L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget
Part 4
Voilà bien toute la doctrine biologique de la dissociation des deux ordres de psychisme[129] et du dédoublement de la personnalité et l'application de cette doctrine à la _pluralité des amours simultanés_.
[129] Dans l'_Ecran_ (p. 24), Paul Bourget discute même la théorie du fonctionnement séparé des deux hémisphères cérébraux pour expliquer ce dualisme.
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D'autre part, Paul Bourget reconnaît le caractère extraphysiologique, souvent morbide, de ces dissociations et de ces dédoublements.
Ce n'est pas l'amour en lui-même qu'il considère comme une maladie, quoiqu'il en décrive la thérapeutique et malgré l'axiome de Claude Larcher: «l'amour est une maladie et le malade le plus sage, pour cette maladie là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a et qui souffre sans penser, comme une bête»[130]; axiome qu'on peut comparer à la définition de Boissier de Sauvages: l'amour est une «maladie qui s'insinue entre les jeunes filles et les jeunes gens...», maladie dont il étudie les symptômes, le diagnostic, le pronostic et le traitement[131].
[130] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 526.
[131] Voir: _Le Médecin de l'amour au temps de Marivaux. Etude sur Boissier de Sauvages_, 1896.--La thèse de Sauvages (1724) portait ce titre: _Dissertatio medica atque ludicra de Amore... utrum sit Amor medicabilis herbis?_
Non, Paul Bourget ne regarde pas l'amour comme une maladie. Ce qu'il considère comme une maladie, c'est la dissociation sentimentale, aboutissant au dualisme ou à la multiplicité des amours simultanés.
Ici c'est une «anomalie d'âme si criminellement pathologique»[132]. Ailleurs ce sont des «difformités» dans la «façon de sentir» qui entraînent cette «singulière» et «détestable» «complication d'âme»[133]. Dans la Dédicace de la _Duchesse bleue_ à Madame Mathilde Sérao il dit nettement: «poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une déformation morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir son caractère d'exception»[134].
[132] _Le Fantôme_, p. 8.
[133] _L'Inutile science_, p. 193-194.
[134] _La Duchesse bleue_, p. 331.
Donc, vous le voyez, sur tous ces points encore, l'oeuvre de Paul Bourget est conforme à la doctrine biologique: il admet la dissociation des psychismes, le caractère anormal des dissociés, et il s'appuie sur ces idées pour expliquer les «complications sentimentales» de ses héros.
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12. On peut donc conclure, ce me semble, que l'idée médicale ou biologique, loin de rester étrangère aux Romans de Paul Bourget, les pénètre et les imprègne intimement: une dissection, même rapide, permet de la bien mettre en lumière.
Mais il faut se garder de dépasser cette conclusion et de dire que ces Romans sont des oeuvres biologiques ou médicales.
Paul Bourget est certainement un des auteurs qui ont le mieux compris et limité les rapports de la science et de la littérature[135].
[135] Voir, sur les rapports de la Biologie avec la Littérature et les Arts, le chapitre V des _Limites de la Biologie_, p. 74.
Il avait déjà étudié cette question, pour la poésie, à propos de Leconte de Lisle[136]. Il parle des poèmes scientifiques de Sully Prudhomme, montre que le littérateur doit se documenter, le vrai étant la source du beau; mais pour écrire un poème, il faut «des yeux de poète ouverts sur des hypothèses de science»[137]. Les formules du savant «expliquent» les phénomènes, elles ne les «représentent» pas. Or, «cette représentation colorée et vivante des choses est précisément le caractère propre de l'esprit poétique»[138].
[136] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Leconte de Lisle_, 1884, p. 339 et 361.
[137] _Ibidem_, p. 341.
[138] «Un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et d'un philosophe». _Mensonges_, p. 53.
Cela s'applique admirablement au Roman.
Comme dit très bien Lanson[139], si un Roman peut être vrai à la façon d'un tableau de Léonard ou de Rembrandt, il ne saurait l'être à la façon d'une démonstration de Laplace ou d'une expérience de Pasteur. Et on peut appliquer au Roman cette phrase de Brunetière: «l'imitation de la nature ne saurait être le terme de l'art de peindre et, pour admirer, selon le mot de Pascal, les imitations des choses dont nous n'admirons pas les originaux, il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en elles quelque chose de caché, d'intime et d'ultérieur, que n'y discernait pas le regard du vulgaire»[140].
