L'île à hélice

Chapter 9

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Voilà qui répond à tout, et si la tôle d'acier ne donne pas une absolue garantie en ce monde, à quel métal se fier? L'acier, c'est du fer, et notre globe lui-même est-il autre chose en presque totalité qu'un énorme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la terre en petit.

Pinchinat est alors conduit à demander ce que le professeur pense du gouverneur Cyrus Bikerstaff. «Est-il en acier, lui aussi?

-- Oui, monsieur Pinchinat, répond Athanase Dorémus. Doué d'une grande énergie, c'est un administrateur fort habile. Malheureusement, à Milliard-City, il ne suffit pas d'être en acier...

-- Il faut être en or, riposte Yvernès.

-- Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!»C'est le mot juste. Cyrus Bikerstaff, en dépit de sa haute situation, n'est qu'un agent de la Compagnie. Il préside aux divers actes de l'état civil, il est chargé de percevoir le produit des douanes, de veiller à l'hygiène publique, au balayage des rues, à l'entretien des plantations, de recevoir les réclamations des contribuables, - - en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses administrés, -- mais rien de plus. À Standard-Island, il faut compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas. Du reste, sa fonction l'oblige à se maintenir entre les deux partis, à garder une attitude conciliante, à ne rien risquer qui puisse être agréable à l'un si cela n'est agréable à l'autre. Politique peu facile. En effet, on commence déjà à voir poindre des idées qui pourraient bien amener un conflit entre les deux sections. Si les Tribordais ne se sont établis sur Standard-Island que dans la pensée de jouir paisiblement de leurs richesses, voilà que les Bâbordais commencent à regretter les affaires. Ils se demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'île à hélice comme un immense bâtiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Océanie, pourquoi toute industrie est bannie de Standard-Island... Bref, bien qu'ils n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en tête, se sentent repris de la nostalgie du négoce. Seulement, si, jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas d'inquiéter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espère, toutefois, que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqué tout exprès pour la tranquillité de ses habitants. En prenant congé d'Athanase Dorémus, le quatuor promet de revenir le voir. D'ordinaire, le professeur se rend dans l'après-midi au casino, où il ne se présente personne. Et là, ne voulant pas qu'on puisse l'accuser d'inexactitude, il attend, en préparant sa leçon devant les glaces inutilisées de la salle. Cependant l'île à hélice gagne quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de manière à rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallèles, qui confinent à la zone torride, la température est déjà élevée. Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraîches, et, même en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arrosés d'une pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque jour, à midi, le point, indiqué sur le cadran de l'hôtel de ville, est télégraphié aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island s'est trouvée par 155° de longitude ouest et 27° de latitude nord et s'approche du tropique.

«On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, déclame Yvernès, ou, si vous voulez, plus élégamment, qu'elle a pour attelage les chevaux du divin Apollon!»

Observation aussi juste que poétique, mais que Sébastien Zorn accueille par un haussement d'épaules. Ça ne lui convenait pas de jouer ce rôle de remorqué... malgré lui.

Et puis, ne cesse-t-il de répéter, nous verrons comment finira cette aventure!»

Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour de parc, à l'heure où les promeneurs abondent. À cheval, à pied, en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur troisième toilette quotidienne, celle-là d'une teinte unie, depuis le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus généralement en soie des Indes, très à la mode cette année. Souvent aussi elles font usage de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou même du coton factice en bois de sapin ou de larix, défibré et désagrégé.

Ce qui amène Pinchinat à dire:

«Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre pour les amis fidèles et en saule pleureur pour les veuves inconsolables!»

Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas ces étoffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si elles n'étaient signées du roi des couturiers de la capitale, -- de celui qui a proclamé hautement cet axiome: «La femme n'est qu'une question de formes».

Quelquefois, le roi et la reine de Malécarlie passent au milieu de cette gentry fringante. Le couple royal, déchu de sa souveraineté, inspire une réelle sympathie à nos artistes. Quelles réflexions leur viennent à voir ces augustes personnages, au bras l'un de l'autre!... Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dégagés des préoccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les Américains de Standard-Island sont très flattés d'avoir un roi pour concitoyen, et lui continuent les égards dus à son ancienne situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs Majestés, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou sur les allées du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles à ces marques de déférence si françaises. Mais, en somme, Leurs Majestés ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, -- moins peut- être.

