L'île à hélice

Chapter 24

Chapter 243,643 wordsPublic domain

Standard-Island vient relâcher à l'ouverture du port de Suva. Les formalités sont remplies le jour même, et la libre pratique est accordée. Comme ces visites ne peuvent qu'être une source de bénéfices autant pour les colons que pour les indigènes, les Milliardais sont assurés d'un excellent accueil, dans lequel il existe peut-être plus d'intérêt que de sympathie. Ne pas oublier, d'ailleurs, que les Fidji relèvent de la Couronne, et que les rapports sont toujours tendus entre le _Foreign-Office_ et la _Standard-Island Company_, si jalouse de son indépendance.

Le lendemain, 26 janvier, les commerçants de Standard-Island qui ont des achats ou des ventes à effectuer, se font mettre à terre dès les premières heures. Les touristes, et parmi eux nos Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yvernès plaisantent volontiers Frascolin, -- l'élève distingué du commodore Simcoë, -- sur ses études «ethno-rasantogéographiques», comme dit Son Altesse, ils n'en profitent pas moins de ses connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxième violon a toujours quelque réponse instructive. Sébastien Zorn ne dédaigne pas de l'interroger à l'occasion, et, tout d'abord, lorsque Pinchinat apprend que ces parages étaient, il n'y a pas longtemps, le principal théâtre du cannibalisme, il ne peut retenir un soupir en disant:

«Oui... mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces Fidgiens, énervés par la civilisation, en sont tombés à la fricassée de poulet et aux pieds de porc à la Sainte-Menehould!

-- Anthropophage! lui crie Frascolin. Tu mériterais d'avoir figuré sur la table du roi Thakumbau...

-- Hé! hé! un entrecôte de Pinchinat à la Bordelaise...

-- Voyons, réplique Sébastien Zorn, si nous perdons notre temps à des récriminations oiseuses...

-- Nous ne réaliserons pas le progrès par la marche en avant! s'écrie Pinchinat. Voilà une phrase comme tu les aimes, n'est-ce pas, mon vieux violoncelluloïdiste! Eh bien, en avant, marche!»

La ville de Suva, bâtie sur la droite d'une petite baie, éparpille ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des quais disposés pour l'amarrage des navires, des rues garnies de trottoirs planchéiés, ni plus ni moins que les plages de nos grandes stations balnéaires. Les maisons en bois, à rez-de- chaussée, parfois, mais rarement, avec un étage, sont gaies et fraîches. Aux alentours de la ville, des cabanes indigènes montrent leurs pignons relevés en cornes et ornés de coquillages. Les toitures, très solides, résistent aux pluies d'hiver, de mai à octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, à ce que raconte Frascolin, très ferré sur la statistique, Mbua, située dans l'est de l'île, a reçu en un jour trente-huit centimètres d'eau.

Viti-Levou, non moins que les autres îles de l'archipel, est soumise à des inégalités climatériques, et la végétation diffère d'un littoral à l'autre. Du côté exposé aux vents alizés du sud- est, l'atmosphère est humide, et des forêts magnifiques couvrent le sol. De l'autre côté, s'étendent d'immenses savanes, propres à la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent à dépérir, -- entre autres le sandal, presque entièrement épuisé, et aussi le dakua, ce pin spécial aux Fidji.

Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de l'île est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forêts de cocotiers et de palmiers, aux troncs tapissés d'orchidées parasites, des massifs de casuarinées, de pandanus, d'acacias, de fougères arborescentes, et, dans les parties marécageuses, nombre de ces palétuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais la culture du coton et celle du thé n'ont point donné les résultats que ce climat si puissant permettait d'espérer. En réalité, le sol de Viti-Levou, -- ce qui est commun dans ce groupe, -- argileux et de couleur jaunâtre, n'est formé que de cendres volcaniques, auxquelles la décomposition a donné des qualités productives.

