L'île à hélice

Chapter 12

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C'est devant le groupe du nord-ouest que le commodore Simcoë se présente dès les premières heures de la matinée. Il a d'abord connaissance d'un attolon sablonneux que les cartes désignent sous le nom d'Îlot de corail, et contre lequel la mer, poussée par les courants, déferle avec une extrême violence.

Cet attolon laissé sur bâbord, les vigies ne tardent pas à signaler une première île, Fetouou, très accore, ceinte de falaises verticales de quatre cents mètres. Au delà, c'est Hiaou, haute de six cents mètres, d'un aspect aride de ce côté, tandis que de l'autre, fraîche et verdoyante, elle offre deux anses praticables aux petits bâtiments.

Frascolin, Yvernès, Pinchinat, abandonnant Sébastien Zorn à sa mauvaise humeur permanente, ont pris place sur la tour, en compagnie d'Ethel Simcoë et de plusieurs de ses officiers. On ne s'étonnera pas que ce nom d'Hiaou ait excité Son-Altesse à émettre quelques onomatopées bizarres.

«Bien sûr, dit-il, c'est une colonie de chats qui habite cette île, avec un matou pour chef...»

Hiaou reste sur bâbord. On ne doit pas y relâcher, et l'on prend direction vers la principale île du groupe, dont le nom lui a été donné, et auquel va s'ajouter temporairement cette extraordinaire Standard-Island.

Le lendemain 30 août, dès l'aube, nos Parisiens sont revenus à leur poste. Les hauteurs de Nouka-Hiva avaient été visibles dans la soirée précédente. Par beau temps, les chaînes de montagne de cet archipel se montrent à une distance de dix-huit à vingt lieues, car l'altitude de certaines cimes dépasse douze cents mètres, se dessinant comme un dos gigantesque suivant la longueur de l'île.

«Vous remarquerez, dit le commodore Simcoë à ses hôtes, une disposition générale à tout cet archipel. Ses sommets sont d'une nudité au moins singulière sous cette zone, tandis que la végétation, qui prend naissance aux deux tiers des montagnes, pénètre au fond des ravins et des gorges, et se déploie magnifiquement jusqu'aux grèves blanches du littoral.

-- Et pourtant, fait observer Frascolin, il semble que Nouka-Hiva se dérobe à cette règle générale, du moins en ce qui concerne la verdure des zones moyennes. Elle paraît stérile...

-- Parce que nous l'accostons par le nord-ouest, répond le commodore Simcoë. Mais lorsque nous la contournerons au sud, vous serez surpris du contraste. Partout, des plaines verdoyantes, des forêts, des cascades de trois cents mètres...

-- Eh! s'écrie Pinchinat, une masse d'eau qui tomberait du sommet de la tour Eiffel, cela mérite considération!... Le Niagara en serait jaloux...

-- Point! riposte Frascolin. Il se rattrape sur la largeur, et sa chute se développe sur neuf cents mètres depuis la rive américaine jusqu'à la rive canadienne... Tu le sais bien, Pinchinat, puisque nous l'avons visité...

-- C'est juste, et je fais mes excuses au Niagara!» répond Son Altesse. Ce jour-là, Standard-Island longe les côtes de l'île à un mille de distance. Toujours des talus arides montant jusqu'au plateau central de Tovii, des falaises rocheuses qui semblent ne présenter aucune coupure. Néanmoins, au dire du navigateur Brown, il y existait de bons mouillages, qui, en effet, ont été ultérieurement découverts. En somme, l'aspect de Nouka-Hiva, dont le nom évoque de si gracieux paysages, est assez morne. Mais, ainsi que l'ont justement relaté MM. V. Dumoulin et Desgraz, compagnons de Dumont d'Urville pendant son voyage au pôle sud et dans l'Océanie, «toutes les beautés naturelles sont confinées dans l'intérieur des baies, dans les sillons formés par les ramifications de la chaîne des monts qui s'élèvent au centre de l'île». Après avoir suivi ce littoral désert, au delà de l'angle aigu qu'il projette vers l'ouest, Standard-Island modifie légèrement sa direction en diminuant la vitesse des hélices de tribord, et vient doubler le cap Tchitchagoff, ainsi nommé par le navigateur russe Krusenstern. La côte se creuse alors en décrivant un arc allongé, au milieu duquel un étroit goulet donne accès au port de Taioa ou d'Akani, dont l'une des anses offre un abri sûr contre les plus redoutables tempêtes du Pacifique.

