L'ibis bleu

Part 6

Chapter 63,903 wordsPublic domain

La mère et la fille ne se ressemblaient pas. Le visage de la mère était rond, très nettement. Celui de la fille, d'un joli ovale. Toinon, beaucoup moins grande que sa mère, avait, comme elle, la beauté des êtres bien proportionnés, la tête petite, et une aisance extraordinaire dans les mouvements. On sentait la vie sûre d'elle, la santé, la joie d'être, se mouvoir en chacun de ses gestes. Elle avait cette souplesse des animaux élevés en liberté, restés un peu sauvages... Elle regardait droit, sans effronterie mais sans modestie apprise. Sur ses hanches déjà fortement avancées, les mille plis de son cotillon rayé bleu et blanc faisaient une saillie large. La jeune poitrine tendait l'indienne à petites fleurs de son casaquin de mode ancienne et, au bas de sa jupe courte, le pied ni grand ni petit posait fermement sur la terre sa bonne semelle cloutée.

En arrivant, Toinette ne dit rien. Elle regardait le chapeau de la dame, qui était un petit feutre rond, à bord étroit, avec une aile d'oiseau crânement posée sur le côté. Le sien, large comme un parasol, elle l'avait jeté, en arrivant, sur la paille à demi écroulée d'une meule voisine.

--Bonjour, fit gentiment Elise, bonjour, mademoiselle Toinon.

--Bonjour, madame.

--Eh! mais, fit Elise, j'y pense; que nous nous accordions ou non, misé Saulnier, vous pourriez toujours nous envoyer cette jolie demoiselle de temps en temps avec des provisions, des légumes, des œufs... Est-ce qu'elle ne va pas vendre quelquefois à Saint-Raphaël?

--Mais si, mais si, madame, et ce sera bien facile.

--Va voir, Toinon, si la bouille-abaisse marche bien... Le compère Cauvin s'en est chargé, de la faire... C'est l'homme que vous avez pris tout à l'heure pour mon mari, madame. Il sait faire la bouille-abaisse comme les vieux pêcheurs, c'est-à-dire mieux que moi qui la fais très bien... Ça fait tout bien, des races d'hommes pareilles!... Ah! sans le compère, monsieur, madame, commença-t-elle sur un ton de confidence, il y a beau temps que Saulnier et moi, nous serions ruinés, et, faute de pouvoir payer notre rente, que nous aurions été mis à la porte d'ici... Ah! oui, c'est un homme, ça! Il a fait revivre la vigne dans tout «le bien»... Oh! si mon homme avait été comme lui!...

Et, s'asseyant sur un tabouret, elle se mit à faire l'éloge du compère.

XV

Elle n'avait pas tort, misé Saulnier, d'admirer si fort ce Cauvin, à qui on ne donnait ce nom de _maître_, réservé aux fermiers, que parce qu'il avait pris littéralement le commandement de la ferme au moment où elle se perdait, dans un temps lointain, où il était payé par maître Saulnier à raison de trois francs par jour--pas nourri.

Il y avait vingt ans de cela. Saulnier en avait alors trente. Sa femme une vingtaine, et Cauvin vingt-cinq à peine.

Saulnier, fils du fermier de la Toinette, avait pris femme avant la mort de son père qui était veuf. Il avait épousé une paysanne de la plaine, qui avait un petit avoir de trois mille francs comptant, Marie Saurin: Marion, Mïon, comme on appelait quelquefois misé Saulnier. Saulnier n'était pas beau. Dans ce pays, où les gens ne sont pas de grande taille mais sont généralement bien pris, il était dédaigné comme trop petit et même mal bâti, bien qu'il ne fût aucunement difforme. Il n'avait pas la réputation d'être travailleur, mais on disait dans le pays: «Il a de quoi, ça le regarde... La ferme marche toute seule... Il n'a qu'à faire travailler les autres...» Son père se plaignait souvent de lui: «Ça n'a pas d'idées; il faut tout lui dire... Enfin, il n'est pas méchant, mais si paresseux!... Il a _les côtes au long_!...» Jamais Marion n'eût distingué cette figure-là, mais lui l'avait choisie, à part lui, un jour de foire à Fréjus, où il était allé expressément pour acheter une «vaquette», une petite vache.

