L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget
Part 3
Ceci nous conduit à l'étude d'une autre loi biologique dont Paul Bourget a fait sa loi sociale: c'est l'_inégalité_ native et originelle des hommes.
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Pour le biologiste, les hommes naissent et vivent inégaux; ils sont inégaux en force héréditaire et personnelle, inégaux dans leurs organes, dans leurs fonctions, dans leur psychisme, dans leur sensibilité... en tout; pour le biologiste il n'y a pas deux hommes égaux.
_Ce sont les philosophies spiritualistes et les religions qui enseignent l'idée d'égalité en introduisant l'idée de morale et de devoirs._ Les grands devoirs sont les mêmes pour tous, tous doivent avoir les mêmes droits et la même liberté pour remplir ces devoirs. Donc _toutes les âmes sont égales_. Si, au point de vue biologique, les hommes sont inégaux, ils sont égaux au point de vue moral.
Une société doit avoir pour objectif idéal l'égalisation _par en haut_ dans _l'égalité des devoirs_ et non l'égalisation _par en bas_ dans _l'égalité des droits_.
Se plaçant au seul point de vue biologique, le traducteur et commentateur du grand matérialiste Haeckel, Vacher de Lapouge l'a dit très nettement et très logiquement: «à la formule célèbre qui résume le christianisme laïcisé de la Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité, nous répondrons: Déterminisme, Inégalité, Sélection»[87]. C'est ce qu'exprime Jean Weber quand il écrit: «la raison du plus fort est toujours la meilleure; cette proposition voudrait être une audace; ce n'est qu'une naïveté»[88].
[87] ERNEST HAECKEL. _Le monisme, lien entre la religion et la science. Profession de foi d'un naturaliste._ Préface et traduction de VACHER DE LAPOUGE, 1897.
[88] JEAN WEBER. Citation d'ALFRED FOUILLÉE. _Le Mouvement idéaliste et la réaction contre la science positive_, 1896, p. 267.
Voilà la loi biologique, si elle n'est pas corrigée, _humanisée_ par la loi morale. C'est ce qui m'a fait toujours énergiquement soutenir[89] que la Morale complète la Biologie, mais ne doit pas être ramenée et identifiée à la Biologie. La morale biologique, défendue aujourd'hui par tant de philosophes depuis Herbert Spencer, ne peut donner pour objectif à l'homme que le plaisir, le bonheur, l'accroissement et l'expansion de la vie de l'individu et de l'espèce. Or, cet objectif ne peut pas comporter l'obligation et s'imposer à la liberté. Et le plaisir de la vie accrue ne peut pas être donné comme sanction de l'acte bon; car trop souvent la peine et la douleur sont la seule récompense actuelle du devoir accompli.
[89] Voir: _Les Limites de la Biologie_. Bibliothèque de Philosophie contemporaine, 2e édit. 1903, p. 23.
Une seconde loi biologique s'impose en effet au physiologiste humain à côté de la loi de l'inégalité, c'est la _loi de la douleur_, la douleur pouvant accompagner normalement l'acte physiologique le plus régulier, le plus désirable au point de vue de la Biologie et pouvant être épargnée à l'acte le plus antiphysiologique, pouvant être remplacée même par le plaisir après un acte qui diminue la vie de l'individu et encore plus la vie de l'espèce.
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Ces deux grandes lois biologiques de l'inégalité et de la douleur sont chères à Paul Bourget: nous en retrouvons partout la démonstration ou la discussion.
Il cite et rapproche: d'un côté, Taine, qui «comme tous les philosophes qui voient dans l'état un organisme, doit considérer et considère l'inégalité comme une loi essentielle de la société»[90]; de l'autre, Stendhal qui dit, par la bouche de Julien: «il n'y a pas de droit naturel... avant la loi, il n'y a de naturel que la force du lion ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid; le _besoin_ en un mot...»[91]. Et Bourget ajoute: «apercevez-vous, à l'extrémité de cette oeuvre, la plus complète que l'auteur ait laissée, poindre l'aube tragique du pessimisme?»