En vérité, les voyageurs que la navigation effraie devraient adopter ce genre de traversée à bord d'une île mouvante. En ces conditions, il n'y a point à se préoccuper des éventualités de mer. Rien à redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais être retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les bâtiments qui se jetteraient à pleine vapeur ou à toutes voiles sur ses côtes de fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu à craindre, grâce aux feux qui éclairent ses ports, sa proue et sa poupe, grâce aux lueurs électriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphère est saturée pendant la nuit. Quant aux tempêtes, autant vaut n'en point parler. Elle est de taille à mettre un frein à la fureur des flots.

Mais, lorsque leur promenade amène Pinchinat et Frascolin jusqu'à l'avant ou à l'arrière de l'île, soit à la batterie de l'Éperon, soit à la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de grèves. Ce littoral n'est qu'un épaulement d'acier, maintenu par des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau d'éléphant, dont le ressac caresse les goémons et les varechs à la marée montante! Décidément, on ne remplace pas les beautés de la nature par les merveilles de l'industrie. Malgré son admiration permanente, Yvernès est forcé d'en convenir. L'empreinte du Créateur, c'est bien ce qui manque à cette île artificielle.

Dans la soirée du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique. À cette heure-là, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la salle du casino. Observons que, le premier succès aidant, le prix des fauteuils a été augmenté d'un tiers.

Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en disputent les places. Évidemment, cette musique de chambre doit être excellente pour la santé, et personne ne se permettrait de mettre doute ses qualités thérapeutiques. Toujours des solutions de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule.

Immense succès pour les exécutants, auxquels des bravos parisiens eussent certainement fait plus de plaisir. Mais, à leur défaut, Yvernès, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs milliardais, pour lesquels Sébastien Zorn continue à professer un dédain absolu.

«Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yvernès, quand on passe le tropique...

-- Le tropique du «concert»! réplique Pinchinat, qui s'enfuit sur cet abominable jeu de mot.

Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperçoivent-ils au milieu des pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars à un fauteuil?... Le roi et la reine de Malécarlie se tenant modestement à la porte.

IX -- L'archipel des Sandwich

Il existe, en cette portion du Pacifique, une chaîne sous-marine dont on verrait le développement de l'ouest-nord-ouest à l'est- sud-est sur neuf cents lieues, si les abîmes de quatre mille mètres, qui la séparent des autres terres océaniennes, venaient à se vider. De cette chaîne, il n'apparaît que huit sommets: Nühau, Kaouaï, Oahu, Molokaï, Lanaï, Mauï, Kaluhani, Hawaï. Ces huit îles, d'inégales grandeurs, constituent l'archipel hawaïen, autrement dit le groupe des Sandwich. Ce groupe ne dépasse la zone tropicale que par le semis de roches et de récifs qui se prolonge vers l'ouest.

Laissant Sébastien Zorn bougonner dans son coin, s'enfermer dans une complète indifférence pour toutes les curiosités naturelles, comme un violoncelle dans sa boîte, Pinchinat, Yvernès, Frascolin raisonnent ainsi et n'ont pas tort.

«Ma foi, dit l'un, je ne suis pas fâché de visiter ces îles hawaïennes! Puisque nous faisons tant que de courir l'océan Pacifique, le mieux est d'en rapporter au moins des souvenirs!

-- J'ajoute, répond l'autre, que les naturels des Sandwich nous reposeront un peu des Pawnies, des Sioux ou autres Indiens trop civilisés du Far-West, et il ne me déplaît pas de rencontrer de véritables sauvages... des cannibales...

-- Ces Havaïens le sont-ils encore?... demande le troisième.

-- Espérons-le, répond sérieusement Pinchinat. Ce sont leurs grands-pères qui ont mangé le capitaine Cook, et, quand les grands-pères ont goûté à cet illustre navigateur, il n'est pas admissible que les petits-fils aient perdu le goût de la chair humaine!»

Il faut l'avouer, Son Altesse parlait trop irrévérencieusement du célèbre marin anglais qui a découvert cet archipel en 1778.

Ce qui ressort de cette conversation, c'est que nos artistes espèrent que les hasards de leur navigation vont les mettre en présence d'indigènes plus authentiques que les spécimens exhibés dans les Jardins d'Acclimatation, et, en tout cas, dans leur pays d'origine, au lieu même de production. Ils éprouvent donc une certaine impatience d'y arriver, attendant chaque jour que les vigies de l'observatoire signalent les premières hauteurs du groupe hawaïen.

Cela s'est produit dans la matinée du 6 juillet. La nouvelle s'en répand aussitôt, et la pancarte du casino porte cette mention télautographiquement inscrite:

«Standard-Island en vue des îles Sandwich.»

