Chapter 16
En premier lieu, Cyrus Bikerstaff va en personne prier la reine Pomaré, les princes et les princesses de sa cour d'assister à cette fête, et la reine daigne répondre par une acceptation. Mêmes remerciements de la part du commandant-commissaire et des hauts fonctionnaires français, du contre-amiral et de ses officiers, qui se montrent très sensibles à cette gracieuseté.
En somme, mille invitations sont lancées. Bien entendu, les mille invités ne doivent pas s'asseoir à la table municipale. Non! une centaine seulement: les personnes royales, les officiers de la division, les autorités du protectorat, les premiers fonctionnaires, le conseil des notables et le haut clergé de Standard-Island. Mais il y aura, dans le parc, banquets, jeux, feux d'artifice, -- de quoi satisfaire la population.
Le roi et la reine de Malécarlie n'ont point été oubliés, cela va sans dire. Mais Leurs Majestés, ennemies de tout apparat, vivant à l'écart dans leur modeste habitation de la Trente-deuxième Avenue, remercièrent le gouverneur d'une invitation qu'ils regrettaient de ne pouvoir accepter.
«Pauvres souverains!» dit Yvernès.
Le grand jour arrivé, l'île se pavoise des couleurs françaises et taïtiennes, mêlées aux couleurs milliardaises.
La reine Pomaré et sa cour, en costumes de gala, sont reçues à Tribord-Harbour aux détonations de la double batterie. À ces détonations répondent les canons de Papeeté et les canons de la division navale.
Vers six heures du soir, après une promenade à travers le parc, tout ce beau monde a gagné le palais municipal superbement décoré.
Quel coup d'oeil offre l'escalier monumental dont chaque marche n'a pas coûté moins de dix mille francs, comme celui de l'hôtel Vanderbilt à New-York! Et dans la splendide salle à manger, les convives vont s'asseoir aux tables du festin.
Le code des préséances a été observé par le gouverneur avec un tact parfait. Il n'y aura pas matière à conflit entre les grandes familles rivales des deux sections. Chacun est heureux de la place qui lui est attribuée, -- entre autres miss Dy Coverley, qui se trouve en face de Walter Tankerdon. Cela suffit au jeune homme et à la jeune fille, et mieux valait ne pas les rapprocher davantage.
Il n'est pas besoin de dire que les artistes français n'ont point à se plaindre. On leur a donné, en les mettant à la table d'honneur, une nouvelle preuve d'estime et de sympathie pour leur talent et leurs personnes.
Quant au menu de ce mémorable repas, étudié, médité, composé par le surintendant, il prouve que, même au point de vue des ressources culinaires, Milliard-City n'a rien à envier à la vieille Europe.
Qu'on en juge, d'après ce menu, imprimé en or sur vélin par les soins de Calistus Munbar.
Le potage à la d'Orléans, La crème comtesse, Le turbot à la Mornay, Le filet de boeuf à la Napolitaine, Les quenelles de volaille à la Viennoise, Les mousses de foie gras à la Trévise. Sorbets. Les cailles rôties sur canapé, La salade provençale, Les petits pois à l'anglaise, Bombe, macédoine, fruits, Gâteaux variés, Grissins au parmesan.
_Vins:_ Château d'Yquem. -- Château-Margaux. Chambertin. -- Champagne.
_Liqueurs variées_
À la table de la reine d'Angleterre, de l'empereur de Russie, de l'empereur allemand ou du président de la République française, a- t-on jamais trouvé des combinaisons supérieures pour un menu officiel, et eussent-ils pu mieux faire les chefs de cuisine les plus en vogue des deux continents?
À neuf heures, les invités se rendent dans les salons du casino pour le concert. Le programme comporte quatre morceaux de choix, - - quatre, pas davantage:
Cinquième quatuor en _la majeur_: Op. 18 de Beethoven; Deuxième quatuor en _ré mineur_: Op. 10 de Mozart; Deuxième quatuor en _ré majeur_: Op. 64 (deuxième partie) d'Haydn; Douzième quatuor en _mi bémol_ d'Onslow.