[90] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 188.
[91] _Ibidem_; _Stendhal_, p. 248.
Est-il besoin d'insister pour démontrer tous les combats livrés par Paul Bourget contre ce _pessimisme_ et sa forme légère et plus dangereuse encore, le _dilettantisme_.
Relisez tout le premier chapitre de _Cosmopolis_ et la dernière phrase du marquis à Dorsenne: «je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune!»[92].
[92] _Cosmopolis_, p. 303.
C'est surtout dans _le Disciple_ qu'est exposée cette doctrine de la morale biologique que je vous indiquais tout à l'heure. Robert Greslou l'applique jusqu'à l'absurde dans ses expérimentations psychologiques[93] qui le conduisent, non seulement au crime, mais à la lâcheté et au déshonneur. Et son maître Adrien Sixte, qui aurait mérité «aussi justement que le vénérable Emile Littré» d'être appelé un «Saint Laïque», est terrifié en voyant à quoi aboutissent, poussées à l'extrême dans la pratique, les doctrines qu'il a exposées dans ses livres «l'Anatomie de la volonté», la «Psychologie de Dieu»... C'est la morale évolutionniste de nos contemporains: «l'univers moral reproduit exactement l'univers physique»[94]. C'est la morale dont l'exposé souleva, on s'en souvient, un différend avec Anatole France[95].
[93] «La résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure curiosité de psychologue». _Le Disciple_, p. 120.
[94] _Le Disciple_, p. 22, 23, 41.
[95] ANATOLE FRANCE. La morale et la science. _La Vie littéraire_, 3e série, 1899, p. 59.
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Il faut donc chercher ailleurs que dans la Biologie même le complément moral des lois de la vie humaine. Mais il ne faut pas, d'autre part, nier ces lois biologiques (que les lois morales complètent sans les détruire): la loi de l'inégalité et la loi de la douleur.
Dans la Préface manifeste qu'il a écrite pour la réédition de ses Romans, Paul Bourget écrit: «tout dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique est soumis à des lois» et, en tête de ces lois «inéluctables, auxquelles notre libre arbitre peut bien tenter de se soustraire, mais que nos révoltes ne changent pas, non plus que nos désirs», il place, à côté de «l'hérédité invincible de la race», «l'inégalité incorrigible des individus»[96].
[96] _OEuvres complètes_; _Romans_, t. I. Préface, 1900, p. VII.
De même, Ferrand proclame la nécessité de se soumettre à ces deux lois «vérifiées depuis l'origine des âges»: «l'inégalité et la douleur». On ne doit pas plus chanter:
Du passé faisons table rase
que:
Le monde va changer de base.
Car les lois biologiques de l'inégalité et de la douleur restent toujours pour former cette base et il est impossible même au «Demos Moloch» d'en faire table rase. L'arbre tout entier ne peut pas devenir fleur; les racines, le tronc et les branches ne peuvent pas cesser leurs fonctions respectives. «La science démontre que les deux lois de la vie, d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la sélection...»[97].
[97] _L'Etape_, passim.
J'arrête ces citations et je vous demande pardon de l'austérité de ces derniers développements. Mais il m'a paru impossible de ne pas montrer combien biologique est la base des grandes lois de l'inégalité et de la douleur qui se retrouvent partout dans les Romans de Paul Bourget et combien évidente apparaît, dans ces Romans, la nécessité de compléter, chez l'homme, les lois de la Biologie par les lois d'une morale distincte et séparée.
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11. Pour passer à un sujet moins austère, au moins en apparence, je vais étudier la part de l'idée biologique dans la manière dont Paul Bourget envisage et étudie l'_amour_, ce sentiment qu'il excelle à analyser de mille manières charmantes.