Il est vrai, on en est encore à cinquante lieues; mais les plus hautes cimes du groupe, celles de l'île Havaï, dépassant quatre mille deux cents mètres, sont, par beau temps, visibles à cette distance.

Venant du nord-est, le commodore Ethel Simcoë s'est dirigé vers Oahu ayant pour capitale Honolulu, qui est en même temps la capitale de l'archipel. Cette île est la troisième du groupe en latitude. Nühau, qui est un vaste parc à bétail, et Kaouaï lui restent dans le nord-ouest. Oahu n'est pas la plus grande des Sandwich, puisqu'elle ne mesure que seize cent quatre-vingts kilomètres carrés, tandis que Hawaï s'étend sur près de dix-sept mille. Quant aux autres îles, elles n'en comptent que trois mille huit cent-douze dans leur ensemble.

Il va de soi que les artistes parisiens, depuis le départ, ont noué des relations agréables avec les principaux fonctionnaires de Standard-Island. Tous, aussi bien le gouverneur, le commodore et le colonel Stewart que les ingénieurs en chef Watson et Somwah, se sont empressés de leur faire le plus sympathique accueil. Rendant souvent visite à l'observatoire, ils se plaisent à rester des heures sur la plate-forme de la tour. On ne s'étonnera donc pas que ce jour-là, Yvernès et Pinchinat, les ardents de la troupe, soient venus de ce côté, et, vers dix heures du matin, l'ascenseur les a hissés «en tête de mât», comme dit Son Altesse.

Le commodore Ethel Simcoë s'y trouvait déjà, et, prêtant sa longue-vue aux deux amis, il leur conseille d'observer un point à l'horizon du sud-ouest entre les basses brumes du ciel.

«C'est le Mauna Loa d'Havaï, dit-il, ou c'est le Mauna Kea, deux superbes volcans, qui, en 1852 et en 1855, précipitèrent sur l'île un fleuve de lave couvrant sept cents mètres carrés, et dont les cratères, en 1880, projetèrent sept cents millions de mètres cubes de matières éruptives!

-- Fameux! répond Yvernès. Pensez-vous, commodore, que nous aurons la bonne chance de voir un pareil spectacle?...

-- Je l'ignore, monsieur Yvernès, répond Ethel Simcoë. Les volcans ne fonctionnent pas par ordre...

-- Oh! pour cette fois seulement, et avec des protections?... ajoute Pinchinat. Si j'étais riche comme MM. Tankerdon et Coverley, je me paierais des éruptions à ma fantaisie...

-- Eh bien, nous leur en parlerons, réplique le commodore en souriant, et je ne doute pas qu'ils fassent même l'impossible pour vous être agréables.»

Là-dessus, Pinchinat demande quelle est la population de l'archipel des Sandwich. Le commodore lui apprend que, si elle a pu être de deux cent mille habitants au commencement du siècle, elle se trouve actuellement réduite de moitié.

«Bon! monsieur Simcoë, cent mille sauvages, c'est encore assez, et, pour peu qu'ils soient restés de braves cannibales et qu'ils n'aient rien perdu de leur appétit, ils ne feraient qu'une bouchée de tous les Milliardais de Standard-Island!»

Ce n'est pas la première fois que l'île rallie cet archipel havaïen. L'année précédente, elle a traversé ces parages, attirée par la salubrité du climat. Et, en effet, des malades y viennent d'Amérique, en attendant que les médecins d'Europe y envoient leur clientèle humer l'air du Pacifique. Pourquoi pas? Honolulu n'est plus maintenant qu'à vingt-cinq jours de Paris, et quand il s'agit de s'imprégner les poumons d'un oxygène comme on n'en respire nulle part...

Standard-Island arrive en vue du groupe dans la matinée du 9 juillet. L'île d'Oahu se dessine à cinq milles dans le sud-ouest. Au-dessus, pointent, à l'est, le Diamond-Head, ancien volcan qui domine la rade sur l'arrière, et un autre cône nommé le Bol de Punch par les Anglais. Ainsi que l'observe le commodore, cette énorme cuvette fût-elle remplie de brandy ou de gin, John Bull ne serait pas gêné de la vider tout entière.

On passe entre Oahu et Molokaï. Standard-Island, ainsi qu'un bâtiment sous l'action de son gouvernail, évolue en combinant le jeu de ses hélices de tribord et de bâbord. Après avoir doublé le cap sud-est d'Oahu, l'appareil flottant s'arrête, vu son tirant d'eau très considérable, à dix encablures du littoral. Comme il fallait, pour conserver à l'île son évitage, la tenir à suffisante distance de terre, elle ne «mouillait» pas, dans le sens rigoureux du mot, c'est-à-dire qu'on n'employait pas les ancres, ce qui eût été impossible par des fonds de cent mètres et au delà. Aussi, au moyen des machines, qui manoeuvrent en avant ou en arrière pendant toute la durée de son séjour, la maintient-on en place, aussi immobile que les huit principales îles de l'archipel havaïen.