Le commodore Simcoë ne s'y arrête pas. Il y a au sud deux autres baies, celle d'Anna-Maria ou Taio-Haé au centre, et celle de Comptroller ou des Taïpis, au revers du cap Martin, pointe extrême du sud-est de l'île. C'est devant Taio-Haé que l'on doit faire une relâche d'une douzaine de jours.

À peu de distance du rivage de Nouka-Hiva, la sonde accuse de grandes profondeurs. Aux abords des baies, on peut encore mouiller par quarante ou cinquante brasses. Donc facilité de rallier de très près la baie de Taio-Haé, et c'est ce qui est fait dans l'après-midi du 31 août.

Dès qu'on est en vue du port, des détonations retentissent sur la droite, et une fumée tourbillonnante s'élève au-dessus des falaises de l'est.

«Hé! dit Pinchinat, voici que l'on tire le canon pour fêter notre arrivée...

-- Non, répond le commodore Simcoë. Ni les Taïs ni les Happas, les deux principales tribus de l'île, ne possèdent une artillerie capable de rendre même de simples saluts. Ce que vous entendez, c'est le bruit de la mer qui s'engouffre dans les profondeurs d'une caverne à mi-rivage du cap Martin, et cette fumée n'est que l'embrun des lames rejetées au dehors.

-- Je le regrette, répond Son Altesse, car un coup de canon, c'est un coup de chapeau.»

L'île de Nouka-Hiva possède plusieurs noms, -- on pourrait dire plusieurs noms de baptême -- dus aux divers parrains qui l'ont successivement baptisée: île Fédérale par Ingraham, île Beaux par Marchand, île Sir Henry Martin par Hergert, île Adam par Roberts, île Madison par Porter. Elle mesure dix-sept milles de l'est à l'ouest, et dix milles du nord au sud, soit une circonférence de cinquante-quatre milles environ. Son climat est salubre. Sa température égale celle des zones intertropicales, avec le tempérament qu'apportent les vents alizés.

Sur ce mouillage, Standard-Island n'aura jamais à redouter les formidables coups de vent et les cataractes pluviales, car elle n'y doit relâcher que d'avril à octobre, alors que dominent les vents secs d'est à sud-est, ceux que les indigènes nomment tuatuka. C'est en octobre qu'on subit la plus forte chaleur, en novembre et décembre la plus forte sécheresse. Après quoi, d'avril à octobre, les courants aériens règnent depuis l'est jusqu'au nord-est.

Quant à la population de l'archipel des Marquises, il a fallu revenir des exagérations des premiers découvreurs, qui l'ont estimée à cent mille habitants.

Élisée Reclus, s'appuyant sur des documents sérieux, ne l'évalue pas à six mille âmes pour tout le groupe, et c'est Nouka-Hiva qui en compte la plus grande part. Si, du temps de Dumont d'Urville, le nombre des Nouka-Hiviens a pu s'élever à huit mille habitants, divisés en Taïs, Happas, Taionas et Taïpis, ce nombre n'a cessé de décroître. D'où résulte ce dépeuplement? des exterminations d'indigènes par les guerres, de l'enlèvement des individus mâles pour les plantations péruviennes, de l'abus des liqueurs fortes, et enfin, pourquoi ne pas l'avouer? de tous les maux qu'apporté la conquête, même lorsque les conquérants appartiennent aux races civilisées.

Au cours de cette semaine de relâche, les Milliardais font de nombreuses visites à Nouka-Hiva. Les principaux Européens les leur rendent, grâce à l'autorisation du gouverneur, qui leur a donné libre accès à Standard-Island.

De leur côté, Sébastien Zorn et ses camarades entreprennent de longues excursions, dont l'agrément les paie amplement de leurs fatigues.

La baie de Taio-Haé décrit un cercle, coupé par son étroit goulet, dans lequel Standard-Island n'eût pas trouvé place, d'autant moins que cette baie est sectionnée par deux plages de sable. Ces plages sont séparées par une sorte de morne aux rudes escarpements, où se dressent encore les restes d'un fort construit par Porter en 1812. C'était à l'époque où ce marin faisait la conquête de l'île, alors que le camp américain occupait la plage de l'est, -- prise de possession qui ne fut pas ratifiée par le gouvernement fédéral.

