Chapter 7
Le quatuor écoute bouche bée. Jamais il n'a entendu discuter son art au point de vue médical, et probablement il en éprouve quelque déplaisir. Néanmoins, voilà le fantaisiste Yvernès prêt à s'emballer sur ces théories, qui, d'ailleurs, remontent au temps du roi Saül, conformément à l'ordonnance et selon la formule du célèbre harpiste David.
«Oui!... oui!... s'écrie-t-il, après la dernière tirade du surintendant, c'est tout indiqué. Il suffit de choisir suivant le diagnostic! Du Wagner ou du Berlioz pour les tempéraments anémiés...
-- Et du Mendelsohn ou du Mozart pour les tempéraments sanguins, ce qui remplace avantageusement le bromure de strontium!» répond Calistus Munbar. Sébastien Zorn intervient alors et jette sa note brutale au milieu de cette causerie de haute volée. «Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il. Pourquoi nous avez-vous amenés ici?...
-- Parce que les instruments à cordes sont ceux qui exercent l'action la plus puissante...
-- Vraiment, monsieur! Et c'est pour calmer vos névroses et vos névrosés que vous avez interrompu notre voyage, que vous nous empêchez d'arriver à San-Diégo, où nous devions donner un concert demain...
-- C'est pour cela, mes excellents amis!
-- Et vous n'avez vu en nous que des espèces de carabins musicaux, d'apothicaires lyriques?... s'écrie Pinchinat.
-- Non, messieurs, répondit Calistus Munbar, en se relevant. Je n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande renommée. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans ses tournées en Amérique, sont arrivés jusqu'à notre île. Or, la _Standard-Island Company_ a pensé que le moment était venu de substituer aux phonographes et aux théâtrophones des virtuoses palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux Milliardais cette inexprimable jouissance d'une exécution directe des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opéra. Elle a songé à vous, les représentants attitrés de cette musique. Elle m'a donné mission de vous avoir à tout prix, de vous enlever, s'il le fallait. Vous êtes donc les premiers artistes qui auront eu accès à Standard-Island, et je vous laisse à imaginer quel accueil vous y attend!»
Yvernès et Pinchinat se sentent très ébranlés par ces enthousiastes périodes du surintendant. Que ce puisse être une mystification, cela ne leur vient même pas à l'esprit. Frascolin, lui, l'homme réfléchi, se demande s'il y a lieu de prendre au sérieux cette aventure. Après tout, dans une île si extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu sous un extraordinaire aspect? Quant à Sébastien Zorn, il est résolu à ne pas se rendre.
«Non, monsieur, s'écrie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens sans qu'ils y consentent!... Nous déposerons une plainte contre vous!...
-- Une plainte... quand vous devriez me combler de remerciements, ingrats que vous êtes! réplique le surintendant.
-- Et nous obtiendrons une indemnité, monsieur...
-- Une indemnité... lorsque j'ai à vous offrir cent fois plus que vous ne pourriez espérer...
-- De quoi s'agit-il?» demande le pratique Frascolin. Calistus Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier aux armes de Standard-Island. Puis, après l'avoir présentée aux artistes: «Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire sera réglée, dit-il.
-- Signer sans avoir lu?... répond le second violon. Cela ne se fait nulle part!
-- Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend Calistus Munbar, en s'abandonnant à un accès d'hilarité, qui fait bedonner toute sa personne. Mais procédons d'une façon régulière. C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement d'une année à partir de ce jour, qui a pour objet l'exécution de la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en Amérique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour à la baie Madeleine, où vous arriverez à temps...
-- Pour notre concert de San-Diégo, n'est-ce pas? s'écrie Sébastien Zorn, San-Diégo, où l'on nous accueillera par des sifflets...
-- Non, messieurs, par des hurrahs et des hips! Des artistes tels que vous, les dilettanti sont toujours trop honorés et trop heureux qu'ils veuillent bien se faire entendre... même avec une année de retard!»
Allez donc garder rancune à un pareil homme! Frascolin prend le papier, et le lit attentivement. «Quelle garantie aurons-nous?... demande-t-il.
-- La garantie de la _Standard-Island Company_ revêtue de la signature de M. Cyrus Bikerstaff, notre gouverneur.
-- Et les appointements seront ceux que je vois indiqués dans l'acte?...
-- Exactement, soit un million de francs...
-- Pour quatre?... s'écrie Pinchinat.
-- Pour chacun, répond en souriant Calistus Munbar, et encore ce chiffre n'est-il pas en rapport avec votre mérite que rien ne saurait payer à sa juste valeur!»
Il serait malaisé d'être plus aimable, on en conviendra. Et. cependant, Sébastien Zorn proteste. Il n'entend accepter à aucun prix. Il veut partir pour San-Diégo, et ce n'est pas sans peine que Frascolin parvient à calmer son indignation.