Quant à la faune, elle n'est pas plus variée que dans les divers parages du Pacifique: une quarantaine d'espèces d'oiseaux, perruches et serins acclimatés, des chauves-souris, des rats qui forment légions, des reptiles d'espèce non venimeuse, très appréciés des indigènes au point de vue comestible, des lézards à n'en savoir que faire, et des cancrelats répugnants, d'une voracité de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point, -- ce qui provoque cette boutade de Pinchinat:

«Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait dû conserver quelques couples de lions, de tigres, de panthères, de crocodiles, et déposer ces ménages carnassiers sur les Fidji... Ce ne serait qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent à l'Angleterre.»

Ces indigènes, mélange de race polynésienne et mélanésienne, présentent encore de beaux types, moins remarquables cependant qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, à teint cuivré, presque noirs, la tête couverte d'une chevelure toisonnée, parmi lesquels on rencontre de nombreux métis, sont grands et vigoureux. Leur vêtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne, ou une couverture, faite de cette étoffe indigène, le «masi», tirée d'une espèce de mûrier qui produit aussi le papier. À son premier degré de fabrication, cette étoffe est d'une parfaite blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et elle est demandée dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il faut ajouter que ces hommes ne dédaignent pas de revêtir, à l'occasion, de vieilles défroques européennes, échappées des friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matière à plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncés d'un pantalon déformé, d'un paletot hors d'âge, et même d'un habit noir, lequel, après maintes phases de décadence, est venu finir sur le dos d'un naturel de Viti-Levou.

«Il y aurait à faire le roman d'un de ces habits-là!... observe Yvernès.

-- Un roman qui risquerait de finir en veste!» répond Pinchinat. Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les habillent d'une façon plus ou moins décente, en dépit des sermons wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle détestable habitude elles ont, -- les hommes aussi, -- d'enduire de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau calcaire, qui a pour but de les préserver des insolations! Et puis, elles fument, autant que leurs époux et frères, ce tabac du pays, qui a l'odeur du foin brûlé, et, lorsque la cigarette n'est pas mâchonnée entre leurs lèvres, elle est enfilée dans le lobe de leurs oreilles, à l'endroit où l'on voit plus communément en Europe des boucles de diamants et de perles. En général, ces femmes sont réduites à la condition d'esclaves chargées des plus durs travaux du ménage, et le temps n'est pas éloigné où, après avoir peiné pour entretenir l'indolence de leur mari, on les étranglait sur sa tombe. À plusieurs reprises, pendant les trois jours qu'ils ont consacrés à leurs excursions autour de Suva; nos touristes essayèrent de visiter des cases indigènes. Ils en furent repoussés, --non point par l'inhospitalité des propriétaires, mais par l'abominable odeur qui s'en dégage. Tous ces naturels frottés d'huile de coco, leur promiscuité avec les cochons, les poules, les chiens, les chats, dans ces nauséabondes paillottes, l'éclairage suffocant obtenu par le brûlage de la gomme résineuse du dammana... non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et, d'ailleurs, après avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de tremper ses lèvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par excellence? Bien que, pour être tiré de la racine desséchée du poivrier, ce kava pimenté soit inacceptable aux palais européens, il y a encore la manière dont on le prépare. N'est-elle pas pour exciter la plus insurmontable répugnance? On ne le moud pas, ce poivre, on le mâche, on le triture entre les dents, puis on le crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une insistance sauvage qui ne permet guère de le refuser. Et, il n'y a plus qu'à remercier, en prononçant ces mots qui ont cours dans l'archipel: «_E mana ndina_,» autrement dit: _amen_. Nous ne parlons que pour mémoire des cancrelats qui fourmillent à l'intérieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dévastent, et des moustiques, -- des moustiques par milliards, -- dont on voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vêtements des indigènes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns anglais, se soit exclamé envoyant fourmiller ces formidables insectes: «Mioustic!... Mioustic!»

Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pénétrer dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs études ethnologiques sont incomplètes, et le savant Frascolin lui-même a reculé, -- ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de voyage.

IX -- Un casus belli

Toutefois, alors que nos artistes se dépensent en promenades et prennent un aperçu des moeurs de l'archipel, quelques notables de Standard-Island n'ont pas dédaigné d'entrer en relation avec les autorités indigènes de l'archipel. Les «papalangis», -- ainsi appelle-t-on les étrangers dans ces îles, -- n'avaient point à craindre d'être mal accueillis.

