Chapter 11
Un immense banc d'acalèphes, couvrant plusieurs milles carrés, venait d'être signalé dans l'après-midi. Il n'a point encore été donné à la population de rencontrer de telles masses de ces méduses auxquelles certains naturalistes ont octroyé le nom d'océanies. Ces animaux, d'une vie très rudimentaire, confinent dans leur forme hémisphérique aux produits du règne végétal. Les poissons, si gloutons qu'ils soient, les considèrent plutôt comme des fleurs, car aucun, paraît-il, n'en veut faire sa nourriture. Celles de ces océanies qui sont particulières à la zone torride du Pacifique ne se montrent que sous la forme d'ombrelles multicolores, transparentes et bordées de tentacules. Elles ne mesurent pas plus de deux à trois centimètres. Que l'on songe à ce qu'il en faut de milliards pour former des bancs d'une telle étendue!
Et, lorsque de pareils nombres sont énoncés en présence de Pinchinat:
«Ils ne peuvent, répond Son Altesse, surprendre ces invraisemblables notables de Standard-Island pour qui le milliard est de monnaie courante!»
À la nuit close, une partie de la population s'est portée vers «le gaillard d'avant», c'est-à-dire cette terrasse qui domine la batterie de l'Éperon. Les trams ont été envahis. Les cars électriques se sont chargés de curieux. D'élégantes voitures ont véhiculé les nababs de la ville. Les Coverley et les Tankerdon s'y coudoient à distance... M. Jem ne salue pas M. Nat, qui ne salue pas M. Jem. Les familles sont au complet d'ailleurs. Yvernès et Pinchinat ont le plaisir de causer avec Mrs Coverley et sa fille, qui leur font toujours le meilleur accueil. Peut-être Walter Tankerdon éprouve-t-il quelque dépit de ne pouvoir se mêler à leur entretien, et peut-être aussi miss Dy eût-elle accepté de bonne grâce la conversation du jeune homme. Dieu! quel scandale, et quelles allusions plus ou moins indiscrètes du _Starboard- Chronicle_ ou du _New-Herald_ dans leur article des mondanités!
Lorsque l'obscurité est complète, autant qu'elle peut l'être par ces nuits tropicales, semées d'étoiles, il semble que le Pacifique s'éclaire jusque dans ses dernières profondeurs. L'immense nappe est imprégnée de lueurs phosphorescentes, illuminée de reflets rosés ou bleus, non point dessinés comme un trait lumineux à la crête des lames, mais semblables aux effluences qu'émettraient d'innombrables légions de vers luisants. Cette phosphorescence devient si intense qu'il est possible de lire comme au rayonnement d'une lointaine aurore boréale. On dirait que le Pacifique, après avoir dissous les feux que le soleil lui a versés pendant le jour, les restitue la nuit en lumineux effluves.
Bientôt la proue de Standard-Island coupe la masse des acalèphes, qui se divise en deux branches le long du littoral métallique. En quelques heures, l'île à hélice est entourée d'une ceinture de ces noctiluques, dont la source photogénique ne s'est pas altérée. On eût dit une auréole, une de ces gloires au milieu desquelles se détachent les saints et les saintes, un de ces nimbes aux tons lunaires qui rayonnent autour de la tête des Christs. Le phénomène dure jusqu'à la naissance de l'aube, dont les premières colorations finissent par l'éteindre.
Six jours après, le Joyau du Pacifique touche au grand cercle imaginaire de notre sphéroïde qui, dessiné matériellement, eût coupé l'horizon en deux parties égales. De cet endroit, on peut en même temps voir les pôles de la sphère céleste, l'un au nord, allumé par les scintillations de l'étoile Polaire, l'autre, au sud, décoré, comme une poitrine de soldat, de la Croix du Sud. Il est bon d'ajouter que, des divers points de cette ligne équatoriale, les astres paraissent décrire chaque jour des cercles perpendiculaires au plan de l'horizon. Si vous voulez jouir de nuits et de jours parfaitement égaux, c'est sur ces parages, dans les régions des îles ou des continents traversés par l'Équateur qu'il convient d'aller fixer vos pénates.
