L'île à hélice

Chapter 31

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Aucun incident à relater pendant les 4, 5, 6, 7 et 8 avril. Le temps est favorable, la houle est à peine sensible, et la navigation s'effectue dans d'excellentes conditions.

Vers huit heures du matin, le 9 avril, la terre est signalée par bâbord devant, -- une terre haute, que l'on a pu apercevoir d'une assez grande distance.

Le point ayant été fait, avec les instruments conservés à Tribord- Harbour, il n'y a aucun doute sur l'identité de cette terre.

C'est la pointe d'Ika-Na-Mawi, la grande île septentrionale de la Nouvelle-Zélande.

Une journée et une nuit se passent encore et, le lendemain, 10 avril, dans la matinée, Tribord-Harbour vient s'échouer à une encablure du littoral de la baie Ravaraki.

Quelle satisfaction, quelle sécurité toute cette population éprouve à sentir sous son pied la vraie terre et non plus ce sol factice de Standard-Island! Et cependant combien de temps n'eût pas duré ce solide appareil maritime, si les passions humaines, plus fortes que les vents et la mer, n'eussent travaillé à sa destruction!

Les naufragés sont très hospitalièrement reçus par les Néo- Zélandais, qui s'empressent de les ravitailler de tout ce dont ils ont besoin.

Dès l'arrivée à Auckland, la capitale d'Ika-Na-Mawi, le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley est enfin célébré avec toute la pompe que comportent les circonstances. Ajoutons que le Quatuor Concertant se fait une dernière fois entendre à cette cérémonie à laquelle tous les Milliardais ont voulu assister. C'est là une union qui sera heureuse, et que ne s'est-elle accomplie plus tôt dans l'intérêt commun! Sans doute, les jeunes époux ne possèdent plus qu'un pauvre million de rentes chacun...

«Mais, comme le formule Pinchinat, tout porte à croire qu'ils trouveront encore le bonheur dans cette médiocre situation de fortune!»

Quant aux Tankerdon, aux Coverley et autres notables, leur projet est de retourner en Amérique, où ils n'auront pas à se disputer le gouvernement d'une île à hélice.

Même détermination en ce qui concerne le commodore Ethel Simcoë, le colonel Stewart et leurs officiers, le personnel de l'observatoire, et même le surintendant Calistus Munbar, qui ne renonce point, tant s'en faut, à son idée de fabriquer une nouvelle île artificielle.

Le roi et la reine de Malécarlie ne cachent point qu'ils regrettent cette Standard-Island dans laquelle ils espéraient terminer paisiblement leur existence!... Espérons que ces ex- souverains trouveront un coin de terre où leurs derniers jours s'achèveront à l'abri des dissensions politiques!

Et le Quatuor Concertant?...

Eh bien, le Quatuor Concertant, quoi qu'ait pu dire Sébastien Zorn, n'a point fait une mauvaise affaire, et, s'il en voulait à Calistus Munbar de l'avoir embarqué un peu malgré lui, ce serait pure ingratitude.

En effet, du 25 mai de l'année précédente au 10 avril de la présente année, il s'est écoulé un peu plus de onze mois, pendant lesquels nos artistes ont vécu de la plantureuse vie que l'on sait. Ils ont touché les quatre trimestres de leurs appointements, dont trois sont déposés dans les banques de San-Francisco et de New-York, lesquelles les verseront contre signature, quand il leur conviendra...

Après la cérémonie du mariage à Auckland, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat sont allés prendre congé de leurs amis sans oublier Athanase Dorémus. Puis ils ont pu s'embarquer sur un steamer à destination de San-Diégo.

Arrivés le 3 mai dans cette capitale de la Basse-Californie, leur premier soin est de s'excuser par la voie des journaux d'avoir manqué de parole onze mois auparavant, et d'exprimer leurs vifs regrets de s'être fait attendre.

«Messieurs, nous vous aurions attendu vingt ans encore!»

Telle est la réponse qu'ils reçoivent de l'aimable directeur des soirées musicales de San-Diégo.

On ne saurait être ni plus accommodant ni plus gracieux. Aussi la seule manière de reconnaître tant de courtoisie est-elle de donner ce concert annoncé depuis si longtemps!

Et, devant un public aussi nombreux qu'enthousiaste, le quatuor en _fa, majeur_ de l'Op. 9 de Mozart vaut-il à ces virtuoses, échappés au naufrage de Standard-Island, l'un des plus grands succès de leur carrière d'artistes.

Voilà comment se termine l'histoire de cette neuvième merveille du monde, de cet incomparable Joyau du Pacifique! Tout est bien qui finit bien, dit-on, mais tout est mal qui finit mal, et n'est-ce pas le cas de Standard-Island?...

Finie, non! et elle sera reconstruite un jour ou l'autre, -- à ce que prétend Calistus Munbar.

Et pourtant, -- on ne saurait trop le répéter, -- créer une île artificielle, une île qui se déplace à la surface des mers, n'est- ce pas dépasser les limites assignées au génie humain, et n'est-il pas défendu à l'homme, qui ne dispose ni des vents ni des flots, d'usurper si témérairement sur le Créateur?...

FIN DE LA SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE.

[1] Deux milliards 500 millions de francs. [2] L'enceinte fortifiée de Paris mesure trente-neuf kilomètres, et compte vingt-trois kilomètres à son ancien mur d'octroi. [3] 30 millions de francs. [4] Ces relevés sont donnés d'après les cartes françaises dont le méridien zéro passe par Paris, -- méridien qui était généralement adopté à cette époque. [5] Cette aroïdée est largement utilisée dans l'alimentation des naturels du Pacifique. [6] Industrie qui utilise les noix de coco, lesquelles, après avoir été fendues et desséchées soit au soleil, soit au feu, fournissent cette pulpe désignée sous le nom de «coprah» qui entre dans la composition des savons de Marseille.