Chapter 23
Au jour naissant, les battues sont reprises comme la veille. Sur l'ordre du gouverneur, conforme à l'avis du commodore Simcoë, le colonel Stewart se dispose à employer l'artillerie contre le gros de ces carnassiers, de manière à les balayer de leurs repaires. Deux pièces de canon de Tribord-Harbour, de celles qui fonctionnent comme les Hotckiss en lançant des paquets de mitraille, sont amenées du côté de la batterie de l'Éperon.
En cet endroit, les massifs de micocouliers sont traversés par la ligne du tramway qui s'embranche vers l'observatoire. C'est à l'abri de ces arbres qu'un certain nombre de fauves ont passé la nuit. Quelques têtes de lions et de tigres, aux prunelles étincelantes, apparaissent entre les basses ramures. Les marins, les miliciens, les chasseurs dirigés par Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley et Hubley Harcourt, prennent position sur la gauche de ces massifs, attendant la sortie des bêtes féroces que la mitraille n'aura pas tuées sur le coup.
Au signal du commodore Simcoë, les deux pièces de canon font feu simultanément. De formidables hurlements leur répondent. Il n'est pas douteux que plusieurs carnassiers aient été atteints. Les autres, -- une vingtaine -- s'élancent, et, passant près du quatuor, sont salués d'une fusillade qui en frappe deux mortellement. À cet instant, un énorme tigre fonce sur le groupe, et Frascolin est heurté d'un si terrible bond qu'il va rouler à dix pas.
Ses camarades se précipitent à son secours. On le relève presque sans connaissance. Mais il revient assez promptement à lui. Il n'a reçu qu'un choc... Ah! quel choc!
Entre temps, on cherche à pourchasser les caïmans sous les eaux de Serpentine-river, et comment sera-t-on jamais certain d'être débarrassé de ces voraces animaux. Heureusement, l'adjoint Hubley Harcourt a l'idée de faire lever les vannes de la rivière, et il est possible d'attaquer les sauriens dans de meilleures conditions, non sans succès.
La seule victime à regretter est un magnifique chien, appartenant à Nat Coverley. Saisi par un alligator, le pauvre animal est coupé en deux d'un coup de mâchoire. Mais une douzaine de ces sauriens ont succombé sous les balles des miliciens, et il est possible que Standard-Island soit définitivement délivrée de ces redoutables amphibies.
Du reste, la journée a été bonne. Six lions, huit tigres, cinq jaguars, neuf panthères, mâles et femelles, comptent parmi les bêtes abattues.
Le soir venu, le quatuor, y compris Frascolin remis de sa secousse, est venu s'attabler dans la restauration du casino.
«J'aime à croire que nous sommes au bout de nos peines, dit Yvernès.
-- À moins que ce steamer, seconde arche de Noé, répond Pinchinat, n'ait renfermé tous les animaux de la création...»
Ce n'était pas probable, et Athanase Dorémus s'est senti assez rassuré pour réintégrer son domicile de la Vingt-cinquième Avenue. Là, dans sa maison barricadée, il retrouve sa vieille servante, au désespoir de penser que, de son vieux maître, il ne devait plus rester que des débris informes!
Cette nuit a été assez tranquille. À peine a-t-on entendu de lointains hurlements du côté de Bâbord-Harbour. Il est à croire que, le lendemain, en procédant à une battue générale à travers la campagne, la destruction de ces fauves sera complète.
Les groupes de chasseurs se reforment dès le petit jour. Il va sans dire que, depuis vingt-quatre heures, Standard-Island est restée stationnaire, tout le personnel de la machinerie étant occupé à l'oeuvre commune.
Les escouades, comprenant chacune une vingtaine d'hommes armés de fusils à tir rapide, ont ordre de parcourir toute l'île. Le colonel Stewart n'a pas jugé utile d'employer les pièces de canon contre les fauves à présent qu'ils se sont dispersés. Treize de ces animaux, traqués aux alentours de la batterie de la Poupe, tombent sous les balles. Mais il a fallu dégager, non sans peine, deux douaniers du poste voisin qui, renversés par un tigre et une panthère, ont reçu de graves blessures.
Cette dernière chasse porte à cinquante-trois le nombre des animaux détruits depuis la première battue de la veille.
