Chapter 20
La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble cependant que les détonations sont moins fréquentes et aussi moins violentes. Les fureurs de l'éruption tendent à diminuer, et la pluie de cendres, emportée vers le sud par une assez forte brise, commence à s'apaiser.
Les Milliardais, un peu rassurés, se décident à réintégrer leurs habitations, avec l'espoir que le lendemain Standard-Island se retrouvera dans des conditions normales. Il n'y aura plus qu'à procéder à un complet et long nettoyage de l'île à hélice.
N'importe! quel triste premier jour de l'an pour le Joyau du Pacifique, et de combien peu s'en est fallu que Milliard-City ait eu le sort de Pompéi ou d'Herculanum! Bien qu'elle ne soit pas située au pied d'un Vésuve, sa navigation ne l'expose-t-elle pas à rencontrer nombre de ces volcans dont sont hérissées les régions sous-marines du Pacifique?
Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables restent en permanence à l'hôtel de ville. Les vigies de la tour guettent tout changement qui se produirait à l'horizon ou au zénith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l'île à hélice n'a cessé de marcher, mais à la vitesse de deux ou trois milles à l'heure seulement. Lorsque le jour reviendra -- ou du moins dès que les ténèbres seront dissipées, -- elle remettra le cap sur l'archipel des Tonga. Là, sans doute, on apprendra laquelle des îles de cette portion de l'océan a été le théâtre d'une telle éruption.
Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s'avance, que le phénomène tend à s'amoindrir.
Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City.
Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup s'est propagé à travers les compartiments de sa coque. Il est vrai, la secousse n'a pas eu assez de force pour provoquer l'ébranlement des habitations ou le détraquement des machines. Les hélices ne se sont pas arrêtées dans leur mouvement propulsif. Néanmoins, à n'en pas douter, il y a eu collision à l'avant.
Que s'est-il passé?... Standard-Island a-t-elle heurté quelque haut-fond?... Non, puisqu'elle continue à se déplacer... A-t-elle donc donné contre un écueil?... Au milieu de cette obscurité si profonde, s'est-il produit un abordage avec un navire croisant sa route et qui n'a pu apercevoir ses feux?... De cette collision est-il résulté de graves avaries, sinon de nature à compromettre sa sécurité, du moins à nécessiter d'importantes réparations à la prochaine relâche?...
Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se transportent, non sans peine en foulant cette épaisse couche de scories et de cendres, à la batterie de l'Éperon.
Là, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement dû à une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de l'ouest à l'est, a été heurté par l'éperon de Standard-Island. Que ce choc ait été sans gravité pour l'île à hélice, peut-être n'en a-t-il pas été de même pour le steamer?... On n'a entrevu sa masse qu'au moment de l'abordage... Des cris se sont fait entendre, mais n'ont duré que quelques instants... Le chef du poste et ses hommes, accourus à la pointe de la batterie, n'ont plus rien vu ni rien entendu... Le bâtiment a-t-il sombré sur place?... Cette hypothèse n'est, par malheur, que trop admissible.
Quant à Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a occasionné aucun dommage sérieux. Sa masse est telle qu'il lui suffirait, même à petite vitesse, de frôler un bâtiment, si puissant qu'il soit, fût-ce un cuirassé de premier rang, pour que celui-ci fût menacé de se perdre corps et biens. C'est là ce qui est arrivé, sans doute.
Quant à la nationalité de ce navire, le chef du poste croit avoir entendu des ordres jetés d'une voix rude, -- un de ces rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise. Il ne saurait cependant l'affirmer d'une façon formelle.
Cas très grave et qui peut avoir des conséquences non moins graves. Que dira le Royaume-Uni?... Un bâtiment anglais, c'est un morceau de l'Angleterre, et l'on sait que la Grande-Bretagne ne se laisse pas impunément amputer... À quelles réclamations et responsabilités Standard-Island ne doit-elle pas s'attendre?...
Ainsi débute la nouvelle année. Ce jour-là, jusqu'à dix heures du matin, le commodore Simcoë n'est point en mesure d'entreprendre des recherches au large. L'espace est encore encrassé de vapeurs, bien que le vent qui fraîchit commence à dissiper la pluie de cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l'horizon.
