L'île à hélice

Chapter 19

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Que le roi et la reine de Malécarlie ne soient pas riches, rien de plus vrai, si on les compare à la majorité des Milliardais, et relativement aux exigences de la vie à Milliard-City. Que voulez- vous y faire avec deux cent mille francs de rente, quand le loyer d'un modeste hôtel en coûte cinquante mille. Or, les ex-souverains étaient déjà peu fortunés au milieu des empereurs et des rois de l'Europe, -- lesquels ne font pas grande figure eux-mêmes à côté des Gould, des Vanderbilt, des Rothschild, des Astor, des Makay et autres dieux de la finance. Aussi, quoique leur train ne comportât aucun luxe, -- rien que le strict nécessaire, -- ils n'ont pas laissé d'être gênés. Or la santé de la reine s'accommode si heureusement de cette résidence que le roi n'a pu avoir la pensée de l'abandonner. Alors il a voulu «accroître ses revenus par son travail, et, une place étant devenue vacante à l'observatoire, -- une place dont les émoluments sont très élevés, -- il est allé la demander au gouverneur. Cyrus Bikerstaff, après avoir consulté par un câblogramme l'administration supérieure de Madeleine-bay, a disposé de la place en faveur du souverain, et voilà comment les journaux ont pu annoncer que le roi de Malécarlie venait d'être nommé astronome à Standard-Island.

Quelle matière à conversations en tout autre pays! Ici on en a parlé pendant deux jours, puis on n'y pense plus. Cela paraît tout naturel qu'un roi cherche dans le travail la possibilité de continuer cette tranquille existence à Milliard-City. C'est un savant: on profitera de sa science. Il n'y a rien là que de très honorable. S'il découvre quelque nouvel astre, planète, comète ou étoile, on lui donnera son nom qui figurera avec honneur parmi les noms mythologiques dont fourmillent les annuaires officiels.

En se promenant dans le parc, Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès, Frascolin, se sont entretenus de cet incident. Dans la matinée, ils ont vu le roi qui se rendait à son bureau, et ils ne sont pas encore assez américanisés pour accepter cette situation au moins peu ordinaire. Aussi dialoguent-ils à ce sujet, et Frascolin est- il amené à dire:

«Il paraît que si Sa Majesté n'avait pas été capable de remplir les fonctions d'astronome, elle aurait pu donner des leçons comme professeur de musique.

-- Un roi courant le cachet! s'écrie Pinchinat.

-- Sans doute, et au prix que ses riches élèves lui eussent payé ses leçons...

-- En effet, on le dit très bon musicien, observe Yvernès.

-- Je ne suis pas surpris qu'il soit fou de musique, ajoute Sébastien Zorn, puisque nous l'avons vu se tenir à la porte du casino, pendant nos concerts, faute de pouvoir louer un fauteuil pour la reine et pour lui!

-- Eh! les ménétriers, j'ai une idée! dit Pinchinat.

-- Une idée de Son Altesse, réplique le violoncelliste, ce doit être une idée baroque!

-- Baroque ou non, mon vieux Sébastien, répond Pinchinat, je suis sûr que tu l'approuveras.

-- Voyons l'idée de Pinchinat, dit Frascolin.

-- Ce serait d'aller donner un concert à Leurs Majestés, à elles seules, dans leur salon, et d'y jouer les plus beaux morceaux de notre répertoire.

-- Eh! fait Sébastien Zorn, sais-tu qu'elle n'est pas mauvaise, ton idée!

-- Parbleu! j'en ai, de ce genre-là, plein la tête, et quand je la secoue...

-- Ça sonne comme un grelot! répond Yvernès.

-- Mon brave Pinchinat, dit Frascolin, contentons-nous pour aujourd'hui de ta proposition. Je suis certain que nous ferons grand plaisir à ce bon roi et à cette bonne reine.

-- Demain, nous écrirons pour demander une audience, dit Sébastien Zorn.

-- Mieux que cela! répond Pinchinat. Ce soir même, présentons-nous à l'habitation royale avec nos instruments comme une troupe musiciens qui viennent donner une aubade...