[139] LANSON. _La Littérature et la Science_, in _Hommes et Livres_. _Etudes morales et littéraires_, 1895.
[140] BRUNETIÈRE. _La Renaissance de l'idéalisme_, 1896, p. 63-66.
Le Roman est une oeuvre d'art et non une oeuvre de science. Il y a «des qualités indispensables, malgré tout, à cet art du Roman qui ne saurait se réduire à la dissertation pure»[141].
[141] _Nouveaux Pastels_; _Monsieur Legrimaudet_, p. 149.
Le Roman ne doit pas donner seulement la _sensation du Vrai_ comme un exposé scientifique; il doit donner l'_émotion du Beau_ et l'_émotion du Bien_.
C'est là ce que produisent les Romans de Paul Bourget: il nous présente des cas biologiques; soit. Mais il les peint, au lieu de les décrire; il fait vivre[142] ses personnages et nous avons toujours, à la lecture, l'impression du vrai et du faux, la nette distinction de ce qui est beau et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est moral et de ce qui ne l'est pas, dans le tableau que nous venons de lire.
[142] Paul Bourget se calomnie quand, parlant de la limitation du Roman d'analyse, il dit qu'il lui manque le coloris de la vie en mouvement. _La Duchesse bleue_. Préface à Madame Mathilde Sérao, p. 329.
Telle est bien l'idée que se fait Paul Bourget de son Roman qu'il appelle le _Roman d'analyse_ au lieu de lui donner «le nom équivoque de psychologique»[143].
[143] _La Terre promise_. Préface à Ferdinand Brunetière (octobre 1892), p. 6.
Il combat la doctrine de Taine, d'après laquelle le roman est «maintenant une grande enquête sur l'homme, sur toutes les variétés, toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences de la nature humaine»[144]; doctrine d'où découle toute «l'esthétique des écrivains et des naturalistes».
[144] Préface du tome I des _Romans_ in _OEuvres complètes_, p. V.
«Le pessimisme le plus découragé est le dernier mot de cette littérature d'enquête». Bourget veut échapper à ce «fanatisme de la science»[145] qu'il constate chez Taine. Il veut, comme Pascal, opposer «l'ordre de l'esprit et l'ordre du coeur à cet univers aveugle et impassible, qui peut nous broyer, mais qui ne peut que cela»[146].
[145] «Pour le physiologiste, le drame moral où avaient failli sombrer la raison et la foi d'Henriette n'était que cela: un accident de névrose en train de passer ainsi qu'il était venu, par un phénomène d'hypnotisme subjectif... La faiblesse de telles hypothèses est qu'elles n'expliquent rien de ce qui constitue le fond même de la vie de l'âme». (_La Terre promise_, p. 244).
[146] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181-182.
Certainement la «science moderne fournit aux curieux de l'anatomie mentale des documents et des méthodes d'une incomparable supériorité»[147]; mais une «oeuvre de littérature, M. Taine lui-même le remarque excellemment, _se rapproche_ de la science; elle _n'est pas_ de la science»[148].
[147] _La Terre promise_, p. 7.
[148] Préface du tome I des _Romans_, p. VIII.--Ceci enlève sa valeur à la critique de JULES SAGERET qui a relevé une erreur zoologique dans _Outre-mer_ (t. II, p. 210): Paul Bourget donne quatre crocs au serpent à sonnettes ou crotale, alors qu'il n'en a que deux.--Cela confirme que les livres de Paul Bourget ne sont pas des ouvrages d'histoire naturelle. Adrien Sixte avait répondu déjà à Marius Dumoulin lui démontrant une grave erreur dans son «Anatomie de la volonté» que «ce point de détail n'intéressait pas l'ensemble de la thèse». (_Le Disciple_, p. 48).
Le Roman d'analyse n'est pas un Roman de dissection scientifique. «Tout ce que l'on dissèque est mort», tandis qu'il étudie «des crises de la vie vivante».
«Les lois imposées au romancier par les diverses esthétiques se ramènent en définitive à une seule: donner une impression personnelle de la vie»[149].
[149] _Cruelle Enigme_. _Dédicace à M. Henry James_, p. 3.
Le Roman est une «psychologie vivante», ne décrivant jamais le fait brut objectif, mais le peignant toujours à travers l'âme du romancier; «même la description du paysage le plus résolument plastique n'est-elle pas une transcription d'un état de l'âme?»[150]. «Toute narration d'un fait extérieur n'est jamais que la copie de l'impression que nous produit ce fait et toujours une part d'interprétation individuelle s'insinue dans le tableau le plus systématiquement objectif»[151].