Le quatuor contemple les hauteurs qui se développent devant ses yeux. Du large, on n'aperçoit que des massifs d'arbres, des bosquets d'orangers et autres magnifiques spécimens de la flore tempérée. À l'ouest, par une étroite brèche du récif, apparaît un petit lac intérieur, le lac des Perles, sorte de plaine lacustre, trouée d'anciens cratères.

L'aspect d'Oahu est assez riant, et, en vérité, ces anthropophages, si désirés de Pinchinat, n'ont point à se plaindre du théâtre de leurs exploits. Pourvu qu'ils se livrent encore à leurs instincts de cannibales, Son Altesse n'aura plus rien à désirer...

Mais voici qu'elle s'écrie tout à coup:

«Grand Dieu, qu'est-ce que je vois?...

-- Que vois-tu?... demande Frascolin.»

-- Là-bas... des clochers...

-- Oui... et des tours... et des façades de palais!... répond Yvernès.

-- Pas possible qu'on ait mangé là le capitaine Cook!...

-- Nous ne sommes pas aux Sandwich! dit Sébastien Zorn, en haussant les épaules. Le commodore s'est trompé de route...

-- Assurément!» réplique Pinchinat. Non! le commodore Simcoë ne s'est point égaré. C'est bien là Oahu, et la ville, qui s'étend sur plusieurs kilomètres carrés, c'est bien Honolulu. Allons! il faut en rabattre. Que de changements depuis l'époque où le grand navigateur anglais a découvert ce groupe! Les missionnaires ont rivalisé de dévouement et de zèle. Méthodistes, anglicans, catholiques, luttant d'influence, ont fait oeuvre civilisatrice et triomphé du paganisme des anciens Kanaques. Non seulement la langue originelle tend à disparaître devant la langue anglo- saxonne, mais l'archipel renferme des Américains, des Chinois, -- pour la plupart engagés au compte des propriétaires du sol, d'où est sortie une race de demi-Chinois, les Hapa-Paké, -- et enfin des Portugais, grâce aux services maritimes établis entre les Sandwich et l'Europe. Des indigènes, il s'en trouve encore, cependant, et assez pour satisfaire nos quatre artistes, bien que ces naturels aient été fort décimés par la lèpre, maladie d'importation chinoise. Par exemple, ils ne présentent guère le type des mangeurs de chair humaine. «O couleur locale, s'écrie le premier violon, quelle main t'a grattée sur la palette moderne!» Oui! Le temps, la civilisation, le progrès, qui est une loi de nature, l'ont à peu près effacée, cette couleur. Et il faut bien le reconnaître, non sans quelque regret, lorsqu'une des chaloupes électriques de Standard-Island, dépassant la longue ligne de récifs, débarque Sébastien Zorn et ses camarades. Entre deux estacades, se rejoignant en angle aigu, s'ouvre un port abrité des mauvais vents par un amphithéâtre de montagnes. Depuis 1794, les écueils qui le défendent contre la houle du large, se sont exhaussés d'un mètre. Néanmoins il reste encore assez d'eau pour que les bâtiments, tirant de dix-huit à vingt pieds, puissent venir s'amarrer aux quais.

«Déception!... déception!... murmure Pinchinat. Il est vraiment déplorable qu'on soit exposé à perdre tant d'illusions en voyage...

-- Et l'on ferait mieux de demeurer chez soi! riposte le violoncelliste en haussant les épaules.

-- Non! s'écrie Yvernès toujours enthousiaste, et quel spectacle serait comparable à celui de cette île factice venant rendre visite aux archipels océaniens?...»

Néanmoins, si l'état moral des Sandwich s'est regrettablement modifié au vif déplaisir de nos artistes, il n'en est pas de même du climat. C'est l'un des plus salubres de ces parages de l'océan Pacifique, malgré que le groupe occupe une région désignée sous le nom de Mer des Chaleurs. Si le thermomètre s'y tient à un degré élevé, lorsque les alizés du nord-est ne dominent pas, si les contre-alizés du sud engendrent de violents orages nommés kouas dans le pays, la température moyenne d'Honolulu ne dépasse pas vingt et un degrés centigrades. On aurait donc mauvaise grâce à s'en plaindre sur la limite de la zone torride. Aussi les habitants ne se plaignent-ils pas, et, ainsi que nous l'avons indiqué, les malades américains affluent-ils dans l'archipel.