Dans quel état se trouvent Milliard-City, le parc, la campagne, les fabriques, les ports! Quel travail de nettoyage! Après tout, cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et d'argent. Ni l'un ni l'autre ne manquent.
On va au plus pressé. Tout d'abord, les ingénieurs gagnent la batterie de l'Éperon, sur le côté du littoral où s'est produit l'abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque d'acier n'a pas plus souffert que le coin qui s'enfonce dans le morceau de bois, -- en l'espèce, le navire abordé.
Au large, ni débris ni épaves. Du haut de la tour de l'observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard-Island ne se soit pas déplacée de deux milles.
Il convient de prolonger les investigations au nom de l'humanité.
Le gouverneur confère avec le commodore Simcoë. Ordre est donné aux mécaniciens de stopper les machines, et aux embarcations électriques des deux ports de prendre la mer.
Les recherches, qui s'étendent sur un rayon de cinq à six milles, ne donnent aucun résultat. Cela n'est que trop certain, le bâtiment, crevé dans ses oeuvres vives, a dû sombrer, sans laisser trace de sa disparition.
Le commodore Simcoë fait alors reprendre la vitesse réglementaire. À midi, l'observation indique que Standard-Island se trouve à cent cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa.
Entre temps, les vigies sont chargées de veiller avec un soin extrême.
Vers cinq heures du soir, on signale d'épaisses fumées qui se déroulent vers le sud-est. Ces fumées sont-elles dues aux dernières poussées du volcan, dont l'éruption a si profondément troublé ces parages? Ce n'est guère présumable, car les cartes n'indiquent ni île ni îlot à proximité. Un nouveau cratère est-il donc sorti du fond océanien?...
Non, et il est manifeste que les fumées se rapprochent de Standard-Island.
Une heure après, trois bâtiments, marchant de conserve, gagnent rapidement en forçant de vapeur.
Une demi-heure plus tard, on reconnaît que ce sont des navires de guerre. À une heure de là, on ne peut avoir aucun doute sur leur nationalité. C'est la division de l'escadre britannique qui, cinq semaines auparavant, s'est refusée à saluer les couleurs de Standard-Island.
À la nuit tombante, ces navires ne sont pas à quatre milles de la batterie de l'Éperon. Vont-ils passer au large et poursuivre leur route? Ce n'est pas probable, et en relevant leurs feux de positions, il y a lieu de reconnaître qu'ils demeurent stationnaires.
«Ces bâtiments ont sans doute l'intention de communiquer avec nous, dit le commodore Simcoë au gouverneur.
-- Attendons,» réplique Cyrus Bikerstaff. Mais de quelle façon le gouverneur répondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci vient réclamer à propos du récent abordage? Il est possible, en effet, que tel soit son dessein, et peut-être l'équipage du navire abordé a-t-il été recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses chaloupes? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu'on saura de quoi il s'agit.
On le sait, le lendemain, dès la première heure.
Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mât d'artimon du croiseur de tête, qui se tient sous petite vapeur à deux milles de Bâbord-Harbour. Une embarcation en déborde et se dirige vers le port.
Un quart d'heure après, le commodore Simcoë reçoit cette dépêche.
«Le capitaine Turner, du croiseur l'_Herald_, chef d'état-major de l'amiral sir Edward Collinson, demande à être conduit immédiatement près du gouverneur de Standard-Island.»
Cyrus Bikerstaff, prévenu, autorise l'officier du port à laisser le débarquement s'effectuer et répond qu'il attend le capitaine Turner à l'hôtel de ville.
Dix minutes après, un car, mis à la disposition du chef d'état- major qui est accompagné d'un lieutenant de vaisseau, dépose ces deux personnages devant le palais municipal.
Le gouverneur les reçoit aussitôt dans le salon attenant à son cabinet.
Les salutations d'usage sont alors échangées -- très raides de part et d'autre.