Depuis son départ de l'archipel havaïen, Standard-Island a relevé une distance d'environ six cents kilomètres. C'est la seconde fois, depuis sa création, qu'elle passe d'un hémisphère à l'autre, franchissant la ligne équinoxiale, d'abord en descendant vers le sud, puis en remontant vers le nord. À l'occasion de ce passage, c'est fête pour population milliardaise. Il y aura des jeux publics dans le parc, des cérémonies religieuses au temple et à la cathédrale, des courses de voitures électriques autour de l'île. Sur la plate-forme de l'observatoire on doit tirer un magnifique feu d'artifice, dont les fusées, les serpenteaux, les bombes à couleurs changeantes, rivaliseront avec les splendeurs étoilées du firmament.
C'est là, vous le devinez, comme une imitation des scènes fantaisistes habituelles aux navires, lorsqu'ils atteignent l'Équateur, un pendant au baptême de la Ligne. Et, de fait, ce jour-là est toujours choisi pour baptiser les enfants nés depuis le départ de Madeleine-bay. Même cérémonie baptismale à l'égard des étrangers, qui n'ont pas encore pénétré dans l'hémisphère austral.
«Cela va être notre tour, dit Frascolin à ses camarades, et nous allons recevoir le baptême!
-- Par exemple! réplique Sébastien Zorn, en protestant par des gestes d'indignation.
-- Oui, mon vieux racleur de basse! répond Pinchinat. On va nous verser des seaux d'eau non bénite sur la tête, nous asseoir sur des planchettes qui basculeront, nous précipiter dans des cuves à surprises, et le bonhomme Tropique ne tardera pas à se présenter, suivi de son cortège de bouffons, pour nous barbouiller la figure avec le pot au noir!
-- S'ils croient, répond Sébastien Zorn, que je me soumettrai aux farces de cette mascarade!...
-- Il le faudra bien, dit Yvernès. Chaque pays a ses usages, et des hôtes doivent obéir...
-- Pas quand ils sont retenus malgré eux!» s'écrie l'intraitable chef du Quatuor Concertant.
Qu'il se rassure au sujet de ce carnaval dont s'amusent quelques navires en passant la Ligne! Qu'il ne craigne pas l'arrivée du bonhomme Tropique! Ses camarades et lui, on ne les aspergera pas d'eau de mer, mais de champagne des meilleures marques. On ne les mystifiera pas non plus en leur montrant l'Équateur, préalablement trace sur l'objectif d'une lunette. Cela peut convenir à des matelots en bordée, non aux gens graves de Standard-Island.
La fête a lieu dans l'après-midi du 5 août. Sauf les douaniers, qui ne doivent jamais abandonner leur poste, les employés ont reçu congé. Tout travail est suspendu dans la ville et dans les ports. Les hélices ne fonctionnent plus. Quant aux accumulateurs, ils possèdent un voltage qui doit suffire au service de l'éclairage et des communications électriques. D'ailleurs, Standard-Island n'est pas stationnaire. Un courant la conduit vers la ligne de partage des deux hémisphères du globe. Les chants, les prières s'élèvent dans les églises, au Temple comme à Saint-Mary Church, et les orgues y donnent à pleins jeux. Joie générale dans le parc où les exercices de sport s'exécutent avec un entrain remarquable. Les diverses classes s'y associent. Les plus riches gentlemen, Walter Tankerdon en tête, font merveille dans les parties de golf et de tennis. Lorsque le soleil sera tombé perpendiculairement sous l'horizon, ne laissant après lui qu'un crépuscule de quarante-cinq minutes, les fusées du feu d'artifice prendront leur vol à travers l'espace, et une nuit sans lune se prêtera au déploiement de ces magnificences.
Dans la grande salle du casino, le quatuor est baptisé, comme il a été dit, et de la main même de Cyrus Bikerstaff. Le gouverneur lui offre la coupe écumante, et le champagne coule à torrents. Les artistes ont leur large part du Cliquot et du Roederer. Sébastien Zorn aurait mauvaise grâce à se plaindre d'un baptême qui ne lui rappelle en rien l'eau salée dont ses lèvres furent imbibées aux premiers jours de sa naissance.