Il revint dire à son père, finement, et enchanté de sa phrase: «J'en ai trouvé deux». Le père approuva. Ce qu'il fallait à son fils, c'était une de ces femmes de campagne, à «l'ancienne», que le voisinage des villes n'a pas métamorphosées en demi-bourgeoises «farotes» et ridicules, qui craignent toujours de salir le bas de leurs jupes trop longues, et ne veulent que des «souliers noirs!»

Marion, elle, ne fut pas ravie. Mais l'affaire était belle. Ses parents la tourmentèrent jusqu'à ce qu'elle eût dit «oui». Elle avait beau leur répéter: «Avec mes trois mille francs, je me marierai toujours!»--«Oui, répondaient-ils, mais tu peux tomber sur un de ces «fénas» qui n'en veulent qu'à l'argent!... Ne va pas frapper ailleurs, ma belle. Là, à la ferme Antoinette, tu seras ta maîtresse et comme une reine. Ne fais pas mine de refus, parce qu'on lui en chercherait une autre...» Elle épousa Saulnier.

Tant que vécut le père Saulnier, tout alla bien. Le vieux menait les choses comme un empereur. Il avait du «commandement» et ne permettait à personne de perdre une miette de temps. Sous son œil perçant, Marion ne s'amusait guère à jouer dans les blés aux moissons, dans la vigne aux vendanges, non pas même une minute. Elle travaillait plus que les femmes louées à la journée. «Donne l'exemple,--maîtresse!» lui criait de loin le vieux Saulnier en redressant de son mieux son échine un peu courbée par l'habitude de causer de près avec la terre. Elle n'avait du reste aucune envie de baguenauder. Le travail lui plaisait parce qu'elle avait de la force à en revendre. Quand Saulnier, son mari, dans la vigne, bougonnait, trouvant qu'une manne ou une cornue était trop emplie et trop lourde: «--Tu trouves ça lourd, toi, mon homme?» Et, d'un virement de main, elle soulevait la cornue «en poids», l'élevait dans ses bras nus, fauves jusqu'au bord des manches retroussées, et la lui campait sur l'épaule. Alors on voyait rire toutes ses dents à la fois, même celles qui étaient tout au fond de sa bouche rouge comme la grenade.

Le père Saulnier mourut. Six semaines après, rien ne marchait plus à la ferme. Les gens qui prenaient le repos de midi dormaient, si cela leur faisait plaisir, une demi-heure de trop, qu'il fallait payer, le samedi, avec les heures de bon travail. Les valets ne recevaient pas d'ordre et en profitaient pour négliger le travail le plus recommandé par lui-même, comme celui de donner l'avoine aux bêtes. Il y eut des vols de poulets, de lapins. On vola même deux moutons... Le père de Mïon était mort peu de temps après le mariage de sa fille. Elle n'avait aucun secours à espérer de sa mère, que Saulnier détestait comme un gendre accompli. Marion, comme elle disait, «se vit mal,» très mal.

Cette année-là, pour comble de malheur, le phylloxéra, qui s'était abattu depuis deux ans sur les deux vignes du domaine, des vignes de neuf à dix hectares chacune, était décidément le maître. Il fallut arracher. Ce fut un travail de désolation, un travail qui avait l'air destiné uniquement à détruire, non pas à féconder. Par tas énormes, les vieilles souches s'accumulaient çà et là dans la plaine. On eût dit des bras tordus, des jambes de blessés; des morts tout noirs et pestiférés. C'était bien la peste, en effet, qui frappait les vignes françaises. Toutes ne mouraient pas, mais toutes étaient condamnées. Saulnier, qui s'était mis à faire le capable, arrachait en grand, défonçait tout avec rage, aveuglé, furieux contre le mal auquel il ne comprenait rien: «On dit que c'est une bête, toute petite! Qui dit cela? des ânes!... Je la verrais bien, moi, quoique petite, si elle y était!... Et puis, une bête si petite qu'on ne pourrait pas la voir ne ferait pas un mal si grand!» Il fut pris d'une sorte d'excitation à arracher, d'une ivresse à défoncer, semblables à celles du soldat qui, entraîné par la bataille, dans la sauvage furie du meurtre, finit par tuer pour tuer. En cognant, avec ses hommes, sur les vieux ceps noueux, il croyait taper sur le phylloxéra en personne. Donc il tapait dur et vite. Ce fut, de toute sa vie, le travail auquel il mit le plus d'entrain.

