L'île à hélice

Chapter 25

Chapter 253,619 wordsPublic domain

Cependant, lorsqu'ils sont arrivés devant l'habitation du chef, celui-ci, -- un Fidgien de haute taille, l'air farouche, la physionomie féroce, -- s'avance vers eux au milieu d'un cortège d'indigènes. Sa tête toute blanche de chaux, est crépue. Il a revêtu son costume de cérémonie, une chemise rayée, une ceinture autour du corps, le pied gauche chaussé d'une vieille pantoufle en tapisserie, et -- comment Pinchinat n'a-t-il pas éclaté de rire? - - un antique habit bleu à boutons d'or, en maint endroit rapiécé, et dont les basques inégales lui battent les mollets.

Or, voici qu'en s'avançant vers le groupe des papalangis, ce chef butte contre une souche, perd l'équilibre, s'étale sur le sol.

Aussitôt, conformément à l'étiquette du «baie muri», tout l'entourage de trébucher à son tour, et de s'affaler respectueusement, «afin de prendre sa part du ridicule de cette chute».

Cela est expliqué par le pilote, et Pinchinat approuve cette formalité, pas plus risible que tant d'autres en usage dans les cours européennes -- à son avis du moins.

Entre temps, lorsque tout le monde s'est relevé, le chef et le pilote échangent quelques phrases en langue fidgienne, dont le quatuor ne comprend pas un mot. Ces phrases, traduites par le pilote, n'ont d'autre objet que d'interroger les étrangers sur ce qu'ils viennent faire au village de Tampoo. Les réponses ayant été qu'ils désirent simplement visiter le village et faire une excursion aux alentours, cette autorisation leur est octroyée après échange de quelques demandes et réponses.

Le chef, d'ailleurs, ne manifeste ni plaisir ni déplaisir de cette arrivée de touristes à Tampoo, et, sur un signe de lui, les indigènes rentrent dans leurs paillotes.

«Après tout, ils n'ont pas l'air d'être bien méchants! fait observer Pinchinat.

-- Ce n'est point une raison pour commettre quelque imprudence!» répond Frascolin.

Une heure durant, les artistes se promènent à travers le village sans être inquiétés par les indigènes. Le chef à l'habit bleu a regagné sa case, et il est visible que l'accueil des naturels est empreint d'une profonde indifférence.

Après avoir circulé dans les rues de Tampoo, sans qu'aucune paillote se soit ouverte pour les recevoir, Sébastien Zorn, Yvernès, Pinchinat, Frascolin et le pilote se dirigent vers des ruines de temples, sortes de masures abandonnées, situées non loin d'une maison qui sert de demeure à l'un des sorciers de l'endroit.

Ce sorcier, campé sur sa porte, leur adresse un coup d'oeil peu encourageant, et ses gestes semblent indiquer qu'il leur jette quelque mauvais sort.

Frascolin essaie d'entrer en conversation avec lui par l'intermédiaire du pilote. Le sorcier prend alors une mine si rébarbative, une attitude si menaçante, qu'il faut abandonner tout espoir de tirer une parole de ce porc-épic fidgien.

Pendant ce temps, et en dépit des recommandations qui lui ont été faites, Pinchinat s'est éloigné en franchissant un épais massif de bananiers étages au flanc d'une colline.

Lorsque Sébastien Zorn, Yvernès et Frascolin, rebutés par la mauvaise grâce du sorcier, se préparent à quitter Tampoo, ils n'aperçoivent plus leur camarade.

Cependant l'heure est venue de regagner l'embarcation. Le jusant ne doit pas tarder à s'établir, et ce n'est pas trop des quelques heures qu'il dure pour redescendre le cours de la Rewa.

Frascolin, inquiet de ne point voir Pinchinat, le hèle d'une voix forte. Son appel reste sans réponse. «Où est-il donc?... demande Sébastien Zorn.

-- Je ne sais... répond Yvernès.

-- Est-ce que l'un de vous a vu votre ami s'éloigner?...» interroge le pilote. Personne ne l'a vu! «Il sera sans doute retourné à l'embarcation par le sentier du village... dit Frascolin.