Aussi, les Parisiens répondent-ils à ces témoignages de sympathie par l'exécution des plus belles oeuvres de leur répertoire: le septième quatuor en _fa_ majeur, op. 59 de Beethoven, le quatrième quatuor en _mi_ bémol, op. 10 de Mozart, le quatrième quatuor en _ré_ mineur, op. 17 d'Haydn, le septième quatuor, _andante, scherzo, capriccioso_ et fugue, op. 81 de Mendelsohn. Oui! toutes ces merveilles de la musique concertante, et l'audition est gratuite. On s'écrase aux portes, on s'étouffe dans la salle. Il faut bisser, il faut trisser les morceaux, et le gouverneur remet aux exécutants une médaille d'or cerclée de diamants respectables par le nombre de leurs carats, ayant sur une face les armes de Milliard-City, et sur l'autre ces mots en français:
_Offerte au Quatuor Concertant par la Compagnie, la Municipalité et la population de Standard-Island._
Et, si tous ces honneurs ne pénètrent pas jusqu'au fond de l'âme de l'irréconciliable violoncelliste, c'est que décidément il a un déplorable caractère, ainsi que le lui répètent ses camarades.
«Attendons la fin!» se contente-t-il de répondre, en contorsionnant sa barbe d'une main fébrile.
C'est à dix heures trente-cinq du soir, -- le calcul a été fait par les astronomes de Standard-Island, -- que l'île à hélice doit couper la ligne équinoxiale. À ce moment précis, un coup de canon sera tiré par l'une des pièces de la batterie de l'Éperon. Un fil relie cette batterie à l'appareil électrique disposé au centre du square de l'observatoire. Extraordinaire satisfaction d'amour- propre pour celui des notables auquel est dévolu l'honneur d'envoyer le courant qui provoque la formidable détonation.
Or, ce jour-là, deux importants personnages y prétendent. Ce sont, on le devine, Jem Tankerdon et Nat Coverley. De là, extrême embarras de Cyrus Bikerstaff. Des pourparlers difficiles ont été préalablement établis entre l'hôtel de ville et les deux sections de la cité. On n'est pas parvenu à s'entendre. Sur l'invitation du gouverneur, Calistus Munbar s'est même entremis. En dépit de son adresse si connue, des ressources de son esprit diplomatique, le surintendant a complètement échoué. Jem Tankerdon ne veut point céder le pas à Nat Coverley, qui refuse de s'effacer devant Jem Tankerdon. On s'attend à un éclat.
Il n'a pas tardé à se produire dans toute sa violence, lorsque les deux chefs se sont rencontrés dans le square, l'un en face de l'autre. L'appareil est à cinq pas d'eux... Il n'y a qu'à le toucher du bout du doigt...
Au courant de la difficulté, la foule, très soulevée par ces questions de préséance, a envahi le jardin.
Après le concert, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin, Pinchinat se sont rendus au square, curieux d'observer les phases de cette rivalité. Étant données les dispositions des Bâbordais et des Tribordais, elle ne laisse pas de présenter une gravité exceptionnelle pour l'avenir.
Les deux notables s'avancent, sans même se saluer d'une légère inclinaison de tête.
«Je pense, monsieur, dit Jem Tankerdon, que vous ne me disputerez pas l'honneur...
-- C'est précisément ce que j'attends de vous, monsieur, répond Nat Coverley.
-- Je ne souffrirai pas qu'il soit manqué publiquement dans ma personne...
-- Ni moi dans la mienne...
-- Nous verrons bien!» s'écrie Jem Tankerdon en faisant un pas vers l'appareil. Nat Coverley vient d'en faire un, lui aussi. Les partisans des deux notables commencent à s'en mêler. Des provocations malsonnantes éclatent de part et d'autre dans leurs rangs. Sans doute, Walter Tankerdon est prêt à soutenir les droits de son père, et, cependant, lorsqu'il aperçoit miss Coverley qui se tient un peu à l'écart, il est visiblement embarrassé. Quant au gouverneur, bien que le surintendant soit à ses côtés, prêt à jouer le rôle de tampon, il est désolé de ne pouvoir réunir en un seul bouquet la rose blanche d'York et la rose rouge de Lancastre. Et qui sait si cette déplorable compétition n'aura pas des conséquences aussi regrettables qu'elles le furent, au XVe siècle, pour l'aristocratie anglaise?