Ne vous effarouchez pas, Mesdames, de me voir aborder ce chapitre.
Peut-on étudier Paul Bourget sans parler de l'amour? La plupart de ses héros ne pourraient-ils pas dire comme Thérèse de Sauve: «Vivre sans aimer, est-ce vivre?»[98].
[98] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 393.
Croyez d'ailleurs que je ne vais pas vous parler, sur un sujet aussi délicat, la langue brutale du physiologiste ou du médecin. Je ne vous parlerai sur l'amour que la langue même de Paul Bourget, que vous appréciez toutes si bien.
Même dans cette langue, je ne vous développerai pas toutes les idées de Claude Larcher et les déductions qu'il tire de cette définition de Nysten dans laquelle est signalée l'association de l'instinct de destruction comme une aberration fréquente de l'amour[99], idées que développe aussi Adrien Sixte quand il soutient «que l'instinct de la destruction et celui de l'amour s'éveillent ensemble chez le mâle»[100].
[99] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327.
[100] _Le Disciple_, p. 50.
Certes ce serait bien là une étude biologique qui appartient à notre sujet. Mais ce côté trop physiologique nous entraînerait très loin et j'aime mieux consacrer les quelques moments que vous voulez bien me donner encore, à étudier le fondement biologique de ce que Paul Bourget aime tant à étudier et étudie si bien sous le nom de _Complications sentimentales_[101]: le _dualisme_ ou la multiplicité dans l'amour.
[101] _Complications sentimentales_ (1897).
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L'amour, ce sentiment si envahissant, si exclusif, si jaloux, qui s'empare si complètement de l'être tout entier, peut-il avoir plusieurs objets simultanés?
Je ne parle pas bien entendu des amours divers, paternel, filial, patriotique..., qui font si bon ménage ensemble; je parle de l'amour tout court, le «grand amour» comme dit Elie Laurence[102].
[102] _Deuxième Amour_, p. 229.
Cet amour là, on le comprend s'appliquant à plusieurs objets _successivement_. Ce n'est pas encore là la question.
Mais comment l'âme, une et indivisible, peut-elle se donner toute entière à deux personnes à la fois? _Cruelle énigme!_ Problème psychologique, grave entre tous, qui me paraît insoluble en dehors de l'explication biologique.
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D'abord le _fait_ est matériellement établi dans une série de Romans de Paul Bourget.
Les exemples masculins sont peu gracieux et moins démonstratifs, à cause de «l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour»[103].
[103] _Sauvetage_, p. 289.
Je vous citerai cependant Bertrand d'Aydie qui superpose à son amour pour Madame de Sarliève un autre amour pour l'_Amie écran_ Madame de Lautrec[104].
[104] _L'Ecran_ (août 1897).
«Ce que je garde depuis deux ans au fond de mon coeur et qui doit en sortir, dit Boleslas à sa femme, c'est qu'à travers ces funestes entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer»[105].--Henriette «ne savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords»[106].
[105] _Cosmopolis_, p. 505.
[106] _La Terre promise_, p. 174.
Je vous citerai enfin cet affreux Jacques Molan qui aime à la fois la _Duchesse bleue_ et Madame de Bonnivet, autorise chez Madame de Bonnivet cette soirée dans laquelle la pauvre duchesse bleue dit des vers devant sa rivale et, renouvelant la scène d'Adrienne Lecouvreur devant la duchesse de Bouillon et Maurice de Saxe, récite du Racine et stigmatise
......... ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Le dilettante se contente de sourire et plus tard il finit par faire avec cette scène une pièce qu'il fait jouer par la même duchesse bleue, devenue courtisane.
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J'aime mieux insister sur les exemples féminins, bien plus intéressants et impossibles à expliquer par une simple sécheresse de coeur.