Quant aux autorités européennes, elles sont représentées par un gouverneur général, qui est en même temps consul général d'Angleterre pour ces groupes de l'ouest qui subissent plus ou moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou trois fois, les deux chiens de faïence se sont regardés, mais leurs rapports n'ont pas été au delà de ces regards.

Pour ce qui est du consul d'Allemagne, en même temps l'un des principaux négociants du pays, les relations se sont bornées à un échange de cartes.

Pendant la relâche, les familles Tankerdon et Coverley avaient organisé des excursions aux alentours de Suva et dans les forêts qui hérissent ses hauteurs jusqu'à leurs dernières cimes.

Et. à ce propos, le surintendant fait à ses amis du quatuor une observation très juste.

«Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades à de hautes altitudes, dit-il, cela tient à ce que notre Standard- Island n'est pas suffisamment accidentée... Elle est trop plate, trop uniforme... Mais, je l'espère bien, on lui fabriquera un jour une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, nos citadins s'empressent d'aller respirer, à quelques centaines de pieds, l'air pur et vivifiant de l'espace... Cela répond à un besoin de la nature humaine...

-- Très bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus! Quand vous construirez votre montagne en tôle d'acier ou en aluminium, n'oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les entrailles... un volcan avec boîtes fulminantes et pièces d'artifices...

-- Et pourquoi pas, monsieur le railleur?... répond Calistus Munbar.

-- C'est bien ce que je me dis: Et pourquoi pas?...» réplique Son Altesse. Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prennent part à ces excursions et qu'ils les font au bras l'un de l'autre. On n'a pas négligé de visiter, à Viti-Levou, les curiosités de sa capitale, ces «mburé-kalou», les temples des esprits, et aussi le local affecté aux assemblées politiques. Ces constructions, élevées sur une base de pierres sèches, se composent de bambous tressés, de poutres recouvertes d'une sorte de passementerie végétale, de lattes ingénieusement disposées pour supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de même l'hôpital, établi dans d'excellentes conditions d'hygiène, le jardin botanique, en amphithéâtre derrière la ville. Souvent ces promenades se prolongent jusqu'au soir, et l'on revient alors, sa lanterne à la main, comme au bon vieux temps. Dans les îles Fidji, l'édilité n'en est pas encore au gazomètre ni aux becs Auër, ni aux lampes à arc, ni au gaz acétylène, mais cela viendra «sous le protectorat éclairé de la Grande-Bretagne!» insinue Calistus Munbar.

Et le capitaine Sarol et ses Malais et les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, que font-ils pendant cette relâche? Rien qui soit en désaccord avec leur existence habituelle. Ils ne descendent point à terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines, les uns pour les avoir fréquentées dans leur navigation au cabotage, les autres pour y avoir travaillé au compte des planteurs. Ils préfèrent, de beaucoup, rester à Standard-Island, qu'ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe et de l'Éperon. Encore quelques semaines, et, grâce à la complaisance de la Compagnie, grâce au gouverneur Cyrus Bikerstaff, ces braves gens débarqueront dans leur pays, après un séjour de cinq mois sur l'île à hélice...

Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est très intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur parle d'un ton enthousiaste des Nouvelles-Hébrides, des indigènes de ce groupe, de leur façon de se nourrir, de leur cuisine -- ce qui intéresse particulièrement Son Altesse. L'ambition secrète de Pinchinat serait d'y découvrir un nouveau mets, dont il communiquerait la recette aux sociétés gastronomiques de la vieille Europe.

Le 30 janvier, Sébastien Zorn et ses camarades, à la disposition desquels le gouverneur a mis une des chaloupes électriques de Tribord-Harbour, partent dans l'intention de remonter le cours de la Rewa, l'une des principales rivières de l'île. Le patron de la chaloupe, un mécanicien et deux matelots ont embarqué avec un pilote fidgien. En vain a-t-on offert à Athanase Dorémus de se joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosité est éteint chez ce professeur de maintien et de grâces... Et puis, pendant son absence, il pourrait lui venir un élève, et il préfère ne point quitter la salle de danse du casino.

