la cabine, et Dieu défende le bon droit!... Si les plus enragés seuls s'en vont, croyez-moi, Silver les ramènera aussi doux que des agneaux.»

On décida de s'en tenir à cet avis. Des pistolets chargés furent distribués à tous les hommes sûrs. On mit Joyce, Hunter et Redruth dans la confidence de l'affaire; je dois même dire qu'ils accueillirent la nouvelle avec moins de surprise et d'inquiétude que je ne l'aurais cru. Puis, le capitaine remonta sur le pont et s'adressa à l'équipage:

«Mes enfants, dit-il, nous avons eu une rude matinée; nous sommes tous las et de méchante humeur. Un tour à terre ne fera de mal à personne. Les canots sont encore à l'eau. Prenez-les. Qui voudra peut aller à terre pour toute l'après-midi. Une demi-heure avant le coucher du soleil, je ferai tirer un coup de canon pour la retraite.»

Il faut que les imbéciles aient cru qu'ils allaient se casser le nez sur les trésors en mettant le pied à terre, car ils quittèrent à l'instant leur air maussade et poussèrent des hourras qui se répercutèrent dans tous les échos d'alentour. Une fois encore, les oiseaux s'élevèrent en tournoyant au-dessus des bois, puis redescendirent.

Le capitaine était trop fin pour rester sur le pont. Il se hâta de redescendre, laissant à Silver le soin d'arranger le départ. En cela, il agit sagement; car, s'il était resté une minute de plus, il lui aurait été difficile de ne pas voir ce qui crevait les yeux. Non seulement Silver était le vrai commandant, mais l'équipage commençait à subir son autorité avec quelque impatience. Les honnêtes gens, s'il en restait encore, devaient être stupides pour ne pas voir ce qui se passait. Pour mieux dire, tout le monde était plus ou moins gagné par la contagion de l'indiscipline; mais quelques-uns des hommes, bons diables au fond, ne pouvaient être poussés plus loin. Autre chose est de se montrer impertinent et paresseux, autre chose de prendre un navire d'assaut et de tuer des gens qui ne vous ont rien fait.

Enfin, tout s'arrangea. Six hommes devaient rester à bord, et les treize autres, y compris John Silver, commencèrent à s'embarquer.

Ce fut en ce moment que me vint en tête la première des idées folles qui contribuèrent tant à nous sauver la vie. Puisque Silver laissait sur le schooner une garnison de six hommes, il devenait impossible de s'en emparer et de le défendre contre ceux qui allaient à terre. Puisque cette garnison ne se composait que de six hommes, il était également clair que mes amis ne pouvaient pas avoir besoin de moi. La fantaisie me prit de m'en aller dans l'île.

Aussitôt fait que pensé. Je passe par-dessus bord, je me laisse glisser le long d'une amarre et je me blottis sur l'avant du canot le plus voisin, à l'instant même où il partait.

Personne ne fit attention à moi, si ce n'est l'un des rameurs qui me dit: «C'est toi Jim? Baisse la tête.» Mais Silver, de l'autre canot, ouvrit les yeux et demanda si c'était moi. Je commençai à comprendre mon imprudence et ma sottise.

Par bonheur, les deux canots luttaient de vitesse pour arriver au rivage, et celui où je me trouvais, étant à la fois le plus léger et le mieux monté, arriva le premier de plusieurs longueurs. Ses bossoirs avaient frappé les arbres de la grève, j'avais empoigné une branche et sauté dans les broussailles, avant que Silver fût arrivé, tant s'en faut.

«Jim!... Jim!...» cria-t-il.

Mais je n'avais garde de répondre. Sautant, plongeant dans les fourrés, courant à perdre haleine, j'allai aussi vite et aussi loin que mes jambes purent me porter.

XIV

LE PREMIER COUP

J'étais si content d'avoir échappé à John Silver, que je commençai à considérer avec intérêt l'étrange pays où je venais d'aborder.

J'avais d'abord traversé une plaine marécageuse, couverte de saules, de roseaux et d'arbres qui m'étaient inconnus. Puis j'étais arrivé au bord d'une grande clairière sablonneuse, longue d'un mille environ, où s'élevaient des pins et des chênes verts. Au loin apparaissait une des collines, dont le profil décharné brillait au soleil.