-- Tu veux dire une sérénade, réplique Yvernès, puisque ce sera à la nuit...

-- Soit, premier violon sévère mais juste! Ne chicanons pas sur les mots!... Est-ce décidé?...

-- C'est décidé.» Ils ont vraiment une excellente pensée. Nul doute que le roi dilettante soit très sensible à cette délicate attention des artistes français et très heureux de les entendre. Donc, à la tombée du jour, le Quatuor Concertant, chargé de trois étuis à violon et d'une boîte à violoncelle, quitte le casino, et se dirige vers la Trente-neuvième Avenue, située à l'extrémité de la section tribordaise. Très simple demeure, précédée d'une petite cour avec pelouse verdoyante. D'un côté, les communs; de l'autre, les écuries qui ne sont point utilisées. La maison ne se compose que d'un rez-de-chaussée auquel on accède par un perron, et d'un étage, surmonté d'une fenêtre mezzanine et d'un toit mansardé. Sur la droite et sur la gauche deux magnifiques micocouliers ombragent le double sentier par lequel on se rend au jardin. Sous les massifs de ce jardin, qui ne mesure pas deux cents mètres superficiels, s'étend un tapis gazonné. Ne songez point à comparer ce cottage aux hôtels des Coverley, des Tankerdon et autres notables de Milliard-City. C'est la retraite d'un sage, qui vit à l'écart, d'un savant, d'un philosophe. Abdolonyme s'en fût contenté en descendant du trône des rois de Sidon. Le roi de Malécarlie a pour unique chambellan son valet de chambre, et la reine pour toute dame d'honneur, sa femme de chambre. Qu'on y adjoigne une cuisinière américaine, c'est là tout le personnel attaché au service de ces souverains déchus, qui traitaient autrefois de frère à frère avec les empereurs du vieux continent. Frascolin pousse un bouton électrique. Le valet de chambre ouvre la porte de la grille. Frascolin fait connaître le désir que ses camarades et lui, des artistes français, ont de présenter leurs hommages à Sa Majesté, et ils demandent la faveur d'être reçus.

Le domestique les prie d'entrer, et ils s'arrêtent devant le perron.

Presque aussitôt, le valet de chambre revient les informer que le roi les recevra avec plaisir. On les introduit dans le vestibule où ils déposent leurs instruments, puis dans le salon où Leurs Majestés entrent à l'instant même.

Ce fut là tout le cérémonial de cette réception.

Les artistes se sont inclinés, pleins de respect devant le roi et la reine. La reine, très simplement vêtue d'étoffes sombres, n'est coiffée que de sa chevelure abondante, dont les boucles grises donnent un charme extrême à sa figure un peu pâle, à son regard légèrement voilé. Elle va s'asseoir sur un fauteuil, placé près de la fenêtre qui ouvre sur le jardin, au delà duquel se dessinent les massifs du parc.

Le roi, debout, répond au salut de ses visiteurs, et les invite à lui faire connaître quel motif les a conduits dans cette maison, perdue à l'extrême quartier de Milliard-City.

Tous quatre se sentent émus en regardant ce souverain dont la personne est empreinte d'une inexprimable dignité. Son regard est vif sous des sourcils presque noirs -- le regard profond du savant. Sa barbe blanche tombe large et soyeuse sur sa poitrine. Sa physionomie, dont un charmant sourire tempère le caractère un peu sérieux, ne peut que lui assurer la sympathie des personnes qui l'approchent.

Frascolin prend la parole, et, non sans que sa voix tremble quelque peu:

«Nous remercions Votre Majesté, dit-il, d'avoir daigné recevoir des artistes qui désiraient lui offrir leurs respectueux hommages.