Dès six heures du matin, bien armée, munie de quelques provisions, car elle ne doit revenir que le soir à Tribord-Harbour, l'embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral jusqu'à la baie de la Rewa.

Non seulement les récifs, mais les requins se montrent en grand nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns comme aux autres.

«Peuh! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont même plus des cannibales d'eau salée!... Les missionnaires anglais ont dû les convertir au christianisme comme ils ont converti les Fidgiens!... Gageons que ces bêtes-là ont perdu le goût de la chair humaine...

-- Ne vous y fiez pas, répond le pilote, -- pas plus qu'il ne faut se fier aux Fidgiens de l'intérieur.» Pinchinat se contente de hausser les épaules. On la lui baille belle avec ces prétendus anthropophages qui n'» anthropophagent» même plus les jours de fête!

Quant au pilote, il connaît parfaitement la baie et le cours de la Rewa. Sur cette importante rivière, appelée aussi Waï-Levou, le flot se fait sentir jusqu'à une distance de quarante-cinq kilomètres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre- vingts.

La largeur de la Rewa dépasse cent toises à son embouchure. Elle coule entre des rives sablonneuses, basses à gauche, escarpées à droite, dont les bananiers et les cocotiers se détachent avec vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa, conforme à ce redoublement du mot, qui est presque général parmi les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yvernès, n'est-ce pas là une imitation de cette prononciation enfantine qu'on retrouve dans les _papa, maman, toutou, dada, bonbon_, etc. Et, au fait, c'est à peine si ces indigènes sont sortis de l'enfance!

La véritable Rewa est formée par le confluent du Waï-Levou (eau grande) et du Waï-Manu, et sa principale embouchure est désignée sous le nom de Waï-Ni-ki.

Après le détour du delta, la chaloupe file devant le village de Kamba, à demi caché dans sa corbeille de fleurs. On ne s'y arrête point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri. D'ailleurs, à cette époque, ce village venait d'être déclaré «tabou», avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu'aux eaux de la Rewa qui en baignent la grève. Les indigènes n'eussent permis à personne d'y prendre pied. C'est une coutume sinon très respectable, du moins très respectée que le tabou, -- Sébastien Zorn en savait quelque chose, -- et on la respecta. Lorsque les excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite à regarder un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle de la rive. «Et qu'a-t-il de remarquable, cet arbre?... demande Frascolin.

-- Rien, répondit le pilote, si ce n'est que son écorce est rayée d'incisions depuis ses racines jusqu'à sa fourche. Or, ces incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en cet endroit, mangés ensuite...

-- Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses bâtonnets!» observe Pinchinat, dont les épaules se haussent en signe d'incrédulité.

Il a tort pourtant. Les îles Fidji ont été par excellence le pays du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas entièrement éteintes. La gourmandise les conservera longtemps chez les tribus de l'intérieur. Oui! la gourmandise, puisque, au dire des Fidgiens, rien n'est comparable, pour le goût et la délicatesse, à la chair humaine, très supérieure à celle du boeuf. À en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut, leur nombre s'élevait à huit cent vingt-deux.

«Et savez-vous ce qu'indiquaient ces pierres?...

-- Il nous est impossible de le deviner, répond Yvernès, même en y appliquant toute notre intelligence d'instrumentistes!

-- Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait dévorés!

-- À lui tout seul?...

-- À lui tout seul!

-- C'était un gros mangeur!» se contente de répondre Pinchinat dont l'opinion est faite au sujet de ces «blagues fidgiennes».

Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le village de Naililii, composé de quelques paillettes, apparaît entre les frondaisons, sous l'ombrage des cocotiers et des bananiers. Une mission catholique est établie dans ce village. Les touristes ne pourraient-ils s'arrêter une heure, le temps de serrer la main du missionnaire, un compatriote? Le pilote n'y voit aucun inconvénient, et l'embarcation est amarrée à une souche d'arbre.