D'ailleurs, en présence de la proposition du surintendant, une certaine défiance n'est pas interdite. Un engagement d'un an, au prix d'un million de francs pour chacun des artistes, est-ce que cela est sérieux?... Très sérieux, ainsi que Frascolin peut le constater, lorsqu'il demande:
«Ces appointements sont payables?...
-- Par quart, répond le surintendant, et voici le premier trimestre.» Des liasses de billets de banque qui bourrent son portefeuille, Calistus Munbar fait quatre paquets de cinquante mille dollars, soit deux cent cinquante mille francs, qu'il remet à Frascolin et à ses camarades.
Voilà une façon de traiter les affaires -- à l'américaine.
Sébastien Zorn ne laisse pas d'être ébranlé dans une certaine mesure. Mais, chez lui, comme la mauvaise humeur ne perd jamais ses droits, il ne peut retenir cette réflexion:
«Après tout, au prix où sont les choses dans votre île, si l'on paye vingt-cinq francs un perdreau, on paie sans doute cent francs une paire de gants, et cinq cents francs une paire de bottes?...
-- Oh! monsieur Zorn, la Compagnie ne s'arrête pas à ces bagatelles, s'écrie Calistus Munbar, et elle désire que les artistes du Quatuor Concertant soient défrayés de tout pendant leur séjour sur son domaine!»
À ces offres généreuses, que répondre, si ce n'est en apposant les signatures sur l'engagement?
C'est ce que font Frascolin, Pinchinat et Yvernès. Sébastien Zorn murmure bien que tout cela est absurde... S'embarquer sur une île à hélice, cela n'a pas de bon sens... On verra comment cela finira... Enfin il se décide à signer.
Et, cette formalité remplie, si Frascolin, Pinchinat et Yvernès ne baisent pas la main de Calistus Munbar, du moins la lui serrent- ils affectueusement. Quatre poignées de main à un million chacune!
Et voilà comme quoi le Quatuor Concertant est lancé dans une aventure invraisemblable, et en quelles circonstances ses membres sont devenus les invités _inviti_ de Standard-Island.
VII -- Cap a l'ouest
Standard-Island file doucement sur les eaux de cet océan Pacifique, qui justifie son nom à pareille époque de l'année. Habitués à cette translation tranquille depuis vingt-quatre heures, Sébastien Zorn et ses camarades ne s'aperçoivent même plus qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses centaines d'hélices, attelées de dix millions de chevaux, à peine un léger frémissement se propage-t-il à travers la coque métallique de l'île. Milliard-City ne tremble pas sur sa base. Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle à laquelle obéissent pourtant les plus forts cuirassés des marines de guerre. Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. À quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont pas plus inébranlablement fixées sur leurs fondations.
Après quelques semaines de relâche à Madeleine-bay, le conseil des notables de Standard-Island, réunis par le soin du président de la Compagnie, avait arrêté le programme du déplacement annuel. L'île à hélice allait rallier les principaux archipels de l'Est- Pacifique, au milieu de cette atmosphère hygiénique, si riche en ozone, en oxygène condensé, électrisé, doué de particularités actives que ne possède pas l'oxygène à l'état ordinaire. Puisque cet appareil a la liberté de ses mouvements, il en profite, et il lui est loisible d'aller à sa fantaisie, vers l'ouest comme vers l'est, de se rapprocher du littoral américain, s'il lui plaît, de rallier les côtes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir. Standard-Island va où elle veut, de manière à goûter les distractions d'une navigation variée. Et même, s'il lui convenait d'abandonner l'océan Pacifique pour l'océan Indien ou l'océan Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance, il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus que ni les courants ni les tempêtes ne l'empêcheraient d'atteindre son but.
Mais il n'est point question de se lancer à travers ces mers lointaines, où le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet Océan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses groupes insulaires. C'est un théâtre assez vaste pour suffire à des itinéraires multiples. L'île à hélice peut le parcourir d'un archipel à l'autre. Si elle n'est pas douée de cet instinct spécial aux animaux, ce sixième sens de l'orientation qui les dirige là où leurs besoins les appellent, elle est conduite par une main sûre, suivant un programme longuement discuté et unanimement approuvé. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu désaccord sur ce point entre les Tribordais et les Bâbordais. Et, en ce moment, c'est en vertu d'une décision prise que l'on marche à l'ouest, vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues environ qui sépare ce groupe de l'endroit où s'est embarqué le quatuor, elle emploiera un mois à la franchir avec une vitesse modérée, et elle fera relâche dans cet archipel jusqu'au jour où il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hémisphère méridional.