-- La reine et moi, répond le roi, nous vous remercions, messieurs, et nous sommes touchés de votre démarche. Sur cette île, où nous espérons achever une existence si troublée, il semble que vous ayez apporté un peu de ce bon air de votre France! Messieurs, vous n'êtes point inconnus d'un homme qui, tout en s'occupant de sciences, aime passionnément la musique, cet art auquel vous devez un si beau renom dans le monde artiste. Nous connaissons les succès que vous avez obtenus en Europe, en Amérique. Ces applaudissements qui ont accueilli à Standard-Island le Quatuor Concertant, nous y avons pris part, -- d'un peu loin, il est vrai. Aussi avons-nous un regret, c'est de ne vous avoir pas encore entendus comme il convient de vous entendre.»

Le roi indique des sièges à ses hôtes; puis il se place devant la cheminée, dont le marbre supporte un magnifique buste de la reine, jeune encore, par Franquetti.

Pour entrer en matière, Frascolin n'a qu'à répondre à la dernière phrase prononcée par le roi.

«Votre Majesté a raison, dit-il, et le regret qu'elle exprime n'est-il pas justifié en ce qui concerne le genre de musique dont nous sommes les interprètes. La musique de chambre, ces quatuors des maîtres de la musique classique, demandent plus d'intimité que ne comporte une nombreuse assistance. Il leur faut un peu du recueillement d'un sanctuaire...

-- Oui, messieurs, dit la reine, cette musique doit être écoutée comme on écouterait quelques pages d'une harmonie céleste, et c'est bien un sanctuaire qui lui convient...

-- Que le roi et la reine, dit alors Yvernès, nous permettent donc de transformer ce salon en sanctuaire pour une heure, et de nous faire entendre de Leurs Majestés seules...»

Yvernès n'a pas achevé ces paroles que la physionomie des deux souverains s'est animée. «Messieurs, répond le roi, vous voulez... vous avez eu cette pensée...

-- C'est le but de notre visite...

-- Ah! dit le roi, en leur tendant la main, je reconnais là des musiciens français, chez lesquels le coeur égale le talent!... Je vous remercie au nom de la reine et au mien, messieurs!... Rien... non! rien ne pouvait nous faire plus de plaisir!»

Et, tandis que le valet de chambre reçoit l'ordre d'apporter les instruments et de disposer le salon pour ce concert improvisé, le roi et la reine invitent leurs hôtes à les suivre au jardin. Là, on converse, on parle de musique comme le pourraient faire des artistes dans la plus complète intimité.

Le roi s'abandonne à son enthousiasme pour cet art, en homme qui en ressent tout le charme, en comprend toutes les beautés. Il montre, jusqu'à en étonner ses auditeurs, combien il connaît ces maîtres qu'il lui sera donné d'entendre dans quelques instants... Il célèbre le génie à la fois naïf et ingénieux d'Haydn... Il rappelle ce qu'un critique a dit de Mendelssohn, ce compositeur hors ligne de la musique de chambre, qui exprime ses idées dans la langue de Beethoven... Weber, quelle exquise sensibilité, quel esprit chevaleresque, qui en font un maître à part!... Beethoven, c'est le prince de la musique instrumentale... Il se révèle une âme dans ses symphonies... Les oeuvres de son génie ne le cèdent ni en grandeur ni en valeur aux chefs-d'oeuvre de la poésie, de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, -- astre sublime qui est venu s'éteindre à son dernier coucher dans la _Symphonie avec choeur_, où la voix des instruments se fond si intimement avec les voix humaines!

«Et pourtant, il n'avait jamais pu danser en mesure!»

On l'imagine, c'est du sieur Pinchinat qu'émane cette observation des plus inopportunes.

«Oui, répond le roi en souriant, ce qui prouve, messieurs, que l'oreille n'est pas l'organe indispensable au musicien. C'est par le coeur, c'est par lui seul qu'il entend! Et Beethoven ne l'a-t- il pas prouvé dans cette incomparable symphonie dont je vous parlais, composée alors que sa surdité ne lui permettait plus de percevoir les sons?»

Après Haydn, Weber, Mendelssohn, Beethoven, c'est de Mozart que Sa Majesté parle avec une entraînante éloquence.