Puis, posément, en ponctuant ses paroles, comme s'il récitait un morceau de littérature courante, le capitaine Turner s'exprime ainsi, rien qu'en une seule et interminable phrase:
«J'ai l'honneur de porter à la connaissance de Son Excellence le gouverneur de Standard-Island, en ce moment par cent soixante-dix- sept degrés et treize minutes à l'est du méridien de Greenwich, et par seize degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, que, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, le steamer _Glen_, du port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, chargé de blé, d'indigo, de riz, de vins, cargaison de considérable valeur, a été abordé par Standard-Island, appartenant à _Standard- Island Company limited_, dont le siège social est à Madeleine-bay, Basse-Californie, États-Unis d'Amérique, bien que ce steamer eût ses feux réglementaires, feu blanc au mât de misaine, feux de position vert à tribord et rouge à bâbord, et que, s'étant dégagé après la collision, il a été rencontré le lendemain à trente-cinq milles du théâtre de la catastrophe, prêt à couler bas par suite d'une voie d'eau dans sa hanche de bâbord, et qu'il a effectivement sombré, après avoir pu heureusement mettre son capitaine, ses officiers et son équipage à bord du _Herald_, croiseur de première classe de Sa Majesté Britannique naviguant sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel dénonce le fait à Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en lui demandant de reconnaître la responsabilité de la _Standard- Island Company limited_, sous la garantie des habitants de ladite Standard-Island envers les armateurs du dit _Glen_, dont la valeur en coque, machines et cargaison s'élève à la somme de douze cent mille livres sterling[3], soit six millions de dollars, laquelle somme devra être versée entre les mains dudit amiral sir Edward Collinson, faute de quoi il sera procédé même par la force contre ladite Standard-Island.»
Rien qu'une phrase de trois cent sept mots, coupée de virgules, sans un seul point! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne laisse place à aucune échappatoire! Oui ou non, le gouverneur se résout-il à admettre la réclamation faite par sir Edward Collinson et accepte-t-il son dire touchant: 1° la responsabilité encourue par la Compagnie; 2° la valeur estimative de douze cent mille livres, attribuée au steamer _Glen_ de Glasgow?
Cyrus Bikerstaff répond par les arguments d'usage en matière de collision:
Le temps était très obscur en raison d'une éruption volcanique qui avait dû se produire dans les parages de l'ouest. Si le _Glen_ avait ses feux, Standard-Island avait les siens. De part et d'autre, il était impossible de les apercevoir. On se trouve donc dans le cas de force majeure. Or, d'après les règlements maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne peut y avoir matière ni à réclamation ni à responsabilité.
Réponse du capitaine Turner:
Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas où il s'agirait de deux bâtiments naviguant dans des conditions ordinaires. Si le _Glen_ remplissait ces conditions, il est manifeste que Standard-Island ne les remplit pas, qu'elle ne saurait être assimilée à un navire, qu'elle constitue un danger permanent en mouvant son énorme masse à travers les routes maritimes, qu'elle équivaut à une île, à un îlot, à un écueil qui se déplacerait sans que son gisement pût être porté d'une façon définitive sur les cartes, que l'Angleterre a toujours protesté contre cet obstacle impossible à fixer par des relèvements hydrographiques, et que Standard-Island doit toujours être tenue pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature, etc., etc.
Il est évident que les arguments du capitaine Turner ne manquent pas d'une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la justesse. Mais il ne saurait de lui-même prendre une décision. La cause sera portée devant qui de droit, et il ne peut que donner acte à l'amiral sir Edward Collinson de sa réclamation. Très heureusement, il n'y a pas eu mort d'hommes...
«Très heureusement, répond le capitaine Turner, mais il y a eu mort de navire, et des millions ont été engloutis par la faute de Standard-Island. Le gouverneur consent-il dores et déjà à verser entre les mains de l'amiral sir Edward Collinson la somme représentant la valeur attribuée au _Glen_ et à sa cargaison?»
Comment le gouverneur consentirait-il à faire ce versement?... Après tout, Standard-Island offre des garanties suffisantes... Elle est là pour répondre des dommages encourus, si les tribunaux jugent qu'elle soit responsable, après expertise, tant sur les causes de l'accident que sur l'importance de la perte causée.
«C'est le dernier mot de Votre Excellence?... demande le capitaine Turner.
-- C'est mon dernier mot, répond Cyrus Bikerstaff, car je n'ai pas qualité pour engager la responsabilité de la Compagnie.»
Nouveaux saluts plus raides encore, échangés entre le gouverneur et le capitaine anglais. Départ de celui-ci par le car, qui le ramène à Bâbord-Harbour, et retour à l'_Herald_ par la chaloupe à vapeur, qui le transporte à bord du croiseur.