Cependant la minute approche où la pointe de Standard-Island coupera la ligne équinoxiale. Établi à la précision d'un quart de seconde de temps, le calcul ne comporterait qu'une erreur de huit mètres. Le signal ne peut tarder à être envoyé par l'observatoire.
«J'ai une idée! murmure Pinchinat.
-- Laquelle?... répond Yvernès.
-- Je vais flanquer un coup de poing au bouton de l'appareil, et cela va les mettre d'accord...
-- Ne fais pas cela!» dit Frascolin, en arrêtant Son Altesse d'un bras vigoureux. Bref, on ne sait comment l'incident aurait pris fin, si une détonation ne se fût produite... Cette détonation ne vient pas de la batterie de l'Éperon. C'est un coup de canon du large, qui a été distinctement entendu.
La foule reste en suspens.
Que peut indiquer cette décharge d'une bouche à feu qui n'appartient pas à l'artillerie de Standard-Island? Un télégramme, envoyé de Tribord-Harbour, en donne presque aussitôt l'explication. À deux ou trois milles, un navire en détresse vient de signaler sa présence et demande du secours. Heureuse et inattendue diversion! On ne songe plus à se disputer devant le bouton électrique, ni à saluer le passage de l'Équateur. Il n'est plus temps d'ailleurs. La ligne a été franchie, et le coup réglementaire est resté dans l'âme de la pièce. Cela vaut mieux, en somme, pour l'honneur des familles Tankerdon et Coverley. Le public évacue le square, et, comme les trams ne fonctionnent plus, il s'est pédestrement et rapidement dirigé vers les jetées de Tribord-Harbour. Au reste, après le signal envoyé du large, l'officier de port a pris les mesures relatives au sauvetage. Une des électric-launchs, amarrée dans la darse, s'est élancée hors des piers. Et, au moment où la foule arrive, l'embarcation ramène les naufragés recueillis sur leur navire, qui s'est aussitôt englouti dans les abîmes du Pacifique. Ce navire, c'est le ketch malais, qui a suivi Standard-Island depuis son départ de l'archipel des Sandwich.
XI -- Îles Marquises
Dans la matinée du 29 août, le Joyau du Pacifique donne à travers l'archipel des Marquises, entre 7° 55' et 10° 30' de latitude sud et 141° et 143°6' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Il a franchi une distance de trois mille cinq cents kilomètres à partir du groupe des Sandwich.
Si ce groupe se nomme Mendana, c'est que l'Espagnol de ce nom découvrit en 1595 sa partie méridionale. S'il se nomme îles de la Révolution, c'est qu'il a été visité par le capitaine Marchand en 1791 dans sa partie du nord-ouest. S'il se nomme archipel de Nouka-Hiva, c'est qu'il doit cette appellation à la plus importante des îles qui le composent. Et pourtant, ne fût-ce que par justice, il aurait dû prendre aussi le nom de Cook, puisque le célèbre navigateur en a opéré la reconnaissance en 1774.
C'est ce que le commodore Simcoë fait observer à Frascolin, lequel trouve l'observation des plus logiques, ajoutant:
«On pourrait également l'appeler l'archipel Français, car nous sommes un peu en France aux Marquises.»
En effet, un Français a le droit de regarder ce groupe de onze îles ou îlots comme une escadre de son pays, mouillée dans les eaux du Pacifique. Les plus grandes sont les vaisseaux de première classe _Nouka-Hiva_ et _Hiva-Oa_; les moyennes sont les croiseurs de divers rangs, _Hiaou, Uapou, Uauka_; les plus petites sont les avisos _Motane, Fatou-Hiva, Taou-Ata_, tandis que les îlots ou les attolons seraient de simples mouches d'escadre. Il est vrai, ces îles ne peuvent se déplacer comme le fait Standard-Island.