-- Il a eu tort, répond le pilote. Mais ne perdons pas de temps, et rejoignons-le.» On part, non sans une assez vive anxiété. Ce Pinchinat n'en fait jamais d'autre, et, de regarder comme imaginaires les férocités de ces indigènes, demeurés si obstinément sauvages, cela peut l'exposer à des dangers très réels. En traversant Tampoo, le pilote remarque, avec une certaine appréhension, qu'aucun Fidgien ne se montre plus. Toutes les portes des paillotes sont fermées. Il n'y a plus aucun rassemblement devant la case du chef. Les femmes, qui s'occupaient de la préparation du curcuma, ont disparu. Il semble que le village ait été abandonné depuis une heure. La petite troupe presse alors le pas. À plusieurs reprises, on appelle l'absent, et l'absent ne répond point. N'a-t-il donc pas regagné la rive du côté où l'embarcation est amarrée?... Ou bien est-ce que l'embarcation ne serait plus à cet endroit, sous la garde du mécanicien et des deux matelots?... Il reste encore quelques centaines de pas à parcourir. On se hâte, et, dès que la lisière des arbres est dépassée, on aperçoit la chaloupe et les trois hommes à leur poste. «Notre camarade?... crie Frascolin.

-- N'est-il plus avec vous?... répond le mécanicien.

-- Non... depuis une demi-heure...

-- Ne vous a-t-il point rejoint?... demande Yvernès.

-- Non.»Qu'est donc devenu cet imprudent? Le pilote ne cache pas son extrême inquiétude. «Il faut retourner au village, dit Sébastien Zorn. Nous ne pouvons abandonner Pinchinat...» La chaloupe est laissée à la garde de l'un des matelots, bien qu'il soit peut-être dangereux d'agir ainsi. Mais mieux vaut ne revenir à Tampoo qu'en force et bien armé, cette fois. Dût-on fouiller toutes les paillotes, on ne quittera pas le village, on ne ralliera pas Standard-Island sans avoir retrouvé Pinchinat. Le chemin de Tampoo est repris. Même solitude au village et aux alentours. Où donc s'est réfugiée toute cette population? Pas un bruit ne se fait entendre dans les rues, et les paillotes sont vides. Il n'y a plus malheureusement de doute à conserver... Pinchinat s'est aventuré dans le bois de bananiers... il a été saisi... il a été entraîné... où?... Quant au sort que lui réservent ces cannibales dont il se moquait, il n'est que trop aisé de l'imaginer!... Des recherches aux environs de Tampoo ne produiraient aucun résultat... Comment relever une piste au milieu de cette région forestière, à travers cette brousse que les Fidgiens sont seuls à connaître?... D'ailleurs, n'y a-t-il pas lieu de craindre qu'ils ne veuillent s'emparer de l'embarcation gardée par un seul matelot?... Si ce malheur arrive, tout espoir de délivrer Pinchinat serait perdu, le salut de ses compagnons serait compromis...

Le désespoir de Frascolin, d'Yvernès, de Sébastien Zorn, ne saurait s'exprimer. Que faire?... Le pilote et le mécanicien ne savent plus à quel parti s'arrêter.

Frascolin, qui a conservé son sang-froid, dit alors:

«Retournons à Standard-Island...

-- Sans notre camarade?... s'écrie Yvernès.

-- Y penses-tu?... ajoute Sébastien Zorn.

-- Je ne vois pas d'autre parti à prendre, répond Frascolin. Il faut que le gouverneur de Standard-Island soit prévenu... que les autorités de Viti-Levou soient averties et mises en demeure d'agir...

-- Oui... partons, conseille le pilote, et pour profiter de la marée descendante, nous n'avons pas une minute à perdre!

-- C'est l'unique moyen de sauver Pinchinat, s'écrie Frascolin, s'il n'est pas trop tard!» L'unique moyen, en effet.

On quitte Tampoo, pris de cette appréhension de ne pas retrouver la chaloupe à son poste. En vain le nom de Pinchinat est-il crié par toutes les bouches! Et, moins troublés qu'ils le sont, peut- être le pilote et ses compagnons auraient-ils pu apercevoir derrière les buissons quelques-uns de ces farouches Fidgiens, qui épient leur départ.

L'embarcation n'a point été inquiétée. Le matelot n'a vu personne rôder sur les rives de la Rewa.