Quoi qu'il en soit, à mesure que le quatuor pénètre plus avant les secrets de cet archipel, ses illusions tombent... tombent comme les feuilles millevoyennes à la fin de l'automne. Il prétend avoir été mystifié, quand il ne devrait accuser que lui-même de s'être attiré cette mystification.

«C'est ce Calistus Munbar qui nous a une fois de plus mis dedans!» affirme Pinchinat, en rappelant que le surintendant leur a dit des Sandwich qu'elles étaient le dernier rempart de la sauvagerie indigène dans le Pacifique.

Et, lorsqu'ils lui en font des reproches amers:

«Que voulez-vous, mes chers amis? répond-il en clignant de l'oeil droit. C'est tellement changé depuis mon dernier voyage que je ne m'y reconnais plus!

-- Farceur!» riposte Pinchinat, en gratifiant d'une bonne tape le gaster du surintendant.

Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que si des changements se sont produits, cela s'est fait dans des conditions de rapidité extraordinaires. Naguère, les Sandwich jouissaient d'une monarchie constitutionnelle, fondée en 1837, avec deux chambres, celle des nobles et celle des députés. La première était nommée par les seuls propriétaires du sol, la seconde par tous les citoyens sachant lire et écrire, les nobles pour six ans, les députés pour deux ans. Chaque chambre se composait de vingt-quatre membres, qui délibéraient en commun devant le ministère royal, formé de quatre conseillers du roi.

«Ainsi, dit Yvernès, il y avait un roi, un roi constitutionnel, au lieu d'un singe à plumes, et auquel les étrangers venaient présenter leurs humbles hommages!...

-- Je suis sûr, affirme Pinchinat, que cette Majesté-là n'avait même pas d'anneaux dans le nez... et qu'elle se fournissait de fausses dents chez les meilleurs dentistes du nouveau monde!

-- Ah! civilisation... civilisation! répète le premier violon. Ils n'avaient pas besoin de râtelier, ces Kanaques, lorsqu'ils mordaient à même leurs prisonniers de guerre!»

Que l'on pardonne à ces fantaisistes cette façon d'envisager les choses! Oui! il y a eu un roi à Honolulu, ou, du moins, il y avait une reine, Liliuokalani, aujourd'hui détrônée, qui a lutté pour les droits de son fils, le prince Adey, contre les prétentions d'une certaine princesse Kaiulani au trône d'Havaï. Bref, pendant longtemps, l'archipel a été dans une période révolutionnaire, tout comme ces bons États de l'Amérique ou de l'Europe, auxquels il ressemble même sous ce rapport. Cela pouvait-il amener l'intervention efficace de l'armée havaïenne, et ouvrir l'ère funeste des pronunciamientos? Non, sans doute, puisque ladite armée ne se compose que de deux cent cinquante conscrits et de deux cent cinquante volontaires. On ne renverse pas un régime avec cinq cents hommes, -- du moins, au milieu des parages du Pacifique.

Mais les Anglais étaient là, qui veillaient. La princesse Kaiulani possédait les sympathies de l'Angleterre, paraît-il. D'autre part, le gouvernement japonais était prêt à prendre le protectorat des îles, et comptait des partisans parmi les coolies qui sont employés en grand nombre sur les plantations...

Eh bien, et les Américains, dira-t-on? C'est même la question que Frascolin pose à Calistus Munbar au sujet d'une intervention tout indiquée.

«Les Américains? répond le surintendant, ils ne tiennent guère à ce protectorat. Pourvu qu'ils aient aux Sandwich une station maritime réservée à leurs paquebots des lignes du Pacifique, ils se déclareront satisfaits.»

Et pourtant, en 1875, le roi Kaméhaméha, qui était allé rendre visite au président Grant à Washington, avait placé l'archipel sous l'égide des États-Unis. Mais, dix-sept ans plus tard, lorsque M. Cleveland prit la résolution de restaurer la reine Liliuokalani, alors que le régime républicain était établi aux Sandwich, sous la présidence de M. Sanford Dole, il y eut des protestations violentes dans les deux pays.

Rien, d'ailleurs, ne pouvait empêcher ce qui est écrit sans doute au livre de la destinée des peuples, qu'ils soient d'origine ancienne ou moderne, et l'archipel hawaïen est en république depuis le 4 juillet 1894, sous la présidence de M. Dole.