Ce fut le 1er mai 1842 que le commandant de la station navale du Pacifique, le contre-amiral Dupetit-Thouars, prit, au nom de la France, possession de cet archipel. Mille à deux mille lieues le séparent soit de la côte américaine, soit de la Nouvelle-Zélande, soit de l'Australie, soit de la Chine, des Moluques ou des Philippines. En ces conditions, l'acte du contre-amiral était-il à louer ou à blâmer? On le blâma dans l'opposition, on le loua dans le monde gouvernemental. Il n'en reste pas moins que la France dispose là d'un domaine insulaire, où nos bâtiments de grande pêche trouvent à s'abriter, à se ravitailler, et auquel le passage de Panama, s'il est jamais ouvert, attribuera une importance commerciale des plus réelles. Ce domaine devait être complété par la prise de possession ou déclaration de protectorat des îles Pomotou, des îles de la Société, qui en forment le prolongement naturel. Puisque l'influence britannique s'étend sur les parages du nord-ouest de cet immense océan, il est bon que l'influence française vienne la contre-balancer dans les parages du sud-est.
«Mais, demande Frascolin à son complaisant cicérone, est-ce que nous avons là des forces militaires de quelque valeur?
-- Jusqu'en 1859, répond le commodore Simcoë, il y avait à Nouka- Hiva un détachement de soldats de marine. Depuis que ce détachement a été retiré, la garde du pavillon est confiée aux missionnaires, et ils ne le laisseraient pas amener sans le défendre.
-- Et actuellement?...
-- Vous ne trouverez plus à Taio-Haé qu'un résident, quelques gendarmes et soldats indigènes, sous les ordres d'un officier qui remplit aussi les fonctions de juge de paix...
-- Pour les procès des naturels?...
-- Des naturels et des colons.
-- Il y a donc des colons à Nouka-Hiva?...
-- Oui»... deux douzaines.
-- Pas même de quoi former une symphonie, ni même une harmonie, et à peine une fanfare!»
Il est vrai, si l'archipel des Marquises, qui s'étend sur cent quatre-vingt-quinze milles de longueur et sur quarante-huit milles de largeur, couvre une aire de treize mille kilomètres superficiels, sa population ne comprend pas vingt-quatre mille indigènes. Cela fait donc un colon pour mille habitants.
Cette population marquisane est-elle destinée à s'accroître, alors qu'une nouvelle voie de communication aura été percée entre les deux Amériques? L'avenir le dira. Mais, en ce qui concerne la population de Standard-Island, le nombre de ses habitants s'est augmenté depuis quelques jours par le sauvetage des Malais du ketch, opéré dans la soirée du 5 août.
Ils sont dix, plus leur capitaine, -- un homme à figure énergique, comme il a été dit. Âgé d'une quarantaine d'années, ce capitaine se nomme Sarol. Ses matelots sont de solides gaillards, de cette race originaire des îles extrêmes de la Malaisie occidentale. Trois mois avant, ce Sarol les avait conduits à Honolulu avec une cargaison de coprah. Lorsque Standard-Island y vint faire une relâche de dix jours, l'apparition de cette île artificielle ne laissa pas d'exciter leur surprise, ainsi qu'il arrivait dans tous les archipels. S'ils ne la visitèrent point, car cette autorisation ne s'obtenait que très difficilement, on n'a pas oublié que leur ketch prit souvent la mer, afin de l'observer de plus près, la contournant à une demi-encablure de son périmètre. La présence obstinée de ce navire n'avait pu exciter aucun soupçon, et son départ d'Honolulu, quelques heures après le commodore Simcoë, n'en excita pas davantage. D'ailleurs eût-il fallu s'inquiéter de ce bâtiment d'une centaine de tonneaux, monté par une dizaine d'hommes? Non, sans doute, et peut-être fut-ce un tort...
Lorsque le coup de canon attira l'attention de l'officier de Tribord-Harbour, le ketch ne se trouvait qu'à deux où trois milles. La chaloupe de sauvetage, s'étant portée à son secours, arriva à temps pour recueillir le capitaine et son équipage.
Ces Malais parlent couramment la langue anglaise, -- ce qui ne saurait étonner de la part d'indigènes de l'Ouest-Pacifique, où, ainsi que nous l'avons mentionné, la prépondérance britannique est acquise sans conteste. On apprend donc à quel accident de mer ils ont dû de s'être trouvés en détresse. Et même, si la chaloupe avait tardé de quelques minutes, ces onze Malais eussent disparu dans les profondeurs de l'Océan.