Sébastien Zorn et ses camarades descendent à terre, et ils n'ont pas marché pendant deux minutes qu'ils rencontrent le supérieur de la Mission.

C'est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante, figure énergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour à des Français, il les emmène jusqu'à sa case, au milieu du village qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses hôtes acceptent quelques rafraîchissements du pays. Que l'on se rassure, il ne s'agit pas du répugnant kava, mais d'une sorte de boisson ou plutôt de bouillon d'assez bon goût, obtenu par la cuisson des cyreae, coquillages très abondants sur les grèves de la Rewa.

Ce missionnaire s'est voué corps et âme à la propagande du catholicisme, non sans de certaines difficultés, car il lui faut lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une sérieuse concurrence dans le voisinage. En somme, il est très satisfait des résultats obtenus, et convient qu'il a fort à faire pour arracher ses fidèles à l'amour du «bukalo», c'est-à-dire la chair humaine.

«Et puisque vous remontez vers l'intérieur, mes chers hôtes, ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes.

-- Tu entends, Pinchinat!» dit Sébastien Zorn. On repart un peu avant que l'angélus de midi ait sonné au clocher de la petite église. Chemin faisant, l'embarcation croise quelques pirogues à balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de bananes. C'est la monnaie courante que le collecteur de taxes vient de toucher chez les administrés. Les rives sont toujours bordées de lauriers, d'acacias, de citronniers, de cactus aux fleurs d'un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les cocotiers dressent leurs hautes branches chargées de régimes, et toute cette verdure se prolonge jusqu'aux arrière-plans des montagnes, dominées par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs se détachent une ou deux usines à l'européenne, peu en rapport avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre, munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, «peuvent avantageusement soutenir la comparaison vis-à-vis des sucres des Antilles et des autres colonies». Vers une heure, l'embarcation arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le jusant se fera sentir, et il y aura lieu d'en profiter pour redescendre la rivière. Cette navigation de retour s'effectuera rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront rentrés à Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose donc d'un certain temps en cet endroit, et comment le mieux employer qu'en visitant le village de Tampoo, dont on aperçoit les premières cases à un demi-mille. Il est convenu que le mécanicien et les deux matelots resteront à la garde de la chaloupe, tandis que le pilote »pilotera» ses passagers jusqu'à ce village, où les anciennes coutumes se sont conservées dans toute leur pureté fidgienne. En cette partie de l'île, les missionnaires ont perdu leurs peines et leurs sermons. Là règnent encore les sorciers; là fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom compliqué de «Vaka-Ndran-ni-Kan-Tacka», c'est-à-dire «la conjuration pratiquée par les feuilles». On y adore les Katoavous, des dieux dont l'existence n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, et qui ne dédaignent pas des sacrifices spéciaux, que le gouverneur général est surtout impuissant à prévenir et même à châtier. Peut-être eût-il été plus prudent de ne point s'aventurer au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent à les accompagner, en leur recommandant de ne point s'éloigner les uns des autres. Tout d'abord, à l'entrée de Tampoo, formé d'une centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de véritables sauvagesses. Vêtues d'un simple pagne noué autour des reins, elles n'éprouvent aucun étonnement à la vue des étrangers qui viennent les émouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les gêner depuis que l'archipel est soumis au protectorat de l'Angleterre. Ces femmes sont occupées à la préparation du curcuma, sortes de racines conservées dans des fosses préalablement tapissées d'herbes et de feuilles de bananier; on les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des paniers garnis de fougère, et le suc qui s'en échappe est introduit dans des tiges de bambou.

Ce suc sert à la fois d'aliment et de pommade, et, à ce double titre, il est d'un usage très répandu.

La petite troupe entre dans le village. Aucun accueil de la part des indigènes, qui ne s'empressent ni à complimenter les visiteurs ni à leur offrir l'hospitalité. D'ailleurs, l'aspect extérieur des cases n'a rien d'attrayant. Étant donnée l'odeur qui s'en dégage, où domine le rance de l'huile de coco, le quatuor se félicite de ce que les lois de l'hospitalité soient ici en maigre honneur.