Et quand ce fut fini, il replanta prestement de la vigne française. Là-dessus, la sottise de son entêtement eut quelque chose de touchant. Il criait: «Des américains, moi? jamais! les américains, c'est pour l'Amérique! Nous sommes des Français. Et voilà.» Et tout de suite la bêtise prédominait. Ce mot de Français lui rappelait des chansons de conscrit, et il s'enfonçait patriotiquement, avec un enthousiasme de tirage au sort, dans son imbécillité d'agriculteur ignare.

Il avait pourtant raison de les regretter, les ceps français... Ils étaient d'autre allure, d'autre couleur que l'américain... Ils étaient le cep de Noé, celui de la treille de Périclès. La feuille en était plus transparente, vite dorée et légère. L'américain est d'un vert normand, pratique, dur, plein de lourdes promesses commerciales. Il parle de quantité plutôt que de qualité. Il donne trop d'ombre à la grappe, en sorte que, pour mettre au soleil qui doit la mûrir, il faut lier les tiges, les attacher à l'échalas. Et puis, sans ce tuteur, la tige casserait à l'endroit de la greffe... Le phylloxéra a donné à la Provence les échalas, ces plantations de bois mort qui réjouissent les marchands de pieux en fagots! Adieu, nos vignes traînantes à terre, rampantes, s'abritant d'elles-mêmes l'une l'autre contre le mistral. La grappe était terreuse? Mais la pluie la lavait, ou bien, dans la cuve, le ferment la dépouillait. A présent, en hiver, nos champs sont hérissés de ces piquets bêtes, qui ressemblent à des forêts de matraques... Et le voyageur qui traverse le Var doit atteindre l'Italie pour retrouver les vignes libres, couchées sur le sillon comme des lézards au soleil, ou encore suspendues en guirlandes élancées d'un ormeau à l'autre, comme dans l'antique Campagne romaine, comme en Toscane encore aujourd'hui, et, grâce au ciel, dans notre Dauphiné.

... Quand la vigne de Saulnier eut été replantée en ceps français, elle se refusa à porter. La seconde année elle était pareille, pour la décrépitude, à celle qu'on avait arrachée. Saulnier, qui croyait avoir tenté un coup de maître, une affaire d'habile, «un coup de fortune comme en font, disait-il, les messieurs des compagnies de chemins de fer et les constructeurs de villas», fut accablé. Il avait calculé que sa vigne neuve, toute plantée d'un seul coup, mise en plein rapport dès la seconde année, quand toutes les vignes voisines demeureraient infructueuses, le ferait riche. Et il avait englouti, en beau joueur, dans cette opération ridicule, malgré les conseils bienveillants des viticulteurs de Saint-Raphaël et de Villepéi, les trois mille francs de sa femme.

Il en demeura comme idiot, c'est-à-dire qu'il y eut aggravation notable dans son état d'inintelligence.

Ce fut bien pis, quand, un beau jour, Cauvin, un paysan qu'il employait quelquefois, l'invita à venir voir, dans un terrain de vingt mètres carrés qu'il avait autour de sa cabane en planches mal jointes,--entre Saint-Raphaël et la ferme Antoinette,--un essai de plantation américaine du même âge que la vigne nouvelle de Saulnier. Il y avait là dix ou douze pieds de vigne superbes, d'un vert vigoureux, d'un vert qui criait la santé, et ces gaillards portaient de lourdes grappes noires et blanches. «Jacquez et riparias, maître Saulnier!» lui cria Cauvin à tue-tête, pour mieux se faire comprendre, confondant machinalement la surdité d'intelligence avec la dureté d'oreille...

«Et la grappe est française! Tout ça est greffé!»

--Je n'y comprends rien! disait Saulnier, le soir, à sa femme. C'est un miracle. A moi, de sûr, on m'a jeté un sort.

--Eh bien, répondit-elle tranquillement, prends Cauvin à notre service, mon homme. Dis-lui qu'au lieu d'aller courir de droite et de gauche, il sera engagé ici pour toute l'année et payé comme un granger, par tous les temps; fais-lui une position enfin. Il prendra ses repas chez nous, avec nous. Il rentrera tous les soirs, pour coucher, dans sa pauvre maison de bois. Il n'aura pas un quart de lieue à faire pour ça. Ça se trouve très commode... Et nous serons, peut-être bien, tous contents.

Ainsi fut fait, non par hasard.