En fait de ville, sur la plage opposée, nos Parisiens ne trouvent qu'un modeste village, les habitations marquisanes étant, pour la plupart, dispersées sous les arbres. Mais quelles admirables vallées y aboutissent, -- entre autres celle de Taio-Haé, dont les Nouka-Hiviens ont surtout fait choix pour y établir leurs demeures! C'est un plaisir de s'engager à travers ces massifs de cocotiers, de bananiers, de casuarinas, de goyaviers, d'arbres à pain, d'hibiscus et de tant d'autres essences, emplies d'une sève débordante. Les touristes sont hospitalièrement accueillis dans ces cases. Là où ils auraient peut-être été dévorés un siècle plus tôt, ils purent apprécier ces galettes faites de bananes et de la pâte du mei, l'arbre à pain, cette fécule jaunâtre du taro, douce lorsqu'elle est fraîche, aigrelette lorsqu'elle est rassise, les racines comestibles du tacca. Quant au haua, espèce de grande raie qui se mange crue, et aux filets de requin, d'autant plus estimés que la pourriture les gagne, ils refusèrent positivement d'y mettre la dent.

Athanase Dorémus les accompagne quelquefois dans leurs promenades. L'année précédente, ce bonhomme a visité cet archipel et leur sert de guide. Peut-être n'est-il très fort ni en histoire naturelle ni en botanique, peut-être confond-il le superbe spondias cytherea, dont les fruits ressemblent à la pomme, avec le pandanus odoratissimus, qui justifie cette épithète superlative, avec le casuarina dont le bois a la dureté du fer, avec l'hibiscus dont l'écorce fournit des vêtements aux indigènes, avec le papayer, avec le gardénia florida? Il est vrai, le quatuor n'a pas besoin de recourir à sa science un peu suspecte, quand la flore marquisane leur présente de magnifiques fougères, de superbes polypodes, ses rosiers de Chine aux fleurs rouges et blanches, ses graminées, ses solanées, entre autres le tabac, ses labiées à grappes violettes, qui forment la parure recherchée des jeunes Nouka-Hiviennes, ses ricins hauts d'une dizaine de pieds, ses dracénas, ses cannes à sucre, ses orangers, ses citronniers, dont l'importation assez récente réussit à merveille dans ces terres imprégnées des chaleurs estivales et arrosées des multiples rios descendus des montagnes.

Et, un matin, lorsque le quatuor s'est élevé au delà du village des Taïs, en côtoyant un torrent, jusqu'au sommet de la chaîne, lorsque, sous ses pieds, devant ses yeux, se développent les vallées des Taïs, des Taïpis et des Happas, un cri d'admiration lui échappe! S'il avait eu ses instruments, il n'aurait pas résisté au désir de répondre par l'exécution d'un chef-d'oeuvre lyrique au spectacle de ces chefs-d'oeuvre de la nature! Sans doute, les exécutants n'eussent été entendus que de quelques couples d'oiseaux! Mais elle est si jolie la colombe kurukuru qui vole à ces hauteurs, si charmante, la petite salangane, et il balaie l'espace d'une aile si capricieuse, le phaéton, hôte habituel de ces gorges nouka-hiviennes!

D'ailleurs, nul reptile venimeux à redouter au plus profond de ces forêts. On ne fait attention ni aux boas, longs de deux pieds à peine, aussi inoffensifs qu'une couleuvre, ni aux simques dont la queue d'azur se confond avec les fleurs.

Les indigènes offrent un type remarquable. On retrouve en eux le caractère asiatique, -- ce qui leur assigne une origine très différente des autres peuplades océaniennes. Ils sont de taille moyenne, académiquement proportionnés, très musculeux, larges de poitrine. Ils ont les extrémités fines, la figure ovale, le front élevé, les yeux noirs à longs cils, le nez aquilin, les dents blanches et régulières, le teint ni rouge ni noir, bistré comme celui des Arabes, une physionomie empreinte à la fois de gaîté et de douceur.