Dualiste: cette charmante Thérèse de Sauve qui aime si complètement Hubert Liauran et va retrouver le comte de La Croix-Firmin à Trouville. «Quelle monstrueuse énigme! Comment, avec cet amour divin dans son coeur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait?»[107].--Thérèse de Sauve «avait trompé ce garçon qu'elle adorait, entraînée par un caprice de sexualité qu'elle ne comprenait plus elle-même»[108].
[107] _Cruelle énigme_, p. 87.
[108] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 367.
Dualiste: Madame de Tillières qui aime à la fois Poyanne et Casal, au point d'étonner celui-ci qui dit «non, c'est impossible; on n'a pas de place en soi pour deux amours» et au point de trembler également pour ses deux amis quand elle apprend qu'ils vont se battre[109].
[109] _Un Coeur de femme_, p. 500 et 450 («Vous deux!») et tout le chapitre «Dualisme», p. 392.
Dualistes: la baronne Ely[110] et Claire de Welde[111] dont le second amant est le «seul», l'«unique» amour, du vivant du premier.
[110] _Une Idylle tragique_.
[111] _Deuxième Amour_.
Dualiste: cette grande dame anglaise qui s'est fait recevoir au _Flirting club_ et s'y rend d'autant plus joyeuse et en train qu'elle est plus rassurée sur la santé de son mari. «Quand il est souffrant, comme ces derniers jours, je n'ai plus le coeur à flirter»[112].
[112] _Profils perdus_ (1880-1881); _Flirting Club_, p. 264.
Dualiste et même plus: Clémentine de Ravigny qui aime d'abord le comte de Miossens, puis le député Michel Favanne, épouse le premier, aime Videville, Edmond de Bonnivet...; cela fait quatre, dont deux au moins occupent son coeur en même temps. Ce qui fait dire d'elle au peintre Miraut: c'est «très alliance russe, cet attelage à trois; cela s'appelle une troïka, n'est-il pas vrai?», tandis que Favanne s'écriait: «est-ce qu'on cesse jamais d'aimer, quand on aime véritablement»[113] comme Pierre Fauchery disait: «l'homme ne cesse jamais d'aimer le même être»[114].
[113] _L'Inutile science_ (janvier 1897), p. 256 et 187.
[114] _L'Age de l'amour_, p. 96.
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De tous ces faits, Paul Bourget formule lui-même la conclusion: «il faut croire que la dualité sentimentale, si coupable dans ses conséquences et qui représente un tel abus de l'âme d'autrui, correspond, dans certaines natures complexes, à de profonds besoins et que cette anomalie est leur vraie manière de sentir»[115].
[115] _L'Ecran_, p. 23.
Voilà le fait brutal, plus facile à établir et à analyser qu'à expliquer, au moins en psychologie pure.
On essaie des explications en opposant les mots _coeur_, _tête_, _sens_: on aime l'un avec le coeur, un autre avec la tête, ou bien un troisième avec les sens.
Ainsi, d'après Claude Larcher, les modernes aiment avec leur cerveau, sont des cérébraux[116]. Chez Thérèse de Sauve, c'est «le duel de la chair et de l'esprit». «Thérèse avait des sens en même temps qu'un coeur et... le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins de ce coeur et la tyrannie de ces sens»[117].
[116] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 367 et 398.
[117] _Cruelle énigme_, p. 128 et 109.
Mais on ne peut employer ces mots que par métaphore. Si on leur donne leur signification scientifique, cela ne veut plus rien dire. On n'aime jamais avec son organe-coeur, on ne peut pas aimer sans ses sens-organes. Un biologiste est obligé d'avoir un langage plus précis et il énonce alors la théorie suivante.
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L'âme ou, si l'on préfère, la personne humaine vraie, élevée, libre et responsable reste une et indivisible toujours et partout, quelles que soient les contradictions de ses actes et de ses sentiments. La multiplicité des actes vient de l'outil qui, lui, est complexe et divisible, et spécialement des centres nerveux, qui sont l'agent indispensable et inévitable de l'amour, même le plus élevé et le plus complet.