Ce magnifique gars de Cauvin n'avait pas pu moissonner aux côtés d'une créature comme misé Saulnier, sans être ému d'une joie naturelle. A elle, son mari n'inspirait pas grand respect... Cauvin, un jour, au beau milieu du champ d'épis qui frissonnait autour d'eux en chantant comme une mer soleilleuse, lui avait poussé le coude d'une certaine manière... Et, depuis plus de trois mois, ils se parlaient bas dans tous les coins où ils se croyaient invisibles, quand Cauvin entra, comme associé en quelque sorte, à la ferme Antoinette. Et encore, à ce moment, misé Saulnier, depuis plus de trois mois, était grosse d'une enfant qui vint à bien, et qu'on baptisa Toinette, du nom de la ferme. Cauvin fut parrain, et la mère de misé Saulnier fut marraine, comme il convient.

Trois ans plus tard, la ferme relevée était en pleine prospérité. Cauvin, en bon pilote, avait sauvé la barque d'un complet naufrage. Et maintenant, dix-huit ans après, il était toujours chez Saulnier (qui y tenait fort) comme chez lui, ne quittant la ferme qu'au soir. Il habitait toujours, sur la plage, la pauvre cabane en planches, autour de laquelle il ne négligeait pas ses douze pieds de vigne. «Avant tout l'économie, misé Mïon!...» Et tout bas: «C'est pour la petite.» Tout ce qu'il gagnait ou à peu près, il le plaçait sur sa petite Toinette, chez le notaire de Fréjus... Que voulez-vous? Il l'adorait, sa filleule!

Tout cela faisait jaser, même aujourd'hui, sur les marchés de Fréjus et de Saint-Raphaël. On savait très bien à quoi s'en tenir touchant la situation de Cauvin à la ferme de Saulnier,--mais, quoique on en reparlât de temps à autre, ce sujet semblait fatigué. Une si longue fidélité, et si travaillante, faisait oublier une si longue trahison. Et puis Saulnier n'intéressait personne...

Et voilà pourquoi, malgré elle ou peut-être pour aller au-devant des soupçons et y répondre le plus finement qu'elle pouvait, misé Saulnier faisait si haut, au monsieur et à la dame, venus pour l'engager comme servante, l'éloge de maître Cauvin!

XVI

Pendant que les bourgeois mangeaient au dehors, misé Saulnier, dans la ferme, attablée avec les hommes, expliquait l'affaire.

--Ça vous va-t-il, vous autres? c'est, pour trois mois, cent cinquante francs d'argent net, de bénéfice.

--Et nourrie! grommela Saulnier, le nez dans son assiette.

--Ça sera encore ça, pour la petite, dit-elle en regardant Cauvin. Et avec la dot qu'on lui prépare, nous la marierons à un prince!

--Un prince de notre espèce, fit Cauvin riant, mais mieux que nous, pas moins... Il faut y aller, misé Saulnier, voilà ce que j'en pense.

--Qu'en dis-tu, Saulnier? insista Marion finement.

Elle ne laissait jamais son homme en dehors du conseil, surtout quand elle était sûre de l'avoir pour elle. «Ça le flatte toujours,» disait-elle à Cauvin.

--C'est pas l'embarras, grogna Saulnier. Nous nous passerons de toi aisément. La petite n'est pas là, je calcule, pour faire la soupe aux chiens!...

De temps en temps, Toinette ou Marion se levait pour servir et desservir, et tantôt l'une, tantôt l'autre, allait dehors voir si rien ne manquait à «ces étrangers».

C'était une véritable épreuve pour misé Mïon, dont le service fut jugé remarquable.

--Vous voulez le café, pour sûr?

--Diable, oui! cria Marcant.

Ce fut misé Mïon qui l'apporta, dans sa plus belle cafetière.

Toinette venait derrière elle, avec le sucrier.

Les deux femmes demeuraient debout, immobiles, leurs ustensiles à la main.

--Eh bien, voilà! monsieur et madame. Aux conditions que nous avons dites, j'irai quand vous voudrez, c'est décidé. Et Toinette, souventes fois, apportera des provisions.

--C'est dit? sans regret? interrogea madame Marcant, avec un sourire.

--Sans regret, bien sûr, madame... Chacun est libre, n'est-ce pas?

--Parce que, ajouta Elise, si cela vous arrangeait mieux de nous donner votre fille?...

