L'idée de Dieu dans la philosophie religieuse de la Chine
Chapter 1
Produced by Guillaume Doré and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
L'IDÉE DE DIEU DANS LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE LA CHINE
CONFÉRENCE faite par M. LÉON DE ROSNY
Salle du Musée Social, le jeudi 23 mars 1899
L'IDÉE DE DIEU DANS LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE LA CHINE
Depuis plus d'un siècle, la question du déisme ou de l'athéisme de la Chine a été controversée par des écrivains et par des penseurs plus ou moins en état de réunir, de comprendre et d'apprécier les pièces du procès. Voltaire, par exemple, sans rien connaître des documents indigènes, reprochait avec aigreur aux «théologaux d'Occident» de soutenir que les Chinois étaient athées, et la déclaration de la Sorbonne en 1700, suivant laquelle serait réputé «hérétique» quiconque soutiendrait que l'Empereur de Chine croyait en Dieu, avait eu pour résultat de l'exaspérer.
Du moment où il s'agissait de rendre un verdict aussi grave contre les Chinois, le moins eût été peut-être de bien s'expliquer sur ce qu'il faut entendre par un «athée».
Un athée, suivant le paganisme grec ou romain, était un homme qui ne professait qu'un médiocre respect pour les habitants de l'Olympe où Jupiter lui-même et son épouse Junon ne jouissaient pas précisément du privilège de moeurs exemplaires. Au moyen âge, c'était quelqu'un qui ne prenait guère plus au sérieux les Élohim de la Bible que ces vieillards à barbe blanche dont les peintres lui montraient l'image comme une représentation de l'Être suprême. De nos jours, un athée--je ne parle pas de quelques gens qui s'affublent de ce titre dans le seul but de provoquer de coupables surexcitations religieuses--un athée, dis-je, n'est souvent rien autre chose qu'un sceptique, c'est-à-dire un chercheur qui ne trouve pas qu'on lui donne des preuves suffisantes pour admettre une individualité créatrice de notre globe, des autres boules du même genre qui roulent dans l'espace, et enfin de tout ce qui existe ou peut exister encore au delà de ce que nous connaissons ou de ce que nous croyons connaître.
Eh bien! Lorsqu'on a soutenu que les Chinois étaient athées, on a oublié de nous dire auquel de ces trois genres d'athées ils appartenaient. On a fait plus mal encore: on a englobé une nation immense et ses diverses doctrines philosophiques en un tout qui n'a rien d'homogène, ainsi que nous nous proposons de le démontrer. Cependant, il est hors de conteste qu'il peut y avoir chez un peuple des athées et des déistes, sans qu'il soit permis pour cela de dire que ce peuple est lui-même athée ou déiste.
Or, il me semble qu'il y a avantage à rattacher la question du déisme ou de l'athéisme des Chinois au moins à trois grandes manifestations religieuses ou philosophiques de l'Asie Orientale, savoir: la doctrine cosmogonique préconfucéiste qu'on peut appeler la théorie du _Taï-kih_,--l'enseignement moral et politique de Confucius et de son École,--et enfin la philosophie taoïste, dont on considère d'habitude Lao-tse comme le fondateur.
I
La doctrine cosmogonique, dont un des termes les plus importants est celui de _Taï-kih_[1], semble remonter aux origines mêmes de l'évolution intellectuelle des Chinois, ou du moins à l'époque où l'existence première de cette nation nous est signalée par l'histoire. Je suis enclin à émettre cette manière de voir, parce que plus j'étudie les oeuvres littéraires de la dynastie des Tcheou, c'est-à-dire les premiers monuments écrits que nous possédons dans des conditions sérieuses d'authenticité, plus j'arrive à me convaincre que la Chine avait longtemps vécu avant que de telles oeuvres aient pu se produire, et parce qu'un examen minutieux des textes de la grande époque de Confucius me conduit à reconnaître qu'ils sont la résultante de plusieurs systèmes cosmogoniques successifs très différents les uns des autres. Un sinologue qui s'est livré à l'étude de la philosophie n'admettra jamais que le premier des cinq livres dit canoniques, c'est-à-dire le _Yih-king_ par exemple, puisse appartenir à la même source d'idées que les autres _King_. Je crois donc que, pour découvrir la pensée qui s'attache au _Taï-kih_, il faut opérer une sorte de classement méthodique préalable des passages où nous en trouvons la mention dans les livres de l'antiquité chinoise.
Toutefois, avant de tenter un pareil classement, il me semble utile de demander aux grands travaux lexicographiques de la Chine ce qu'il faut entendre philologiquement,--je dirais presque étymologiquement--par _Taï-kih_, c'est-à-dire «le Grand Kih», expression qui désigne, dans la théorie cosmogonique dont nous nous occupons en ce moment, la force ou puissance initiatrice de l'Univers.
Les meilleurs lexiques de la Chine auxquels j'ai eu recours nous fournissent sur le mot _kih_ des interprétations très nombreuses, parfois assez divergentes, qui ne sont pas sans jeter une certaine somme de doute sur la valeur qu'il convient d'attribuer à ce mot, lorsqu'il figure dans les textes cosmogoniques de l'antiquité. On arrive même bientôt à croire, par la variété et par l'incohérence de ces explications, que non seulement il a varié de sens dans les diverses écoles antérieures à notre ère, mais qu'il a fini par perdre sa portée philosophique en pénétrant dans le langage des classes populaires. Établir ces variations de sens constituerait sans doute une oeuvre intéressante, mais elle exigerait de longues recherches dans une foule de livres non encore traduits qu'il serait peut-être prématuré d'entreprendre aujourd'hui, et il y a lieu de craindre que, même au prix de ces pénibles recherches, on ne puisse aboutir à un résultat précis et satisfaisant. Je me bornerai donc, pour l'instant, à signaler un choix d'interprétations que m'ont fournies les oeuvres lexicographiques les plus autorisées, interprétations que je m'efforcerai de rattacher aux différentes tentatives d'exégèse entreprises sur la définition du _Taï-kih_ par les penseurs chinois.
Dans les textes où cette expression figure comme terme fondamental de l'idée cosmogonique, le mot _kih_ veut dire «le principe et la fin, la condition suprême[2]». C'est la Loi suprême «qui préside aux transformations[3] ou, en d'autres termes, la condition immuable qui résulte de la Justice fatale, intransigeante et ininfluençable». Joint au qualificatif _taï_ qui signifie «grand», il nous est donné comme la dénomination de l'Unité absolue et primordiale[4], antérieure à la séparation originelle des éléments chaotiques de l'univers[5].
Cette Unité absolue et primordiale, que nous verrons bientôt identifiée à un Ciel plus ou moins dépourvu de personnalité, est une force rationnelle (_Li_) qui représente «la Raison d'être du firmament, de la terre et de tous les êtres[6]». Puis l'idée cosmogonique se développant déjà d'une façon remarquable dans l'esprit de la race Jaune, à cette période très ancienne, le _taï-kih_ se trouve associé aux deux principes générateurs du Dualisme chinois, le _yin_ ou «principe femelle» et le _yang_ ou «principe mâle».
La doctrine dualiste elle-même nous est présentée sous plusieurs formes qui prouvent les tâtonnemens des premiers philosophes de la Chine pour arriver à rendre intelligible leur système relatif à la création. De la sorte, à la place du principe mâle et du principe femelle, nous voyons mentionnés les _Leang-i_ ou «Deux I[7]», qui représentent les manifestations primordiales créatrices de la Raison initiatrice (_Li_), lorsque celle-ci devient active dans la Nature ou, en d'autres termes, se matérialise. Ces deux manifestations créatrices primordiales sont contraires l'une à l'autre; elles constituent, dans la pensée chinoise, deux conditions nécessaires à la production de la vie et du mouvement. Opposées de la sorte dans leur mode d'action, l'une représente le principe actif, l'autre le principe passif; mais ces deux principes sont eux-mêmes inhérents au _Taï-kih_, dont le principe mâle ou _yang_ dérive par son état d'activité et le principe femelle ou _yin_ par son état de repos[8]. Plus tard, le système se développe et le _Taï-kih_ devient multiple par son identification avec les _San Tsaï_ ou Trois Principes évolutifs de l'univers et par d'autres complications que je crois inutile de signaler pour résoudre le problème dont je m'occupe en ce moment. Je me bornerai à ajouter que lorsque les cosmogonistes chinois identifient le _Taï-kih_ au Ciel, ils n'accordent pas à celui-ci la puissance créatrice sans le concours des deux principes dualistes qui émanent de lui. «Le Ciel, disent-ils, seul ne peut produire ou créer, pas plus que le principe mâle ou le principe femelle isolément. Le concours des trois forces est nécessaire pour que la création devienne effective[9].»
Pour en revenir à la question que je me propose d'étudier ici, les Chinois, qui comprennent de la sorte leur _Taï-kih_, sont-ils oui ou non des athées? Ils ne le sont pas pour ceux qui se refusent à attacher à l'idée de Dieu celle d'une individualité plus ou moins conçue à l'image de l'être humain et qui aurait créé le monde par un acte de son bon plaisir; ils le sont à coup sûr pour ceux qui admettent que Dieu est un personnage capable de prendre forme et même de parler, comme le Jehovah de la _Bible_, ou d'entendre les récriminations des hommes comme les Dieux d'une foule de cultes anciens et modernes.
Tant qu'il demeure dans le domaine à peu près exclusif de la recherche philosophique, le _Taï-kih_ semble exempt de toute matérialisation, de tout anthropomorphisme; et, comme je l'ai dit, je suis porté à croire que cette manière d'en comprendre le caractère est celle qui remonte le plus haut dans ce qui nous est possible de découvrir des origines philosophiques et religieuses de la race Jaune.
La matérialisation du _Taï-kih_ commence alors que nous voyons ce grand principe primordial identifié avec le Ciel[10]. On ne peut pas dire cependant que les Chinois, par cette identification, en soient arrivés dès l'abord à l'idée soit anthropomorphique, soit même individualiste de Dieu. Le Ciel, qu'ils nous donnent comme assimilé au _Taï-kih_, est quelque chose d'autre que le firmament: c'est une pure Loi directrice, qui, plus tard seulement, devient une personnalité. On nous explique bien les mots _Taï-kih_ par une formule qui signifie «l'air du Ciel»[11], si l'on fait seulement acte de traducteur sans s'être d'abord pénétré suffisamment du génie de la cosmogonie primitive de la Chine, mais qu'il faut expliquer par «émanation céleste», interprétation qui est d'ailleurs justifiée par cette autre qui veut dire «Vertu céleste»[12]. Et, dans ce cas encore, il faut prendre les plus grandes précautions pour ne pas dévoyer. Par «Vertu céleste», en effet, il ne faut pas comprendre les bons sentiments ou les actes généreux du Ciel[13], mais «la Vertu» dans le sens de «Caractère spécial», comme lorsqu'on dit «la vertu d'un principe, la vertu d'un médicament». J'insiste sur la nécessité de tenir compte de pareilles nuances dont les sinologues se sont malheureusement trop peu préoccupés lorsqu'ils ont traduit des textes philosophiques, cosmogoniques ou religieux. Faute d'y avoir prêté attention, ils ont fait dire à des écrits dignes de tout notre respect,--j'oserais peut-être ajouter, de notre admiration,-- des paroles incohérentes et même des insanités dont les anciens Chinois ne sauraient être rendus responsables à aucun titre.
J'ai acquis de la sorte la conviction qu'en recourant aux sources originales, il était possible de suivre en quelque sorte pas à pas les transformations de la philosophie à laquelle appartient cette haute expression de _Taï-kih_.
II
L'apparition de Confucius est un événement gigantesque dans l'histoire de la civilisation chinoise. Ce grand moraliste, qui professait une doctrine essentiellement utilitaire, c'est-à-dire une doctrine qui se rapproche à bien des égards de ce que nous appelons aujourd'hui le Positivisme, Confucius, dis-je, avait jugé opportun, pour le succès de son oeuvre, de se présenter comme le restaurateur de la sagesse antique et de s'appuyer sur des documents qu'il attribuait aux âges primitifs de son pays. Ses déclarations à cet égard laissent beaucoup à désirer. Non seulement nous savons qu'il n'eut aucun scrupule d'altérer les textes offerts par lui à la vénération publique, alors que ces textes ne se prêtaient pas aux succès de ses théories politiques et sociales, mais il suffit de lire avec attention les _King_ ou livres Canoniques dont il est considéré comme l'éditeur, et les _Sse-chou_ qui renferment les échos de ses enseignements recueillis par ses disciples, pour se convaincre que son esprit était inapte à tout travail de spéculation intellectuelle et même d'exégèse et de critique. Il était à coup sûr un merveilleux observateur, et nul mieux que lui ne sut comprendre, ni à son époque, ni plus tard, ce qui répondait le mieux aux sentiments et aux aspirations de sa race. Son contemporain, Lao-tse, ne l'avait toutefois qu'en assez médiocre estime, et il n'eut pas de scrupule à le lui déclarer à lui-même.
Que pouvait faire Confucius dans de telles conditions, alors qu'il se trouvait en présence d'une philosophie cosmogonique dont il n'était pas capable de saisir les concepts et dans laquelle il ne voyait, en tout cas, rien qui puisse servir sa nation au point de vue pratique, le seul qu'il était à même d'embrasser dans toute son étendue? La réponse nous la trouvons dans les livres primitifs de la Chine et, en attendant que nous les ayons compulsés avec le soin désirable, dans les grands et très remarquables travaux de philosophie publiés d'âge en âge par les écrivains chinois.
Pour aboutir à son but, Confucius avait jugé à propos de faire accepter par ses compatriotes le culte de ce qu'il nomme le _Hiao_, mot que nous avons l'habitude de traduire par «Piété filiale», mais qui possède une signification bien autrement large dans les traités de morale et dans tout ce qui touche à l'édifice politique et intellectuel des Chinois, aussi bien de ceux des temps anciens que de ceux qui vivent encore de nos jours dans le plus vieil empire du monde.
Faisant reposer sa doctrine sur la Piété Filiale, Confucius a établi comme une institution indispensable pour un peuple le Culte des Ancêtres. Il a su, de la sorte, faire vivre les hommes dans le respect du passé et n'avoir aucune ambition plus haute que celle de survivre par le souvenir chez leurs descendants. Dans nos pays civilisés, nous ambitionnons des honneurs pendant notre vie; les Chinois en ambitionnent même après leur mort, et les lois du Céleste-Empire permettent de conférer des titres, des grades, des décorations à des défunts comme récompense des services rendus par leur progéniture. Cette manière de donner satisfaction à l'orgueil humain nous fait sourire. Sur les bords du fleuve Jaune, on la prend au sérieux et l'on n'aurait garde de rien dire, de rien faire qui lui soit attentatoire. Si nous nous moquons des Chinois en cette circonstance, ils nous rendent bien la pareille, ne fût-ce que par le dédain qu'ils professent pour une foule de nos progrès matériels et de nos institutions politiques.
Avec une telle manière de comprendre la vie, le célèbre moraliste de Lou ne voyait aucun avantage à s'occuper de la loi initiatrice représentée par le _Taï-kih_, et les raisonnements fondés sur les deux principes du Dualisme primitif lui semblaient pour le moins des spéculations infructueuses. Il avait toutefois des motifs pour ne pas le dire tout haut; nul doute ne subsiste à cet égard sur sa manière de voir. Ayant pris à coeur de concilier les intérêts du peuple et ceux du monarque, de proclamer hautement les prérogatives de celui-ci, tout en rendant les abus de son autocratie difficiles et même périlleux, il comprit combien il pouvait tirer parti pour dominer la masse d'une doctrine établissant l'existence d'autorités extra-terrestres. Ces autorités imaginaires, il en trouva d'abord la formule dans celle du Ciel immatériel de la philosophie antique; mais, dans les livres qui existaient de son temps, cette formule était exprimée en des termes fort au dessus de la compréhension des masses. Il chercha donc à la mettre à la portée du grand nombre. Le _Taï-kih_ fut en conséquence représenté comme «l'ancêtre de toutes les créatures»[14] et par suite comme le principe magnanime et généreux «qui a produit la vie» sur la terre[15]. L'idée de premier ancêtre des créatures devait conduire rapidement à celle qui avait pour effet de personnaliser la Loi suprême, c'est-à-dire à la mention de cet être supérieur appelé _Chang-ti_, expression que beaucoup de sinologues considèrent comme l'équivalent de notre mot «Dieu». Toutefois, à la même époque sans doute, cette dénomination en apparence monothéiste vint s'associer aux réminiscences populaires d'un polythéisme grossier dont quelques anciens livres, notamment le _Chang-haï King_, nous fait connaître l'existence dans la haute antiquité chinoise. Le _Chang-ti_ représente de la sorte «le grand prince ou chef de tous les génies»[16]. Ces génies, associés sans cesse aux _Koueï_, mot qu'on a quelquefois traduit par «démons», étaient très nombreux. On rendait aux uns et aux autres des hommages dans les sacrifices[17].
Puisque c'est surtout à propos de cette expression _Chang-ti_ qu'ont été engagées les grandes disputes au sujet du Déisme ou de l'Athéisme des Chinois, il ne me semble pas inutile de m'y arrêter un instant et de faire connaître les principales explications des lexicographes chinois sur son compte. Dans cette expression _Chang-ti_, il y a le mot _ti_ qui isolément est d'habitude traduit par «Empereur», et le mot _chang_ qui est un qualificatif signifiant «élevé», d'où «l'Empereur élevé». On a préféré traduire: «le suprême Empereur».
Ce mot _ti_ signifie en outre «gouverner»[18]; c'est communément le titre que l'on donne au «prince»[19] et la dénomination honorifique de celui qui gouverne le monde[20]. A une époque reculée, c'est-à-dire à celle où il convient de faire remonter la rédaction des _King_ ou Livres canoniques, nous le trouvons déjà, avec son qualificatif _chang_ «suprême» assimilé au Ciel[21]. Par suite de certaines interprétations des lexicographes chinois les plus autorisés, il reste peu douteux qu'il s'agisse alors d'un Ciel idéal, distinct du Ciel matériel. Car si le mot _ti_ désigne «celui qui est arrivé par sa vertu à se mettre en accord avec le Ciel[22]», ou bien encore «celui qui par sa vertu, en s'identifiant au Ciel et à la Terre, se tient dans la rectitude et n'a point d'égoïsme»[23], on nous dit aussi qu'il exprime l'idée de «Génie Céleste»[24], c'est-à-dire quelque chose qu'on peut assimiler au Dieu du monothéisme sémitique, bien qu'une telle assimilation soit peut-être un peu excessive.
Le _Chang-ti_, dans le _Chou-king_ ou Bible des Chinois[25], nous est bien présenté comme une divinité supérieure, mais cette divinité n'est pas seule l'objet du culte indigène: on lui associe d'autres puissances qu'on offre à la vénération de la foule, voire même les montagnes et les rivières, ainsi qu'un nombre indéterminé de génies. Et comme parmi ces objets de vénération, on mentionne les saisons, le froid et le chaud, le soleil, la lune, les étoiles et la sécheresse, on s'aperçoit bientôt combien il était difficile pour ces anciens cosmogonistes d'arriver à une notion abstraite de Dieu, détachée de toute assimilation avec le Ciel matériel et les phénomènes de l'atmosphère.
Il me paraît toutefois peu contestable que, dès une haute antiquité, les Chinois ont admis l'existence d'une personnalité céleste gouvernant le monde et appelée _Chang-ti_; mais il me semble en même temps qu'il y avait là une croyance populaire qu'il faut distinguer de la théorie cosmogonique suivant laquelle ce _Chang-ti_ aurait été le Ciel initiateur[26] considéré comme la Loi ou la Cause primordiale de l'Univers[27].
Le _Yih-king_ ou «Livre traditionnel des Transformations» fait bien partie de la collection des ouvrages dits canoniques que Confucius se crut la mission de réunir et de transmettre à la postérité; mais l'esprit qui en a inspiré la composition est tellement différent de celui des autres _King_ qu'on a une tendance à l'en séparer complètement pour y voir un autre genre de manifestations philosophiques et morales de la Chine primitive. Or, dans ce livre étrange et sur lequel on a fondé les théories les plus bizarres, au point de vouloir lui attribuer une origine babylonienne[28], il est également fait mention du _ti_, et plusieurs sinologues autorisés, notamment le Rev. James Legge, n'ont pas hésité à y voir une mention de Dieu[29]. Le P. Gaubil et Medhurst, tout en adoptant la même manière de traduire, n'avaient cependant pu cacher au sujet du sens de ce mot une certaine hésitation[29]. S'il est vrai que le doute n'est plus guère possible à l'époque du philosophe Tchou-hi, qui définit le _ti_ par «seigneur et gouverneur du Ciel» et même au temps plus reculé de cinq siècles où vivait le célèbre Wang-pi (IIIe siècle de notre ère), il n'en est pas ainsi pour le siècle de Confucius et surtout pour les périodes qui ont précédé ce célèbre instituteur. Ces périodes, il est vrai, sont tellement obscures, on pourrait peut-être dire hypothétiques, qu'il est bien difficile de rien affirmer formellement au sujet de ce qui s'y passait; il est néanmoins aussi sûr que possible que l'éclosion des théories cosmogoniques auxquelles se rattachent les termes de _Taï-kih_ et de _Chang-ti_ sont de beaucoup antérieures à l'âge durant lequel vécurent les deux grands philosophes chinois Lao-tse et Confucius.
L'obscurité profonde du _Yih-king_ permet malheureusement d'y trouver à peu près tout ce qu'on veut sur la cosmogonie. Il est même assez probable qu'il doit à cette obscurité le plus grand nombre de ses admirateurs. Parmi ceux-ci, il convient de citer Confucius qui, dans sa vieillesse, n'hésita pas à dire qu'il avait commis la faute de trop négliger son étude alors qu'il était jeune et qu'il ne cultivait plus d'autre ambition que celle de parvenir à le bien comprendre avant sa mort[30].
Je ne voudrais pas me prononcer d'une façon trop sévère, et encore moins en termes trop enthousiastes sur ce que peut valoir ce premier des cinq _King_, et cela pour un motif très sérieux, à savoir que, dans ma pensée, il n'a pas été jusqu'à ce jour étudié d'une façon satisfaisante, surtout au point de vue philosophique et religieux qui m'occupe en ce moment. Qu'il me suffise de soutenir qu'en tout cas l'idée d'un Dieu ou Principe invisible, immatériel et directeur de l'univers y est énoncée dans des termes suffisamment clairs pour qu'on ne puisse à aucun égard le considérer comme une oeuvre de source athéiste.
III
Il me reste, pour compléter cet aperçu rapide des idées chinoises relatives à la Loi directrice de l'Univers, à vous dire quelques mots de ce qu'a été cette conception dans la grande École chinoise du Taoïsme.
La doctrine que représente le _Tao-teh King_ témoigne d'une puissance de pensée et de conception telle que je ne puis me résoudre à croire qu'elle ait été l'oeuvre d'un seul homme, d'un seul philosophe, dans un pays où le travail de nombreuses générations antérieures ne lui aurait pas préparé toutes les voies. J'admets comme une certitude l'existence du progrès, mais je sais que le progrès s'accomplit lentement et avec le concours indispensable d'un nombre considérable de collaborateurs dévoués, tenaces et intelligents. Lorsque je songe que Lao-tse a vécu six siècles avant notre ère et dans un milieu en apparence aussi peu favorable que le pays des anciens Chinois, j'éprouve un certain trouble pour indiquer la place réelle qu'il convient de lui affecter, dans le travail évolutif de l'idée religieuse chez les riverains du fleuve Jaune.