Le lendemain de ce jour mémorable, le quatuor quitte _Excelsior- Hotel_, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est mis à sa disposition, -- appartement confortable, richement aménagé, s'il en fut. La Unième Avenue se développe devant ses fenêtres. Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ont chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de l'établissement leur réserve l'ombrage de ses arbres en pleine frondaison, la fraîcheur de ses fontaines jaillissantes. D'un côté de cette cour se trouve le musée de Milliard-City, de l'autre, la salle de concert, où les artistes parisiens vont si heureusement remplacer les échos des phonographes et les transmissions des théâtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour qu'ils le désireront, leur couvert sera mis dans la restauration, où le maître d'hôtel ne leur présentera plus ses additions invraisemblables.
Ce matin-là, lorsqu'ils sont réunis dans le salon, quelques instants avant de descendre pour le déjeuner:
«Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce qui nous arrive?
-- Un rêve, répond Yvernès, un rêve dans lequel nous sommes engagés à un million par an...
-- C'est bel et bien une réalité, répond Frascolin. Cherche dans ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit million...
-- Reste à savoir comment cela finira?...Très mal, j'imagine!» s'écrie Sébastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose à la couche sur laquelle on l'a étendu malgré lui.
«D'ailleurs, et nos bagages?...»
En effet, les bagages devaient être rendus à San-Diégo, d'où ils ne peuvent revenir, et où leurs propriétaires ne peuvent aller les chercher. Oh! bagages très rudimentaires: quelques valises, du linge, des ustensiles de toilette, des vêtements de rechange, et aussi la tenue officielle des exécutants, lorsqu'ils comparaissent devant le public.
Il n'y eut pas lieu de s'inquiéter à ce sujet. En quarante-huit heures, cette garde-robe un peu défraîchie serait remplacée par une autre mise à la disposition des quatre artistes, et sans qu'ils eussent eu à payer quinze cents francs leur habit et cinq cents francs leurs bottines.
Du reste, Calistus Munbar, enchanté d'avoir si habilement conduit cette délicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas même un désir à former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus inépuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence et de sa munificence... Nous préférons ne point en indiquer le chiffre.
Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux; mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit aussi un fumoir où fonctionne le transport direct à domicile de la fumée de tabac préparée par une société fondée récemment. La fumée du tabac brûlé dans les brûleurs d'un établissement central, purifiée et dégagée de nicotine, est distribuée par des tuyaux à bouts d'ambre spéciaux à chaque amateur. On n'a plus qu'à y appliquer ses lèvres, et un compteur enregistre la dépense quotidienne.
Dans ce casino, où les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette musique lointaine, à laquelle vont maintenant se joindre les concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le musée, riche de tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre, acquis à prix d'or, des toiles des Écoles italienne, hollandaise, allemande, française, que pourraient envier les collections de Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphaël, des Vinci, des Giorgione, des Corrège, des Dominiquin, des Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein, etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Régnant, des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules Dupré, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran, des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon, des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une éternelle durée, ces tableaux sont placés à l'intérieur de vitrines, où le vide a été préalablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les impressionnistes, les angoissés, les futuristes, n'ont pas encore encombré ce musée; mais, sans doute, cela ne tarderait guère, et Standard-Island n'échappera pas à cette invasion de la peste décadente. Le musée possède également des statues de réelle valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes, placés dans les cours du casino. Grâce à ce climat sans pluies ni brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunément résister aux outrages du temps.
Que ces merveilles soient souvent visitées, que les nababs de Milliard-City aient un goût très prononcé pour ces productions de l'art, que le sens artiste soit éminemment développé chez eux, ce serait risqué que de le prétendre. Ce qu'il faut remarquer, toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs que la section bâbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand il s'agit d'acquérir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs invraisemblables enchères savent l'enlever à tous les duc d'Aumale, à tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau continent.
Les salles les plus fréquentées du casino sont les salles de lecture, consacrées aux revues, aux journaux européens ou américains, apportés par les steamers de Standard-Island, en service régulier avec Madeleine-bay. Après avoir été feuilletées, lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la bibliothèque, où s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le classement nécessite la présence d'un bibliothécaire aux appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-être le moins occupé des fonctionnaires de l'île. Cette bibliothèque contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix d'un excellent diseur qui fait la lecture -- ce que serait _Phèdre_ de Racine lue par M. Legouvé.
Quant aux journaux de «la localité», ils sont rédigés, composés, imprimés dans les ateliers du casino sous la direction de deux rédacteurs en chef. L'un est le _Starboard-Chronicle_ pour la section des Tribordais; l'autre, le _New-Herald_ pour la section des Bâbordais. La chronique est alimentée par les faits divers, les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres maritimes, les mercuriales qui intéressent le quartier commerçant, le relèvement quotidien en longitude et en latitude, les décisions du conseil des notables, les arrêtés du gouverneur, les actes de l'état civil: naissances, mariages, décès, -- ceux-ci très rares. D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque la longévité de la vie humaine n'est plus ici le privilège de quelques-uns.