Lorsque la réponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des notables, elle reçoit son approbation pleine et entière, et, après le conseil, celle de toute la population de Standard-Island. On ne peut se soumettre à l'insolente et impérieuse mise en demeure des représentants de Sa Majesté Britannique.
Ceci bien établi, le commodore Simcoë donne des ordres pour que l'île à hélice reprenne sa route à toute vitesse.
Or, si la division de l'amiral Collinson s'entête, sera-t-il possible d'échapper à ses poursuites? Ses bâtiments n'ont-ils pas une marche très supérieure? Et s'il appuie sa réclamation de quelques obus à la mélinite, sera-t-il possible de résister? Sans doute, les batteries de l'île sont capables de répondre aux Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont armés. Mais le champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste... Que deviendront les femmes, les enfants, dans l'impossibilité de trouver un abri?... Tous les coups porteront, tandis que les batteries de l'Éperon et de la Poupe perdront au moins cinquante pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile!...
Il faut donc attendre ce que va décider l'amiral sir Edward Collinson.
On n'attend pas longtemps.
À neuf heures quarante-cinq, un premier coup à blanc part de la tourelle centrale du _Herald_ en même temps que le pavillon du Royaume-Uni monte en tête de mât. Sous la présidence du gouverneur et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle des séances à l'hôtel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat Coverley sont du même avis. Ces Américains, en gens pratiques, ne songent point à essayer d'une résistance qui pourrait entraîner la perte corps et biens de Standard-Island. Un second coup de canon retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirigé de manière à tomber à une demi-encablure en mer, où il éclate avec une formidable violence, en soulevant d'énormes masses d'eau. Sur l'ordre du gouverneur, le commodore Simcoë fait amener le pavillon qui a été hissé en réponse à celui du _Herald_. Le capitaine Turner revient à Bâbord-Harbour. Là, il reçoit des valeurs, signées de Cyrus Bikerstaff et endossées par les principaux notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures plus tard, les dernières fumées de la division s'effacent dans l'est, et Standard-Island continue sa marche vers l'archipel des Tonga.
V -- Le Tabou à Tonga-Tabou
Et alors, dit Yvernès, nous relâcherons aux principales îles de Tonga-Tabou?
-- Oui, mon excellent bon! répond Calistus Munbar. Vous aurez le loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le droit d'appeler archipel d'Hapaï, et même archipel des Amis, ainsi que l'a nommé le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil qu'il y avait reçu.
-- Et nous y serons sans doute mieux traités que nous ne l'avons été aux îles de Cook?... demande Pinchinat.
-- C'est probable.
-- Est-ce que nous visiterons toutes les îles de ce groupe?... interroge Frascolin.
-- Non certes, attendu qu'on n'en compte pas moins de cent cinquante...
-- Et après?... s'informe Yvernès.
-- Après, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hébrides, puis, dès que nous, aurons rapatrié les Malais, nous reviendrons à Madeleine-bay où se terminera notre campagne.
-- Standard-Island doit-elle relâcher sur plusieurs points des Tonga?... reprend Frascolin.
-- À Vavao et à Tonga-Tabou seulement, répond le surintendant, et ce n'est point encore là que vous trouverez les vrais sauvages de vos rêves, mon cher Pinchinat!
-- Décidément, il n'y en a plus, même dans l'ouest du Pacifique! réplique Son Altesse.
-- Pardonnez-moi... il en existe un nombre respectable du côté des Nouvelles-Hébrides et des Salomon. Mais, à Tonga, les sujets du roi Georges Ier sont à peu près civilisés, et j'ajoute que ses sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant d'épouser une de ces ravissantes Tongiennes.
-- Pour quelle raison?...
-- Parce que les mariages entre étrangers et indigènes ne passent point pour être heureux. Il y a généralement incompatibilité d'humeur!
-- Bon! s'écrie Pinchinat, et ce vieux ménétrier de Zorn qui comptait se marier à Tonga-Tabou!
-- Moi! riposte le violoncelliste en haussant les épaules. Ni à Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant!
-- Décidément, notre chef d'orchestre est un sage, répond Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus -- et même permettez-moi de vous appeler Eucalistus, tant vous m'inspirez de sympathie...
-- Je vous le permets, Pinchinat!
-- Eh bien, mon cher Eucalistus, on n'a pas raclé pendant quarante ans des cordes de violoncelle sans être devenu philosophe, et la philosophie enseigne que l'unique moyen d'être heureux en mariage, c'est de n'être point marié.»