Le tatouage a presque entièrement disparu, -- ce tatouage qui s'obtenait non par entailles à la peau, mais par piqûres, saupoudrées du charbon de l'aleurite triloba. Il est maintenant remplacé par la cotonnade des missionnaires.

«Très beaux, ces hommes, dit Yvernès, moins peut-être qu'à l'époque où ils étaient simplement vêtus de leurs pagnes, coiffés de leurs cheveux, brandissant l'arc et les flèches!»

Cette observation est présentée pendant une excursion à la baie Comptroller, en compagnie du gouverneur. Cyrus Bikerstaff a désiré conduire ses hôtes à cette baie, divisée en plusieurs ports, comme l'est La Valette, et, sans doute, entre les mains des Anglais, Nouka-Hiva serait devenue une Malte de l'océan Pacifique. En cette région s'est concentrée la peuplade des Happas, entre les gorges d'une campagne fertile, avec une petite rivière alimentée par une cascade retentissante. Là fut le principal théâtre de la lutte de l'Américain Porter contre les indigènes.

L'observation d'Yvernès demandait une réponse, et le gouverneur la fait en disant:

«Peut-être avez-vous raison, monsieur Yvernès. Les Marquisans avaient plus grand air avec le pagne, le maro et le paréo aux couleurs éclatantes, le ahu bun, sorte d'écharpe volante, et le tiputa, sorte de poncho mexicain. Il est certain que le costume moderne ne leur sied guère! Que voulez-vous? Décence est conséquence de civilisation! En même temps que nos missionnaires s'appliquent à instruire les indigènes, ils les encouragent à se vêtir d'une façon moins rudimentaire.

-- N'ont-ils pas raison, commodore?

-- Au point de vue des convenances, oui! Au point de vue hygiénique, non! Depuis qu'ils sont habillés plus décemment, les Nouka-Hiviens et autres insulaires ont, n'en doutez pas, perdu de leur vigueur native, et aussi de leur gaîté naturelle. Ils s'ennuient, et leur santé en a souffert. Ils ignoraient autrefois les bronchites, les pneumonies, la phtisie...

-- Et depuis qu'ils ne vont plus tout nus, ils s'enrhument... s'écrie Pinchinat.

-- Comme vous dites! Il y a là une sérieuse cause de dépérissement pour la race.

-- D'où je conclus, reprend son Altesse, qu'Adam et Ève n'ont éternué que le jour où ils ont porté robes et pantalons, après avoir été chassés du Paradis terrestre, -- ce qui nous a valu, à nous, leurs enfants dégénérés et responsables, des fluxions de poitrine!

-- Monsieur le gouverneur, interroge Yvernès, il nous a semblé que les femmes étaient moins belles que les hommes dans cet archipel...

-- Ainsi que dans les autres, répond Cyrus Bikerstaff, et ici, cependant, vous voyez le type le plus accompli des Océaniennes. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi de nature commune aux races qui se rapprochent de l'état sauvage? N'en est-il pas ainsi du règne animal, où la faune, au point de vue de la beauté physique, nous montre presque invariablement les mâles supérieurs aux femelles?

-- Eh! s'écrie Pinchinat, il faut venir aux antipodes pour faire de pareilles observations, et voilà ce que nos jolies Parisiennes ne voudront jamais admettre!»

Il n'existe que deux classes dans la population de Nouka-Hiva, et elles sont soumises à la loi du tabou. Cette loi fut inventée par les forts contre les faibles, par les riches contre les pauvres, afin de sauvegarder leurs privilèges et leurs biens. Le tabou a le blanc pour couleur, et aux objets taboués, lieu sacré, monument funéraire, maisons de chefs, les petites gens n'ont pas le droit de toucher. De là, une classe tabouée, à laquelle appartiennent les prêtres, les sorciers ou touas, les akarkis ou chefs civils, et une classe non tabouée, où sont relégués la plupart des femmes ainsi que le bas peuple. En outre, non seulement il n'est pas permis de porter la main sur un objet protégé par le tabou, mais il est même interdit d'y porter ses regards.

«Et cette règle, ajoute Cyrus Bikerstaff, est si sévère aux Marquises, comme aux Pomotou, comme aux îles de la Société, que je ne vous conseillerais pas, messieurs, de jamais l'enfreindre.