C'est avec un inexprimable serrement de coeur que Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, se décident à prendre place dans le bateau... Ils hésitent... ils appellent encore... Mais il faut partir, a dit Frascolin, et il a eu raison de le dire, et l'on a raison de le faire.

Le mécanicien met les dynamos en activité, et la chaloupe, servie par le jusant, descend le cours de la Rewa avec une rapidité prodigieuse.

À six heures, la pointe ouest du delta est doublée. Une demi-heure après, on accoste le pier de Tribord-Harbour.

En un quart d'heure, Frascolin et ses deux camarades, transportés par le tram, ont atteint Milliard-City et se rendent à l'hôtel de ville.

Dès qu'il a été mis au courant, Cyrus Bikerstaff se fait conduire à Suva et, là, il demande au gouverneur général de l'archipel une entrevue qui lui est accordée.

Lorsque ce représentant de la reine apprend ce qui s'est passé à Tampoo, il ne dissimule pas que cela est très grave... Ce Français aux mains d'une de ces tribus de l'intérieur qui échappent à toute autorité...

«Par malheur, nous ne pouvons rien tenter avant demain, ajoute-t- il. Contre le reflux de la Rewa, nos chaloupes ne pourraient remonter à Tampoo. D'ailleurs, il est indispensable d'aller en nombre, et le plus sûr serait de prendre à travers la brousse...

-- Soit, répond Cyrus Bikerstaff, mais ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui, c'est à l'instant qu'il faut partir...

-- Je n'ai pas à ma disposition les hommes nécessaires, répond le gouverneur.

-- Nous les avons, monsieur, réplique Cyrus Bikerstaff. Prenez donc des mesures pour leur adjoindre des soldats de votre milice, et sous les ordres de l'un de vos officiers qui connaîtra bien le pays...

-- Pardonnez, monsieur, répond sèchement Son Excellence, je n'ai pas l'habitude...

-- Pardonnez aussi, répond Cyrus Bikerstaff, mais je vous préviens que si vous n'agissez pas à l'instant même, si notre ami, notre hôte, ne nous est pas rendu, la responsabilité retombera sur vous, et...

-- Et?... demande le gouverneur d'un ton hautain.

-- Les batteries de Standard-Island détruiront Suva de fond en comble, votre capitale, toutes les propriétés étrangères, qu'elles soient anglaises ou allemandes!»

L'ultimatum est formel, et il n'y a qu'à s'y soumettre. Les quelques canons de l'île ne pourraient lutter contre l'artillerie de Standard-Island. Le gouverneur se soumet donc, et, qu'on l'avoue, il aurait tout d'abord mieux valu qu'il le fît de meilleure grâce, au nom de l'humanité.

Une demi-heure après, cent hommes, marins et miliciens, débarquent à Suva, sous les ordres du commodore Simcoë, qui a voulu lui-même conduire cette opération. Le surintendant, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin, sont à ses côtés. Une escouade de la gendarmerie de Viti-Levou leur prête son concours.

Dès le départ, l'expédition se jette à travers la brousse, en contournant la baie de la Rewa, sous la direction du pilote qui connaît ces difficiles régions de l'intérieur. On coupe au plus court, d'un pas rapide, afin d'atteindre Tampoo dans le moins de temps possible...

Il n'a pas été nécessaire d'aller jusqu'au village. Vers une heure après minuit, ordre est donné à la colonne de faire halte.

Au plus profond d'un fourré presque impénétrable, on a vu l'éclat d'un foyer. Nul doute qu'il n'y ait là un rassemblement des naturels de Tampoo, puisque le village ne se trouve pas à une demi-heure de marche vers l'est.

Le Commodore Simcoë, le pilote, Calistus Munbar, les trois Parisiens, se portent en avant...

Ils n'ont pas fait cent pas qu'ils s'arrêtent et demeurent immobiles...

En regard d'un feu ardent, entouré d'une foule tumultueuse d'hommes et de femmes, Pinchinat, demi nu, est attaché à un arbre... et le chef fidgien court vers lui, la hache levée...