«Ah! messieurs, dit-il, laissez déborder mon ravissement! Il y a si longtemps que mon âme est empêchée de se livrer ainsi! N'êtes- vous pas les premiers artistes dont j'aurai pu être compris depuis mon arrivée à Standard-Island? Mozart!... Mozart!... L'un de vos compositeurs dramatiques, le plus grand, à mon avis, de la fin du dix-neuvième siècle, lui a consacré d'admirables pages! Je les ai lues, et rien ne les effacera jamais de mon souvenir! Il a dit quelle aisance apporte Mozart en faisant à chaque mot sa part spéciale de justesse et d'intonation, sans troubler l'allure et le caractère de la phrase musicale... Il a dit qu'à la vérité pathétique il joignait la perfection de la beauté plastique... Mozart n'est-il pas le seul qui ait deviné, avec une sûreté aussi constante, aussi complète la forme musicale de tous les sentiments, de toutes leurs nuances de passion et de caractère, c'est-à-dire de tout ce qui est le drame humain?... Mozart, ce n'est pas un roi, -- qu'est-ce qu'un roi maintenant? ajoute Sa Majesté en secouant la tête, -- je dirai qu'il est un dieu, puisqu'on tolère que Dieu existe encore!... C'est le dieu de la Musique!»

Ce qu'on ne peut rendre, ce qui est inexprimable, c'est l'ardeur avec laquelle Sa Majesté manifeste son admiration. Et, lorsque la reine et lui sont rentrés dans le salon, lorsque les artistes l'y ont suivi, il prend une brochure déposée sur la table. Cette brochure, qu'il a dû lire et relire, porte ce titre: _Don Juan de Mozart_. Alors il l'ouvre, il en lit ces quelques lignes, tombées de la plume du maître qui a le mieux pénétré et le mieux aimé Mozart, l'illustre Gounod: «O Mozart! divin Mozart! qu'il faut peu te comprendre pour ne pas t'adorer! Toi, la vérité constante! Toi, la beauté parfaite! Toi, le charme inépuisable! Toi, toujours profond et toujours limpide! Toi, l'humanité complète et la simplicité de l'enfant! Toi, qui as tout ressenti, tout exprimé dans une phrase musicale qu'on n'a jamais surpassée et qu'on ne surpassera jamais!»

Alors Sébastien Zorn et ses camarades prennent leurs instruments et, à la lueur de l'ampoule électrique qui verse une douce lumière sur le salon, ils jouent le premier des morceaux dont ils ont fait choix pour ce concert.

C'est le deuxième quatuor en _la mineur_, Op. 13 de Mendelssohn, dont le royal auditoire éprouve un plaisir infini.

À ce quatuor succède le troisième en _ut majeur_, Op. 75 d'Haydn, c'est-à-dire _l'Hymne autrichien_, exécuté avec une incomparable maestria. Jamais exécutants n'ont été plus près de la perfection que dans l'intimité de ce sanctuaire, où nos artistes n'ont pour les entendre que deux souverains déchus!

Et lorsqu'ils ont achevé cet hymne rehaussé par le génie du compositeur, ils jouent le sixième quatuor en _si bémol_, Op. 18 de Beethoven, cette _Malinconia_, d'un caractère si triste, d'une puissance si pénétrante, que les yeux de Leurs Majestés se mouillent de larmes.

Puis vient l'admirable fugue en _ut mineur_ de Mozart, si parfaite, si dépourvue de toute recherche scolastique, si naturelle qu'elle semble couler comme une eau limpide, ou passer comme la brise à travers un léger feuillage. Enfin, c'est l'un des plus admirables quatuors du divin compositeur, le dixième en _ré majeur_, Op. 35, qui termine cette inoubliable soirée, dont les nababs de Milliard-City n'ont jamais eu l'égale.

Et ce ne sont pas ces Français qui se seraient lassés à l'exécution de ces oeuvres admirables, puisque le roi et la reine ne se lassent pas de les entendre.

Mais il est onze heures, et Sa Majesté leur dit:

«Nous vous remercions, Messieurs, et ces remerciements viennent du plus profond de notre coeur! Grâce à la perfection de votre exécution, nous venons d'éprouver des jouissances d'art dont le souvenir ne s'effacera plus! Cela nous a fait tant de bien...