Il est quatre heures du matin. Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë, Jem Tankerdon et son fils, Nat Coverley et les deux adjoints, quelques-uns des notables, escortés d'un détachement de la milice, se dirigent vers l'hôtel de ville, où le conseil attend les rapports expédiés des deux ports, des batteries de l'Éperon et de la Poupe.
À leur approche, lorsqu'ils ne sont qu'à cent pas de l'édifice communal, voici que des cris violents retentissent. On voit nombre de gens, femmes et enfants, pris d'une soudaine panique, s'enfuir le long de la Unième Avenue.
Aussitôt, le gouverneur, le commodore Simcoë, leurs compagnons, de se précipiter vers le square, dont la grille aurait dû être fermée... Mais, par une inexplicable négligence, cette grille était ouverte, et il n'est pas douteux qu'un des fauves, -- le dernier peut-être, -- l'ait franchie.
Nat Coverley et Walter Tankerdon, arrivés des premiers, s'élancent dans le square.
Tout à coup, alors qu'il est à trois pas de Nat Coverley, Walter est culbuté par un énorme tigre.
Nat Coverley, n'ayant pas le temps de glisser une cartouche dans son fusil, tire le couteau de chasse de sa ceinture, et se jette au secours de Walter, au moment où les griffes du fauve s'abattent sur l'épaule du jeune homme.
Walter est sauvé, mais le tigre se retourne, se redresse contre Nat Coverley...
Celui-ci, frappe l'animal de son couteau, sans avoir pu l'atteindre au coeur, et il tombe à la renverse.
Le tigre recule, la gueule rugissante, la mâchoire ouverte, la langue sanglante...
Une première détonation éclate...
C'est Jem Tankerdon qui vient de faire feu.
Une seconde retentit...
C'est la balle de son fusil qui vient de faire explosion dans le corps du tigre.
On relève Walter, l'épaule à demi déchirée.
Quant à Nat Coverley, s'il n'a pas été blessé, du moins n'a-t-il jamais vu la mort de si près.
Il se redresse, et s'avançant vers Jem Tankerdon lui dit d'une voix grave.
«Vous m'avez sauvé... merci!
-- Vous avez sauvé mon fils... merci!» répond Jem Tankerdon. Et tous deux se donnent la main en témoignage d'une reconnaissance, qui pourrait bien finir en sincère amitié... Walter est aussitôt transporté à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue, où sa famille s'est réfugiée, tandis que Nat Coverley regagne son domaine au bras de Cyrus Bikerstaff. En ce qui concerne le tigre, le surintendant se charge d'utiliser sa magnifique fourrure. Le superbe animal est destiné à un empaillement de première classe, et il figurera dans le Musée d'Histoire naturelle de Milliard- City, avec cette inscription:
_Offert par le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande à Standard-Island, infiniment reconnaissante._
À supposer que l'attentat doive être mis au compte de l'Angleterre, on ne saurait se venger avec plus d'esprit. Du moins, est-ce l'avis de Son Altesse Pinchinat, bon connaisseur en semblable matière.
Qu'on ne s'étonne pas si, dès le lendemain, Mrs Tankerdon fait visite à Mrs Coverley pour la remercier du service rendu à Walter, et si Mrs Coverley rend visite à Mrs Tankerdon pour la remercier du service rendu à son mari. Disons même que miss Dy a voulu accompagner sa mère, et n'est-il pas naturel que toutes deux lui aient demandé des nouvelles de son cher blessé?
Enfin tout est pour le mieux, et, débarrassée de ses redoutables hôtes, Standard-Island peut reprendre en pleine sécurité sa route vers l'archipel des Fidji.
VIII -- Fidji et Fidjiens
Combien dis-tu?... demande Pinchinat.
-- Deux cent cinquante-cinq, mes amis, répond Frascolin. Oui... on compte deux cent cinquante-cinq îles et îlots dans l'archipel des Fidji.
-- En quoi cela nous intéresse-t-il, répond Pinchinat, du moment que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante- cinq relâches?
-- Tu ne sauras jamais ta géographie! proclame Frascolin.