«Marchons... marchons! crie le commodore Simcoë à ses marins et à ses miliciens. Surprise subite et terreur très justifiée de ces indigènes, auxquels le détachement n'épargne ni les coups de feu ni les coups de crosse. En un clin d'oeil, la place est vide, et toute la bande s'est dispersée sous bois...

Pinchinat, détaché de l'arbre, tombe dans les bras de son ami Frascolin.

Comment exprimer ce que fut la joie de ces artistes, de ces frères, -- à laquelle se mêlèrent quelques larmes et aussi des reproches très mérités. «Mais, malheureux, dit le violoncelliste, qu'est-ce qui t'a pris de t'éloigner?...

-- Malheureux, tant que tu voudras, mon vieux Sébastien, répond Pinchinat, mais n'accable pas un alto aussi peu habillé que je le suis en ce moment... Passez-moi mes vêtements, afin que je puisse me présenter d'une façon plus convenable devant les autorités!»

Ses vêtements, on les retrouve au pied d'un arbre, et il les reprend tout en conservant le plus beau sang-froid du monde. Puis, ce n'est que lorsqu'il est «présentable», qu'il vient serrer la main du commodore Simcoë et du surintendant.

«Voyons, lui dit Calistus Munbar, y croirez-vous, maintenant... au cannibalisme des Fidgiens?...

-- Pas si cannibales que cela, ces fils de chiens, répond Son Altesse, puisqu'il ne me manque pas un membre!

-- Toujours le même, satané fantaisiste! s'écrie Frascolin.

-- Et savez-vous ce qui me vexait le plus dans cette situation de gibier humain sur le point d'être mis à la broche?... demande Pinchinat.

-- Que je sois pendu, si je le devine! réplique Yvernès.

-- Eh bien! ce n'était pas d'être mangé sur le pouce par ces indigènes!... Non! c'était d'être dévoré par un sauvage en habit... en habit bleu à boutons d'or... avec un parapluie sous le bras... un horrible pépin britannique!»

X -- Changement de propriétaires

Le départ de Standard-Island est fixé au 2 février. La veille, leurs excursions achevées, les divers touristes sont rentrés à Milliard-City. L'affaire Pinchinat a produit un bruit énorme. Tout le Joyau du Pacifique eût pris fait et cause pour Son Altesse, tant le Quatuor Concertant jouit de la sympathie universelle. Le conseil des notables a donné son entière approbation à l'énergique conduite du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Les journaux l'ont vivement félicité. Donc Pinchinat est devenu l'homme du jour. Voyez-vous un alto terminant sa carrière artistique dans l'estomac d'un Fidgien!... Il convient volontiers que les indigènes de Viti- Levou n'ont pas absolument renoncé à leurs goûts anthropophagiques. Après tout, c'est si bon, la chair humaine, à les en croire, et ce diable de Pinchinat est si appétissant!

Standard-Island appareille dès l'aurore, et prend direction sur les Nouvelles-Hébrides. Ce détour va l'éloigner ainsi d'une dizaine de degrés, soit deux cents lieues vers l'ouest. On ne peut l'éviter, puisqu'il s'agit de déposer le capitaine Sarol et ses compagnons aux Nouvelles-Hébrides. Il n'y pas lieu de le regretter, d'ailleurs. Chacun est heureux de rendre service à ces braves gens -- qui ont montré tant de courage dans la lutte contre les fauves. Et puis ils paraissent si satisfaits d'être rapatriés dans ces conditions, après cette longue absence! En outre, ce sera une occasion de visiter ce groupe que les Milliardais ne connaissent pas encore.

La navigation s'effectue avec une lenteur calculée. En effet, c'est dans les parages compris entre les Fidji et les Nouvelles- Hébrides, par cent soixante-dix degrés trente-cinq minutes de longitude est, et par dix-neuf degrés treize minutes de latitude sud, que le steamer, expédié de Marseille au compte des familles Tankerdon et Coverley, doit rejoindre Standard-Island.

Il va sans dire que le mariage de Walter et de miss Dy est plus que jamais l'objet des préoccupations universelles. Pourrait-on songer à autre chose? Calistus Munbar n'a pas une minute à lui. Il prépare, il combine les divers éléments d'une fête qui comptera dans les fastes de l'île à hélice. S'il maigrissait à la tâche, cela ne surprendrait personne.