[150] _La Terre promise_, p. 8, 9 et 6.
[151] _Ibidem_, p. 9.
Donc, et ceci résume admirablement les rapports du Roman et de la Biologie, le romancier doit avoir uniquement le «souci de doubler la soie brillante de l'imagination avec l'étoffe solide de la science»[152].
[152] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181.
Nous revenons ainsi à l'idée annoncée au début de cette Conférence: la Biologie dans les Romans de Paul Bourget est la charpente de fer qui soutient l'édifice; mais ce qui fait la beauté de l'édifice, ce sont les tentures et les oeuvres d'art qui, à profusion, revêtent et masquent cette ossature, c'est surtout la vie dont on a animé ces appartements.
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Il ne nous reste plus donc, en finissant, qu'à présenter publiquement nos excuses à Paul Bourget pour cette dissection maladroite de son oeuvre si bien agencée et si impressionnante.
Oubliez, Mesdames, cette oeuvre de cuistre.
Remettez tous ses atours à ce squelette si misérablement dévêtu. Remettez en place les magnifiques tapisseries et les charmants bibelots...
Oubliez ma Conférence et relisez Bourget; non plus au radioscope et avec les rayons Roentgen, mais en suçant ses livres comme des fleurs, suivant le précepte de Byron[153]... Vous y trouverez plaisir extrême et grand profit.
[153] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_, p. 237.
TABLE
DES OEUVRES CITÉES DE PAUL BOURGET
Adversaire (L') 65 Age de l'Amour (L') 24, 62 Ancien Portrait 15 André Cornelis 21, 40 Autre anglaise 15 Autre joueur 21
Bressuire (Madame) 66, 70
Cas de Conscience (Un) 15, 17, 21 Cob rouan (Le) 46 Coeur de Femme (Un) 14, 19, 21, 32, 61 Complications sentimentales 57 Confession (Une) 19 Cosmopolis 29, 30, 37, 52, 53, 59 Crime d'amour (Un) 11, 21, 26 Cruelle Enigme 27, 46, 58, 60, 63, 78
Dernière Poésie 71 Deuxième Amour 21, 58, 61 Deux Ménages 14, 21 Disciple (Le) 30, 33, 37, 53, 57, 70, 77 Drames de Famille 24 Duchesse bleue (La) 12, 21, 59, 70, 72, 73, 75
Eau profonde (L') 18 Echéance (L') 17, 21, 40 Ecran (L') 59, 62, 71 Essais de Psychologie contemporaine 35 Voir: Préface, Leconte de Lisle, Stendhal, Taine Etape (L') 10, 18, 19, 21, 28, 29, 30, 31, 33, 36, 37, 47, 55, 70
Fantôme (Le) 25, 29, 41, 64, 72 Fausse Manoeuvre 37 Flirting Club 61
Homme d'Affaires (Un) 21, 25, 26
Idylle tragique (Une) 20, 21, 26, 41, 61 Inutile Science (L') 62, 72 Irréparable (L') 23, 69
Jacques Molan 56, 60
Leconte de Lisle (Essais de Psychologie contemporaine) 74 Legrimaudet (Monsieur) 75 Luxe des autres (Le) 15, 25
Mensonges 11, 12, 14, 20, 21, 42, 74
Neptunevale 40 Nouveaux Pastels 21, 56, 60, 75
Odile 26 Outre-Mer 77
Pas dans les Pas (Les) 39 Pastels 66, 70 Physiologie de l'Amour moderne 12, 13, 14, 19, 20, 21, 27, 28, 32 43, 57, 63, 72 Portrait du Doge (Le) 37 Préface de la réédition des Essais de Psychologie contemporaine 20, 22 Préface de la réédition des Romans 20, 54, 76 Profils perdus 15, 61
Recommencements 39, 40
Sauvetage 23, 24, 58 Stendhal (Essais de Psychologie contemporaine) 36, 48, 52, 79
Taine (Essais de Psychologie contemporaine) 9, 33, 34, 36, 47, 52 69, 77, 78 Talisman (Le) 14 Terre promise (La) 14, 21, 23, 25, 41, 42, 59, 76, 77, 78
Voyageuses 14, 21, 26, 40 Vrai Père (Le) 28