Ce concert est un nouveau triomphe pour les exécutants parisiens, si heureusement embarqués, -- quoi qu'en pût penser le récalcitrant violoncelliste, -- à bord de Standard-Island!
Entre temps, Européens et étrangers prennent part aux divers jeux installés dans le parc. Des bals champêtres s'organisent sur les pelouses, et, pourquoi ne pas l'avouer, on danse au son des accordéons qui sont des instruments très en vogue chez les naturels des îles de la Société. Or, les marins français ont un faible pour cet appareil pneumatique, et comme les permissionnaires du _Paris_ et autres navires de la division ont débarqué en grand nombre, les orchestres se trouvent au complet et les accordéons font rage. Les voix s'en mêlent aussi, et les chansons de bord répondent aux himerres, qui sont les airs populaires et favoris des populations océaniennes.
Au reste, les indigènes de Taïti, hommes et femmes, ont un goût prononcé pour le chant et pour la danse, où ils excellent. Ce soir-là, à plusieurs reprises, ils exécutent les figures de la répauipa, qui peut être considérée comme une danse nationale, et dont la mesure est marquée par le battement du tambour. Puis les chorégraphes de toute origine, indigènes ou étrangers, s'en donnent à coeur joie, grâce à l'excitation des rafraîchissements de toutes sortes offerts par la municipalité.
En même temps, des bals, d'une ordonnance et d'une composition plus sélect, réunissent, sous la direction d'Athanase Dorémus, les familles dans les salons de l'hôtel de ville. Les dames milliardaises et taïtiennes ont fait assaut de toilettes. On ne s'étonnera pas que les premières, clientes fidèles des couturiers parisiens, éclipsent sans peine, même les plus élégantes européennes de la colonie. Les diamants ruissellent sur leurs têtes, sur leurs épaules, à leur poitrine, et c'est entre elles seules que la lutte peut présenter quelque intérêt. Mais qui eût osé se prononcer pour Mrs Coverley ou Mrs Tankerdon, éblouissantes toutes les deux? Ce n'est certes pas Cyrus Bikerstaff, toujours si soucieux de maintenir un parfait équilibre entre les deux sections de l'île.
Dans le quadrille d'honneur ont figuré la souveraine de Taïti et son auguste époux, Cyrus Bikerstaff et Mrs Coverley, le contre- amiral et Mrs Tankerdon, le commodore Simcoë et la première dame d'honneur de la reine. En même temps, d'autres quadrilles sont formés, où les couples se mélangent, en ne consultant que leur goût ou leurs sympathies. Tout cet ensemble est charmant. Et, pourtant, Sébastien Zorn se tient à l'écart, dans une attitude sinon de protestation, du moins de dédain, comme les deux Romains grognons du fameux tableau de la _Décadence_. Mais Yvernès, Pinchinat, Frascolin, valsent, polkent, mazurkent avec les plus jolies Taïtiennes et les plus délicieuses jeunes filles de Standard-Island. Et qui sait si, ce soir-là, bien des mariages ne furent pas décidés fin de bal, -- ce qui occasionnerait sans doute un supplément de travail aux employés de l'état civil?...
D'ailleurs, quelle n'a pas été la surprise générale, lorsque le hasard a donné Walter Tankerdon pour cavalier à miss Coverley dans un quadrille? Est-ce le hasard, et ce fin diplomate de surintendant ne l'a-t-il pas aidé par quelque combinaison savante? Dans tous les cas, c'est là l'événement du jour, gros peut-être de conséquences, s'il marque un premier pas vers la réconciliation des deux puissantes familles.
Après le feu d'artifice qui est tiré sur la grande pelouse, les danses reprennent dans le parc, à l'hôtel de ville, et se prolongent jusqu'au jour.
Telle est cette mémorable fête, dont le souvenir se perpétuera à travers la longue et heureuse série d'âges que l'avenir -- il faut l'espérer, -- réserve à Standard-Island.
Le surlendemain, la relâche étant terminée, le commodore Simcoë transmet dès l'aube ses ordres d'appareillage. Des détonations d'artillerie saluent le départ de l'île à hélice, comme elles ont salué son arrivée, et elle rend les saluts coups pour coups à Taïti et à la division navale.
La direction est nord-ouest, de manière à passer en revue les autres îles de l'archipel, le groupe Sous-le-Vent après le groupe du Vent.
On longe ainsi les pittoresques contours de Moorea, hérissée de pics superbes, dont la pointe centrale est percée à jour, Raiatea, l'île Sainte, qui fut le berceau de la royauté indigène, Bora- Bora, dominée par une montagne de mille mètres, puis les îlots Motu-Iti, Mapéta, Tubuai, Manu, anneaux de la chaîne taïtienne tendue à travers ces parages.
Le 19 novembre, à l'heure où le soleil décline à l'horizon, disparaissent les derniers sommets de l'archipel.
Standard-Island met alors le cap au sud-ouest, -- orientation que les appareils télégraphiques indiquent sur les cartes disposées aux vitrines du casino.
Et qui observerait, en ce moment, le capitaine Sarol, serait frappé du feu sombre de ses regards, de la farouche expression de sa physionomie, lorsque, d'une main menaçante, il montre à ses Malais la route des Nouvelles-Hébrides, situées à douze cents lieues dans l'ouest!
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
SECONDE PARTIE
I -- Aux Îles de Cook
Depuis six mois Standard-Island, partie de la baie de Madeleine, va d'archipel en archipel à travers le Pacifique. Pas un accident ne s'est produit au cours de sa merveilleuse navigation. À cette époque de l'année, les parages de la zone équatoriale sont calmes, le souffle des alizés est normalement établi entre les tropiques. D'ailleurs, lorsque quelque bourrasque ou tempête se déchaîne, la base solide qui porte Milliard-City, les deux ports, le parc, la campagne, n'en ressent pas la moindre secousse. La bourrasque passe, la tempête s'apaise. À peine s'en est-on aperçu à la surface du Joyau du Pacifique.
Ce qu'il y aurait plutôt lieu de craindre dans ces conditions, ce serait la monotonie d'une existence trop uniforme. Mais nos Parisiens sont les premiers à convenir qu'il n'en est rien. Sur cet immense désert de l'Océan se succèdent les oasis, -- tels ces groupes qui ont été déjà visités, les Sandwich, les Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, tels ceux que l'on explorera avant de reprendre la route du nord, les îles de Cook, les Samoa, les Tonga, les Fidji, les Nouvelles-Hébrides et d'autres peut- être. Autant de relâches variées, autant d'occasions attendues qui permettront de parcourir ces pays, si intéressants au point de vue ethnographique.
En ce qui concerne le Quatuor Concertant, comment songerait-il à se plaindre, si même il en avait le temps? Peut-il se considérer comme séparé du reste du monde? Les services postaux avec les deux continents ne sont-ils pas réguliers? Non seulement les navires à pétrole apportent leurs chargements pour les besoins des usines presque à jour fixe, mais il ne s'écoule pas une quinzaine sans que les steamers ne déchargent à Tribord-Harbour ou à Bâbord- Harbour leurs cargaisons de toutes sortes, et aussi le contingent d'informations et de nouvelles qui défrayent les loisirs de la population milliardaise.
Il va de soi que l'indemnité attribuée à ces artistes est payée avec une ponctualité qui témoigne des inépuisables ressources de la Compagnie. Des milliers de dollars tombent dans leur poche, s'y accumulent, et ils seront riches, très riches à l'expiration d'un pareil engagement. Jamais exécutants ne furent à pareille fête, et ils ne peuvent regretter les résultats «relativement médiocres» de leurs tournées à travers les États-Unis d'Amérique.
«Voyons, demanda un jour Frascolin au violoncelliste, es-tu revenu de tes préventions contre Standard-Island?
-- Non, répond Sébastien Zorn.
-- Et pourtant, ajoute Pinchinat, nous aurons un joli sac lorsque la campagne sera finie!
-- Ce n'est pas tout d'avoir un joli sac, il faut encore être sûr de l'emporter avec soi!
-- Et tu n'en es pas sûr?...
-- Non.»À cela que répondre? Et pourtant, il n'y avait rien à craindre pour ledit sac, puisque le produit des trimestres était envoyé en Amérique sous forme de traites, et versé dans les caisses de la Banque de New-York. Donc, le mieux est de laisser le têtu s'encroûter dans ses injustifiables défiances.
En effet, l'avenir paraît plus que jamais assuré. Il semble que les rivalités des deux sections soient entrées dans une période d'apaisement. Cyrus Bikerstaff et ses adjoints ont lieu de s'en applaudir. Le surintendant se multiplie depuis «le gros événement du bal de l'hôtel de ville». Oui! Walter Tankerdon a dansé avec miss Dy Coverley. Doit-on en conclure que les rapports des deux familles soient moins tendus? Ce qui est certain, c'est que Jem Tankerdon et ses amis ne parlent plus de faire de Standard-Island une île industrielle et commerçante. Enfin, dans la haute société, on s'entretient beaucoup de l'incident du bal. Quelques esprits perspicaces y voient un rapprochement, peut-être plus qu'un rapprochement, une union qui mettra fin aux dissensions privées et publiques.
Et si ces prévisions se réalisent, un jeune homme et une jeune fille, assurément dignes l'un de l'autre, auront vu s'accomplir leur voeu le plus cher, nous croyons être en droit de l'affirmer.
Ce n'est pas douteux, Walter Tankerdon n'a pu rester insensible aux charmes de miss Dy Coverley. Cela date d'un an déjà. Étant donnée la situation, il n'a confié à personne le secret de ses sentiments. Miss Dy l'a deviné, elle l'a compris, elle a été touchée de cette discrétion. Peut-être même a-t-elle vu clair dans son propre coeur, et ce coeur est-il prêt à répondre à celui de Walter?... Elle n'en a rien laissé paraître, d'ailleurs. Elle s'est tenue sur la réserve que lui commandent sa dignité et l'éloignement que se témoignent les deux familles.
Cependant un observateur aurait pu remarquer que Walter et miss Dy ne prennent jamais part aux discussions qui s'élèvent parfois dans l'hôtel de la Quinzième Avenue comme dans celui de la Dix- neuvième. Lorsque l'intraitable Jem Tankerdon s'abandonne à quelque fulminante diatribe contre les Coverley, son fils courbe la tête, se tait, s'éloigne. Lorsque Nat Coverley tempête contre les Tankerdon, sa fille baisse les yeux, sa jolie figure pâlit, et elle essaie de changer la conversation, sans y réussir, il est vrai. Que ces deux personnages ne se soient aperçus de rien, c'est le lot commun des pères auxquels la nature a mis un bandeau sur les yeux. Mais, -- du moins Calistus Munbar l'affirme, -- Mrs Coverley et Mrs Tankerdon n'en sont plus à ce degré d'aveuglement. Les mères n'ont pas des yeux pour ne point voir, et cet état d'âme de leurs enfants est un sujet de constante appréhension, puisque le seul remède possible est inapplicable. Au fond, elles sentent bien que, devant les inimitiés des deux rivaux, devant leur amour- propre constamment blessé dans des questions de préséance, aucune réconciliation, aucune union n'est admissible... Et pourtant, Walter et miss Dy s'aiment... Leurs mères n'en sont plus à le découvrir...
Plus d'une fois déjà, le jeune homme a été sollicité de faire un choix parmi les jeunes filles à marier de la section bâbordaise. Il en est de charmantes, parfaitement élevées, d'une situation de fortune presque égale à la sienne, et dont les familles seraient heureuses d'une pareille union. Son père l'y a engagé de façon très nette, sa mère aussi, bien qu'elle se soit montrée moins pressante. Walter a toujours refusé, donnant pour prétexte qu'il ne se sent aucune propension au mariage. Or, l'ancien négociant de Chicago n'entend pas de cette oreille. Quand on possède plusieurs centaines de millions en dot, ce n'est pas pour rester célibataire. Si son fils ne trouve pas une jeune fille à son goût à Standard-Island, -- de son monde s'entend, -- eh bien! qu'il voyage, qu'il aille courir l'Amérique ou l'Europe!... Avec son nom, sa fortune, sans parler des agréments de sa personne, il n'aura que l'embarras du choix, -- voulût-il d'une princesse de sang impérial ou royal!... Ainsi s'exprime Jem Tankerdon. Or, chaque fois que son père l'a mis au pied du mur, Walter s'est défendu de le franchir, ce mur, pour aller chercher femme à l'étranger. Et sa mère lui ayant dit une fois:
«Mon cher enfant, y a-t-il donc ici quelque jeune fille qui te plaise?...
-- Oui, ma mère!» a-t-il répondu. Et, comme Mrs Tankerdon n'a pas été jusqu'à lui demander quelle était cette jeune fille, il n'a pas cru opportun de la nommer. Que pareille situation existe dans la famille Coverley, que l'ancien banquier de la Nouvelle-Orléans désire marier sa fille à l'un des jeunes gens qui fréquentent l'hôtel dont les réceptions sont très à la mode, cela n'est pas douteux. Si aucun d'eux ne lui agrée, eh bien, son père et sa mère l'emmèneront à l'étranger... Ils visiteront la France, l'Italie, l'Angleterre... Miss Dy répond alors qu'elle préfère ne point quitter Milliard-City... Elle se trouve bien à Standard-Island... Elle ne demande qu'à y rester... M. Coverley ne laisse pas d'être assez inquiet de cette réponse, dont le véritable motif lui échappe. D'ailleurs, Mrs Coverley n'a point posé à sa fille une question aussi directe que celle de Mrs Tankerdon à Walter, cela va de soi, et il est présumable que miss Dy n'aurait pas osé répondre avec la même franchise -- même à sa mère. Voilà où en sont les choses. Depuis qu'ils ne peuvent plus se méprendre sur la nature de leurs sentiments, si le jeune homme et la jeune fille ont quelquefois échangé un regard, ils ne se sont jamais adressé une seule parole. Se rencontrent-ils, ce n'est que dans les salons officiels, aux réceptions de Cyrus Bikerstaff, lors de quelque cérémonie à laquelle les notables milliardais ne sauraient se dispenser d'assister, ne fût-ce que pour maintenir leur rang. Or, en ces circonstances, Walter Tankerdon et miss Dy Coverley observent une complète réserve, étant sur un terrain où toute imprudence pourrait amener des conséquences fâcheuses... Que l'on juge donc de l'effet produit après l'extraordinaire incident qui a marqué le bal du gouverneur, -- incident où les esprits portés à l'exagération ont voulu voir un scandale, et dont toute la ville s'est entretenue le lendemain. Quant à la cause qui l'a provoqué, rien de plus simple. Le surintendant avait invité miss Coverley à danser... il ne s'est pas trouvé là au début du quadrille -- ô le malin Munbar!... Walter Tankerdon s'est présenté à sa place et la jeune fille l'a accepté pour cavalier... Qu'à la suite de ce fait si considérable dans les mondanités de Milliard-City, il y ait eu des explications de part et d'autre, cela est probable, cela est même certain. M. Tankerdon a dû interroger son fils et M. Coverley sa fille à ce sujet. Mais qu'a-t-elle répondu, miss Dy?... Qu'a-t- il répondu, Walter?... Mrs Coverley et Mrs Tankerdon sont-elles intervenues, et quel a été le résultat de cette intervention?... Avec toute sa perspicacité de furet, toute sa finesse diplomatique, Calistus Munbar n'est pas parvenu à le savoir. Aussi, quand Frascolin l'interroge là-dessus, se contente-t-il de répondre par un clignement de son oeil droit, -- ce qui ne veut rien dire, puisqu'il ne sait absolument rien. L'intéressant à noter, c'est que, depuis ce jour mémorable, lorsque Walter rencontre Mrs Coverley et miss Dy à la promenade, il s'incline respectueusement, et que la jeune fille et sa mère lui rendent son salut. À en croire le surintendant, c'est là un pas immense, «une enjambée sur l'avenir!» Dans la matinée du 25 novembre, a lieu un fait de mer qui n'a aucun rapport avec la situation des deux prépondérantes familles de l'île à hélice. Au lever du jour, les vigies de l'observatoire signalent plusieurs bâtiments de haut bord, qui font route dans la direction du sud-ouest. Ces navires marchent en ligne, conservant leurs distances. Ce ne peut être que la division d'une des escadres du Pacifique.
Le commodore Simcoë prévient télégraphiquement le gouverneur, et celui-ci donne des ordres pour que les saluts soient échangés avec ces navires de guerre.
Frascolin, Yvernès, Pinchinat, se rendent à la tour de l'observatoire, désireux d'assister à cet échange de politesses internationales.
Les lunettes sont braquées sur les bâtiments, au nombre de quatre, distants de cinq à six milles. Aucun pavillon ne bat à leur corne, et on ne peut reconnaître leur nationalité.
«Rien n'indique à quelle marine ils appartiennent? demande Frascolin à l'officier.
-- Rien, répondit celui-ci, mais, à leur apparence, je croirais volontiers que ces bâtiments sont de nationalité britannique. Du reste, dans ces parages, on ne rencontre guère que des divisions d'escadres anglaises, françaises ou américaines. Quels qu'ils soient, nous serons fixés lorsqu'ils auront gagné d'un ou deux milles.»
Les navires s'approchent avec une vitesse très modérée, et, s'ils ne changent pas leur route, ils devront passer à quelques encablures de Standard-Island.
Un certain nombre de curieux se portent à la batterie de l'Éperon et suivent avec intérêt la marche de ces navires.
Une heure plus tard, les bâtiments sont à moins de deux milles, des croiseurs d'ancien modèle, gréés en trois-mâts, très supérieurs d'aspect à ces bâtiments modernes réduits à une mâture militaire. De leurs larges cheminées s'échappent des volutes de vapeur que la brise de l'ouest chasse jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon.
Lorsqu'ils ne sont plus qu'à un mille et demi, l'officier est en mesure d'affirmer qu'ils forment la division britannique de l'Ouest-Pacifique, dont certains archipels, ceux de Tonga, de Samoa, de Cook, sont possédés par la Grande-Bretagne ou placés sous son protectorat.
L'officier se tient prêt alors à faire hisser le pavillon de Standard-Island, dont l'étamine, écussonnée d'un soleil d'or, se déploiera largement à la brise. On attend que le salut soit fait par le vaisseau amiral de la division.
Une dizaine de minutes s'écoulent. «Si ce sont des Anglais, observe Frascolin, ils ne mettent guère d'empressement à être polis!
-- Que veux-tu? répond Pinchinat. John Bull a généralement son chapeau vissé sur la tête, et le dévissage exige une assez longue manipulation.» L'officier hausse les épaules. «Ce sont bien des Anglais, dit-il. Je les connais, ils ne salueront pas.»
En effet, aucun pavillon n'est hissé à la brigantine du navire de tête. La division passe, sans plus se soucier de l'île à hélice que si elle n'eût pas existé. Et d'ailleurs, de quel droit existe- t-elle? De quel droit vient-elle encombrer ces parages du Pacifique? Pourquoi l'Angleterre lui accorderait-elle attention, puisqu'elle n'a cessé de protester contre la fabrication de cette énorme machine qui, au risque d'occasionner des abordages, se déplace sur ces mers et coupe les routes maritimes?...
La division s'est éloignée comme un monsieur mal élevé qui se refuse à reconnaître les gens sur les trottoirs de Regent-Street ou du Strand, et le pavillon de Standard-Island reste au pied de la hampe.
De quelle manière, dans la ville, dans les ports, on traite cette hautaine Angleterre, cette perfide Albion, cette Carthage des temps modernes, il est aisé de l'imaginer.
Résolution est prise de ne jamais répondre à un salut britannique, s'il s'en fait, -- ce qui est hors de toute supposition.
«Quelle différence avec notre escadre lors de son arrivée à Taïti! s'écrie Yvernès.
-- C'est que les Français, réplique Frascolin, sont toujours d'une politesse...
-- _Sostenuta con expressione!_» ajoute Son Altesse, en battant la mesure d'une main gracieuse.