Standard-Island ne marche qu'à la moyenne de vingt à vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures. Elle s'avance jusqu'en vue de Viti, dont les rives superbes sont bordées de forêts luxuriantes d'une sombre verdure. On emploie trois jours à se déplacer sur ces eaux tranquilles, depuis l'île Wanara jusqu'à l'île Ronde. La passe, à laquelle les cartes assignent ce dernier nom, offre une large voie au Joyau du Pacifique qui s'y engage en douceur. Nombre de baleines, troublées et affolées, donnent de la tête contre sa coque d'acier, qui frémit de ces coups. Que l'on se rassure, les tôles des compartiments sont solides, et il n'y a pas d'avaries à craindre.

Enfin, dans l'après-midi du 6, les derniers sommets des Fidji s'abaissent sous l'horizon. À ce moment, le commodore Simcoë vient d'abandonner le domaine polynésien pour le domaine mélanésien de l'océan Pacifique.

Pendant les trois jours qui suivent, Standard-Island continue à dériver vers l'ouest, après avoir atteint en latitude le dix- neuvième degré. Le 10 février, elle se trouve dans les parages où le steamer attendu d'Europe doit la rallier. Le point, reproduit sur les pancartes de Milliard-City, est connu de tous les habitants. Les vigies de l'observatoire sont en éveil. L'horizon est fouillé par des centaines de longues-vues, et, dès que le navire sera signalé... Toute la population est dans l'attente... N'est-ce pas comme le prologue de cette pièce si demandée du public, qui se terminera au dénouement par le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley?...

Standard-Island n'a donc plus qu'à demeurer stationnaire, à se maintenir contre les courants de ces mers resserrées entre les archipels. Le commodore Simcoë donne ses ordres en conséquence, et ses officiers en surveillent l'exécution.

«La situation est décidément des plus intéressantes!» dit ce jour- là Yvernès.

C'était pendant les deux heures de _far niente_ que ses camarades et lui s'accordaient d'habitude après leur déjeuner de midi.

«Oui, répondit Frascolin, et nous n'aurons pas lieu de regretter cette campagne à bord de Standard-Island... quoi qu'en pense notre ami Zorn...

-- Et son éternelle scie... _scie majeure_ avec cinq dièzes! ajoute cet incurable Pinchinat.

-- Oui... et surtout quand elle sera finie, cette campagne, réplique le violoncelliste, et lorsque nous aurons empoché le quatrième trimestre des appointements que nous aurons bien gagnés...

-- Eh! fait Yvernès, en voilà trois que la Compagnie nous a réglés depuis notre départ, et j'approuve fort Frascolin, notre précieux comptable, d'avoir envoyé cette forte somme à la banque de New- York!»

En effet, le précieux comptable a cru sage de verser cet argent, par l'entremise des banquiers de Milliard-City, dans une des honorables caisses de l'Union. Ce n'était point défiance, mais uniquement parce qu'une caisse sédentaire paraît offrir plus de sécurité qu'une caisse flottante, au-dessus des cinq à six mille mètres de profondeur que mesure communément le Pacifique.

C'est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumées des cigares et des pipes, qu'Yvernès fut conduit à présenter l'observation suivante:

«Les fêtes du mariage promettent d'être splendides, mes amis. Notre surintendant n'épargne ni son imagination ni ses peines, c'est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de Milliard-City verseront des vins généreux, je n'en doute pas. Pourtant, savez-vous ce qui manquera à cette cérémonie?...

-- Une cataracte d'or liquide coulant sur des rochers de diamants! s'écrie Pinchinat.

-- Non, répond Yvernès, une cantate...

-- Une cantate?... réplique Frascolin.

-- Sans doute, dit Yvernès. On fera de la musique, nous jouerons nos morceaux les plus en vogue, appropriés à la circonstance... mais s'il n'y a pas de cantate, de chant nuptial, d'épithalame en l'honneur des mariés...

-- Pourquoi non, Yvernès? dit Frascolin. Si tu veux te charger de faire rimer _flamme_ avec _âme_ et _jours_ avec _amours_ pendant une douzaine de vers de longueur inégale, Sébastien Zorn, qui a fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de mettre ta poésie en musique...