-- Et toi... tu la sais trop!» réplique Son Altesse. Et c'est toujours de cette sorte qu'est accueilli le deuxième violon, lorsqu'il veut instruire ses récalcitrants camarades. Cependant Sébastien Zorn, qui l'écoutait plus volontiers, se laisse amener devant la carte du casino sur laquelle le point est reporté chaque jour. Il est aisé d'y suivre l'itinéraire de Standard-Island depuis son départ de la baie Madeleine. Cet itinéraire forme une sorte de grand S, dont la boucle inférieure se déroule jusqu'au groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet amoncellement d'îles découvert par Tasman en 1643, -- un archipel compris d'une part entre le seizième et le vingtième parallèle sud, et de l'autre entre le cent soixante-quatorzième méridien ouest et le cent soixante-dix-neuvième méridien est.
«Ainsi nous allons engager notre encombrante machine à travers ces centaines de cailloux semés sur sa route? observe Sébastien Zorn.
-- Oui, mon vieux compagnon de cordes, répond Frascolin, et si tu regardes avec quelque attention...
-- Et en fermant la bouche... ajoute Pinchinat.
-- Pourquoi?...
-- Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n'entre pas mouche!
-- Et de quelle mouche veux-tu parler?...
-- De celle qui te pique, quand il s'agit de déblatérer contre Standard-Island!» Sébastien Zorn hausse dédaigneusement les épaules, et revenant à Frascolin: «Tu disais?...
-- Je disais que, pour atteindre les deux grandes îles de Viti- Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le groupe oriental: la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe Onéata...
-- Sans compter la passe où l'on se fracasse en mille pièces! s'écrie Sébastien Zorn. Cela finira par nous arriver!... Est-ce qu'il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une ville, et toute une population dans cette ville?... Non! cela est contraire aux lois de la nature!
-- La mouche!... riposte Pinchinat. La voilà, la mouche à Zorn... la voilà!» En effet, toujours ces fâcheux pronostics dont l'entêté violoncelliste ne veut pas démordre! Au vrai, en cette portion du Pacifique, c'est comme une barrière que le premier groupe des Fidji oppose aux navires arrivant de l'est. Mais, que l'on se rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simcoë puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles indiquées par Frascolin. Parmi ces îles, les plus importantes, en dehors des deux Levou situées à l'ouest, sont Ono Ngaloa, Kandabou, etc.
Une mer est enfermée entre ces sommets émergés des fonds de l'Océan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook, visité par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si minutieusement connu, c'est que les remarquables voyages de Dumont d'Urville en 1828 et en 1833, ceux de l'Américain Wilkes en 1839, de l'Anglais Erskine en 1853, puis l'expédition du _Herald_, capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d'établir les cartes avec une précision qui fait honneur aux ingénieurs hydrographes.
Donc, aucune hésitation chez le commodore Simcoë. Venant du sud- est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bâbord l'île de ce nom, -- une sorte de galette entamée servie sur son plateau de corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer intérieure, qui est protégée par ces solides chaînes sous-marines contre les grandes houles du large.
Il va sans dire que toute crainte n'est pas encore éteinte relativement aux animaux féroces apparus sous le couvert du pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le qui-vive. D'incessantes battues sont organisées à travers les bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n'est relevée. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les premiers temps, quelques timorés se refusent à quitter la ville pour s'aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre que le steamer ait débarqué une cargaison de serpents -- comme à la Martinique! -- et que les taillis en soient infestés? Aussi une prime est-elle promise à quiconque s'emparerait d'un échantillon de ces reptiles. On le paiera à son poids d'or, ou suivant sa longueur à tant le centimètre, et pour peu qu'il ait la taille d'un boa, cela fera une belle somme! Mais, comme les recherches n'ont pas abouti, il y a lieu d'être rassuré. La sécurité de Standard-Island est redevenue entière. Les auteurs de cette machination, quels qu'ils soient, en auront été pour leurs bêtes.
Le résultat le plus positif, c'est qu'une réconciliation complète s'est effectuée entre les deux sections de la ville. Depuis l'affaire Walter-Coverley et l'affaire Coverley-Tankerdon, les familles tribordaises et bâbordaises se visitent, s'invitent, se reçoivent. Réceptions sur réceptions, fêtes sur fêtes. Chaque soir, bal et concert chez les principaux notables, -- plus particulièrement à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue et à l'hôtel de la Quinzième. Le Quatuor Concertant peut à peine y suffire. D'ailleurs, l'enthousiasme qu'ils provoquent ne diminue pas, bien au contraire.