-- Si le roi le désire, dit Yvernès, nous pourrions encore...

-- Merci, Messieurs, une dernière fois, merci! Nous ne voulons pas abuser de votre complaisance! Il est tard, et puis... cette nuit... je suis de service...»

Cette expression, dans la bouche du roi, rappelle les artistes au sentiment de la réalité. Devant le souverain qui leur parle ainsi, ils se sentent presque confus... ils baissent les yeux...

«Eh oui! Messieurs, reprend le roi d'un ton enjoué. Ne suis-je pas astronome de l'observatoire de Standard-Island... et, ajoute-t-il non sans quelque émotion, inspecteur des étoiles... des étoiles filantes?...»

IV -- Ultimatum britannique

Pendant cette dernière semaine de l'année, consacrée aux joies du Christmas, de nombreuses invitations sont envoyées pour des dîners, des soirées, des réceptions officielles. Un banquet, offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard- City, accepté par les notables bâbordais et tribordais, témoigne d'une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les Tankerdon et les Coverley se retrouvent à la même table. Le premier jour de l'an, il y aura échange de cartes entre l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue et l'hôtel de la Quinzième. Walter Tankerdon reçoit même une invitation à l'un des concerts de Mrs Coverley. L'accueil que lui réserve la maîtresse de la maison paraît être de bon augure. Mais, de là à former des liens plus étroits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son emballement chronique, ne cesse de répéter à qui veut l'entendre:

«C'est fait, mes amis, c'est fait!»

Cependant, l'île à hélice continue sa paisible navigation, en se dirigeant vers l'archipel de Tonga-Tabou. Rien ne semblait même devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 décembre se manifeste un phénomène météorologique assez inattendu.

Entre deux et trois heures du matin, des détonations éloignées se font entendre. Les vigies ne s'en préoccupent pas plus qu'il ne convient. On ne peut supposer qu'il s'agisse là d'un combat naval, à moins que ce ne soit entre navires de ces républiques de l'Amérique méridionale, qui sont fréquemment aux prises. Après tout, pourquoi s'en inquiéterait-on à Standard-Island, île indépendante, en paix avec les puissances des deux mondes?

D'ailleurs, ces détonations, qui viennent des parages occidentaux du Pacifique, se prolongent jusqu'au jour, et, certainement, ne sauraient être confondues avec le grondement plein et régulier d'une artillerie lointaine.

Le commodore Simcoë, avisé par un de ses officiers, est venu observer l'horizon du haut de la tour de l'observatoire. Aucune lueur ne se montre à la surface du large segment de mer qui s'étend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne présente pas son aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu'au zénith. L'atmosphère paraît embrumée, bien que le temps soit beau, et le baromètre n'indique pas, par une baisse soudaine, quelque perturbation des courants de l'espace.

Au point du jour, les matineux de Milliard-City ont lieu d'éprouver une étrange surprise. Non seulement les détonations ne cessent d'éclater, mais l'air se mélange d'une brume rouge et noire, sorte de poussière impalpable, qui commence à tomber en pluie. On dirait une averse de molécules fuligineuses. En quelques instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont recouverts d'une substance où se combinent les couleurs de carmin, de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirâtres.

Tous les habitants sont dehors, -- nous excepterons Athanase Dorémus, qui n'est jamais levé avant onze heures, après s'être couché la veille à huit. Il va de soi que le quatuor s'est jeté hors de son lit, et il s'est rendu à l'observatoire, où le commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau fonctionnaire royal, cherchent à reconnaître la nature du phénomène.

«Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matière rouge ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de Pomard ou de Château-Lafitte!

-- Soiffard!» répond Sébastien Zorn.