Même dans l'amour platonique, dont Philippe d'Audiguier est un si bel exemple, dans cet amour, «à qui le scepticisme a donné un brevet de chimère en le baptisant du nom d'un philosophe»[118], même dans l'amour platonique les centres nerveux jouent un rôle considérable.
[118] _Le Fantôme_, p. 37.
Ce principe posé, je vous rappelle que les centres nerveux sont un tout complexe et divisible, formé d'une série de centres secondaires distincts, depuis la partie la plus inférieure de la moelle jusqu'aux parties les plus élevées du cerveau. Les centres cérébraux qui président aux fonctions de la pensée, aux fonctions psychiques, se subdivisent eux-mêmes et nous distinguons les centres du psychisme supérieur, du moi conscient, libre et responsable (ce que j'appelle le centre O) et les centres du psychisme inférieur, des actes inconscients et automatiques (ce que j'appelle le polygone[119]).
[119] Le Dr L. LAURENT, après avoir appliqué le schéma du polygone à l'étude très fine de la psychologie des sourciers, vient, dans un travail encore inédit (_Essais sur le mécanisme de l'inconscient. Peut-on reconnaître aux sciences dites divinatoires une base réellement scientifique?_) de l'appliquer à l'étude de certaines divinations et à l'intuition de la physiognomonie, qui fait rapidement porter à O des jugements sur les personnes, sympathiques ou antipathiques, portant veine ou malchance, jugements dont le polygone a préparé les «Considérant», à l'insu de O.--Cela peut s'appliquer aux intuitions et aux pressentiments, si bien décrits dans l'_Adversaire_ (mai 1895).
Normalement, pour chaque fonction, ces deux ordres de centres collaborent, entrent en activité synergiquement. Mais dans bien des cas leur action peut se dissocier: les centres psychiques inférieurs et les centres psychiques supérieurs fonctionnent séparément et distinctement, quand on est distrait ou quand on dort, par exemple, Archimède sortant tout nu de son bain marche avec ses centres psychiques inférieurs, tandis qu'il trouve son problème et crie _Eurêka_ avec son centre O. Quand vous dormez, votre centre psychique supérieur se repose et votre polygone rêve.
Cette dissociation des deux ordres de centres psychiques est plus accentuée dans des états extraphysiologiques, qui ne sont pas encore la maladie, comme le sommeil provoqué de l'hypnotisme et l'état de transe des médiums. Enfin cette même dissociation peut devenir un véritable état morbide et constitue le fond de certaines névroses comme le somnambulisme et l'hystérie.
Dans tous ces états de dissociation, il y a ce que l'on appelle _dédoublement de la personnalité_.
Vous rappelez-vous la _Nuit de Décembre_:
Du temps que j'étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Comme Musset, Goethe, Guy de Maupassant, ont vu leur _double_ venir au-devant d'eux, leur parler, leur dicter[120]...
[120] Voir PAUL SOLLIER. _Les Phénomènes d'autoscopie_. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1903.--Chez François Vernantes, l'«incapacité d'agir provenait de l'hypertrophie d'une puissance très spéciale: l'imagination de la vie intérieure. Il se voyait vivre et sentir avec une telle acuité que cela lui suffisait. Son action était au-dessus de lui et l'excès de l'analyse personnelle absorbait toute sa sève». (_Pastels_; _Madame Bressuire_, juin 1884, p. 64).
Au fond, il est inexact d'appeler cela des _dédoublements_ de la personnalité. La vraie personnalité est une et indivisible; elle reste avec les centres supérieurs, pendant que les centres polygonaux, dissociés, forment des personnalités fausses, artificielles, _surajoutées_, plus ou moins anormales ou même morbides.