Il m'était donc donné de goûter les joies de l'explorateur! L'île était inhabitée. J'avais laissé en arrière mes compagnons de voyage. Je n'avais devant moi que des arbres et des animaux sauvages. Tout m'était nouveau: les fleurs, les oiseaux, les serpents. J'en vis un qui souleva sa tête au-dessus du rocher où il reposait, et qui me siffla dans la figure avec un bruit assez semblable à celui d'une toupie. Je ne me doutais guère que je me trouvais en présence d'un ennemi mortel et que ce bruit était celui du fameux serpent à sonnettes!...

Bientôt je touchai à un long fourré de ces arbres pareils à des chênes et qui poussent dans le sable, en broussaille, avec des branches entrelacées et un feuillage aussi serré que du chaume. Ce fourré couvrait une sorte de dune et devenait de plus en plus épais en descendant jusqu'à la marge d'un assez grand marais couvert de roseaux, à travers lequel un des ruisseaux que j'avais remarqués suintait paresseusement jusqu'à la mer. Le marais fumait sous le soleil brûlant et les rochers de la Longue-Vue semblaient trembloter à travers la buée.

Tout à coup il y eut dans les roseaux une sorte de révolution. Un canard sauvage s'éleva avec un couac; un autre le suivit; puis une nuée d'oiseaux qui criaient et tourbillonnaient dans les airs. Je jugeai tout de suite que quelqu'un de mes camarades devait approcher du marécage. En quoi je ne me trompais point, car j'entendis bientôt une voix humaine encore assez éloignée, mais qui me parut se rapprocher rapidement de l'endroit où je me trouvais.

Cela me fit grand'peur; aussi m'empressai-je de me glisser sous le chêne vert le plus proche, et, tapi dans ses basses branches, je restai là accroupi, retenant mon haleine, silencieux comme une souris.

Une autre voix répondit bientôt à la première; puis celle-ci, dans laquelle je reconnus alors celle de John Silver, recommença à parler et continua pendant assez longtemps, interrompue de temps à autre par la seconde. A leur ton, je jugeai qu'elles parlaient avec animation, presque avec colère; mais pas un mot distinct n'arrivait à mon oreille.

Enfin, les deux interlocuteurs parurent s'arrêter. Sans doute ils s'étaient assis, car ils ne se rapprochaient plus de moi, et les oiseaux, cessant de tournoyer dans les airs, redescendaient peu à peu dans le marécage. Une sorte de remords se fit alors jour dans ma conscience. Il me sembla que je ne faisais pas mon devoir en flânant pour mon plaisir; qu'ayant eu la témérité de venir à terre avec ces coquins, je devais au moins tenter de les surveiller et d'assister à leurs conseils; en un mot, je sentis qu'il fallait me rapprocher d'eux le plus possible, à l'ombre propice de ces grands arbres à branches traînantes, dont j'étais entouré.

Je me rendais assez exactement compte, par le bruit des voix, de la direction qu'il fallait prendre, et quelques oiseaux qui voletaient au-dessus des deux interlocuteurs m'aidaient à reconnaître le but. Rampant sur les mains et les genoux, je m'avançai sans bruit jusqu'à ce qu'enfin, glissant le regard dans une ouverture du feuillage, j'aperçus dans une petite clairière, au bord du marais, John Silver et un homme de l'équipage assis côte à côte et causant.

Le soleil tombait d'aplomb sur eux. John Silver avait néanmoins jeté son chapeau à terre, et sa large face lisse et blonde, toute luisante de chaleur, était tournée vers l'autre d'un air presque suppliant.

«Camarade, disait-il, c'est uniquement parce que j'ai pour toi une véritable affection, tu peux croire!... Si je ne m'étais pas coiffé de toi, crois-tu que j'aurais pris la peine de t'avertir?... Tout est fini, et tu n'y peux rien... Ce que j'en dis est pour sauver ta tête; et, si quelqu'un de ces sauvages le savait, que deviendrais-je? Voyons, Tom, dis-le-moi un peu?...