-- Excellente idée! s'exclame Pinchinat. Ça te va-t-il, vieux bougon bougonnant?... Quelque chose de bien matrimonial, avec beaucoup de _spiccatos_, d'_allégros_, de _molto agitatos_, et une _coda_ délirante... à cinq dollars la note...

-- Non... pour rien... cette fois... répond Frascolin. Ce sera l'obole du Quatuor Concertant à ces nababissimes de Standard- Island.» C'est décidé, et le violoncelliste se déclare prêt à implorer les inspirations du dieu de la Musique, si le dieu de la Poésie verse les siennes dans le coeur d'Yvernès.

Et c'est de cette noble collaboration qu'allait sortir la Cantate des Cantates, à l'imitation du _Cantique des Cantiques_, en l'honneur des Tankerdon unis aux Coverley.

Dans l'après-midi du 10, le bruit se répand qu'un grand steamer est en vue, venant du nord-est. Sa nationalité n'a pu être reconnue, car il est encore distant d'une dizaine de milles, au moment où les brumes du crépuscule ont assombri la mer.

Ce steamer semblait forcer de vapeur, et on doit tenir pour certain qu'il se dirige vers Standard-Island. Très vraisemblablement, il ne veut accoster que le lendemain au lever du soleil.

La nouvelle produit un indescriptible effet. Toutes les imaginations féminines sont en émoi à la pensée des merveilles de bijouterie, de couture, de modes, d'objets d'art, apportées par ce navire transformé en une énorme corbeille de mariage... de la force de cinq à six cents chevaux!

On ne s'est pas trompé, et ce navire est bien à destination de Standard-Island. Aussi, dès le matin, a-t-il doublé la jetée de Tribord-Harbour, développant à sa corne le pavillon de la _Standard-Island Company_.»

Soudain, autre nouvelle que les téléphones transmettent à Milliard-City: le pavillon de ce bâtiment est en berne.

Qu'est-il arrivé?... Un malheur... un décès abord?... Ce serait là un fâcheux pronostic pour ce mariage qui doit assurer l'avenir de Standard-Island.

Mais voici bien autre chose. Le bateau en question n'est point celui qui est attendu et il n'arrive pas d'Europe. C'est précisément du littoral américain, de la baie Madeleine, qu'il vient. D'ailleurs, le steamer, chargé des richesses nuptiales, n'est pas en retard. La date du mariage est fixée au 27, on n'est encore qu'au 11 février, et il a le temps d'arriver.

Alors que prétend ce navire?... Quelle nouvelle apporte-t-il... Pourquoi ce pavillon en berne?... Pourquoi la Compagnie l'a-t-elle expédié jusqu'en ces parages des Nouvelles-Hébrides, où il savait rencontrer Standard-Island?...

Est-ce donc qu'elle avait à faire aux Milliardais quelque pressante communication d'une exceptionnelle gravité?...

Oui, et on ne doit pas tarder à l'apprendre.

À peine le steamer est-il à quai, qu'un passager en débarque.

C'est un des agents supérieurs de la Compagnie, qui se refuse à répondre aux questions des nombreux et impatients curieux, accourus sur le pier de Tribord-Harbour.

Un tram était prêt à partir, et, sans perdre un instant, l'agent saute dans l'un des cars.

Dix minutes après, arrivé à l'hôtel de ville, il demande une audience au gouverneur, «pour affaire urgente», -- audience qui est aussitôt consentie.

Cyrus Bikerstaff reçoit cet agent dans son cabinet dont la porte est fermée.

Un quart d'heure ne s'est pas écoulé que chacun des membres du conseil des trente notables est prévenu téléphoniquement d'avoir à se réunir d'urgence dans la salle des séances.

Entre temps, les imaginations vont grand train dans les ports comme dans la ville, et l'appréhension, succédant à la curiosité, est au comble.

À huit heures moins vingt, le conseil est assemblé sous la présidence du gouverneur, assisté de ses deux adjoints. L'agent fait alors la déclaration suivante:

«À la date du 23 janvier, la _Standard-Island Company limited_ a été mise en état de faillite, et M. William T. Pomering a été nommé liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des intérêts de ladite Société.»

M. William T. Pomering, auquel sont dévolues ces fonctions, c'est l'agent en personne.