Au vrai, quelle est la cause du phénomène? On a de nombreux exemples de ces pluies de poussières rouges composées de silice, d'albumine, d'oxyde de chrome et d'oxyde de fer. Au commencement du siècle, la Calabre, les Abruzzes furent inondées de ces averses où les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang, lorsque ce n'était, comme à Blancenberghe, en 1819, que du chlorure de cobalt. Il y a également des transports de ces molécules de suie ou de charbon, enlevées à des incendies lointains. N'a-t-on même pas vu tomber des pluies de soie, à Fernambouc en 1820, des pluies jaunes, à Orléans en 1829, et dans les Basses-Pyrénées en 1836, des pluies de pollen arraché aux sapins en fleurs?

Quelle origine attribuer à cette chute de poussières, mêlées de scories, dont l'espace semble chargé, et qui projette sur Standard-Island et sur la mer environnante ces grosses masses rougeâtres?

Le roi de Malécarlie émet l'opinion que ces matières doivent provenir de quelque volcan des îles de l'ouest. Ses collègues de l'observatoire se rangent à son opinion. On ramasse plusieurs poignées de ces scories dont la température est supérieure à celle de l'air ambiant, et que n'a pas refroidies leur passage à travers l'atmosphère. Une éruption de grande violence expliquerait les détonations irrégulières qui se font encore entendre. Or, ces parages sont semés de cratères, les uns en activité, les autres éteints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra- tellurique, sans parler de ceux qu'une poussée géologique relève parfois du fond de l'Océan, et dont la puissance de projection est souvent extraordinaire.

Et, précisément, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie Standard-Island, est-ce que, quelques années auparavant, le piton Tufua n'a pas couvert une superficie de cent kilomètres de ses matières éruptives? Est-ce que, durant de longues heures, les détonations du volcan ne se propagèrent pas jusqu'à deux cents kilomètres de distance?

Et, au mois d'août de 1883, les éruptions du Krakatoa ne désolèrent-elles pas la partie des îles de Java et de Sumatra, voisines du détroit de la Sonde, détruisant des villages entiers, faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de terre, souillant le sol d'une boue compacte, soulevant les eaux en remous formidables, infectant l'atmosphère de vapeurs sulfureuses, mettant les navires en perdition?...

C'est à se demander, vraiment, si l'île à hélice n'est pas menacée d'un danger de ce genre...

Le commodore Simcoë ne laisse pas d'être assez inquiet, car la navigation menace de devenir très difficile. Après l'ordre qu'il donne de modérer sa vitesse, Standard-Island ne se déplace plus qu'avec une extrême lenteur.

Une certaine frayeur s'empare de la population milliardaise. Est- ce que les fâcheux pronostics de Sébastien Zorn touchant l'issue de la campagne seraient sur le point de se réaliser?...

Vers midi, l'obscurité est profonde. Les habitants ont quitté leurs maisons qui ne résisteraient pas, si la coque métallique se soulevait sous les forces plutoniennes. Péril non moins à craindre en cas où la mer passerait par-dessus les armatures du littoral, et précipiterait ses trombes d'eau sur la campagne!

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se rendent à la batterie de l'Éperon, suivis d'une partie de la population. Des officiers sont envoyés aux deux ports, avec ordre de s'y tenir en permanence. Les mécaniciens sont prêts à faire évoluer l'île à hélice, s'il devient nécessaire de fuir dans une direction opposée. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus difficile à mesure que le ciel s'emplit d'épaisses ténèbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit guère à dix pas de soi. Il n'y a pas trace de lumière diffuse, tant la masse des cendres absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout à redouter, c'est que Standard-Island, surchargée par le poids des scories tombées à sa surface, ne parvienne pas à conserver sa ligne de flottaison au-dessus du niveau de l'Océan.

Elle n'est pas un navire que l'on puisse alléger en jetant les marchandises à la mer, en le débarrassant de son lest!... Que faire, si ce n'est d'attendre en se fiant à la solidité de l'appareil.

Le soir arrive, ou plutôt la nuit, et encore ne peut-on le constater que par l'heure des horloges. L'obscurité est complète. Sous l'averse des scories, il est impossible de maintenir en l'air les lunes électriques que l'on ramène au sol. Il va sans dire que l'éclairage des habitations et des rues, qui a fonctionné toute la journée, sera continué tant que se prolongera ce phénomène.