Dans la matinée du 6 janvier, apparaissent à l'horizon les hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce groupe est très différent, par sa formation volcanique, des deux autres, Hapaï et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le dix-septième et le vingt-deuxième degré sud, et le cent soixante- seizième et le cent soixante-dix-huitième degré ouest, -- une aire de deux mille cinq cents kilomètres carrés sur laquelle se répartissent cent cinquante îles peuplées de soixante mille habitants.
Là se promenèrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de Cook en 1773, pendant son deuxième voyage de découvertes à travers le Pacifique. Après le renversement de la dynastie des Finare- Finare et la fondation d'un état fédératif en 1797, une guerre civile décima la population de l'archipel. C'est l'époque où débarquèrent lès missionnaires méthodistes, qui firent triompher cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le roi Georges Ier est le souverain non contesté de ce royaume, sous le protectorat de l'Angleterre, en attendant que... Ces quelques points ont pour but de réserver l'avenir, tel que le fait trop souvent la protection britannique à ses protégés d'outre-mer.
La navigation est assez difficile au milieu de ce dédale d'îlots et d'îles, plantés de cocotiers, et qu'il est nécessaire de suivre pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao.
Vavao est volcanique, et, comme telle, exposée aux tremblements de terre. Aussi s'en est-on préoccupé en élevant des habitations, dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs tressés forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et sur des piliers ou troncs d'arbres repose une toiture ovale. Le tout est très frais et très propre. Cet ensemble attire plus particulièrement l'attention de nos artistes, postés à la batterie de l'Éperon, alors que Standard-Island passe à travers les canaux bordés de villages kanaques. Çà et là, quelques maisons européennes déploient les pavillons de l'Allemagne et de l'Angleterre.
Mais si cette partie de l'archipel est volcanique, ce n'est pas à l'un de ses volcans qu'il convient d'attribuer le formidable épanchement, éruption de scories et de cendres, vomi sur ces parages. Les Tongiens n'ont pas même été plongés dans des ténèbres de quarante-huit heures, les brises de l'ouest ayant chassé les nuages de matières éruptives vers l'horizon opposé. Très vraisemblablement, le cratère qui les a expectorées appartient à quelque île isolée dans l'est, à moins que ce ne soit un volcan de formation récente entre les Samoa et les Tonga.
La relâche de Standard-Island à Vavao n'a duré que huit jours. Cette île mérite d'être visitée, bien que, plusieurs années auparavant, elle ait été ravagée par un terrible cyclone qui renversa la petite église des Maristes français et détruisit quantité d'habitations indigènes. Néanmoins, la campagne est restée très attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne à sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mûriers, d'arbres à pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et de jolis lézards verts, que l'on prendrait pour des feuilles tombées des arbres.
Le surintendant n'a point exagéré la beauté du type indigène -- commun, du reste, à cette race malaise des divers archipels du Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu obèses peut-être, mais d'une admirable structure et de noble attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre foncé jusqu'à l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnées, les mains et les pieds d'une délicatesse de forme et d'une petitesse qui font commettre plus d'un péché d'envie aux Allemandes et aux Anglaises de la colonie européenne. On ne s'occupe, d'ailleurs, dans l'indigénat féminin, que de la fabrique des nattes, des paniers, des étoffes semblables à celles de Taïti, et les doigts ne se déforment pas à ces travaux manuels. Et puis, il est aisé de pouvoir _de visu_ juger des perfections de la beauté tongienne. Ni l'abominable pantalon, ni la ridicule robe à traîne n'ont encore été adoptés par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en fines écorces sèches pour les femmes, qui sont à la fois réservées et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soignée, que les jeunes filles relèvent coquettement sur leur front, et dont elles maintiennent l'édifice avec un treillis de fibres de cocotier en guise de peigne.
Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de ses préventions le rébarbatif Sébastien Zorn. Il ne se mariera pas plus à Vavao, à Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde sublunaire.
C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui, de débarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur plaît; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non plus pour leur déplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes, de vrais cours d'eau, cela repose des rivières factices et des littoraux artificiels. Il faut être un Calistus Munbar pour donner à son Joyau du Pacifique la supériorité sur les oeuvres de la nature.