Pour ce qui est de la partie politique étrangère, elle se tient à jour par les communications téléphoniques avec Madeleine-bay, où se raccordent les câbles immergés dans les profondeurs du Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informés de tout ce qui se passe dans le monde entier, lorsque les faits présentent un intérêt quelconque. Ajoutons que le _Starboard-Chronicle_ et le _New-Herald_ ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici, ils ont vécu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer que cet échange de discussions courtoises puisse durer toujours. Très tolérants, très conciliants sur le terrain de la religion, le protestantisme et le catholicisme font bon ménage à Standard- Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en mêle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les questions d'intérêt personnel et d'amour-propre sont en jeu...
En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou mensuels, reproduisant les articles des feuilles étrangères, ceux des successeurs des Sarcey, des Lemaître, des Charmes, des Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres critiques de grande marque; puis les magasins illustrés, sans compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et boulevardières, consacrées aux mondanités courantes. Elles n'ont d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant à l'esprit... et même à l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimées sur pâte comestible à l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues, on les mange au premier déjeuner. Les unes sont astringentes, les autres légèrement purgatives, et le corps s'en accommode fort bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agréable que pratique.
«Voilà des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement Yvernès.
-- Et d'une littérature nourrissante! répond Pinchinat. Pâtisserie et littérature mêlées, cela s'accorde parfaitement avec la musique hygiénique!»
Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources dispose l'île à hélice pour entretenir sa population dans de telles conditions de bien-être, dont n'approche aucune autre cité des deux mondes. Il faut que ses revenus s'élèvent à une somme invraisemblable, étant donnés les crédits affectés aux divers services et les traitements attribués aux plus modestes employés.
Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant à ce sujet: «Ici, répond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni _Board of Trade_, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que ce qu'il faut pour les besoins de l'île, et nous n'offrirons jamais aux étrangers l'équivalent du World's Fair de Chicago en 1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le cri de _go ahead_, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous demandons les ressources nécessaires à l'entretien de Standard- Island, c'est à la douane. Oui! les droits de douane nous permettent de suffire à toutes les exigences du budget...
-- Et ce budget?... interroge Frascolin.
-- Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents bons!
-- Cent millions de francs, s'écria le second violon, et pour une ville de dix mille âmes!...
-- Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les productions locales étant à peu près insignifiantes. Non! rien que les droits perçus à Tribord-Harbour et à Bâbord-Harbour. Cela vous explique la cherté des objets de consommation, -- cherté relative, s'entend, car ces prix, si élevés qu'ils vous paraissent, sont en rapport avec les moyens dont chacun dispose.»
Et voici Calistus Munbar qui s'emballe à nouveau, vantant sa ville, vantant son île -- un morceau de planète supérieure tombé en plein Pacifique, un Eden flottant, où se sont réfugiés les sages, et si le vrai bonheur n'est pas là, c'est qu'il n'est nulle part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise:
«Entrez, messieurs, entrez, mesdames!... Passez au contrôle!... Il n'y a que très peu de places!... On va commencer... Qui prend son billet... etc.»
Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers! Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que des unités dans cette cité milliardaise!
C'est au cours de cette tirade, où les phrases se déversent en cascades, où les gestes se multiplient avec une frénésie sémaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses branches de l'administration. Et d'abord, les écoles, où se donne l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont dirigées par des professeurs payés comme des ministres. On y apprend les langues mortes et les langues vivantes, l'histoire et la géographie, les sciences physiques et mathématiques, les arts d'agrément, mieux qu'en n'importe quelle Université ou Académie du vieux monde, -- à en croire Calistus Munbar. La vérité est que les élèves ne s'écrasent point aux cours publics, et, si la génération actuelle possède encore quelque teinture des études faites dans les collèges des États-Unis, la génération qui lui succédera aura moins d'instruction que de rentes. C'est là le point défectueux, et peut-être des humains ne peuvent-ils que perdre à s'isoler ainsi de l'humanité.
Ah ça! ils ne voyagent donc pas à l'étranger, les habitants de cette île factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent donc pas les contrées auxquelles le passé a légué tant de chefs- d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un certain sentiment de curiosité pousse en des régions lointaines. Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y enrhument, et on ne s'enrhume pas à Milliard-City. Aussi n'ont-ils que hâte et impatience de réintégrer leur île, ces imprudents qui ont eu la malencontreuse idée de la quitter. Quel profit ont-ils retiré de ces voyages? Aucun. «Valises ils sont partis, valises ils sont revenus», ainsi que le dit une ancienne formule des Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.