Au dire de ces hommes, vingt-quatre heures avant, pendant la nuit du 4 au 5 août, le ketch avait été abordé par un steamer en grande marche. Bien qu'il eût ses feux de position, le capitaine Sarol n'avait pas été aperçu. La collision dut être si légère pour le steamer que celui-ci n'en ressentit rien, paraît-il, puisqu'il continua sa route, à moins toutefois, -- fait qui malheureusement n'est pas rare, -- qu'il eût préféré, en filant à toute vapeur, «se débarrasser de réclamations coûteuses et désagréables».
Mais ce choc, insignifiant pour un bâtiment de fort tonnage, dont la coque de fer est lancée avec une vitesse considérable, fut terrible pour le navire malais. Coupé à l'avant du mât de misaine, on ne s'expliquait guère qu'il n'eût pas coulé immédiatement. Il se maintint cependant à fleur d'eau, et les hommes restèrent accrochés aux pavois. Si la mer eût été mauvaise, pas un n'aurait pu résister aux lames balayant cette épave. Par bonne chance, le courant la dirigea vers l'est, et la rapprocha de Standard-Island.
Toutefois, lorsque le commodore interroge le capitaine Sarol, il manifeste son étonnement que le ketch, à demi-submergé, ait dérivé jusqu'en vue de Tribord-Harbour.
«Je ne le comprends pas non plus, répond le Malais. Il faut que votre île ait fait peu de route depuis vingt-quatre heures?...
-- C'est la seule explication possible, réplique le commodore Simcoë. Il n'importe, après tout. On vous a sauvés, c'est l'essentiel.» Il était temps, d'ailleurs. Avant que la chaloupe se fût éloignée d'un quart de mille, le ketch avait coulé à pic.
Tel est le récit que le capitaine Sarol a fait d'abord à l'officier qui exécutait le sauvetage, puis au commodore Simcoë, puis au gouverneur Cyrus Bikerstaff, après qu'on eut donné tous les secours dont son équipage et lui paraissaient avoir le plus pressant besoin.
Se pose alors la question du rapatriement des naufragés. Ils faisaient voile vers les Nouvelles-Hébrides, lorsque la collision s'est produite. Standard-Island, qui descend au sud-est, ne peut modifier son itinéraire et obliquer vers l'ouest. Cyrus Bikerstaff offre donc aux naufragés de les débarquer à Nouka-Hiva, où ils attendront le passage d'un bâtiment de commerce en charge pour les Nouvelles-Hébrides.
Le capitaine et ses hommes se regardent. Ils semblent fort désolés. Cette proposition afflige ces pauvres gens, sans ressources, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient avec le ketch et sa cargaison. Attendre aux Marquises, c'est s'exposer à y demeurer un temps interminable, et comment y vivront-ils?
«Monsieur le gouverneur, dit le capitaine d'un ton suppliant, vous nous avez sauvés, et nous ne savons comment vous prouver notre reconnaissance... Et pourtant nous vous demandons encore d'assurer notre retour dans des conditions meilleures...
-- Et de quelle manière?... répond Cyrus Bikerstaff.
-- À Honolulu, on disait que Standard-Island, après s'être dirigée vers les parages du sud, devait visiter les Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, puis gagner l'ouest du Pacifique...
-- Cela est vrai, dit le gouverneur, et très probablement elle s'avancera jusqu'aux îles Fidji avant de revenir à la baie Madeleine.
-- Les Fidji, reprend le capitaine, c'est un archipel anglais, où nous trouverions aisément à nous faire rapatrier pour les Nouvelles-Hébrides, qui en sont peu éloignées... et si vous vouliez nous garder jusque-là...
-- Je ne puis rien vous promettre à cet égard, répondit le gouverneur. Il nous est interdit d'accorder passage à des étrangers. Attendons notre arrivée à Nouka-Hiva. Je consulterai l'administration de Madeleine-bay par le câble, et, si elle consent, nous vous conduirons aux Fidji, d'où votre rapatriement sera en effet plus facile.»
Telle est la raison pour laquelle les Malais sont installés à bord de Standard-Island, lorsqu'elle se montre en vue des Marquises à la date du 29 août.
Cet archipel est situé sur le parcours des alizés. Même gisement pour les archipels des Pomotou et de la Société, auxquels ces vents assurent une température modérée sous un climat salubre.