-- Tu entends, mon brave Zorn! dit Frascolin. Veille à tes mains, veille à tes yeux!» Le violoncelliste se contente de hausser les épaules, en homme que ces choses n'intéressent aucunement. Le 5 septembre, Standard-Island a quitté le mouillage de Taïo-Haé. Elle laisse dans l'est l'île de Houa-Houna (Kahuga), la plus orientale du premier groupe, dont on n'aperçoit que les lointaines hauteurs verdoyantes, et à laquelle les plages font défaut, son périmètre n'étant formé que de falaises coupées à pic. Il va sans dire qu'en passant le long de ces îles, Standard-Island a soin de modérer son allure, car une telle masse, lancée à toute vitesse, produirait une sorte de raz de marée qui jetterait les embarcations à la côte et inonderait le littoral. On se tient à quelques encablures seulement de Uapou, d'un aspect remarquable, car elle est hérissée d'aiguilles basaltiques. Deux anses, nommées, l'une, baie Possession, et l'autre, baie de Bon-Accueil, indiquent qu'elles ont eu un Français pour parrain. C'est là, en effet, que le capitaine Marchand arbora le drapeau de la France. Au delà, Ethel Simcoë, s'engageant à travers les parages du second groupe, se dirige vers Hiva-Oa, l'île Dominica suivant l'appellation espagnole. La plus vaste de l'archipel, d'origine volcanique, elle mesure une périphérie de cinquante-six milles. On peut observer très distinctement ses falaises, taillées dans une roche noirâtre, et les cascades qui se précipitent des collines centrales, revêtues d'une végétation puissante. Un détroit de trois milles sépare cette île de Taou-Ata. Comme Standard-Island n'aurait pu trouver assez de large pour y passer, elle doit contourner Taou- Ata par l'ouest, où la baie Madre de Dios, -- baie Résolution, de Cook, -- reçut les premiers navires européens. Cette île gagnerait à être moins rapprochée de sa rivale Hiva-Oa. Peut-être alors, la guerre étant plus difficile de l'une à l'autre, les peuplades ne pourraient prendre contact et se décimer avec l'entrain qu'elles y apportent encore. Après avoir relevé à l'est le gisement de Motane, stérile, sans abri, sans habitants, le commodore Simcoë prend direction vers Fatou-Hiva, ancienne île de Cook. Ce n'est, à vrai dire, qu'un énorme rocher, où pullulent les oiseaux de la zone tropicale, une sorte de pain de sucre mesurant trois milles de circonférence!

Tel est le dernier îlot du sud-est que les Milliardais perdent de vue dans l'après-midi du 9 septembre. Afin de se conformer à son itinéraire, Standard-Island met le cap au sud-ouest, pour rallier l'archipel des Pomotou dont elle doit traverser la partie médiane.

Le temps est toujours favorable, ce mois de septembre correspondant au mois de mars de l'hémisphère boréal.

Dans la matinée du 11 septembre, la chaloupe de Bâbord-Harbour a recueilli une des bouées flottantes, à laquelle se rattache un des câbles de la baie Madeleine. Le bout de ce fil de cuivre, dont une couche de gutta assure le complet isolement, est raccordé aux appareils de l'observatoire, et la communication téléphonique s'établit avec la côte américaine.

L'administration de _Standard-Island Company_ est consultée sur la question des naufragés du ketch malais. Autorisait-elle le gouverneur à leur accorder passage jusqu'aux parages des Fidji, où leur rapatriement pourrait s'opérer dans des conditions plus rapides et moins coûteuses?

La réponse est favorable. Standard-Island a même la permission de se porter vers l'ouest jusqu'aux Nouvelles-Hébrides, afin d'y débarquer les naufragés, si les notables de Milliard-City n'y voient pas d'inconvénient.

Cyrus Bikerstaff informe de cette décision le capitaine Sarol, et celui-ci prie le gouverneur de transmettre ses remerciements aux administrateurs de la baie Madeleine.