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Tout ce que je viens de dire s'applique à l'amour qui est une fonction cérébrale psychique. L'amour vrai, complet et normal a pour organe l'ensemble des centres psychiques, supérieurs et inférieurs, unis et synergiques. Mais chez certaines personnes il y a dissociation entre les deux ordres de centres et alors il y a comme un dédoublement de la personne aimante: l'amour vrai restant celui des centres supérieurs, un ou plusieurs autres amours adventices, accidentels, incomplets, mais souvent très impérieux et trop obéis, se développent dans le polygone.
Les actes passionnels sont souvent automatiques et polygonaux; on comprend donc un amour polygonal à côté de l'amour vrai et complet du psychisme supérieur.
C'est l'unité du mot amour qui fait la confusion. Quand Thérèse de Sauve va à Trouville, elle continue à n'aimer vraiment qu'Hubert Liauran. L'acte polygonal par lequel elle se livre à La Croix-Firmin ne devrait pas être appelé amour; de même que l'hypnotisée à qui vous imposez dans le sommeil une personnalité de _général_ reste _couturière_ tout en commandant à des troupes imaginaires; sa personnalité vraie et antérieure n'a pas changé malgré ce déguisement polygonal.
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De tout cela résultent trois principes:
1º Le moi est un et la personnalité est une; le dédoublement apparent du moi et de la personnalité correspond à la dissociation des centres psychiques et à l'apparition de fausses personnalités polygonales;
2º De même, dans tous les cas de dualisme sentimental, il n'y a jamais égalité de deux amours simultanés; un des amours reste toujours le vrai, le supérieur, l'autre étant l'inférieur, l'incomplet, le transitoire;
3º Quand ce dualisme sentimental se développe et atteint un certain degré, c'est un signe, chez le sujet, d'un état au moins extraphysiologique, pas entièrement normal, souvent même d'un état pathologique.
Cette doctrine me paraît s'adapter merveilleusement à l'oeuvre entière de Paul Bourget qui en est comme imprégnée.
En tête de l'_Irréparable_, il proclame que c'est le «commentaire mondain et mélancolique de la doctrine de son maître en psychologie sur la multiplicité du moi»[121].
[121] _L'Irréparable_, p. 5.
Et en effet Taine se donne comme un bel exemple de dédoublement de personnalité: «j'ai fait deux parts de moi-même, dit-il: l'homme ordinaire qui boit, qui mange, qui fait ses affaires; qu'il ait des opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public, cela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe»[122].
[122] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 162.
Dans Joseph Monneron il y avait deux êtres: «l'un, le vrai, le _moi_ raisonnable et raisonnant, constitué par les idées pures, l'homme en soi de la Déclaration des Droits; l'autre, l'animal inférieur, _Médor_, fait pour obéir au premier, comme le chien à son maître»[123].
[123] _L'Etape_, p. 236.
Médor est la Bête de Xavier de Maistre qui le conduit chez madame de Hautcastel quand _l'autre_ veut aller à la Cour. Médor est notre polygone.
Chez Henry Bobetière, «comme chez Crémieu Dax, la poussée de l'inconscient était la plus forte aussitôt qu'il s'agissait de la chose publique»[124].
[124] _Ibidem_, p. 149.
De même, dans Robert Greslou, il y a toujours eu «deux personnes distinctes: une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité»[125].
[125] _Le Disciple_, p. 65.
François Vernantes semble, comme don Juan, «posséder plusieurs âmes» et plaisante sur ce qu'il appelle son «polypsychisme»[126].
[126] _Pastels_; _Madame Bressuire_, p. 386.
«Quelle singulière machine qu'une femme pourtant! on dirait qu'une cloison étanche sépare l'amoureuse et l'autre»[127].
[127] _La Duchesse bleue_, p. 376.
Vincy prend «une de ces décisions subites, qui révèlent un long travail de ce que les philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le _subconscient_, le _subliminal_. Le pédantisme de ces formules n'empêche pas qu'elles étiquettent le plus exact des faits»[128].
[128] _Dernière Poésie_ (novembre 1900), p. 295.