--Oh non! s'écria Toinette d'un mouvement involontaire, en posant sur la table son sucrier de faïence à fleurs, gagné un soir de romérage, «au virevire».

--Ah! diable! il y a un gros motif, je parie? questionna Marcant.

Il souriait aussi, content de sa perspicacité facile.

Toinette était rouge comme les fleurettes de sa casaque.

Marion versait le café.

--Et pourquoi tu n'irais pas, Toinette? dit-elle.

Elle ne voulait pas paraître désirer la place pour elle-même plutôt que pour Toinon.

Mais Toinon avait tourné sur ses talons sans rien dire et s'en allait, l'air un peu farouche, avec un pli de fâcherie entre ses deux sourcils rapprochés.

La vérité, c'est que misé Saulnier désirait la place. Un peu de liberté loin de son mari, voilà ce qui la tentait et voilà qui souriait fort à maître Cauvin.

Quant à Toinette, elle avait, dans les environs, un «calignaire», un amoureux, dont elle n'aurait pas voulu s'éloigner pour trois longs mois, car dans les sentiers entre les vignes, et sous les tamaris des bords de l'Argens, et sous le grand chêne qui se dressait là-bas au milieu du domaine, les rencontres étaient bien plus faciles et plus cachées que partout ailleurs.

Cet amour était encore un secret. Et son brusque refus de servir chez les Marcant n'avait pas suffi à la trahir, aux yeux de sa mère.

«C'était,» disait Cauvin en souriant, «une capricieuse, une enfant mal élevée...» Il la taquinait sans cesse, ce maître Cauvin... Aussi cachait-elle bien son secret, surtout à cause de lui... Elle ne l'aimait qu'à moitié. Il y a même des jours où, pour toutes les plaisanteries, souvent très malignes, qu'il inventait sans cesse, elle lui en voulait à mort; mais, lui, ne faisait qu'en rire. Dans le cœur de sa fille, il ne se voyait de rival possible qu'un amoureux et il l'avait toujours souhaité. Or, il savait, lui, qu'elle en avait un, et qui c'était; et qu'il aurait, pour le lui donner, celui-là, à lutter contre Saulnier. Quand il travaillait au bout du domaine, son œil de «tardarasse» (d'épervier) voyait tout dans la plaine jusqu'au fond des buissons... Il n'était pas commode à tromper, maître Cauvin!...

Il fut entendu que, le surlendemain matin, afin qu'elle eût le temps de laisser toutes choses bien en ordre à la ferme, misé Saulnier prendrait son service à la villa de la Terrasse.

On renonçait à faire venir de Paris la vieille Germaine.

XVII

Elise se mit de bonne heure à la fenêtre, dans son laineux peignoir flottant. Un instant, elle y demeura, comme si c'eût été la saison chaude.

La villa toute blanche riait à la mer toute bleue, qui s'amusait à faire jouer dans les vitres de ses fenêtres un reflet d'eau lumineuse, comme pour l'agacer.

La journée s'annonçait superbe. Le sourire de la mer y creusait mille fossettes. Un moineau de toiture, confiant, s'en allait passer au-dessus des eaux, assez loin de la terre, pour se rendre à ses affaires qui étaient pourtant sur le continent. L'îlot du Lion de Mer, rougeâtre, allongeait sur l'eau sa croupe à l'ombre de laquelle un pêcheur, sur sa barque immobile, jetait ses lignes paisiblement. Les collines de Saint-Egulf se doraient au soleil levant. La plaine de Fréjus se diamantait. Un appel à la vie heureuse flottait dans l'air lumineux. Tout le paysage était sans passion, froid comme l'hiver, mais joli comme le printemps. A voir, c'était mai, et à ressentir, c'était bien l'hiver, c'est-à-dire qu'on jouissait à la fois du repos de la mort et de la splendeur de la vie. Le bonheur peut-être n'est pas autre chose. A ce moment, il ne semblait pas qu'on eût rien à craindre de cette nature. Elle n'éveillait pas même le soupçon de ses ardeurs. Elle avait la froideur indifférente d'une beauté suprahumaine. Un prêtre s'y fût confié. La jeune femme se mit à l'aimer.

--Comme c'est beau, la couleur de toutes les choses, dans ce pays! Non, je ne pourrai plus vivre ailleurs!

C'était l'Eden retrouvé--l'Eden avant le Serpent. Le serpent dormait quelque part, engourdi, sous les bruyères.