XII -- Trois semaines aux Pomotou

En vérité, le quatuor ferait preuve d'une révoltante ingratitude envers Calistus Munbar s'il ne lui était pas reconnaissant de l'avoir, même un peu traîtreusement, attiré sur Standard-Island. Qu'importe le moyen dont le surintendant s'est servi pour faire des artistes parisiens les hôtes fêtés, adulés et grassement rémunérés de Milliard-City! Sébastien Zorn ne cesse de bouder, car on ne changera jamais un hérisson aux piquants acérés en une chatte à la moelleuse fourrure. Mais Yvernès, Pinchinat, Frascolin lui-même, n'auraient pu rêver plus délicieuse existence. Une excursion, sans dangers ni fatigues, à travers ces admirables mers du Pacifique! Un climat qui se conserve toujours sain, presque toujours égal, grâce aux changements de parages! Et puis, n'ayant point à prendre parti dans la rivalité des deux camps, acceptés comme l'âme chantante de l'île à hélice, reçus chez la famille Tankerdon et les plus distinguées de la section bâbordaise, comme chez la famille Coverley et les plus notables de la section tribordaise, traités avec honneur par le gouverneur et ses adjoints à l'hôtel de ville, par le commodore Simcoë et ses officiers à l'observatoire, par le colonel Stewart et sa milice, prêtant leur concours aux fêtes du Temple comme aux cérémonies de Saint-Mary Church, trouvant des gens sympathiques dans les deux ports, dans les usines, parmi les fonctionnaires et les employés, nous le demandons à toute personne raisonnable, nos compatriotes peuvent-ils regretter le temps où ils couraient les cités de la république fédérale, et quel est l'homme qui serait assez ennemi de lui-même pour ne pas leur porter envie?

«Vous me baiserez les mains!» avait dit le surintendant dès leur première entrevue.

Et, s'ils ne l'avaient pas fait, s'ils ne le firent pas, c'est qu'il ne faut jamais baiser une main masculine.

Un jour, Athanase Dorémus, le plus fortuné des mortels s'il en fut, leur dit:

«Voilà près de deux ans que je suis à Standard-Island, et je regretterais qu'il n'y en eût pas soixante, si l'on m'assurait que dans soixante ans j'y serai encore...

-- Vous n'êtes pas dégoûté, répond Pinchinat, avec vos prétentions à devenir centenaire!

-- Eh! monsieur Pinchinat, soyez sûr que j'atteindrai la centaine! Pourquoi voulez-vous que l'on meure à Standard-Island?...

-- Parce que l'on meurt partout...

-- Pas ici, monsieur, pas plus qu'on ne meurt dans le paradis céleste!» Que répondre à cela? Cependant il y avait bien, de temps à autre, quelques gens malavisés qui passaient de vie à trépas, même sur cette île enchantée. Et alors les steamers emportaient leurs dépouilles jusqu'aux cimetières lointains de Madeleine-bay. Décidément, il est écrit qu'on ne saurait être complètement heureux en ce bas monde. Pourtant il existe toujours quelques points noirs à l'horizon. Il faut même le reconnaître, ces points noirs prennent peu à peu la forme de nuages fortement électrisés, qui pourront avant longtemps provoquer orages, rafales et bourrasques. Inquiétante, cette regrettable rivalité des Tankerdon et des Coverley, -- rivalité qui approche de l'état aigu. Leurs partisans font cause commune avec eux. Est-ce que les deux sections seront un jour aux prises? Est-ce que Milliard-City est menacée de troubles, d'émeutes, de révolutions? Est-ce que l'administration aura le bras assez énergique, et le gouverneur Cyrus Bikerstaff la main assez ferme, pour maintenir la paix entre ces Capulets et ces Montaigus d'une île à hélice?... On ne sait trop. Tout est possible de la part de rivaux dont l'amour-propre paraît être sans limites.

Or, depuis la scène qui s'est produite au passage de la Ligne, les deux Milliardaires sont ennemis déclarés. Leurs amis les soutiennent de part et d'autre. Tout rapport a cessé entre les deux sections. Du plus loin qu'on s'aperçoit, on s'évite, et si l'on se rencontre, quel échange de gestes menaçants, de regards farouches! Le bruit s'est même répandu que l'ancien commerçant de Chicago et quelques Bâbordais allaient fonder une maison de commerce, qu'ils demandaient à la Compagnie l'autorisation de créer une vaste usine, qu'ils y importeraient cent mille porcs, et qu'ils les abattraient, les saleraient et iraient les vendre dans les divers archipels du Pacifique...