Enfin la grande nouvelle se répand un matin, alors que Standard- Island bat de ses puissantes hélices la tranquille surface de cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s'est rendu officiellement à l'hôtel de M. Nat Coverley, et lui a demandé la main de miss Dy Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat Coverley a accordé la main de miss Dy Coverley, sa fille, à Walter Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n'a soulevé, aucune difficulté. Elle sera de deux cents millions pour chacun des jeunes époux.
«Ils auront toujours de quoi vivre... même en Europe!» fait judicieusement remarquer Pinchinat.
Les félicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point à cacher son extrême satisfaction. Grâce à ce mariage, disparaissent les causes de rivalité si compromettantes pour l'avenir de Standard-Island. Le roi et la reine de Malécarlie sont des premiers à envoyer leurs compliments et leurs voeux au jeune ménage. Les cartes de visite, imprimées en or sur aluminium, pleuvent dans la boîte des hôtels. Les journaux font chronique sur chronique à propos des splendeurs qui se préparent, -- et telles qu'on n'en aura jamais vu ni à Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des câblogrammes sont expédiés en France en vue de la confection de la corbeille. Les magasins de nouveautés, les établissements des grandes modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de bijouterie et d'objets d'art, reçoivent d'invraisemblables commandes. Un steamer spécial, qui partira de Marseille, viendra par Suez et l'océan Indien, apporter ces merveilles de l'industrie française. Le mariage a été fixé à cinq semaines de là, au 27 février. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City auront leur part de bénéfices dans l'affaire. Ils doivent fournir leur contingent à cette corbeille nuptiale, et, rien qu'avec les dépenses que vont s'imposer les nababs de Standard-Island, il y aura des fortunes à réaliser.
L'organisateur tout indiqué de ces fêtes, c'est le surintendant Calistus Munbar. Il faut renoncer à décrire son état d'âme, lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a été déclaré publiquement. On sait s'il le désirait, s'il y avait poussé! C'est la réalisation de son rêve, et, comme la municipalité entend lui laisser carte blanche, soyez certains qu'il sera à la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra- merveilleux festival.
Le commodore Simcoë fait connaître par une note aux journaux qu'à la date choisie pour la cérémonie nuptiale, l'île à hélice se trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les Nouvelles-Hébrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, où la relâche doit durer une dizaine de jours -- la seule que l'on se propose de faire au milieu de ce vaste archipel.
Navigation délicieuse. À la surface de la mer se jouent de nombreuses baleines. Avec les mille jets d'eau de leurs évents, on dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui de Versailles n'est qu'un joujou d'enfant, fait observer Yvernès. Mais aussi, par centaines, apparaissent d'énormes requins qui escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en marche.
Cette portion du Pacifique limite la Polynésie, qui confine à la Mélanésie, où se trouve le groupe des Nouvelles-Hébrides[4]. Elle est coupée par le cent quatre-vingtième degré de longitude, -- ligne conventionnelle que décrit le méridien de partage entre les deux moitiés de cet immense Océan. Lorsqu'ils attaquent ce méridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier, et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans cette précaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'année précédente, Standard-Island n'avait pas eu à faire ce changement puisqu'elle ne s'était pas avancée dans l'ouest au delà dudit méridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer à cette règle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en 23 janvier.
Des deux cent cinquante-cinq îles qui composent l'archipel des Fidji, une centaine seulement sont habitées. La population totale ne dépasse pas cent vingt-huit mille habitants, -- densité faible pour une étendue de vingt et un mille kilomètres carrés.
De ces îlots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui mesure plus de cent cinquante kilomètres superficiels. Ce domaine insulaire n'est, à vrai dire, qu'une division politique de l'Australasie, dépendant de la Couronne depuis 1874, -- ce qui signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annexé à son empire colonial. Si les Fidgiens se sont enfin décidés à se soumettre au protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont été menacés d'une invasion tongienne, à laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de Taïti. L'archipel est présentement divisé en dix-sept districts, administrés par des sous-chefs indigènes, plus ou moins alliés à la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.
«Est-ce la conséquence du système anglais, demande le commodore Simcoë, qui s'entretient à ce sujet avec Frascolin, et en sera-t- il des Fidji comme il en a été de la Tasmanie, je ne sais! Mais, fait certain, c'est que l'indigène tend à disparaître. La colonie n'est point en voie de prospérité, ni la population en voie de croissance, et, ce qui le démontre, c'est l'infériorité numérique des femmes par rapport aux hommes.
-- C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race, répond Frascolin, et, en Europe, il y a déjà quelques États que menace cette infériorité.
-- Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indigènes ne sont que de véritables serfs, autant que les naturels des îles voisines, recrutés par les planteurs pour les travaux de défrichements. En outre, la maladie les décime, et, en 1875, rien que la petite vérole en a fait périr plus de trente mille. C'est pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet archipel des Fidji! Si la température est élevée à l'intérieur des îles, du moins est-elle modérée sur le littoral, très fertile en fruits et en légumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y a que la peine de récolter les ignames, les taros[5], et la moelle nourricière du palmier, qui produit le sagou...
-- Le sagou! s'écrie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson Suisse!
-- Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simcoë, ces animaux se sont multipliés depuis leur importation avec une prolificence extraordinaire. De là, toute facilité de satisfaire aux besoins de l'existence. Par malheur, les indigènes sont enclins à l'indolence, au _far niente_, bien qu'ils soient d'intelligence très vive, d'humeur très spirituelle...
-- Et quand ils ont tant d'esprit... dit Frascolin.
-- Les enfants vivent peu!» répond le commodore Simcoë. Au fait, tous ces naturels, polynésiens, mélanaisiens et autres, sont-ils différents des enfants? En s'avançant vers Viti-Levou, Standard- Island relève plusieurs îles intermédiaires, telles Vanua-Vatou, Moala, Ngan, sans s'y arrêter. De toutes parts cinglent, en contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues à balanciers de bambous entre-croisés, qui servent à maintenir l'équilibre de l'appareil et à loger la cargaison. Elles circulent, elles évoluent avec grâce, mais ne cherchent à entrer ni à Tribord-Harbour ni à Bâbord-Harbour. Il est probable qu'on ne leur eût pas permis, étant donnée l'assez mauvaise réputation des Fidgiens. Ces indigènes ont embrassé le christianisme, il est vrai. Depuis que les missionnaires européens se sont établis à Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens, mélangés de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant, ils étaient tellement adonnés aux pratiques du cannibalisme qu'ils n'ont peut-être pas perdu tout à fait le goût de la chair humaine. Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le sang. La bienveillance était regardée, dans ces peuplades, comme une faiblesse et même un péché. Manger un ennemi, c'était lui faire honneur. L'homme que l'on méprisait, on le faisait cuire, on ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans les festins, et le temps n'est pas si éloigné où le roi Thakumbau aimait à s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait un membre humain réservé à la table royale. Quelquefois même une tribu, -- et cela est arrivé pour celle des Nulocas, à Viti-Levou, près Namosi, -- fut dévorée tout entière, moins quelques femmes, dont l'une a vécu jusqu'en 1880.
Décidément, si Pinchinat ne rencontre pas sur l'une quelconque de ces îles des petits-fils d'anthropophages ayant conservé les vieilles coutumes de leurs grands-pères, il devra renoncer à jamais demander un reste de couleur locale à ces archipels du Pacifique.
Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes îles, Viti- Levou et Vanua-Levou, et deux îles moyennes, Kandavu et Taviuni. C'est plus au nord-ouest que gisent les îles Wassava, et que s'ouvre la passe de l'île Ronde par laquelle le commodore Simcoë doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hébrides.
Dans l'après-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se dessinent à l'horizon. Cette île montagneuse est la plus considérable de l'archipel, d'un tiers plus étendue que la Corse, -- soit dix mille six cent quarante-cinq kilomètres carrés.
Ses cimes pointent à douze cents et quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce sont des volcans éteints ou du moins endormis, et dont le réveil est généralement fort maussade.
Viti-Levou est reliée à sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une barrière sous-marine de récifs, qui émergeait sans doute à l'époque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrière, Standard-Island pouvait se hasarder sans péril. D'autre part, au nord de Viti-Levou, les profondeurs sont évaluées entre quatre et cinq cents mètres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille.
Autrefois, la capitale de l'archipel était Levuka, dans l'île d'Ovalau, à l'est de Viti-Levou. Peut-être même les comptoirs, fondés par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l'île de Viti- Levou. Mais ce port offre des avantages sérieux à la navigation, étant situé, à l'extrémité sud-est de l'île, entre deux deltas, dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port d'attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le fond de la baie de Ngalao, au sud de l'île de Kandava, le gisement qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zélande, de l'Australie, des îles françaises de la Nouvelle-Calédonie et de la Loyauté.