Il y a, dans Oppien, une fable à laquelle croient encore nos pêcheurs. La couleuvre (le serpent des haies) se prend d'amour quelquefois pour le congre, ou la murène, serpent de la mer. La couleuvre sort des broussailles, le congre sort des eaux, et tous deux, sur les rochers humides de la grève, sur les sables altérés des plages, se rapprochent, pour l'amour, au mois de mai.

Jolie fable grecque, qui exprime bien la descente amoureuse des rivages méditerranéens vers la mer dans laquelle ils entrent sans se dépouiller de leurs feuillages ni de leurs fleurs,--et l'attirance du flot bleu, serpentin, qui les appelle, les enlace et les caresse.

Maintenant, l'idée de ces ardeurs était endormie. Il faisait froid, à cette heure matinale, et c'est à travers sa fenêtre close, qu'Elise regardait le paysage qui lui semblait, sous la vitre, irréel et fragile comme un pastel.

Elle se mit à sa toilette. Les boiseries, peintes en couleurs claires, les moindres objets, dans sa chambre lumineuse, lui paraissaient nouveaux, comme pénétrés d'une gaieté inusitée. Le rose lui semblait plus rose, le bleu plus bleu, plus tendrement bleu. Quelque chose de jeune était sur tout, en tout, autour d'elle, et quand la tiédeur du feu de sa cheminée se mit à flotter comme une haleine vivante dans la chambre bien close, une sorte d'artificiel printemps l'émut vaguement, indiciblement. Une envie la prit de pousser un cri de joie, comme faisait souvent Georges, de battre des mains comme lui, de sauter comme une enfant... «C'est drôle,» songeait-elle...

Puis, tout à coup:

«Et Georges? je ne l'ai pas encore entendu?»

Ainsi, sa toute première pensée n'avait pas été pour lui comme à l'ordinaire. La lumière avait dérobé à l'enfant cette première caresse du souvenir maternel, qui peut-être, quoique inexprimée, n'est pas perdue, va aux endormis, pénètre leur rêve.

Elle ne songea pas à se le reprocher. Elle ne s'apercevait même pas que quelque chose de nouveau, d'étranger à tout ce qu'elle avait connu jusqu'ici, déjà se glissait en elle, ou, si son mieux-être la surprenait un peu, elle songeait simplement: «Cela va déjà mieux... Ah! qu'on est bien, dans ce beau pays!»

Georges, la mine barbouillée de sommeil, quand sa mère entra dans sa chambre, s'assit sur son lit, et, les yeux clignotants, frotta sa petite joue contre le beau visage de sa jeune mère. Il voulut déjeuner dans son lit. Elle sonna. Misé Saulnier était en fonctions et paraissait une servante de grande mine, avec son beau tablier blanc, tout neuf.

--Et monsieur, Marion?

--Oh! il y a du temps que monsieur se promène! J'ai déjà fait la chambre de monsieur.

Elle sortit, et ne tarda pas à remonter, portant le chocolat du petit maître, bien présenté sur un plateau...

--Oh! les belles tartines grillées!

Ce fut une fête. La mère et le fils déjeunèrent ensemble, avec des chatteries d'amoureux, des jeux de caresses, des gaietés, des abandons, de jolies folies tendres, que jamais, avant d'avoir son Georges, Elise n'avait connues.

Elle ne songeait pas que des amoureux pussent jouer ainsi. Même nouvelle épousée, elle n'avait connu le jeune Marcant que fort sérieux, préoccupé. Elle n'avait jamais imaginé qu'il pût montrer, même en paroles, de ces tendres gaietés légères. Lui, une chose l'arrêtait, peut-être: il sentait bien que la grâce lui manquerait, et il restait toujours un peu notaire d'alcôve.

Elle jouait ainsi souvent avec le cher enfant adoré qui promenait, en s'écriant de joie, sa mignonne main sur la bouche, sur les yeux de la petite mère.

Doucement, du front au menton, c'est le plaisir; et du menton au front, en retroussant, d'un toucher léger, la lèvre et les paupières, c'est le déplaisir!...

Elle feignait un déplaisir véritable, profond.

--Mon petit m'a fait mal! je vais pleurer!

Assise sur le lit, elle cachait sa figure dans ses deux mains effilées, et lui, alors, debout brusquement dans sa longue chemise large, il l'entourait de ses bras, la pressait contre lui, s'amusait à la plaindre: